CHAPITRE XV
Message à Masiko. — Navigation du Liambye. — Ressources du pays. — La Liba. — Fleurs et abeilles. — Chasse au buffle. — Jeunes alligators.
— Soupçon des Balondas. — Présent de Sékélenké. — Un homme et ses deux femmes. — Chasseurs. — Message de Manenko. — Chef féminin. — Mambaris. — Un songe. — Shéakondo. — Dents limées. — Entrevue avec Nyamoana, autre chef féminin. — Étiquette de la cour. — Superstition.
— Arrivée de Manenko, son extérieur et son mari. — Manière de saluer.
— Anneaux aux chevilles. — Ambassade envoyée par Masiko. — Rosbif. — Manioc. — Lanterne magique. — Chasse au zèbre.
27 décembre. Nous sommes au confluent de la Liba et du Liambye par 14° 10' 52" latitude sud , 23° 35’ 40" longitude orientale. C’est à l’est de l’embouchure de la Liba que se trouve la résidence de Masiko, le chef barotsé à qui nous ramenons deux femmes, trois enfants et un jeune homme, qui avaient été faits prisonniers par Lérimo; l’une de ces femmes appartient à la tribu des Babimpés , dont les membres s’arrachent les incisives supérieures et inférieures, ce qui, parmi eux, est une preuve de distinction. Comme il parait que Masiko est dans l’habitude de s’emparer des orphelins et des gens sans protecteurs, pour les vendre aux Mambaris, nous trouvons fort juste que les femmes ne veuillent pas aller dans sa ville avant d’avoir revu leurs parents, et je leur donne quelques-uns des gens de ma suite pour les reconduire à leur famille. Je prie, en même temps, le jeune homme que je renvoie à Masiko de dire à celui-ci combien il s’éloigne des principes de son père Santourou , qui n’a jamais consenti à vendre ses sujets. Il est probable que le pauvre garçon n’osera pas s’acquitter de mon message; mais il le dira aux autres , le bruit s’en répandra dans la ville et parviendra aux oreilles du chef, qui ne peut manquer d’en ressentir une légère impression. J’envoie Mosantou , un batoka , et plusieurs de ses camarades, pour escorter les prisonniers; mes Barotsés n’ont pas voulu se présenter devant Masiko , leur véritable chef, qui
les considère comme rebelles depuis qu’ils demeurent avec les Makololos.
Je charge Mosantou de la déclaration suivante : • Je regrette de voir que Santourou a donné le jour à un fils dénué de sagesse. Le grand chef se plaisait à gouverner des hommes , tandis que Masiko ne veut régner que sur des bêtes sauvages , puisqu’il consent à vendre ses sujets aux Mambaris. » Je joins à ces paroles l'explication du retour des captifs et l’injonction d’empêcher les Barotsés de voler les enfants et les pirogues des Makololos, ce qui troublerait la paix que je désire conserver; et j’ajoute que, si Masiko veut connaître plus en détail mes opinions et mes projets, il peut envoyer, pour en causer avec moi, un homme intelligent et raisonnable à la première ville’des llalondas, vers laquelle je me dirige.
Nous venons de déposer Mosantou sur la rive gauche de la Liba ; il lui faudra cinq jours pour arriver chez Masiko , non pas que la distance soit très-grande, mais les enfants qu’il reconduit , âgés de sept à huit ans , ne peuvent pas marcher bien vite, surtout par la chaleur, et il ne fera pas plus de dix ou ' • douze milles par jour.
Tandis que Mosantou s'éloigne , jetons un regard en arrière ’ ,
sur le cours du fleuve que nous allons quitter , car il vient de l’est , et nous nous dirigeons vers la côte occidentale. De ('embouchure de la Liba jusqu’à Mosioatounya, le Liambye serait navigable et porterait aisément les steamers qui sillonnent la Tamise ; il est aussi large en beaucoup d’endroits que cette rivière au pont de Londres ; toutefois , n’ayant pas le chiffre exact de sa profondeur , je ne pourrais dire lequel de ces deux fleuves contient la plus grande quantité d’eau. Néanmoins , il y a de sérieux obstacles à la navigation du Liambye : environ dix milles au-dessous de l’embouchure du Loéti , par exemple , le cours du fleuve est obstrué jjar des bancs de sable à la fois nombreux et d’une grande étendue ; vous avez ensuite jusqu'à la Simah une centaine de milles qu’un steamer de la Tamise pourrait parcourir toute l’année; mais entre la Simah et Katima- Molélo , vous rencontrez cinq ou six rapides avec des cataractes et les chutes de Gonyé , qu'il est impossible de franchir. De Katima-Molélo jusqu’au Chobé, le fleuve redevient navigable sur une étendue de cent milles.
Je ne veux pas dire que cette portion du Liambye offre immédiatement de grands avantages au commerce européen ; mais lorsque nous trouvons une rivière de trois cents mètres de large, dont certaines parties nous présentent des canaux de cent milles de longueur à l’endroit où les géographes ne supposaient autre chose qu’une mer de sable, il est permis de concevoir des espérances pour l’avenir. J’ai la conviction bien arrêtée que ce prétëndu désert peut nourrir autant de millions d'habitants qu’il en contient de milliers aujourd’hui. Mis en culture, le sol de la vallée des Barotsés, dont l'herbe, excellente pour les vaches, est assez haute et assez épaisse pour abriter les petits des antilopes, fournirait une quantité de grain suffisante à l’alimentation de nombreuses multitudes.
Nous entrons dans la Liba , dont l’eau parait noire à côté de celle du Liambye, qui, au-dessus de l’embouchure de cette rivière, s’appelle le Kabompo. La Liba coule paisiblement, et diffère en cela du fleuve où elle se jette. Elle reçoit sur ses deux rives une quantité d’affluents , et serpente avec lenteur au milieu de prairies délicieuses, dont le centre est occupé par un étang, ou arrosé par un ruisseau d’eau vive. Les arbres , couverts d’un * feuillage épais et d’un vert plein de fraîcheur, sont réunis par massifs dont la disposition a tant de grâce, que l'art ne saurait y ajouter aucun charme. L’herbe , qui a été rasée par le feu, commence à reparaître et forme un tapis de gazon tellement fin*, que l’on se croirait au milieu d’un parc soigneusement entretenu. Je suppose que la prairie est inondée tous les ans, car il n’y a de boisés que les terrains qui s’élèvent de trois à quatre pieds au-dessus de la plaine , où l’on trouve un grand nombre de coquilles fluviatiles.Le sol qui compose ces plateaux couverts d’arbres est sablonneux , comme je l’ai rencontré partout ailleurs , et celui des prairies est formé d’un terrain d’alluvion gras et noir. Une énorme quantité d’abeilles se pressent autour des fleurs nombreuses que- nous apercevons de tous côtés ; le miel abonde dans les bois, où nous trouvons les étaux sur lesquels les Balondas font sécher leur viande quand ils viennent chasser le fauve et recueillir en même temps le produit des ruches sauvages. Nous arrivons auprès d’un massif d’arbres élevés, droits comme des mâts, et dont les branches soutiennent des festons d’orseille ; on ne rencontre nulle part, dans les
EXPLOITATIONS
contrées arides du Midi , cette plante tinctoriale , qui préfère le climat humide de la côte , et qui est très-commune dans la province d'Angola.
Je viens de blesser un énorme buffle ; il s’enfuit tout sanglant et s’enfonce dans le plus épais du fourré ; les jeunes gens de mon escorte le poursuivent en dépit des obstacles que leur oppose cette végétation touffue , et cueillent en passant un cucurbitacé qu’ils nomment mponko , et qu’ils mangent tout en marchant. Dès que l’animal les aperçoit ou les entend , il change de direction et fait les crochets les plus inattendus ; j’ai vu souvent le buffle , en pareil cas , se détourner du chemin qu’il suivait pour aller se coucher dans une ravine où il attendait le chasseur; bien qu’il soit massif et lourd , il charge alors celui-ci avec une rapidité effrayante. On cite plus d’accidents produits par le buffle et le rhinocéros noir, que par le lion lui-même; malgré cela , et bien qu’ils connaissent le danger qui les menace , mes jeunes compagnons suivent la piste du buffle avec une parfaite insousiance ; jamais leur présence d’esprit ne les abandonne, et, quand l’animal se retourne et fond sur eux comme une trombe , ils s’esquivent adroitement derrière un arbre , et tuent la bête au passage.
Un arbre en fleur rappelle à ma mémoire le parfum de l'aubépine, dont il se rapproche encore par son feuillage et par ses fruits ; seulement la corolle de ses fleurs est aussi grande que celle de l’églantier , et ses baies ont la grosseur d’une cerise. La plupart des fleurs que l’on trouve dans le Midi ne sentent rien , ou sont nauséabondes ; ici , au contraire , elles sont doucement parfumées , et le botaniste aurait une ample moisson à recueillir sur les bords de la Liba. Nous sommes à l’époque la plus favorable pour en juger ; tout sera bientôt défleuri , car les plantes de cette région montent rapidement à graine , et des insectes de toute nature éclosent alors pour en dévorer les semences. Les lianes déploient une vigueur de végétation qui ne se révèle pas seulement par la grosseur de la tige , mais encore par le bourgeon terminal , qui se développe à la manière d’une asperge dont la croissance est rapide. Nous commençons à rencontrer le maroro ou malolo , qui est très-commun dans la plupart des lieux que nous avons à traverser pour arriver à Angola ; c’est un arbrisseau qu’on prendrait pour un anone de petite espèce:
il donne un fruit jaune, dont la pulpe est douce, très-saine et remplie de pépins, ainsi que le fruit du corosol.
Nous avons passé la nuit du 28 au bord de la rivière, à un endroit où reposaient deux couvées d’alligators que notre arrivée lit sortir de leurs retraites. On en voit à chaque instant sur les bancs de sable, où ils se chauffent au soleil en compagnie des adultes ; il est probable que nous sommes à l'époque où ils s’en vont du nid. C’est dans l’un de ces berceaux désertés, dont l’intérieur est jonché de coquilles d’œuf, que nous avons établi notre foyer. J’ai vu , sur les bords de la Zouga, prendre soixante œufs dans un nid d'alligator. Les œufs qu’on y trouve sont de la même dimension que les œufs d’oie, avec cette différence que les deux bouts sont égaux ; la coquille en est blanche et possède une certaine élasticité qu’elle doit à la forte membrane qui la tapisse intérieurement et au peu de chaux qui entre dans sa composition. Le nid dont nous nous servons comme foyer est situé environ à trois mètres de la rivière, et l’on voit évidemment qu’il existe depuis plusieurs années. Un large sentier y conduit du bord de l’eau, et mes nègres m’affirment que la femelle, qui a quitté ses œufs après les avoir couverts avec soin , revient au moment de l’éclosion aider les petits à sortir de leur coquille. Elle les mène ensuite à la rivière où ils prennent tout seuls de petits poissons. Il me parait assez utile que leur mère vienne les assister à l’époque de leur naissance : car il s’agit pour eux non-seulement de déchirer la membrane dont leur coquille est doublée, mais encore de traverser une couche de terre de dix centimètres d’épaisseur ; toutefois ils n’ont pas besoin de chercher immédiatement leur nourriture, parce qu’ils ont conservé dans une poche de l’abdomen une partie du jaune de leur œuf, de la grosseur d'un œuf de poule, qui leur permet d’attendre qu’ils puissent se suffire à eux-mêmes. Jeunes et adultes vivent principalementde poisson, dontleurqueuepuissante etcouverted’ écailles les aide à s’emparer. En général, quand un alligator aperçoit un homme, il plonge et se dirige furtivement du côté où l’homme se trouve ; il se précipite quelquefois néanmoins avec une agilité surprenante vers la personne qu’il a découverte, ainsi qu’on peut en juger par les rides qu’il imprime à la surface de la rivière. Il est bien rare qu’il sorte de l’eau pour aller chercher pâture; mais il la quitte souvent pendant le jour pour se chauf-
fer au soleil. Une fois néanmoins, sur les rives de la Zouga, je rencontrai un petit alligator d’environ un mètre qui s’élança vers moi et qui me fit sauver dans une autre direction ; mais c’est un fait exceptionnel, dont je n'ai pas entendu citer d’autres exemples. Une antilope que l’on chasse et qui prend l’eau dans les lagunes de la vallée Barotsé, un homme ou un chien qui vont y chercher leur gibier, ne manquent presque jamais d’être saisis par un alligator dont ils ne soupçonnaient pas la présence. C’est immobile et complètement caché que le monstre guette sa proie; il ne pêche en général que la nuit ; mais on n’oublie jamais le bruit qu’il fait en méchant quand on l'a une fois entendu.
Les jeunes que nous avons fait sortir du nid, à l'endroit où nous sommes actuellement, ne paraissaient pas très-avisés; leurs yeux étaient jaunes, et leur pupille formée tout simplement d’une fente perpendiculaire; ils avaient environ 25 centimètres de longueur, et le corps marqué de brun et de vert pile disposés par bandes alternatives. Ils se sont jetés d’une manière féroce sur les lances que nous leur présentions et qu’ils mordaient avec fureur en jappant de la voix aiguë d’un jeune chien qui commence à aboyer. On a dit que la mère dévore ses petits ; mais je n’ai pas pu m'assurer du fait, ni savoir si l’ichneumon a ici la même réputation qu’en Égypte. Il est probable que les Barotsés et les Bayéyès ne lui sauraient pas gré de ses bons offices; ils aiment mieux manger eux-mêmes les œufs du reptile que de les abandonner aux autres. On ne fait usage que du jaune de l’œuf de l’alligator, et on rejette le blanc, qui ne se coagule pas. A mesure que la population augmentera , les nids de ces odieux reptiles seront de plus en plus recherchés, et l’espèce deviendra moins nombreuse.
Les alligators du Liambye sont plus féroces et commettent plus de ravages que dans les autres rivières. Il arrive souvent qu’après avoir dansé au clair de lune, les jeunes gens qui habitent les bords du fleuve vont se plonger dans l’eau pour se débarrasser de la poussière qui les couvre, et ne reparaissent jamais. On s’étonne de leur imprudence; mais le fait est qu’ils n’ont pas plus le sentiment du danger qui les menace que le lièvre, tant qu’il n'est pas serré de près par le limier qui le poursuit. Quand ils échappent au monstre, ils n’ont pas eu le temps d’avoir peur et ne font ensuite que rire de l'aventure; pour moi j'éprouve, en songeant
au péril que j’ai couru en mainte circonstance, une terreur bien plus grande qu'au moment du danger.
De l’autre côté de la rivière, en face du village de Manenko, le premier chef féminin que nous ayons rencontré, nous sommes rejoints par deux Balondas qui viennent à nous dans leur pirogue. Ils nous disent que l’un des hommes de mon escorte , appelé Kolimbota, et qui a souvent parcouru cette région , est accusé d’avoir servi de guide aux maraudeurs qui , sous la conduite de Lérimo, ont enlevé les individus que précisément nous avons ramenés chez eux. Ils appuient leur accusation sur la facilité avec laquelle les Makololos ODt trouvé leurs villages; et maintenant que les Balondas se sont reculés dans les terres, ils ne veulent pas nous montrer leur nouvelle résidence. Notre réputation n’est pas bonne; mais j'ai encore auprès de moi deux captifs que je ramène à leur famille ; je les produis en témoignage de notre innocence, et pour montrer que Sékélétou a complètement désavoué cette expédition fâcheuse, qui est le fait d’un coquin subalterne. Les deux Balondas avouent que mes paroles sont pleines de sens et d’équité; mais les Makololos ont troublé par un crime la paix qui régnait entre les deux nations, et, avant de nous introduire chez eux, il est indispensable que les Balondas aient consulté Manenko.
Les deux étrangers reviennent le soir, mais accompagnés cette fois d’un certain nombre d’individus qui ont pour chef un Ambonda nommé Sékélenké, et dont le village dépend du territoire de Masiko. Sékélenké revient de chasser l’éléphant avec ses villageois sur la rive droite de la Liba, et se rend auprès de Masiko; il m’envoie un morceau de zèbre bouilli en me faisant demander de lui prêter un canot pour que ses enfants et ses femmes puissent traverser la rivière. La plupart des gens qui l’accompagnent viennent saluer le premier blanc qu’ils aient jamais rencontré; mais Sékélenké s'en abstient, et j’apprends qu’il a reproché à quelques-uns de ses hommes de m'avoir fait connaître qu'il était parmi eux, leur disant que je serais fâché contre lui de ce qu’il n’était pas venu me parler et m’offrir un cadeau. C’est la première fois que, dans ce pays-ci, on évite ma présence.
Comme il serait fort impolitique de traverser le territoire de Manenko sans demander tout au moins à lui faire une visite, nous restons ici jusqu'au retour des Balondas qui doivent lui parler de nous ; et je vais à la chasse en attendant qu’ils reviennent.
:tOi
Le pays est couvert de forêts entremêlées de clairières tapissées d'herbe tellement serrée qu’on n’aperçoit pas la terre. Nous avons rencontré, dans un bois où nous chassions, un homme qui, avec ses deux femmes et ses enfants, brûlait des roseaux et des tiges de tsitla qu’il avait coupés dans un marais saumiïlre, afin d’extraire le sel qui s’y trouverait contenu. Les indigènes se servent, pour cette opération , d’un entonnoir fait avec des branches d’arbre , qu’ils garnissent intérieurement d’une torsade d’herbe, et qui ressemble au toit d'une ruche que l'on aurait retourné. Ils mettent les cendres dans une calebasse remplie d’eau qu’ils versent ensuite dans l’entonnoir, où elle se filtre au moyen de l’herbe qu’elle y rencontre. Cette eau, après évaporation complète, dépose une quantité de sel suffisante pour être employée comme assaisonnement. Les femmes et les enfants se sont enfuis dès qu’ils nous ont aperçus ; nous nous sommes assis immédiatement par terre et nous avons attendu que l’homme eût repris assez de courage pour nous adresser la parole ; il tremblait de tous ses membres et sa frayeur était extrême; mais quand je lui eus dit que nous étions venus pour chasser du gibier et non des hommes, il finit par se calmer et rappela ses enfants et ses femmes.
Nous avons trouvé un peu plus loin une autre famille qui était en train de chasser ; l’homme avait un arc de deux mètres de long, et des flèches à pointe de fer et d’environ 7 5 centimètres ; il en avait d’autres en bois , soigneusement barbelées , dont il faisait usage toutes les fois qu’il n'était pas sûr de pouvoir les retrouver. Je tuai un zèbre quelques instants après, et j’en donnai si belle part à mes nouvelles connaissances, que nous fûmes bientôt bons amis. Ceux que nous avions rencontrés dans la journée revinrent avec nous au camp et nous demandèrent un peu de viande. Les premiers avaient fait bien peu de sel , et je ne doute pas qu’ils n’aient été fort reconnaissants de ce que nous leur avons donné.
Sékélenké et ses hommes, au nombre de vingt-quatre, ont passé auprès de nous, portant d’énormes charges de viande d’éléphant séchée. La plupart d’entre eux vinrent me souhaiter le bonjour; quant à Sékélenké, il m’a fait dire qu’il était allé voir l’une de ses femmes, dont la demeure est dans le village de Manenko : c’est une manière tout africaine de s’informer des intentions que je puis avoir et de ne pas se compromettre au sujet de la visite que nous aurions pu nous faire. Je réponds à cela qu'il
a eu parfaitement raison, et que moi-même j’irai voir ma femme dès que Mosantou sera revenu de chez Masiko.
■ Un zèbre s’approche de notre camp ; nous avons des amis dans le voisinage, et l’animal est tué. Bien que le pays soit très-plat, c'est l'eqmu montanus , parfaitement bien marqué de la tête aux pieds, comme tous les zèbres des régions montagneuses.
Manenko a répondu à la proposition que je lui avais faite d'aller la visiter, par l’envoi d'un panier de racines de manioc, et m’a fait dire de rester à l’endroit où nous sommes jusqu’à ce qu’elle soit venue me voir la première. Deux jours après, elle m’a expédié un nouveau messager qui avait l’ordre de me conduire chez elle ; bref, après quatre jours de pluie et de négociations , je me suis rembarqué sans l’avoir vue, et j’ai remonté la rivière jusqu’à l’embouchure du Makondo, qui se jette dans la Liba, sur la rive orientale, par 13° 23’ 12' latitude sud, et qui peut avoir de vingt à trente mètres de large.
1 "janvier 1 854. — Il pleut tous les jours avec abondance ; il est vrai que nous sommes dans la saison des pluies. Les habitants de chaque village nous apportent des paniers remplis d’un fruit rouge appelé mawa, dont ils nous font présent; ils sont persuadés que leurs chefs apprendront avec plaisir qu’ils nous ont bien accueillis; je leur donne en échange des morceaux de venaison.
A l’embouchure du Makondo, l'un de mes hommes ramasse un fragment de chaine de montre en acier, de fabrique anglaisé; c’est ici que les Mambaris traversent la rivière pour se rendre chez Masiko. Je ne m’étonne plus maintenant du soin que prenait Sékélenké des dents d’éléphant qu’il avait pu recueillir. Ces Mambaris ont l’esprit du négoce et le caractère entreprenant ; ils commencent par construire des huttes dans l’endroit où ils ont l’intention d’entamer les affaires, sachant bien que, pour conclure des marchés avantageux, il leur faudra passer un temps considérable en pourparlers et en réunions de toute espèce. Ils font pénétrer au cœur de l’Afrique les indiennes de Manchester, dont les Makololos sont tellement émerveillés, qu’ils ne peuvent pas croire que ces tissus éclatants soient faits de la main des hommes. Aux questions qu’ils adressent aux Mambaris, ceux-ci leur répondent que ces produits merveilleux sortent de la mer, et qu’ils ont recueilli sur le rivage les verroteries qu'ils leur apportent. Nos manufactures sont, aux yeux des Africains, un prodige tout féerique
dont la pensée les remplit d’étonnement. « Eh ! quoi , s’écrientils, c'est du fer travaillé, qui lui-méme prépare le coton , le file, le tisse, et qui lui donne cette beauté surprenante! » Le pays des blancs est pourèux ce que les lies de l’Inde étaient pour nos pères : une région lumineuse qui produisait des diamants, des paons et de la mousseline. Chaque fois que j’essaye de leur expliquer la manière dont se fabriquent les objets les plus simples, ils s’écrient, dans leur enthousiasme : « En vérité, vous êtes des dieux ! »
L'un de mes gens a rêvé cette nuit que Mosantou a été fait prisonnier et qu’il est retenu dans une estacade. Ce rêve a désespéré toute la bande ; et ce matin, quand je suis sorti de ma lente, j’ai trouvé tous mes hommes plongés dans un abattement qui prouve leur peu de valeur morale. Je leur ai demandé si nous devions nous laisser gouverner par les songes ou bien par la raison; et, après leur avoir rappelé l’autorité que je tenais de Sékélétou, je donnai des ordres pour que les canots fussent chargés immédiatement. Ils furent confus de la terreur qu’ils avaient éprouvée, et les Makololos, reprenant courage les premiers, reprochèrent aux Makalakas leurs superstitions ridicules : « Vous n’en faites jamais d’autres, leur disaient-ils; un oiseau qui passe vous fait rentrer chez vous et renoncer à la chasse ou à la pêche que vous alliez entreprendre. » Ils entrèrent enfin dans les canots, et chacun fit d'autant mieux son devoir qu’on lui avait reproché plus Vivement sa crédulité aux rêves , et son peu de confiance en ma personne.
Vers onze heures nous sommes arrivés au village de Shéakondo, bâti sur les bords d’une petite rivière qu’on appelle Lonkonyé. J’ai fait avertir le chef ; il s’est présenté immédiatement avec ses deux femmes, qui portaient chacune de grands paniers remplis de manioc. Shéakondo possède bien la langue des Barotsés ; il parle avec franchise , d’un air calme et digne, et se contente, lorsqu’il veut attester quelque chose, de montrer l’endroit du ciel qui se déploie au-dessus, de sa tête ; il a paru frappé de respect en écoulant les quelques paroles que je lui ai dites touchant la Divinité.
Les Balondas cultivent le manioc sur une grande échelle, ainsi que le sorgho, l’arachide, les fèves, le maïs, la patate douce et l’yam, qu’ils appellent Ickoto; c’est tout ce que nous avons pu voir, n’ayant pas pénétré dans l’intérieur de leur village.
Les individus qui accompagnaient Shéakondo avaient les incisives limées en pointe, ce qu’ils considèrent comme une beauté, bien que celles de leurs dents que la lime n'a pas touchées soient plus blanches que les autres. Ils étaient presque tous tatoués, principalement sur le ventre. Ce sont tout simplement des cicatrices en relief de douze millimètres de longueur sur six de large, disposées de manière à former des étoiles et des figures variées, dont la couleur foncée de la peau n’a pas permis de diversifier les nuances. Comme tous les nègres, qui sont à peu près nus, ces Balondas aiment à se revêtir le corps d’un enduit graisseux. N’ayant pas de bétail, ils se servent pour cet usage d’huile de ricin et de différentes graines oléagineuses, mais ils préfèrent le beurre fondu et la graisse de bœuf. Là vieille épouse de Shéakondo m’a prié poliment de lui donner un peu de beurre pour se graisser l’épiderme,- en échange des racines de manioc dont elle nous faisait présent ; les Makololos m’ont si généreusement approvisionné qu’il m’a été facile de satisfaire à sa demande. Comme elle est très-peu vêtue, je suis persuadé qu’elle éprouvera de son graissage un bien-être incontestable.
L’épouseJavorite de Shéakondo, qui assistait également à l’entrevue, n’est pas moins avide de beurre, et je lui en ai donné en quantité suffisante pour se vernir de la tête aux pieds ; elle portait au-dessus des chevilles une profusion d'anneaux de fer auxquels sont attachés de petits morceaux du môme métal qu’elle faisait résonner à la mode africaine, en marchant de cet air précieux dont nos dragons nous fournissent un exemple, lorsqu’ils promènent leur uniforme pimpant en faisant sonner leurs éperons.
La pluie est si abondante et le soleil est tellement couvert de nuages, qu’il m’a été impossible depuis quinze jours de relever notre latitude. Il faut néanmoins qu’il ait plu davantage encore dans l’est, car le Liambye croissait rapidement quand nous l’avons quitté, et le sable qu’il enlevait à ses bords le colorait en jaune. Ici, la rivière n’a pas beaucoup grandi et la couleur noirâtre de ses eaux n'a pas changé le moins du monde. Elle renferme trèspeu de poissons, et par conséquent les oiseaux pêcheurs sont très-rares sur ses rives. Les alligators de la Liba sont beaucoup plus craintifs que ceux qui habitent le Liambye ; les flèches empoisonnées des Dalondas leur ont appris à se cacher, et pas un seul n’apparalt et ne se chauffe au soleil. On voit également très-peu de peso
lits oiseaux, à cause de la quantité de pièges que leur tendent les fialondas. J'ai cependant observé quelques espèces de chanteurs qui m’étaient inconnues. L’un de mes Zambésiens a été mordu par un serpent non venimeux; il est tout naturel qu’il n’en résulte pas d’accidents ; mais les Barotsés prétendent que c’est parce qu’ils étaient là et qu’ils ont vu la morsure; d’après eux, le regard de l’homme est un charme puissant qui a le pouvoir d'anéantir le poison des reptiles.
6 janvier. — Le village auquel nous arrivons est gouverné par une femme appelée Nyamoana.qui est, dit-on, la mère de Manenkoet la sœur de Shinté, le plus grand chef des Balondas que l’on trouve dans cette région. Il y a très-peu de temps qu'elle est venue se fixer dans l’endroit qu’elle habite, et son village ne se compose encore que d’une vingtaine de huttes. Son époux, Samoana, est vêtu d’une petite jupe de serge verte et rouge; il est armé d’une lance et d’un sabre de forme antique dont la lame peut avoir quarantecinq centimètres de longueur sur sept ou huit de large. Samoana est assis auprès de 1* reine, sur des pelleteries placées au milieu d’un cercle de trente pas de diamètre, don t le niveau est un peu plus élevé que le terrain environnant, et qui est entouré d'un fossé. A côté d'eux est une femme d’un certain âge qui louche en dehors de l’œil gauche ef de la manière la plus désagréable. De l’autre côté de la tranchée sont assises une centaine de personnes des deux sexes; les hommes portent des lances, des arcs, des llèches et des sabres. Nous déposons nos armes à quarante mètres du fossé; je m’avance au milieu du cercle et je salue Samoana en frappant dans mes mains, suivant l’usage du pays. Il me désigne sa femme, car c’est à elle^u’appartiennent tous les honneurs; je salue Nyamoana de la môme façon, et je m’accroupis en faGe d’elle et de son époux sur une natte que l'on vient d’apporter.
L’orateur de la cour est appelé et l’on me demande quel est mon interprète. Je désigne Kolimbota, celui de mes Zambésiens qui connaît le mieux le dialecte des Balondas,. et le palaver commence dans les formes voulues. J’explique le but de mon voyage, sans chercher à les tromper, sans dissimuler mon caractère ni mes intentions; car n’eussé-je pas d’autre motif pour dire la vérité, j’ai acquis la certitude que la franchise est le meilleur de tous les moyens qu’on puisse employer avec ces peuples enfants. Rolimbola redit à l'orateur de la cour ce que je viens d’expliquer;
l’orateur le répète à Samoana, qui le transmet à sa temme ; mes paroles sont ainsi répétées trois fois successivement, et assez haut pour que l'auditoire n'en perde pas une syllabe; après quoi, Ja Réponse me parvient de la même manière, la reine s'adressant à son mari, celui-ci à l’orateur, et ainsi de suite.
Lorsque nous nous sommes bien expliqués, je m'aperçois que mes nouveaux amis confondent ma mission d’amour et de paix avec les hostilités dont les Makololos se sont rendus coupables à leur égard, et je recommence une nouvelle explication. Je déclare que c’est au nom de leur Créateur que je parle, ni plus ni moins; et que, si les Makololos s’écartent de la loi du Seigneur en attaquant les Balondas, la faute en retombera sur leur tête et non pas sur la mienne. Cette déclaration satisfait les deux parties, et la séance est levée.
Je leur montre ma chevelure, qui parait très-curieuse à tous les habitants de cette’ région ; c’est d’ailleurs une manière de gagner leur confiance. «Cela des cheveux! s’écrient-ils; mais pas du tout, c’est la crinière d’un lion. • Quelques-uns s’imaginent que c'est une perruque faite avec lie poil de cet animal , comme ils en font parfois avec les fibres de l’ifé, qu’ils teignent en noir pour augmenter la masse de leur toison. Je ne peux pas leur répondre, à mon tour, que ce ne sont pas des cheveux dont leur tête est couverte, mais bel et bien de la laine comme sur le dos des moutons, puisque cet animal n'existe pas chez eux; d’ailleurs, ainsi qu’Hérodote l’avait déjà remarqué, si en Afrique les hommes portent de la laine au lieu de cheveux, la race ovine y est couverte de poil. Il faut donc me contenter d’affirmer à mes Balondas que c’est bien moi qui ai de vrais cheveux, comme il» en auraient eux-mêmes si les leurs n’avaient pas été brûlés et recroquevillés par le soleil. Pour leur prouver l’influence du climat, je leur fais comparer d’abord la peau bronzée de ma figure et de mes mains avec celle des Makololos, qui est à peu près de la même teinte, et je leur montre ensuite ma poitrine qui est blanche; ils comprennent immédiatement pourquoi nous différons de couleur, et se disent, qu’après tout, nous pouvons bien avoir une commune origine. Ici, comme dans tous les endroits où l'humidité se combine avec une chaleur excessive, la peau est très-foncée, mais non pas complètement noire; le nègre le plus sombre y est toujours lavé de bistre.
J’exhibe à ceux qui m'entourent ma montre et ma boussole,
qui leur paraissent excessivement curieuses ; mais, bien que son mari l’engage à venir voir ces merveilles , Nyanioana reste à l’écart et ne se décide pas à s’approcher.
Ces Balondas sont les nègres les plus superstitieux que nous ayons encore rencontrés. C’est à peine s’ils commencent à bâtir leur village, et ils ont déjà construit deux petits hangars, attenant à la hutte de leur chef, pour y placer deux vases qui renferment des drogues enchantées. Aux questions que je leur fais à ce sujet, ils me répondent que c’est un charme pour le Barimo, et quand je me lève pour aller voir ce que les deux vases contiennent, ils me disent que c’est un philtre pour charmer le gibier.
Je trouve ici, dans un village abandonné, les restes d'une vieille idole, ce qui est le premier symptôme d’idolâtrie que j'aie aperçu depuis que je suis en Afrique; c’est tout simplement l’image grossière d’une tête humaine taillée dans un bloc de bois; ce fétiche est remplacé par un bâton crochu lorsqu’il n’y a pas de sculpteur parmi les habitants, et quand il fait l’objet du culte, il est barbouillé de certaines .substances enchantées, mêlées à de l’ocre rouge et à de la terre de pipe.
Je voulais continuer à remonter laLiba, qui me parait venir du nord-ouest, vers lequel je me dirige; mais Nyamoana désire vivement que nous, allions voir son frère, et quand je lui parle de l’avantage qu’il y aurait à nous y rendre par eau, elle me dit que Shinté ou Kabompo, ainsi qu’on l’appelle également, ne demeure pas auprès de la rivière , que , du reste , nous serions obligés de quitter avant peu à cause d’une cataracte infranchissable aux canots; elle ajoute que les Balobalés, dont le territoire est sur la rive gauche de la Liba, ne connaissant pas nos intentions, pourraient nous attaquer. On m’a dit tant de fois la même chose à l’égard de peuplades qui m’ont parfaitement reçu, répliquai-je à ces paroles, que maintenant j'ai plus peur de tuer les autres que d’être tué moi-même. Elle me répond que ce n’est pas moi qu’on tuerait, mais les Makololos qui seraient sacrifiés comme ennemis des Balobalés. Cette considération produit sur les hommes de ma suite infiniment d’effet; il est beaucoup plus sage, à leurs yeux, d’aller faire une visite à Shinté que de suivre la Liba; sur ces entrefaites, arrive Manenko, dont l’opinion fait pencher la balance en leur faveur, et je suis obligé de me rendre à leurs désirs.
Manenko est une grande femme, bien découplée, d’une vingtaine d’années, et qui porte une profusion d’ornements et d’amulettes suspendus autour de sa personne; elle est barbouillée d’un mélange de graisse et d’ocre rouge, afin de se protéger contre l’influence de l'air; précaution assez utile, car elle est, ainsi que la plupart des femmes de sa nation, d’une effrayante nudité. Ce n’est pas faute de vêtements; en sa qualité de chef elle pourrait se procurer des habits tout aussi bien que quelques-unes de ses sujettes ; mais elle trouve cela plus élégant. J'étais en train d’expliquer diverses choses au peuple de sa mère, lorsqu’elle est arrivée. Après m'avoir écouté pendant quelque temps, son mari qui l’accompagnait, et qu’on appelle Sambanza, commença un discours pour expliquer le motif de leur voyage ; tout en parlant, il ramassait du sable dont il se frottait la poitrine et le haut des bras, ce qui est la manière la plus générale de saluer dans tout le pays des Balondas. Quand on veut faire preuve d’une excessive politesse, on apporte dans un petit morceau de cuir, des cendres ou de la terre de pipe, que l'on emploie au lieu de sable. Il y a des raffinés qui se battent les flancs avec leur coude pour faire honneur à la personne qu’ils saluent ; et quelques autres qui frappent dans leurs mains en posant alternativement leurs deux joues sur la terre. Les chefs saluent en se frottant la poitrine et les bras, mais ils feignent seulement de ramasser un peu de sable qu’ils se gardent bien de prendre, et surtout d’employer.
Lorsque Sambanza eut fini son discours, il montra ses chevilles pour faire voir qu'elles étaient chargées d’anneaux de cuivre. Il y a des chefs qui en ont un si grand nombre, et d’une telle dimension, qu’il leur devient très-difficile de marcher et qu’ils ne peuvent le faire qu’en écartant les jambes. Les individus, comme Sambanza, qui veulent singer leurs supérieurs, adoptent cette démarche particulière ; de sorte que l’on voit des hommes, qui ont à peine aux chevilles quelques onces de métal, se dandiner péniblement comme s’ils avaient l’honneur d’être empêtrés par des anneaux d'un poids énorme. Je ne peux pas m’empêcher de sourire de la façon ambulatoire de Sambanza ; mais on me répond très-sérieurement que c’est dans ce pays-ci la manière de montrer sa puissance et la haute position qu’on occupe.
Manenko accepte franchement la politique de conciliation que je recommande à l'égard des Makololos; et, pour cimenter l'ai—
liance entre les deux peuplades, elle propose à Kolimbota d’épouser une femme balonda ; elle espère gagner ainsi l’affection de ce dernier, qui viendra sans doute fréquemment chez les Balondas , puisqu’il aura pour prétexte de venir visiter sa femme; elle a sans doute l’arrière-pensée d’obtenir, par ce moyen, des renseignements exacts sur les intentions des Makololos ; ceux-ci, d’ailleurs, n'attaquent jamais un village habité par uue des épouses d’un membre de leur tribu. Cette proposition est accueillie favorablement par Kolimbota, qui, un peu plus tard, nous abandonne afin de la réaliser.
Le soir du jour où Manenko est arrivée, nous avons eu la joie de voir reparaître Mosantou, suivi d'une ambassade imposante que nous envoie Masiko; cette députation est formée de tous les chefs subalternes qui obéissent à celui-ci, et nous apporte une défense d’éléphant magnifique , deux calebasses remplies de miel et un grand morceau de serge bleue, destiné sans doute à me prouver que Masiko est réellement un grand chef, puisqu’il a en réserve tant de marchandises des blancs qu’il peut en faire des largesses ; peutêtre rf a-t-il pas eu d’autre intention que d’en faire cadeau à Mosantou , et je donne la serge à ce dernier, car, en général , les chefs n’oublient pas les serviteurs quand ils font des présents.
Masiko me fait dire combien il est enchanté du retour des captifs que nous lui avons ramenés et des propositions de paix et d’alliance que je lui apporte de la part des Makololos ; il m’affirme qu’il n’a jamais vendu aucun de ses sujets aux Mambaris , mais seulement des prisonniers que son peuple avait enlevés à de faibles tribus voisines. Quant aux vols qui sont reprochés à ses Balondas par les Makololos, il avoue que deux de ses hommes, étant à la chasse , ont pénétré dans les jardins de ces derniers , mais seulement pour voir si par hasard leurs compagnons ne s’y trouvaient pas ; et comme le grand point, dans toutes les querelles des indigènes, est d'amener les deux parties à oublier le passé, j’insiste auprès des chefs qui me sont envoyés, pour que les Balondas acceptent comme sincères les déclarations des Makololos, pour qu’ils évitent à l’avenir tout ce qui pourrait fournir à leurs ennemis un prétexte pour leur faire la guerre , et je termine en les priant d’offrir de ma part à Masiko un bœuf qui fait partie des provisions que Sékélétou nous a données.
Tous les Balondas, qui possédaient autrefois une grande quantité de bétail avant d'être chassés de leur pays par les Ma-
kololos , ont conservé un goût très-vif pour le beurre et pour la viande de bœuf. Us ont du gibier en abondance ; mais je suis complètement de leur avis : rien au monde ne vaut le rosbif , et les Anglais, en lui donnant la préférence sur tout autre aliment, font à la fois preuve de bon goût et de bon sens.
C’était à Masiko que je destinais le bœuf dont je viens de me dessaisir; mais les ambassadeurs que j’ai chargés de mon présent voudraient bien avoir la permission de tuer la bête ici même et d’en faire leur profit. Je leur réponds que je n’ai plus aucun droit sur l’animal dès l’instant qu’il est entre leurs mains. Cette réponse ne les satisfait pas , ils souhaiteraient que je prisse la responsabilité du fait; mais si je leur disais qu’ils peuvent tuer l'animal , c’est à peine si demain matin il en resterait quelques onces , et je n’ai pas autre chose à donner à Masiko.
Toutes nos provisions sont épuisées ; nous n'avons maintenant pour vivre que les racines de manioc que nous recevons tous les soirs de la part de Nyamoana, et qui, mangées crues, sont un violent poison. Les ambassadeurs de Masiko n’en ont pas davantage ; mais nous avons été si contents de leur arrivée , que nous avons retardé notre départ pour rester un jour avec eux. De la même famille que les Barotsés de mon escorte, ils ont mille choses à leur dire; et, après une journée de conversation qui leur fait oublier leur appétit, je les régale d’une séance de lanterne magique , et nous nous transportons au village de Nyamoana , pour que tout le monde puisse profiter du spectacle.
Nous étions occupés à dresser notre bivouac, lorsque Manenko entreprit tout à coup les membres de l’ambassade avec une vigueur qui ne nous laissa kucun doute sur la puissance de ses facultés en matière de dispute. Il parait qu’autrefois Masiko avait fait demander un vêtement à Samoana, ce qui est une manière d’entretenir ses relations entre gens du pays , et qu'après avoir obtenu ce qu’il demandait , il l’avait renvoyé , sous prétexte que cet objet avait l’air d’avoir été soumis à quelque sortilège. C’était une grave insulte, et Manenko s’estimait fort heureuse d’avoir l’occasion de décharger sa bile sur les députés du coupable, ceux-ci ayant couché dans son village sans en avoir demandé la permission. * Pourquoi ces gens, qui soupçonnent les autres de maléfices, ne seraient-ils pas accusés d’avoir jeté un sort sur les cabanes où ils se sont introduits furtivement ? » Une fois lan-
cée dans In style oratoire, elle continua sur le môme ton,, sans épargner ses propres serviteurs , qui avaient permis cette impudence ; et , comme il arrive souvent dans les mercuriales féminines de toutes les latitudes , elle reprocha aux objets de sa colère toutes les fautes qu’ils avaient pu commettre depuis le jour où ils étaient nés; enfin, dans une péroraison foudroyante, elle exprima le peu d'espérance qui lui restait de les voir jamais devenir meilleurs , jusqu’au moment où ils seraient dévorés par les alligators. Les gens de Masiko prirent le parti de ne rien répondre à ce torrent d’injures ; et , comme nous n’avions rien à manger ni les uns ni les autres , nous les avons quittés le lendemain matin, après leur avoir fait la promesse de traverser leur ville à notre retour, en échange de la parole qu'ils nous donnaient d’expliquer à leur chef que nous sommes tous les enfants du Créateur, et que Masiko doit donner aux tribus qui l'avoisinent la paix et la sécurité qu’il veut lui-même obtenir de la part de3 Makololos.
Au moment de partir, Manenko nous distribue quelques racines de manioc et se charge , dit-elle, de faire transporter tous nos bagages à la ville de Shinté. Nous connaissons trop bien les effets oratoires qu’elle est capable d’atteindre ; et, comme nous n’avons pas envie d’essuyer les invectives de cette créature impérieuse, nous nous empressons de faire nos paquets. Ils ne sont pas terminés, que Manenko nous fait dire que les porteurs qu’elle a demandés n’arriveront que le lendemain, et qu’il faut les attendre. Notre menu est si chétif, que , ne voulant pas rester plus longtemps à ce régime détestable , j’ordonne à mes gens de transporter nos bagages dans les pirogues, afin de partir immédiatement. Mais Manenko n’est pas femme à laisser faire le contraire de ce qu’elle a résolu ; elle se présente, accompagnée de sa suite, fait saisir l’ivoire et les autres objets dont Sékélétou nous a chargés pour Shinté, et déclare que c’est elle qui les fera porter à son oncle, en dépit de mes efforts. Mes Zambésiens s’inclinent beaucoup plus vite que je ne l’aurais voulu devant ce chef en jupon absent, et je m’éloigne des pirogues d’un air peu satisfait. Manenko s’approche de moi; elle m’explique avec douceur que Shinté lui en voudrait si nous n’allions pas le voir ; et me posant la main sur l’épaule avec un geste affectueux : ■ Maintenant , mon petit homme , fais comme les autres , » me dit-elle.
Toute ma mauvaise humeur s’évanouit, et je prends mon fusil pour aller à la chasse.
On ne trouve ici que le zèbre, le tahetsi ou kualata ( egoceros equina ), le kama, le buffle, et une petite antilope que les indigènes appellent hakiténoué, et qui est plus connue sous le nom de philantomba.
Il faut , dans cette région , suivre la piste de ces animaux pendant plusieurs milles avant de les rencontrer. Poussés par la faim , nous sommes restés toute la journée sur la trace d'une petite bande de zèbres que nous avons fini par trouver au milieu d’un bois épais. L’un d'eux était à peine à cinquante pas, je le vise , le coup rate , et , à mon grand chagrin , toute la bande disparaît en bondissant. La pluie est tellement abondante, qu’il est impossible de préserver la poudre et la batterie du fusil de l’humidité générale.
C'est une chose curieuse que d’observer l’intelligence des animaux sauvages. Dans les contrées où on les chasse avec des armes à feu, ils se tiennent dans les endroits les plus découverts du pays , afin d’apercevoir le chasseur du plus loin qu’il est possible. Il m’est arrivé si souvent, lorsque j’étais sans armes , d’approcher, sans les inquiéter, d’animaux qui, lorsque j’avais mon fusil, s’enfuyaient dès que j’apparaissais à distance, que je suis persuadé qu'ils comprennent parfaitement le danger qu’ils courent dans ce dernier cas, et la sécurité qu’ils peuvent avoir en face d’un homme désarmé. Ici , où ils n’ont à craindre que les flèches des Balondas , ils demeurent pendant le jour au fond des forêts les plus épaisses, où le tir de l'arc est beaucoup plus difficile ; peut-être le font-ils pour s’abriter du soleil , qui est dans ce pays-ci d’une chaleur excessive. Il n’en est pas moins vrai qu’ils choisissent dans cette région les bois les plus couverts, tandis qu'ils les évitent dans les contrées du Sud ; et je les ai trouvés , par un temps nuageux , au plus épais du hallier, comme aujourd’hui, par exemple, où ce n’est pas le besoin d'ombre qui a pu les y conduire.