CHAPITRE XVI
Présent de Nvamoana. — Charmes. — Facultés pédestres de Manenko. — Une idole. — Armes des Balnndas. — Pluie. — Disette. — Palissades.
— Forêts épaisses. — Ruches artificielles. — Champignons.— Village où les habitants prêtent le toit de leur maison. — Divination. — Caprices de Manenko. — Message et présents de Shinté. — Un homme-sirène. — Entrée dans la ville de Shinté. — Nègres véritables. — Grande réception à la cour. — Cérémonial. — Instruments de musique. — Requête . désagréable. — Entrevue particulière avec Shinté. — Fertilité du sol. — Nouvelle halte de Manenko. — Propositions de Kolimbota. — Étiquette et susceptibilité des Balondas. — Vente des enfants. — Shinté offre une esclave au docteur. — Lanterne magique. — Terreur des femmes. — Ivresse de Sambanza. — Dernière preuve de l’affection de Shinté.
Il janvier 1854. Ce matin, au moment de notre départ, Nyamoana m’offrit un rang de perles et un coquillage fort estimé des Balondas, afin de réparer la faute qu’elle pensait avoir commise la veille en aidant Manenko à me retenir malgré moi. Elle craignait de m’avoir déplu , et redoutait beaucoup les effets de ma mauvaise humeur. Je l’ai rassurée en lui affirmant que la nuit dissipait toujours ma colère, et nous nous sommes séparés très-contents les uns des autres.
Nous avons eu à traverser un cours d’eau assez rapide qui se trouve un peu au delà du village. Le docteur de Manenko agita au-dessus d’elle un talisman, et lui en donna plusieurs qu’elle tint dans sa main et qu’elle s'attacha autour du corps avant de se risquer à entrer dans la pirogue. L’un de mes Zambésiens a élevé la voix en passant auprès du panier qui contient ies préparations enchantées du docteur ; celui-ci lui a reproché son irrévérence et parle tout bas quand il regarde Id panier mystérieux, comme s'il avait peur d’être entendu par les objets qui s'y trouvent renfermés. On ne voit pas d’exemple d’une pareille superstition chez les Béchuanas et les Cafres, ni chez aucun autre des peuples du midi de l'Afrique.
Manenko est accompagnée de son mari et de son tambour , qui a continué sa musique infernale avec une vigueur peu commune , jusqu’au moment où la pluie , qui tombe fine et drue , l’a obligée de s’arrêter. Sambanza , l’époux de Manenko , emploie diverses incantations et vocifère de toutes ses forces pour dissiper les nuages; mais la pluie tombe toujours, et notre amazone n’en continue pas moins d’avancer d’un pas élastique et tellement rapide, qu’il y a peu d’hommes qui soient capables de la suivre. Je suis monté sur un bœuf, et cela me permet de rester à côté d’elle. Nous causons ; je lui demande pourquoi elle ne se couvre pas, même pour aller à la pluie; elle me répond qu’il n’est pas convenable pour un chef d’avoir l’air efféminé; il faut, dit-elle , que celui qui commande aux autres soit jeune et vigoureux , du moins en apparence, et qu’il accepte le temps comme il vient, sans regimber contre lui.
Mes Zambésiens sont dans l'admiration de la force et de la légèreté de Manenko: « C’est un véritable soldat,» s’écrient-ils à chaque instant; et, mouillés et transis, nous sommes tous enchantés lorsque, arrivés sur le bord d’un ruisseau, elle nous propose de faire halte et d’y passer la nuit.
Le pays que nous traversons est toujours couvert de bois entremêlés d’éclaircies, comme je l'ai dit plus haut. La forêt est composée en grande partie d’arbres verts d’assez belle taille, sans être gigantesques, et l'herbe des clairières ressemble, quant à l’épaisseur, à celle que l’on trouve ordinairement dans les prairies anglaises. Nous longeons deux hameaux entourés de jardins remplis de maïs et de manioc. Je remarque pour la première fois, auprès de chacune de ces bourgades, une affreuse idole qui n’est pas rare dans tout le pays des Balondas; c'est la figure d’un animal qui a quelque ressemblance avec l’alligator ; elle est composée d’herbe recouverte d’argile; deux cauris' forment les yeux du monstre, qui porte en outre une espèce de crinière faite avec les soies de la queue d’un éléphant qu’on lui plante çà et là autour du cou. Cette idole est abritée sous un hangar, et les Balondas l’invoquent et battent du tambour devant elle pendant toute la nuit, quand ils ont des malades.
1. Cyprra mnnela, coquille univ.ilve qui, en certains lieux, est employée comme signe monétaire.
Quelques-uns des hommes de la suite de Manenko portent des boucliers carrés faits de roseaux tressés avec soin, et qui ont à peu près 1 mètre 50 de longueur sur 1 mètre de large. Ils ont avec cela des sabres à lame courte, et des faisceaux de flèches à pointes de fer qui leur donnent un aspect féroce ; mais ils n’ont probablement contracté l'habitude d’avoir toujours des armes, que pour suppléer au courage qui leur manque.
Nous venons de traverser un endroit de la forêt où la végétation est tellement compacte , qu’il a fallu nous y ouvrir un passage à coups de hache. Le sol en était couvert d’eau , non pas par la rivière , mais par l’effet des pluies abondantes qui chaque jour transpercent nos vêtements. J’y ai remarqué une odeur très-forte d’hydrogène sulfuré que j’ai déjà observée plusieurs fois.
Ces averses perpétuelles , jointes à l’insalubrité des lieux , m’ont donné des accès de fièvre intermittente qui reviennent continuellement.
11 et 12 janvier. La pluie est tellement forte que nous sommes contraints de nous arrêter; je n’ai jamais rien vu de pareil. Il me reste encore un peu de tapioca et une petite quantité de farine dont je ne veux faire usage qu’à la dernière extrémité. Mes compagnons endurent la faim avec une patience admirable; c’est moins encore la privation du moment qui fait souffrir, que la pensée de n’avoir rien à attendre. Il faut que les habitants de certains hameaux auprès desquels nous passons soient bien avares et qu’ils craignent peu leurs chefs ; ils ont de grands champs de maïs dont le grain est mangeable, et c’est tout au plus s’ils en donnent quatre ou cinq épis, lorsque Manenko va leur en demander pour moi ; ils sont pourtant soumis à Shinté : les Makololos auraient donné tout au monde , si la nièce de leur chef le leur avait demandé. Je suppose que ces malheureux qui nous refusent un peu de grain sont les vassaux de quelque haut dignitaire, et qu’ils n'ont pas le droit de disposer du maïs de leurs maîtres.
Chacune des maisons qui constituent ces hameaux est entourée d’une sorte de palissade dont l’ouverture est dissimulée avec soin; jamais on n’en voit la porte ouverte, et le propriétaire, quand il veut rentrer chez lui, se fait un passage en enlevant, à un certain endroit qui ressemble à tout le reste, un ou deux barreaux de cette clôture qu’il replace immédiatement. Ces précau-
lions indiquent le peu de confiance que les habitants ont les uns dans les autres; car ils n’ont pas à redouter l’attaque des animaux féroces ; leurs flèches ont éloigné du pays toutes les bêtes sauvages, ce qui est pour nous une cruelle déception : j’espérais trouver ici la même abondance de gibier que sur les rives du Liambye.
Je vois partout, depuis que nous avons quitté le village de Nyamoana , une variété du leucodmdron argenteum , l’arbre d’argent du Cap; il croit, là-bas, sur la montagne de la Table, entre six cents et neuf cents mètres au-dessus de la mer; on le retrouve sur le versant septentrional des monts Cashan ; et je le rencontre ici à douze cents mètres au-dessus du niveau de l’Océan, beaucoup plus haut que je ne l’ai encore aperçu ; mais la différence de température empêche qu’on ne puisse regarder l’habitat des plantes comme un bon moyen d’apprécier la hauteur de la région où elles se trouvent. C'est par une déduction du même genre que je m’étais trompé en supposant, d’après la rapidité du Liambye, que ce fleuve descendait d’un point très-élevé du continent; les expériences que j’ai faites depuis lors, m’ont prouvé le contraire par le degré de de chaleur qui est indispensable pour que l’eau entre en ébullition*.
A mesure que nous avançons vers le nord, la forêt devient plus épaisse, et les clairières sont moins fréquentes ; il est impossible d’y pénétrer en dehors de l’étroit sentier que nous nous frayons
1. En examinant la question à inon retour à Linyanti , j’ai trouvé, avec le docteur Arnott, qu’une pente de soixante-quinze millimètres par raille ( 1609 mètres) donne une rapidité «le trois milles trois quarts par heure ; elle s’élève à quatre milles et demi dans les parties rocheuses. Si nous prenons en considération les inégalités du terrain qui constitue le lit du fleuve, les nombreux détours que ses eaux décrivent, les cataractes qu’elles forment, et que nous estimions la pente du Zambèse même à dix-sept centimètres et demi par mille, les huit cents milles qu’il parcourt, des grandes chutes à la côte orientale, ne porteront pas à cent cinquantedeux mètres cinquante centimètres l’élévation nécessaire pour obtenir la rapidité observée , et la distance qui sépare les chutes de la source du fleuve n’ajoutera qu’une hauteur de quarante-cinq mètres soixante-quinze centimètres au chiffre que nous venons Je donner. Si je ne me suis pas trompé dans mes observations, le Zambèse aurait une pente plus rapide que le Gange, par exemple, qui , à dix-huit cents milles de son embouchure, n’est, dit-on, qu’à deux cent quarante-deux mètres audessus du niveau de la mer; il lui faut un mois pour franchir cette distance. Mais fl y a tant de choses qui peuvent modifier ces calculs et changer les principes qui leur ont servi Je base, qu’il est très-diflicilc de tirer des conclusions certaines delà rapidité des courants. On entend dire parfoisque le Chobé a débordé à quarante milles au-dessus de Linyanti , quinze jours avant que l’inondation ait atteint cette dernière ville. La grande rivière de la Magdeleine n’a que cent cinquante mètres de chute sur une étendue de mille milles; d’autres rivières en ont encore bien moins.
à coups de hache; des lianes énormes s’enroulent comme des boas gigantesques autour des arbres qu’elles étreignent et que souvent elles font périr. Le motouia, dont les Barotsés emploient l’écorce pour faire des lignes et des (ilets, abonde dans cette région ainsi que le molompi, que la légèreté et la flexibilité de son bois rendent si précieux pour la confection des pagaies. D'autres arbres, que mes compagnons ne connaissent pas, ont plus de quinze mètres sans branches et sont de la même grosseur depuis le sol jusqu’à leurs premiers rameaux.
C’est ici que nous rencontrons les premières ruches artificielles, qui deviendront si communes sur notre chemin jusqu’à la province d’Angola. Elles sont formées d’un seul morceau d'écorce d’une longueur d’un mètre cinquante centimètres, que l’on a détaché d’un arbre d’environ un mètre quarante centimètres de circonférence; pour cela, on fait au corps de l’arbre deux incisions circulaires à un mètre cinquante centimètres de distance l’une de l’autre, puis une fente qui leur est perpendiculaire; l’ouvrier soulève l’écorce de chaque côté de cette dernière incision, et la détache en ayant soin de ne pas la briser; elle recouvre immédiatement sa forme cylindrique, la fente en est cousue ou chevillée, les deux extrémités du cylindre sont garnies d’une espèce de natte composée avec de l’herbe tordue , on fait à l’un des deux bouts une petite ouverture pour l’entrée et la sortie des abeilles , et la ruche est terminée; puis on la place horizontalement sur l’un des arbres les plus élevés de la forêt, et c'est au moyen de cette ruche que l’on recueille toute la cire qui est exportée de Benguela et de Saint-Paul de Loanda. Le propriétaire a grand soin de fixer à l’arbre où il a posé sa ruche un talisman , une amulette quelconque, afin de protéger son miel contre la rapacité des maraudeurs; il est très-rare, en eflet, que les indigènes se volent entre eux, persuadés qu’ils sont qu'on peut être frappé de mort, ou tout au moins affligé de maladies, graves si l’on dérobe un objet auquel un charme est attaché. Les profondeurs ténébreuses des forêts qui les entourent développent les sentiments superstitieux des Balondas. J'ai vu ailleurs ne pas tenir compte des amulettes protectrices, et j’ai entendu les chefs de certains villages proclamer que c’était bien un sortilège réel qui, cette fois, avait été placé dans tel ou tel jardin que les voleurs s’étaient risqués à dépouiller de leurs produits, malgré les talismans qui s'y trouvaient appendus.
La pluie fait naître une énorme quantité de champignons que mes Zambésiens dévorent avec avidité; l’une des espèces les plus communes et les meilleures se rencontre sur toutes les fourmilières et occupe une région très-étendue; elle est complètement blanche, très-bonne, même lorsqu’elle est mangée crue, et peut avoir vingt-cinq centimètres de diamètre. On en voit aussi d’un rouge brillant ou d'un bleu superbe, mais dont l’espèce est vénéneuse.
Il y a un immense plaisir, malgré la fièvre et la pluie, à contempler ces lieux d’un aspect si nouveau ; quelle vive opposition entre l’obscurité de ces forêts et la lumière étincelante du Kalahari dont ma mémoire a gardé un souvenir ineffaçable ! A l’époque où je traversais le désert, souffrant sans cesse de la soif, je ne pouvais pas croire qu’il viendrait un jour où la pluie me serait à charge; et pendant longtemps je n’ai pas vu jeter une goutte d’eau sans que l’idée d’un gaspillage coupable me traversât l’esprit. Tout est bien différent aujourd’hui ; la forêt se déchire de temps à autre, et nous entrons dans une jolie petite vallée dont le milieu, actuellement rempli d’eau, contient même en été des sources qui ne tarissent jamais, et que les indigènes ont le soin de couvrir d’un hangar qui, pour la forme, ressemble à leurs cabanes.
Nous traversons en canot le I.éfoujé, petite rivière qui descend d'une montagne assez haute appelée Monakadzi , c’est-à-dire la femme, et qui est située à vingt ou trente milles de l'endroit où nous sommes ; elle est d'une forme oblongue et paraît s’élever au moins à deux cent quarante-quatre mètres au-dessus du niveau de la plaine. Le Léfoujé doit probablement son nom, qui signifie rapide, à la violence avec laquelle il se précipite dans la Liba, qui n’est pas éloignée de l’endroit où il a pris sa source.
Chaque vallée renferme presque toujours un village; les habitants y sont plus généreux à notre égard , et nous nous arrêtons dans leur bourgade afin de nous y reposer. Il arrive que parfois une panique saisit toute la population, qui s’enfuit à notre approche, bien que le tambour de Manenko ne cesse jamais de battre, afind'annonceràtoutlemonde l’arrivée de personnages éminents. Lorsque nous nous décidons à passer la nuit dans l’une de ces bourgades, les habitants hous prêtent le toit de leurs cabanes, qui ressemblent à ceux des Makololos, c’est-à-dire à un chapeau chi-
nois, et qui peuvent s’enlever à volonté; ils nous les apportent dans l’endroit que nous avons choisi pour y établir notre camp; mes hommes les posent à leur tour sur des pieux qu’ils enfoncent dans la terre, et s’endorment parfaitement abrités.
Quiconque vient nous voir, nous salue, Manenko et moi, en se frottant les bras et la poitrine avec de la cendre; les individus qui désirent nous témoigner plus de respect multiplient leurs frictions et se poudrent la figure.
Le culte des idoles est général dans tout le pays des Balondas ; chaque village a les siennes, et, toutes les fois que nous en rencontrons dans les bois, nous avons la certitude qu’un hameau, tout au moins, est dans les environs. L’un de ces abominables fétiches, que nous trouvons sur notre passage, repose sur une poutre horizontale soutenue par deux poteaux; deux cordes, formant une série d’anneaux pareils à ceux d’une chaîne, sont attachées à la pièce de bois, pour que les fidèles y suspendent leurs offrandes. Je fais observer à ceux qui m’accompagnent que ces idoles ont des oreilles, mais qu'elles n'en sont pas moins sourdes, et j’apprends que les Balondas, et môme les Barotsés, croient à la puissance divinatoire que l’on peut obtenir au moyen de ces blocs de bois et d’argile; le bois il est vrai, disent-ils, n’a pas la faculté d’entendre, mais il existe des charmes qui permettent à ceux qui les possèdent d’interroger les idoles et de connaître leurs réponses; c’est ainsi, ajoute l’individu qui me donne ces renseignements, que les Balondas sont toujours informés de l’approche de leurs ennemis. Quelques Instants après, Manenko nous fait faire une halte qui menace de se prolonger, sous prétexte qu’elle a besoin d’envoyer quelqu’un à son oncle pour lui annoncer notre arrivée. « A quoi bon prévenir Shinté, lui dis-je, puisqu’il a des idoles qui l’informent de nos actions? — Je le fais seulement, * me répondelle. Cet idiotisme africain signifie qu’on n’a pas de raison particulière pour agir de la sorte. Il est presque toujours inutile de démontrer aux idolâtres la sottise de leurs croyances, à moins de les faire changer d’idoles. Ce n’est pas qu'ils aiment leurs fétiches ; mais ils les craignent et ils les implorent au moment du danger.
Manenko nous retient donc dans un village où l’on nous approvisionne amplement de patates douces, de mais vert, et Sambanza va chercher un supplément de nourriture auprès de sa mère
qui gouverne un village des environs. Je suis accablé parla fièvre et je me soumets facilement aux caprices de Manenko; je trouve cependant qu’il vaudrait mieux partir et passer la journée de demain, qui est un dimanche, dans la ville de Shinté; mais non, il* faut d’abord que son messager soitrevenu. « Puisque nous sommes certains qu'on nous répondra favorablement, lui dis-je, il est inutile de perdre deux jours dans ce malheureux village, remettons-nous en route. — Non, non, non! c’est la coutume. » Et tout ce que je peux ajouter n’obtient pas d’autre réponse. Elle moud de ses propres mains un peu de farine qu’elle m’apporte, et me dit que c’est à mon intention qu’elle a été elle-même demander du mais. Elle le dit d’un air que le plus stupide des hommes ne pourrait manquer de traduire, et qui signifie : « N’est-ce pas comme je sais bien m’y prendre ! »
14 janvier. — Il fait beau , c’est un miracle; le soleil brille et nous permet de sécher nos vêtements et tout notre attirail qui commençait, en dépit de nos efforts, à pourrir, à moisir ou à se couvrir de rouille, suivant la nature des objets qui le composent.
Nous avons tous été réveillés durant la nuit par un cri effroyable de l’une des femmes de Manenko ; elle se lamenta si fort et pendant si longtemps, qu’on s’imagina qu’elle avait été saisie par un lion, et tous mes hommes, prenant leurs armes, accoururent à son secours ; c’était tout bonnement l’un des bœufs qui avait introduit sa tète dans la case où elle était couchée, et qui l'avait flairée; elle s’était réveillée en sursaut, avait posé la main sur le mufle humide et froid de l'animal, et s’était crue perdue.
Aujourd’hui dimanche, dans l’après-midi, Shinté nous envoya dire qu’il approuvait le but de notre voyage et qu’il était heureux de penser qu’un chemin serait ouvert aux blancs pour venir dans son pays, ce qui lui donnerait le moyen d’acheter des parures autant qu’il en voudrait. Pendant ce temps-là, Manenko m’avertit qu'elle allait partir avant nous, et je finis par comprendre que cette façon d'agir, qui me semblait tout d’abord un caprice de sa part, était la véritable manière d’entrer en relations avec les Balondas. Plus tard je dus en grande partie la faveur avec laquelle je fus accueilli en différents endroits, au soin que je prenais de me faire précéder dans les villes et dans les bourgs par un messager qui expliquait aux habitants qui nous étions, quel était notre but et le motif de notre arrivée. Le chef de la ville ou du vil-
EXPLOITATIONS
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lage nous envoyait alors une députation des hommes les plus importants de sa commune pour nous souhaiter la bienvenue et pour nous indiquer un arbre sous lequel nous pussions dormir. Avant que j'eusse profité de la leçon que renfermaient les manières assez déplaisantes de Manenko, notre arrivée subite créait parfois une alarme que nos intentions étaient loin de motiver, et qui nous faisait regarder avec défiance jusqu'à l'heure de notre départ.
Shinté nous envoyait deux grands paniers de manioc et six poissons séchés. Les porteurs de ces présents avaient en leur possession la peau d’un singe qu’ils nomment polouma ( colobus guereza *), et qui, d’un noir de jais, à l’exception de la crinière qui est d’un blanc pur, se trouve, dit-on , plus au nord dans le pays de Matiamvo, chef suprême de tous les Balondas. Ils nous dirent qu’ils étaient dans l’usage d’invoquer leurs idoles quand ils ne tuent rien à la chasse ou qu’ils échouent dans leurs entreprises. Us assistèrent avec respect à l’office que nouâ célébrions, ce qui ne paraîtra pas sans importance si l’on n’a point oublié le manque total de culte et de sentiment religieux que nous avons rencontré dans le Sud.
Shinté, à ce que nous dirent ses ambassadeurs, allait être bien heureux de recevoir trois hommes de race blanche, qui se trouveraient à la fois dans sa ville; car deux autres blancs qui arrivaient de l’Ouest lui avaient également fait annoncer leur arrivée. Si cela pouvait être Jîarth ou Krapf ! Quel bonheur de rencontrer des Européens dans cette région perdue ! A cette idée les pensées me vinrent en foule et j’en oubliai presque ma fièvre. « Sont-ils de la même couleur que moi? demandai-je. — Oui, exactement. — Ont-ils les cheveux comme les miens? — Est-ce que ce sont là vos cheveux? nous pensions que c’était une perruque ; jamais nous n’en avons vu de pareils ! Ce blanc doit être de la même espèce que ceux qui vivent dans la mer. » Les gens qui m'acompagnaient s’emparèrent de cette idée et chantèrent dorénavant mes louanges en disant que j’étais un spécimen de la variété d’hommes qui habitent l'Océan. « Regardez seulement ses cheveux , disaient-ils, l’eau de la mer les a rendus tout droits. » Je leur expliquai en mainte et mainte circonstance que, quand on