HÉCEPTION A LA COL'B DE SUINTÉ
de longues observations, que l'idée que nous nous faisons du nègre, tel qu’il est représenté chez les marchands de tabac, réponde au type véritable de la race africaine, lïn grand nombre de Balondas ont assurément la partie antérieure et postérieure de la tête un peu trop développée du front à l'occiput , le nez épaté, de grosses lèvres, l’os du talon trop allongé, etc., etc.; mais aussi beaucoup d’entre eux ont de beaux visages, la tête bien faite , et le corps parfaitement conformé.
Mardi, 17 janvier. — Vers onze heures, nous fûmes admis auprès de Shinté, qui nous honora d’une réception royale. Manenko était légèrement indisposée, et Sambanza réclama l’honneur de nous présenter au chef de la tribu. Il était galamment attitré d’une profusion de verroteries, et avait un habit tellement long, qu’un enfant le relevait par derrière, comme un page qui porte la queue d'un manteau. Les mulâtres portugais et les Mambaris vinrent avec leuçs armes pour honorer Shinté d’une salve d’artillerie ; leurs tambours et leurs trompettes faisant d’ailleurs tout le tapage que ces vieux instruments étaient capables dq produire. La kotla, qui était la place d’audience, avait environ cent mètres carrés. Deux gracieux spécimens d’une sorte de banians s’élevaient en face l’un de l’autre à l’une des extrémités de la kotla ; sousJ’un de ces arbres on avait érigé une espèce de trône recouvert d’une peau de léopard, et sur ce trône siégeait Shinté, vêtu d’une jaquette à carreaux et d’un petit jupon rouge liséré de vert. Il avait au cou de nombreux colliers de verroterie, et ses bras et ses jambes étaient couverts d'anneaux de cuivre et de fer ; il portait sur la tête une sorte de casque formé de chapelets de verroterie artistement enlacés, et dont le sommet était couronné d’une grosse touffe de plumes d’oie. Auprès du trône étaient assis trois jeunes garçons , ayant chacun un faisceau de flèches sur leurs épaules.
Lorsque nous entrâmes dans la kotla, tous les gens de la suite de Manenko saluèrent Shinté en frappant dans leurs mains, et Sambanza lui rendit hommage en se frottant la poitrine et les bras avec des cendres. La place que recouvrait le second arbre était inoccupée; j’allai m’y asseoir pour profiter de son ombre, et toute ma suite en fit autant. Nous étions à peu près à quarante pas du chef; il nous était donc facile de voir toute la cérémonie. Les différentes sections de la tribu s’avancèrent de la même façon
que nous l’avions fait, et celui qui conduisait chacune d’elles salua Shinté en se frottant avec des cendres dont il s’était muni. Vinrent ensuite les soldats qui, tous armés jusqu'aux dents, accoururent vers nous, l’épée haute, en poussant des cris affreux et en donnant à leur visage l’expression la plus féroce qu’ils purent imaginer, afin, pensai-je, d'essayer de nous faire prendre la fuite ; mais quand ils virent que nous ne bougions pas, ils firent volteface et se retirèrent après avoir salué Shinté. Lorsque tout le monde fut arrivé et que chacun fut assis, on commença les étranges cabrioles que l’on voit en général dans toutes ces assemblées. Un homme se leva et prit successivement les différentes attitudes les plus estimées du combat; il feignit de jeter une javeline, d’en recevoir une autre en s’abritant de son bouclier, fit un bond de côté pour éviter la troisième, courut à reculons, s’élança devant lui, exécuta des sauts de toute espèce, etc. , etc. Lorsque ceci fut terminé, Sambanza et l'interprète de Nyamoana marchèrent d'abord à reculons, puis s’étant avancés et placés devant Shinté, ils commencèrent à débiter à haute voix tout ce qu’ils avaient appris sur mon compte et sur celui de mes gens ; ils racontèrent mon histoire, parlèrent de mes relations avec les Makololos, du retour des captifs, du projet d’ouvrir le pays au commerce , de la Bible comme étant la parole même du ciel , du désir qu’avait l’homme blanc de voir les différentes tribus vivre en bonne intelligence , ce qu’il devait d’abord enseigner aux Makololos qui avaient déclaré la guerre aux Balondas , bien que ceux-ci ne les eussent jamais attaqués. «Peut-être nous abuse-t-il, ajouta Sambanza, peut-être dit-il la vérité, nous n’en savons rien ; mais qu’importe? les Balondas ont un bon cœur; Shinté n’a jamais fait de mal à personne, il vaut mieux pour lui qu'il fasse un bon-accueil à l’homme blanc et qu’il le mette sur son chemin. »
Une centaine de femmes, vêtues de leurs plus beaux atours, qui se composent d’une profusion de serge rouge, étaient assises derrière Shinté. La principale épouse de celui-ci , originaire de la tribu des Matébélés, était placée au premier rang, et avait sur la tête un curieux bonnet rouge. Après la fin de chaque discours, ces dames faisaient entendre une sorte de chant plaintif; mais il fut impossible à aucun de mes hommes de distinguer si elles le faisaient il la louange de l’orateur, de Shinté, ou d'elles-mêmes. C’était la première fois que je voyais assister des femmes à une
réunion publique ; dans le Sud, il ne leur est pas permis d’entrer dans la kôtla, et même lorsqu’on les invite à venir à l’office, elles ne s’y. rendent pas sans que le chef le leur ait ordonué ; mais ici elles applaudissaient les orateurs en frappant dans leurs mains , elles leur adressaient des rires , et Shinté se retournait fréquemment pour causer avec elles.
Une bande de musiciens, composée de trois tambours et de quatre pianistes1, fit plusieurs fois le tour de la kotla en nous régalant de musique. Les tambours des Balondas sont creusés dans un morceau de tronc d’arbre et ont au côté un petit trou
JoueQr de Marimba.
sur lequel est étendu un fragment de toile d’araignée ; les deux extrémités sont recouvertes d'une peau d’antilope, qui est fixée à la caisse par des chevilles, et qu’on présente au feu pour la forcer à se contracter, lorsqu’on éprouve le besoin de la tendre davantage. C’est avec les mains qu’on bat de cet instrument.
Le piano, qui porte le nom de marimba, consiste en deux traverses de bois placées parallèlement; ici leur forme est une ligne
1 . Prrformm on the piano. Il serait beaucoup plus juste d'employer le mot lympaniilet , l'instrument dont il s'agit ayant Iteaucoup plus de ressemblance avec le tympanon qu’avec le piano, ainsi qu’on peut en juger par la description qui en est donnée plus bas. {Note du traducteur.
droite, mais plus au nord elles sont courbées, de façon à représenter la moitié de la bande d’une roue de carrosse ; en travers de ces deux barres sont placées quinze touches de bois , ayant chacune six ou huit centimètres de large et de quarante à quarante-cinq de long; quant à leur épaisseur, elle est calculée d’après la gravité de la note qu’il s’agit d'obtenir. Sous chacune de ces touches est placée une calebasse dont on a entaillé la partie supérieure de manière à y faire entrer, comme dans une mortaise, les deux barres transversales; de différentes grandeurs, suivant la note requise, ces calebasses forment à l'instrument un sommier creux et sonore, le son en est agréable. On touche le marimba au moyen de petites baguettes de tambour, et l’artiste arrive à une rapidité d’exécution que les Balondas semblent vivement apprécier. Les Portugais de la province d’Angola emploient cet instrument dans l'orchestre dont ils se servent pour la danse.
Lorsque le neuvième orateur eut fini son discours ,• Shinté se leva et tout le monde suivit son exemple. 11 avait conservé pendant toute la cérémonie une dignité de manières tout africaine ; mais les gen3 qui composaient mon escorte me firent observer qu'il avait à peine détourné les yeux de mon visage. D'après mes calculs, treize cents personnes, dont trois cents soldats, assistaient à la réunion; le soleil était devenu très-chaud, et une décharge de mousqueterie faite par l’escorte des mulâtres portugais termina la séance.
18 janvier. — Nous avons été réveillés cette nuit par un émissaire de Shinté qui me faisait prier d’aller le voir & une heure fort indue. J’étais précisément dans la période de transpiration d’un accès de lièvre ; et, comme le sentier qui conduit à la ville traverse une vallée fort humide, je refusai de me rendre à cette invitation. Kolimbota, qui est très au courant des usages du pays, ine sollicitait vivement d’aller faire cette visite. Mais, à part l'état maladif où je me trouvais, je déleste les paroles que l’on profère dans l’ombre et les actions qui s'accomplissent dans les ténèbres. • Je ne suis pas un sorcier, pas davantage une hyène, » répliquai-je à Kolimbota, qui n’en pensait pas moins que nous devions nous conformer en toute chose aux désirs des Balondas. Je lui répondis que nous avions le droit de faire ce qui nous plaisait , tout aussi bien que ces derniers , ce qui le mit fort en colère. Toutefois le lendemain matin, vers dix heures, nous nous
DANS L’AFRIQUE AUSTRALF,. 320
rendîmes à la résidence de Shinté. On nous introduisit dans les cours, dont les clôtures, composées de baguettes entrelacées avec soin, forment de véritables murailles d’une grande élévation. Des arbres nombreux y répandent une ombre précieuse; on les y a plantés, car nous en vîmes plusieurs qu’on venait d’y transporter et dont le tronc était enveloppé d'herbe pour le protéger contre l’ardeur du soleil. Au coin des rues, où ils occupent un assez grand espace, on a formé des massifs de cannes à sucre et de bananiers, qui déploient leur feuillage au-dessus des palissades.
Le figuier banian, à l’ombre duquel nous étions assis, avait d’énormes feuilles et montrait sa parenté avec celui des Indes, en dirigeant vers le sol des branches qui ne tarderont pas à y prendre racine. Shinté arriva bientôt. Il me parut avoir de cinquante-cinq à soixante ans ; il est d’une taille moyenne ; sa figure est ouverte et sa physionomie pleine de franchise. 11 semblait de très-bonne humeur et me dit qu’à la cérémonie de la veille « il aurait pensé qu’un homme qui lui était envoyé par les dieux se serait approché et lui aurait adressé la parole. » J'en avais eu l’intention en me rendant à l’assemblée; mais lorsque je vis les préparatifs formidables qu’il avait faits, je cédai aux instances des personnes de mon escorte et je restai à ma place. Toutefois cette observation me confirma dans l’idée que j'avais depuis longtemps, que l’assurance et la franchise dans les manières réussissent mieux que tout autre système auprès des Africains. J’expliquai au vieux chef le but de mon voyage; à tout ce que je lui exposai il frappa dans ses mains en signe d'approbation ; il me répondait par l’entremise d’un interprète ; et chacune de se3 réponses était accompagnée des applaudissements de sa suite.
Lorsque nous eûmes terminé les affaires sérieuses , je lui demandai si, avant moi, il avait eu l'occasion de voir des Européens. « Jamais, répondit-il; vous ôtes le premier homme à qui j’aie vu les cheveux droits et la peau blanche. Vos habits diffèrent également de tous ceux que j’ai pu connaître. » Les seuls étrangers qui fussent venus dans le pays étaient des Mambaris et des mulâtres portugais.
Quelques Balondas m’ayant dit que * leur chef avait la bouche amère par besoin de goûter de la viande de boeuf, » j’envoyai l’un de nos bœufs à Shinté, que ce présent combla de joie; et, comme
la région qu’il habite convient parfaitement à l’éle«r lu bétail, je lui donnai le conseil de s’entendre avec lesMakololos et de leur acheter des vaches. Cette idée lui sourit, et à notre retour de Loanda il s’était procuré trois jeunes vaches qui justifiaient l’opinion que je m’étais faite des pâturages de la contrée; l’une d’elles, surtout, ressemblait beaucoup plus à une génisse primée dans un concours de bêtes grasses , qu’à tout ce que j'avais rencontré jusqu'ici en Afrique.
Peu de temps après, Shinté nous envoya un panier de mais vert bouilli, un autre de farine de manioc et une petite volaille. Les dimensions que le mais atteint dans ce pays-ci montrent combien le terrain noir de la vallée qui le produit est fertile. Le manioc en donne également la preuve : nous en avons vu qui avait plus de deux mètres de haut, dans une terre qui n’est jamais fumée; et c’est une plante qui exige un terrain de premier ordre.
Pendant ce temps-là Manenko était extrêmement affairée : elle s’occupait, avec ses gens, de bâtir une fort jolie hutte, ayant une cour fermée, et qui , disait-elle, lui servirait de résidence toutes les fois qu’elle conduirait des blancs sur la route que je venais leur ouvrir. Lorsqu’elle eut appris que j’avais donné un bœuf à son oncle, elle se présenta devant nous, et, s’expliquant d’un air profondément irrité, comme une personne qui a le droit de se plaindre du tort qu’on lui a fait : « Cet homme blanc est à moi dit-elle, puisque c'est moi qui l’ai amené; le bœuf m’appartient donc, et non pas à Shinté. " Elle ordonna à ses gens d’aller chercher l’animal, le fit tuer par ses hommes et en donna seulement un quartier à son oncle, qui ne parut nullement blessé du procédé.
19 janvier. — J’ai été réveillé de très-bonne heure par le héraut de Shinté qui m’envoyait chercher; j'avais une lièvre dévorante et je remis à quelques heures plus tard la démarche qui m’était demandée. De violents battements de cœur, pendant tout le trajet qu’il me fallut faire pour me rendre à la ville, ne me prédisposaient pas à supporter patiemment les obstacles que l’on mettait à mon départ, probablement parce que les augures ne m’étaient pas favorables. Je ne rencontrai pas Shinté; on ne savait pas même où il pouvait être. A peine étais-je recouché qu’un autre message arriva. Shinté désirait me communiquer immédiatement tout ce qu'il avait à me dire. L’offre était séduisante; je
me levai donc et j'allai de nouveau trouver le chef; il tenait à la main une volaille qu’il me présenta en me voyant, et à laquelle il joignit une calebasse d’hydromel et un panier de farine de manioc. Puis , venant à parler des accès de fièvre qui me reprenaient constamment, il me dit que c'était la seule chose qui s’opposât à la poursuite de mon voyage , car il avait à me donner pour guides des hommes connaissant tous les sentiers qui conduisent chez les blancs. 11 avait lui-même , disait-il, beaucoup voyagé dans sa jeunesse. Lui ayant demandé un conseil pour me guérir de la fièvre, il me répondit qu'il fallait boire une grande quantité d’hydromel et que, à mesure qu’elle entrerait, la liqueur chasserait le mal au dehors. Cette liqueur était assez forte, et je suppose qu’il usait avec plaisir de cette médication, môme sans avoir la fièvre. Il me dit ensuite qu’il avait été l'ami de Sébitouané; qu’il n’était pas seulement un ami pour Sékélétou, mais un père, et que, lorsqu’un fils demande une faveur, son père doit la lui accorder. Il était enchanté des grandes calebasses de beurre et de graisse fondus que Sékélétou lui avait envoyées ; et il voulait retenir Kolimbota afin de le charger à son tour de ses présents pour le chef des Makololos. Nous découvrîmes plus tard que c'était Kolimbota qui en avait fait la proposition; il avait entendu parler d’une manière si effrayante de la férocité des tribus que nous devions trouver sur notre passage , qu’il voulait échapper à leurs coups. On verra plus loin qu’il est le seul de nous tous qui ait été blessé.
L’une des choses qui nous frappèrent le plus , en traversant la ville, ce fut le respect que les Balondas montrent pour l'étiquette. Lorsqu’ils rencontrent leurs supérieurs dans la rue, ils se mettent à genoux immédiatement, se frottent les bras et la poitrine avec de la poussière, et frappent ensuite dans leurs mains, jusqu’à ce que le grand personnage qu'ils aperçoivent ait enfin passé devant eux. Sambanza ne manquait pas d'agir ainsi toutes les fois qu’il se croisait avec le fils de Shinté.
Nous vîmes plusieurs fois la femme qui remplit l’office de porteuse d’eau du chef de la tribu ; quand elle sort, elle agite une clochette, afin d’avertir les gens de ne pas se trouver sur son passage; ce serait une grave offense que d’approcher d’elle et cela pourrait influer d’une manière fâcheuse sur la boisson du chef. De pareils torts, de la part des pauvres, servent de prétexte, du
moins je le soupçonne , pour s’emparer des enfants de res malheureux et pour les vendre aux Mambaris. Un jeune homme de Lobalé était venu se réfugier dans la province de Shinté, où il s’était mis en service, et il avait négligé de se présenter au chef; cet oubli fut considéré comme une injure assez grave pour autoriser sa saisie et sa mise en vente, précisément à l’époque de notre arrivée. « Il ne s’est pas fait connaître, disaient les Balondas ; il n’a pas donné la raison qui a motivé sa fuite, et son chef pourrait nous accuser de protéger un criminel. » C’est une chose curieuse d’observer l’effet du commerce des esclaves sur le sens moral, qu’il émousse complètement. Aucun chef, dans le Sud, n'aurait imposé un pareil traitement à un fugitif. En dépit des raisonnements spécieux que Shinté et son conseil faisaient valoir pour justifier leur conduite, cette action remplit d’horreur les hommes qui m’accompagnaient; et les Barotsés, aussi bien que les Makololos, déclarèrent que, si les Balondas connaissaient la politique suivie chez eux à l’égard des fugitifs, peu des mécontents resteraient avec Shinté; ils émerveillèrent en outre les Balondas en leur disant que chacun d’eux possédait au moins une vache.
Nous fûmes également témoins d’un autre incident que je vais mentionner comme ayant un caractère tout à fait étranger aux usages et aux mœurs du Sud. Deux enfants, l'un de sept ans, l’autre de huit, dont la demeure était située à un quart de mille du village, avaient été ramasser du bois à peu de distance de chez eux et n'étaient pas revenus. Leurs parents, désespérés, ne retrouvaient pas même la trace des pauvres petits. La disparition de ces enfants avait eu lieu si près de la ville qu’on ne pouvait pas l’attribuer aux animaux féroces, et l’idée nous vint que certains hauts dignitaires de la cour pouvaient bien être les ravisseurs de ces malheureux bambins, qui avaient été probablement vendus. Les Mambaris construisent de grandes huttes carrées où ils renferment les enfants volés qu’on leur amène ; ils les nourrissent très-bien, mais c’est seulement pendant la nuit qu’ils aèrent leur prison. Les rapts fréquents dont les hameaux écartés sont le théêtre justifient les fortes palissades que nous avons vues autour de chacun de ces petits villages , dont les habitants n’ont aucune protection; car Shinté lui-même semble affectionner les ténèbres. Une nuit, il m’envoya chercher, bien
■que je lui eusse déjà notifié que j’aimais à jouer cartes sur table et à la lumière du jour. Lorsque j’arrivai, il me présenta une petite esclave qui pouvait avoir dix ans, et ajouta qu’il avait toujours eu la coutume de faire cadeau d'un enfant à ceux qui le visitaient ; je lui dis qu’il était fort mal, suivant moi, de ravir les enfants à leurs parents, que je désirais lui voir abandonner ce système et ne plus faire de commerce que sur l’ivoire, le bétail et la cire des abeilles; mais il insista pour me faire accepter la négrillonne qu’il m’offrait : « Elle vous apportera de l’eau, me disait-il; un grand homme doit toujours avoir un enfant pour cet objet, et vous n’en avez pas. » Je lui répondis que j’étais père de quatre enfants, et que je serais au désespoir si mon chef me prenait ma petite fille pour la donner à un autre et l’envoyer au loin ; que j’aimais bien mieux que cette enfant restât dans son pays et allât puiser de l’eau pour sa mère, que de la prendre avec moi. Il supposa que je ne la trouvais pas assez grande et en envoya chercher une autre qui avait la tète de plus. Je lui exprimai toute l’horreur que nous inspirait l’esclavage ; et, après lui avoir expliqué le mécontentement que Dieu ressentait de voir les hommes se vendre les uns les autres et se causer réciproquement un chagrin aussi affreux que celui que devait éprouver la mère de ces petites filles , je refusai la plus grande tout aussi bien que la première qu’il m’avait présentée. Si j’avais pu la conduire dans ma famille pour l’y instruire, et la renvoyer ensuite, libre femme, en vertu d’une promesse que j’aurais faite à ses parents, je ne me serais pas refusé à la prendre; mais, l’emmener avec moi , sans pouvoir la renvoyer plus tard, n’aurait pu que produire un très-mauvais effet sur l’esprit des Balondas ; ils n’y auraient pas vu la preuve de notre haine pour l’esclavage , et les attentions bienveillantes de mes amis auraient fait tourner la tête à la pauvre petite, ainsi qu’il arrive presque toujours en pareil cas. La différence qui nous sépare des Balondas est aussi grande que celle qui existe en Angleterre entre les individus qui occupent les deux extrémités de l’échelle sociale, et nous savons l’effet que produit une subite élévation sur des têtes plus fortes que celle dont il est question ici.
Shinté avait le plus grand désir de voir les tableaux de ma lanterne magique; mais la fièvre m’avait tellement affaibli, j’avais des battements de cœur si violents, accompagnés d’un tel bour-
donnement dans les oreilles, que je fus plusieurs jours sans pouvoir le satisfaire. Lorsque enfin je pus me rendre à ses vœux, il était entouré de ses principaux dignitaires et de la foule de beautés qu’il avait auprès de lui le jour de notre réception. Le premier tableau représentait le sacrilice d’Abraham ; les personnages étaient aussi grands que nature , et les spectateurs ravis trouvaient que le patriarche ressemblait infiniment plus à un Dieu que toutes les images de terre ou de bois que l'on offrait à leur adoration. Je leur dis qu’Abraham était le père d'une race à qui Dieu avait donné la Bible que nous avions aujourd'hui, et que notre Sauveur était né parmi ses descendants. Les femmes écoutaient avec un silence respectueux ; mais lorsque, remuant la glace où l’image était imprimée, le coutelas qu’Abraham tenait le.vé sur son fils vint à se mouvoir en se dirigeant de leur côté, elles supposèrent que c'étaient elles qui allaient être égorgées à la place d’Isaac, et se. mettant à crier toutes à la fois: «Ma mère! ma mère! » elles s'enfuirent pêle-mêle, en se jetant les unes sur les autres, tombèrent sur les petites huttes qui renferment les idoles, sur les pieds de labac, sur tout ce qu’elles rencontraient, et il nous fut impossible de les rassembler de nouveau. Toutefois, Shinté resta bravement assis au milieu de la mêlée, et vint ensuite examiner l’instrument avec un vif intérêt. Après chaque représentation, j’expliquais toujours le mécanisme dont je venais de montrer les effets, pour que les spectateurs ne pussent pas s’imaginer qu’il y avait quelque chose de surnaturel dans son action. M. Murray, qui avait apporté d’Angleterre cette lanterne magique, aurait été bien heureux s’il avait vu la popularité dont ce spectacle jouissait parmi les Balondas et les Makololos. C’est l’unique leçon qu’on m’ait jamais prié de répéter; et l’on venait de bien loin pour voir les tableaux de ma lanterne merveilleuse, et pour en écouter l’explication intéressante.
Il est toujours difficile de quitter promptement les chefs de ces peuplades, qui sont très-sensibles à l’honneur d’avoir des étrangers dans leurs villages ; mais cette fois la pluie s’ajoutait au mauvais vouloir de Shinté pour nous empêcher de partir; il ne se passait pas de jour sans que nous eussions de fortes averses ; l’humidité endommageait tout ce que nous possédions ; les instruments de chirurgie étaient couverts de rouille, les habits étaient piqués, les souliers moisissaient; ma tente, criblée de petits trous
par l'effet de la pourriture, laissait pénétrer la pluie sous forme de bruine, et j’étais obligé pour dormir de cacher ma tête sous ma couverture ; le matin, une rosée épaisse couvrait tous les objets, même à l’intérieur de ma tente; le soleil brillait à peine quelques instants pendant l’après-midi ; encore ces éclaircies, interrompues fréquemment par des orages, ne permettaient-elles pas à notre literie de sécher.
Ici le vent du nord amène toujours de gros nuages suivis d’averses; dans le Midi, les fortes ondées qu’on y remarque ne viennent jamais que de l’est ou du nord-est. Quand le soleil ne se montre pas, le thermomètre tombe à 72 degrés1, bien qu'il s'élève par le beau temps, et quand il est abrité, à 82 degrés*, même le matin et le soir.
24 janvier. — Nous espérions partir aujourd’hui; mais Sambanza, que nous avions envoyé ce matin de bonne heure à la recherche des guides, est revenu à midi sans eux, et qui plus est, complètement ivre ; c’est le premier exemple d’ivresse babillarde que nous ayons vu dans cette région. La bière du pays, qu’on appelle boyaloa, produit plutôt la torpeur que l’excitation, et les ivrognes qui s'enivrent de cette bière sont toujours assoupis ; on les voit fréquemment couchés sur le ventre, la figure contre terre, et plongés dans un profond sommeil. Aristote avait attribué cette position particulière à l’ivresse provenant du vin, et l’on croyait que les buveurs de bière se couchaient sur le dos.
C’était avec de l’hydromel, boisson beaucoup plus forte que la bière du pays, que Sambanza s’était enivré; d’après ce que nous pûmes conclure de ses réponses incohérentes, Shinté avait répondu qu’il pleuvait trop fort pour que nous pussions partir ; les guides avaient exigé qu’on leur donnât le temps défaire leurs préparatifs, et Shinté lui-même faisait moudre de la farine que je devais emporter. Comme il plut en effet presque toute la journée, il était facile d’accepter cette décision et d’attendre au lendemain. Sambanza se rendit en chancelant à la hutte de Manenko ; celle-ci, n’ayant pas fait serment de lui obéir, de l’aimer et de l’honorer, n’entretenait pas contre lui cette colère intérieure qui ne demande qu’une occasion pour éclater ; elle l’enferma donc froidement dans sa hutte et le fit coucher sans rien dire.