CHAPITRE XVII
Départ de la ville de Sbinté. — Champs de manioc. — Manière do préparer l'espèce vénéneuse. — Présents. — Étiquette des Balondas. — Leurs idoles et leurs superstitions. — Vêtements des Balondas. — Villages. — Cazembé. — Nos guides et les Makololos. — Pluies nocturnes. — Questions i l’égard des marchandises anglaises. — Visite d’un vieillard. — Vol. — Industrie de notre guide. — Perte de noire ponton. — Plaines inondées. — Affection des Balondas pour leur mère. — Nuit passée dans une Ile. — Herbe des plaines. — Source des rivières. — Une halte. — Fertilité du pays arrosé par le Lokalouéjé. — Poisson omnivore. — Manière de le prendre. — Village d’un frère consanguin de Katéma. Perversité de notre guide. — Demeure et famille de Mozenkoua. — Transparence des rivières débordées. — Message de Katéma. — Village de Quendendé. — Rencontre de quelques habitants de la ville de Maliamvo. — Entretien autour du feu. — Caractère et conduite de Matiamvo. — Présentation à la cour de Katéma. — Entrevue particulière. — Bétail. — ' Fêle et danse makololo. — Arrestation d’un fugitif. — Un vieux courtisan. — Gouvernement de Katéma. — Vent froid du nord. — Canaris et autres oiseaux chanteurs. — Araignées, leurs nids et leurs toiles. — Lac Dilolo. — Tradition. — Sagacité des fourmis.
26 janvier. — Après nous être séparés de Shinté, qui nous a donné huit de ses hommes pour nous aider à porter nos effets , nous avons traversé, du midi au nord, la charmante vallée qui est dominée par la ville; puis, inclinant à l’ouest, nous sommes entrés dans une forêt peu épaisse, et nous sommes arrivés à un village où nous avons passé la nuit.
Ce matin, en partant, nous apercevons à notre droite une belle chaîne de montagnes verdoyantes appelée Soloisho ; elle renferme, nous dit-on, une population nombreuse, qui est soumise à Shinté, et qui travaille le fer, dont le minerai abonde dans celte chaîne de montagnes.
L’aspect des lieux n’a pas changé : c'est toujours une plaine couverte de forêts; le sol est d’une teinte brune, nuancée de rouge, et parait d’une grande fertilité. Chaque vallon, ou plutôt
chaque clairière, renferme un village de vingt à trente cabanes entourées de jardins remplis de manioc, dont la racine est le principal aliment des indigènes. La culture de cette plante n’exige pas beaucoup de travail ; la terre est disposée en couches oblongues, d’un mètre de large sur trente centimètres d’élévation ; les tiges de manioc sont plantées sur ces couches à un mètre vingt les unes des autres; on met dans l’intervalle de3 haricots et des arachides qui, une fois récoltés, laissent le terrain parfaitement net, et après une période plus ou moins longue, qui varie, suivant la qualité du sol, de dix à dix-huit mois, les racines de manioc sont arrivées au point où elles servent d'aliment. Il est inutile de les râper aussitôt la récolte ; mais au bout de trois ans elles contractent une amertume qui les rend immangeables. La femme qui les arrache met à leur place un ou deux fragments de la tige qu’elle en a détachée ramène la terre sur ces boutures, et la récolte prochaine est ainsi préparée.
Le manioc s’élève à une hauteur d’environ deux mètres ; chacune de ses parties est employée utilement; on en mange les feuilles en guise de légumes, et ses racines tuberculeuses, qui ont de huit à dix centimètres de diamètre sur trente ou quarante de longueur, fournissent la cassave.
Il y a deux espèces de manioc : l’une est douce et inolfensive, l’autre amère et vénéneuse, mais d’une croissance beaucoup plus rapide que la première, ce qui fait qu’on la perpétue. Pour débarrasser les tubercules du poison qu’ils renferment, les naturels les font séjourner pendant quatre jours dans un étang; ils enlèvent ensuite la peau qui les recouvre et les exposent au soleil ; une fois desséchés, on les réduit facilement en poudre ; la farine qu’ils donnent est très-blanche ; elle ressemble beaucoup à l’amidon et n’a pas plus de saveur que cette dernière substance, à moins que les racines d’où on l’extrait n’aient contracté dans l’eau un goût particulier qui provient d’un commencement de 'putréfaction.
Les indigènes font avec cette farine un potage, ou plutôt une bouillie à l’eau qui constitue leur principale nourriture. J’y mêlais un peu de miel , et c’est tout au plus si , mourant de faim , je pouvais avaler cette eolle nauséabonde qui ne vous empêche pas d’être affamé deux heures après, quelle que soit la quantité que vous ayez pu en absorber. Priez une repasseuse de vous faire de l’empois avec de l’amidon provenant de pommes de terre ma-
lades, et vous aurez une idée de la bouillie des Balondas. Santourou avait défendu à ses nobles de manger de cette abomination, qui les faisait tousser et cracher continuellement.
Intémésé, notre principal guide, envoie, dans toutes les bourgades que nous devons traverser, des ordres pour que des provisions abondantes soient préparées à notre intention. Tous ces messages et les préparatifs qui s'ensuivent, prennent beaucoup de temps , d'où il résulte que nous voyageons avec une extrême lenteur. Les sujets de notre ami Shinté se montrent plus généreux à notre égard , que leur chef ne l’a été lui-mème ; Kapendé, par exemple, nous offre deux paniers de farine, trois autres de racines desséchées prêtes à être converties en cassave, trois pintades, sept œufs et trois poissons fumés; les autres sous -chefs ne nous traitent pas moins libéralement; je donne à mon tour quelques rangs de perles aux hommes principaux des lieux que nous traversons ; je m’excuse de ne pas pouvoir leur en ofTrir davantage , et mon cadeau est toujours reçu avec infiniment de politesse.
Nos guides observent une étiquette beaucoup plus sévère que tous ceux que nous avons eus jusqu’à présent. Ils ne consentiraient pas à manger avec nous et emportent leur bouillie dans un endroit écarté, où les subalternes entourent le plat et frappent dans leurs mains en priant Intémésé de leur distribuer leur part. Les Makololos , qui sont accoutumés à des manières infiniment plus libres, ne manquent jamais de présenter une poignée de ce qu’ils mangent aux Balondas qui se trouvent à côté d’eux; mais ceux-ci refusent toujours, et ne veulent pas même y goûter. Ils sont entre eux d'une réserve excessive; chaque hutte a son feu, et, quand par hasard il s’éteint, le propriétaire s’efforce de le rallumer, quelquefois à grand'peine; mais il ne va jamais en demander au voisin. C’est, j’imagine, à leurs craintes superstitieuses qu’il faut attribuer cette réserve dont la défiance est probablement la cause. On trouve dans la forêt aux environs de chaque village, ainsi que je l'ai dit plus haut , des fétiches qui ont l’intention de représenter une figure humaine ou celle d’un lion. Plus la forêt est profonde et ténébreuse, plus les idoles se multiplient; des visages humains sont gravés sur l’écorce des arbres ; ils ont en général une étroite ressemblance avec les figures que l’on voit sur les monuments égyptiens, et des offrandes nombreuses, épis de mais ou racines de manioc, sont appendues aux branches de ces
arbres qui bordent les sentiers. On trouve de distance en distance des monceaux de petits bdtons formés, ainsi que les cairns des anciens peuples du Nord, parla bûchette que les passants ne manquent jamais d’ajouter à cette espèce de tumulus; ailleurs, ce sont quelques baguettes placées en travers du sentier, dont chacun se détourne avec respect; il semble que leur esprit effrayé cherche sans cesse à désarmer la colère des êtres invisibles qu’ils supposent habiter ces forêts pleines de ténèbres.
Le vêtement des Balondas consiste, pour les hommes, en deux morceaux de cuir assoupli, suspendus autour de la taille au moyen d’une courroie; c’est ordinairement de la peau de chacal ou de chat sauvage qui est employée dans cette occasion. Quant aux femmes, leur costume est complètement indescriptible; mais il ne faut pas pour cela les accuser d’immodestie; elles se tiennent devant nous avec autant de calme et d’aisance que si elles étaient voilées des pieds jusqu’au menton, et ne se doutent pas le moins du monde qu’il leur manque quelque chose. Néanmoins, elles perdent leur sérieux en regardant ceux de mes hommes qui n’ont qu’un tablier pour tout vêtement ; et, au grand ennui de mes pauvres serviteurs, les jeunes filles se mettent à rire aux éclats toutes les fois qu’ils leur tournent le dos.
Après avoir traversé le Lonajé, nous trouvons de jolis villages entourés de bananiers et de jardins remplis de manioc et d’arbrisseaux ; nous nous rapprochons des rives de la Liba et nous avons la maladresse de camper au milieu d’une nichée de serpents. L’un de mes Zambésiens est mordu, mais par bonheur l’espèce n’est pas venimeuse.
Tout un village a quitté récemment le territoire de Matiamvo pour se fixer ici; il continue de reconnaître son autorité; mais ces changements de résidence de toute une population, qui sont assez fréquents , prouvent au moins que la puissance des grands chefs n’est pas illimitée. Les hommes de cette peuplade se tressent la barbe pour en former trois nattes ; c'est la seule particularité que j’aie observée chez eux.
On m’a désigné la situation delà ville de Cazembé, l’un des chefs balondas, comme étantà l’est-nord-est de la ville de Shinté, et Ton m’a dit qu'elle est à peu près à cinq journées de distance: il est probable que ces renseignements sont exacts , les habitants de Shinté allant souvent à Cazembé pour y faire emplette d’an-
neaux de cuivre que l’on fabrique dans cette dernière ville. J’ai interrogé, au sujet de la visite que Péreira et Lacerda auraient faite à Cazembé, les anciens des villages où nous nous sommes arrêtés ; un vieillard à tête grise m’a répondu qu’il avait souvent entendu parler d’hommes blancs, qu’on lui avait même dit autrefois qu’un blanc était venu à Cazembé, mais qu’il n’en avait jamais vu.
Les sujets de Cazembé sont des Balondas ou Balois, et les Portugais désignent son territoire sous les noms de Londa , Limda ou Lui. ,
Il n’est pas toujours facile de décider nos guides à partir de l’endroit où nous nous sommes reposés. Mandataires du chef, ils vivent aussi bien que possible aux frais des populations, et ne renoncent jamais sans répugnance au plaisir d’être nourris gratuitement. Mes Zambésiens ne sont pas encore bien dressés; c’est la première fois qu’ils s’éloignent de leur pays pour une expédition toute pacifique, et leur manière d’être avec les habitants des lieux où nous passons laisse beaucoup à désirer. Ils parlent aux étrangers d’une façon impérieuse, comme des gens qui ne sont jamais sortis de chez eux que pour guerroyer, et, lorsque je leur fais quelques reproches à cet égard , ils obéissent aveuglément à chaque individu que nous trouvons sur notre chemin. Le 31 janvier, alors qu’il s’agit de nous diriger vers la Liba, Intémésé refuse de partir; mes Makololos ne font aucun effort pour l’engager à m’obéir; cependant je leur commande de tout préparer pour le départ; ils se mettent à l’œuvre, et Intémésé ne tarde pas à suivre leur exemple.
Il nous a fallu quatre heures pour effectuer notre passage de la Liba, qui est beaucoup plus étroite ici qu'à l'endroit où nous l’avons quittée; je ne crois pas même qu’elle ait plus de cent mètres de large; elle est toujours d’un vert sombre; nous la traversons au moyen des pirogues que nous prêtent les habitants d'un village, et lorsque j’arrive à une bourgade, située dans les terres à deux milles de la Liba, j’ai la satisfaction de pouvoir déterminer la latitude et la longitude en mesurant, pour la première, la distance de Saturne à la Lune, et pour la seconde, la hauteur méridienne de Canope, ce qui me donne pour résultat; 12° 6' 6" latitude sud , et 22° 57’ longitude est.
C’est la seule fois qu’il m’ait été possible de m’assurer de notre
position dans cette partie de la province de Londa. J'ai disposé mainte et mainte fois mes instruments ; mais, lorsque j’avais tout préparé, le ciel se couvrait de nuages et les astres disparaissaient tout à coup ; je n’ai jamais vu le temps aussi chargé dans aucune des régions du Sud, et il pleut en si grande abondance que ma petite tente est plus usée, plus pourrie après un mois de séjour dans ce pays-ci qu’elle ne l’aurait été à Kolobeng au bout de plusieurs années. Jamais non plus je n’ai remarqué ailleurs cette rémittence de la pluie qui redouble de force, une heure à peu près avant le lever du soleil. Il arrive même que, n’ayant pas eu d’eau pendant la nuit, une averse torrentielle n’en tombe pas moins au point du jour, et alors qu’on est très-loin de s’y attendre. Ce phénomène se présente cinq jours sur six pendant toute la saison des pluies, et ces ondées sont parfois accompagnées de coups de tonnerre retentissants.
1" février. — Nous apercevons, de l’autre côté de la Liba, deux montagnes nommées Piri , et dont le nom signifie deux. L’endroit où nous sommes est appelé Mokouankoua ; Intémésé m’apprend que l’un des enfants de Shinté y a reçu le jour à l’époque où celui-ci quitta le pays de Matiamvo ; il n’y a donc pas très-longtemps que les Balondas habitent cette partie de la contrée.
Je vois avec surprise que l’on attache ici beaucoup plus d’importance aux cotonnades anglaises qu’aux perles de verre et aux ornements qui sont recherchés ailleurs; il est vrai que les étoffes sont bien plus nécessaires aux Balondas qu’aux Béchuanas des frontières du Kalahari, qui ont, pour se couvrir, des pelleteries abondantes. Ici les animaux sont très-rares, et un morceau d’indienne y acquiert une grande valeur.
Ce matin, comme il pleuvait à torrents, Intémésé m’a fait dire qu’il souffrait de l’estomac et qu’il lui était impossible de se lever; mais sur les onze heures , l’averse ayant cessé , j’ai aperçu mon gaillard qui se dirigeait vers le village en parlant d’une voix sonore ; je lui ai reproché de m’avoir fait un mensonge ; il s’est mis à rire et m’a dit qu’il avait effectivement très-mal à l’estomac ; mais que je pouvais y remédier en tuant un bœuf et en lui permettant d’en manger. Il est évident qu’il jouit avec bonheur et qu’il profite sans vergogne des aliments dont on nous comble pour obéir au chef; il ne ressent pas le regret que j’éprouve lorsque,
en échange de grands paniers de farine, je ne peux offrir que quelques grains de verroterie.
Un vieillard très-âgé nous apporte du maïs; il n’a jamais rencontré d’hommes blancs, et cependant, au dire de ceux qui l’écoutent, il a vu bien des choses merveilleuses qu’ont ignorées leurs pères.
On m’a pris une pintade qui m’avait été donnée par la femme qui gouverne le village. Tous les hommes d’Intémésé protestent de leur innocence et vocifèrent à qui mieux mieux, indignés de voir qu’on ait pu les soupçonner ; Loyanké , l’un de mes Zambésiens , va chercher la personne qui m’avait donné la pintade et désigne la cabane où l'oiseau est caché ; les Balondas l’entourent et témoignent la plus grande colère ; mais Loyanké saisit sa hache, et, se plaçant sur une petite éminence, les oblige à s'exprimer avec plus de modération ; Intémésé, s’adressant alors à moi, me demande de faire faire des recherches dans la cabane, si j’ai le moindre soupçon contre ses hommes ; j’envoie l’un de mes serviteurs, qui trouve bientôt la pintade et qui la rapporte, à la grande joie de mes Zambésiens et à la vive confusion d’Intémésé. J'ai mentionné cet incident pour montrer que les pratiques superstitieuses ne conduisent pas les Balondas à l’exercice de la vertu. Jamais pareille chose ne serait arrivée chez les Makololos, bien qu’ils reprochent aux Makalakas de voler des bagatelles ; nous avons parlé plus haut de la probité des Bakouains. Il est vrai que ces peuplades me considéraient comme un bienfaiteur public, et c’est à cela probablement qu’il faut attribuer le respect qu’ils ont toujours montré pour tout ce qui m’appartenait. Toutefois l'expérience m’a prouvé que les idolâtres sont moins honnêtes, moins vertueux que les peuples qui n’ont pas d’idoles.
Comme les habitants des bords de la Liba sont les derniers Balondas qui dussent obéissance aux ordres d' Intémésé, celui-ci, naturellement, n’était point presséde les quitter ; ce n’est pas qu’il fût paresseux ; il travaillait presque toujours , et fit , pendant notre voyage, un pilon et un mortier en bois pour sa femme, puis un bol, des cuillers et un panier; seulement il aimait à bien vivre, et, comme il trouvait excellente une chère qui nous paraissait détestable, nous sommes partis sans lui. II nous a rejoints peu de temps après, mais sans notre ponton qu’il avait laissé au village, et répondit à mes questions que le chef allait nous l’apporter; le
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chef ne vint pas, et lorsque, un an plus tard, je repassai par le même endroit, mon ponton avait été rongé par les souris.
Nous entrons dans une plaine qui doit avoir au moins vingt milles de largeur, et où nous avons de l'eau jusqu'à la chevilledans les endroits les moins profonds. Inlémésé nous fait un peu dévier du nord-ouest, alin d’éviter les plaines de Lobalé ', où nous aurions de l’eau jusqu’à la ceinture, au dire de notre guide, et nous conservons, pendant presque toute la journée, les monts Piri à notre droite.
Ce n’est pas la Liba qui a inondé la plaine que nous traversons, puisqu’elle n’a pas débordé; mais le niveau du sol est tellement horizontal que la pluie n’y a pas d’écoulement et que l'eau du ciel y séjourne pendant des mois entiers. On voit çà et là de petites lies où croissent des dattiers rabougris et des arbustes d'une végétation maladive ; la plaine est couverte d’une herbe épaisse qui s’élève au-dessus de l’eau et qui lui donne l’aspect d’une prairie d’un jaune pâle; quelques arbres y apparaissent de loin en loin, mais l'horizon est déboisé. Il y a déjà longtemps sans doute que l’eau séjourne ici ; car on trouve dans l’herbe de nombreuses fleurs de lotus et l’on y remarque des traces de crabes, de tortues aquatiques et d'animaux piscivores qui sont venus prendre les poissons réfugiés dans la plaine.
Bien que je sois à dos de bœuf, j’ai toujours les pieds mouillés, et le barbotage auquel sont condamnés mes pauvres Zambésiens depuis que nous sommes dans la province de Londa , leur attendrit la plante des pieds, qui, chez eux, est pareille à de la corne.
Les seuls renseignements que je puisse obtenir sur la contrée me sont fournis par Intémésé, qui me désigne les lieux auprès desquels nous passons, et entre tous Mokala a Marna, l’endroit qu’habite sa mère. Il est touchant d’entendre cet homme à cheveux gris raconter les souvenirs de son enfance. Tous les Makalakas suivent leur mère quand elle se sépare de son mari ou lorsqu’elle va s’établir dans un autre village. Cette tendresse liliale ne prouve pas une grande moralité sous d’autres rapports, ou il faudrait qu’Intémésé eût oublié complètement les préceptes maternels, car personne n’est plus menteur. Le respect, néanmoins, qu’il témoigne à cet égard est l'un des signes caractéristiques de sa
J. Ser*ient-c« les même» qui ont été désignée» sous le nom de Lu val?
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race. En revanche, les Béchuanas se soucient fort peu de leur mère et sont très-attachés h leur père, surtout lorsqu’ils ont l’espérance d'hériter de ses bestiaux. Rachosi, celui qui nous servit de guide lors de notre expédition au lac, me dit un jour que sa mère demeurait au pays de Sébitouané ; et, bien qu’il fût très-bon, l’idée de franchir la distance qui séparait le lac Ngami des rives du Chobé, dans le seul but d’aller voir la femme qui lui avait donné le jour, lui paraissait bouffonne. S’il eût été Makalaka, jamais rien ne l'aurait séparé d'elle.
Nous campons sur l’une des lies qui s’élèvent au-dessus de la plaine ; c’est tout au plus si nous y trouvons du bois ; les cabanes que mes gens ont construites ne sont pas un abri suffisant contre la pluie qui ne cesse de tomber jusqu'au milieu du jour. Cette masse d’eau prodigieuse qui couvre la plaine ne rencontre pas d’autre issue que les affluents de la Liba où elle s’écoule avec lenteur; la quantité d'herbe qui tapisse la terre empêche les eaux de raviner le sol; et néanmoins, s’il y avait la moindre pente, il s’y formerait des torrents en dépit de cette végétation épaisse.
Comme dans tous les lieux qui sont inondés annuellement, c’est au séjour prolongé des eaux qu’il faut attribuer le peu de vigueur et la,rareté des arbres; on n’en trouve que sur les lies dont nous avons parlé ; encore l’humidité du sol les empêche-t-elle d’acquérir leur développement normal. Les plaines de Lobalé, beaucoup plus vastes que celles-ci , présentent le même aspect et la même végétation ; les eaux n'y ont pas d’autre écoulement qu’en s’infiltrant dans les terres; et, une fois que le sol est desséché, les voyageurs n’y trouvent pas même assez d’eau pour étancher leur soif. Je parle ici d’après ce que m’ont dit les naturels ; mais j'admets parfaitement que la chose puisse exister; néanmoins il est toujours facile d’obtenir de l'eau en y creusant un puits ; j’en ai acquis la preuve à mon retour de Loanda , et j’y ai vu un homme arroser son jardin pendant la sécheresse, au moyen d’une citerne qu’il avait faite et où il avait trouvé l’eau presque à la surface du sol.
Je demande au lecteur d’accorder une attention particulière à ce phénomène d’inondation et d'infiltration que nous venons d’indiquer, parce qu’il a une énorme influence sur le système fluvial de cette partie du continent. Les plaines de Lobalé, situées à l’ouest de celle-ci , donnent naissance à une quantité de ruisseaux qui ,
en se réunissant, forment le Chobé, rivière profonde et qui ne tarit jamais ; d’autres plaines de même nature produisent le Loéti et le Kasaï; et nous verrons un peu plus loin, que tous les cours d’eau d'une région fort étendue sont le résultat du drainage de vastes fondrières et ne sont pas constitués par des sources.
Nous nous remettons en route aussitôt que la pluie nous le permet, et nous arrivons à un plateau peuplé, qui se trouve au nordouest de l’endroit où nous avons passé la nuit. Les habitants, suivantla coutume de ce pays-ci, nous prêtent le toit de quelques-unes de leurs cabanes, ce qui évite à mes hommes la peine de construire des hangars. Je suis persuadé que, dans le chapitre des voyages de Park où il est question d’individus qui enlèvent une cabane pour la poser sur un lion, il ne s’agit que du toit et non pas de la hutte elle-même. Ceux qui nous ont prêté leurs toitures viennent les reprendre, et aucun payement n’est exigé de leur part, ni pour la location , ni pour le transport de ces objets précieux dans la saison où nous sommes ; toutefois la pluie est si abondante qu'un toit ne suffit pas à nous en préserver; nos lits absorbent l’humidité du sol, et nous finissons par y être inondés. Aussi ferons-nous désormais un fossé autour de chaque baraque ; et de la terre que nous en extrairons nous formerons une couche épaisse où notre lit sera placé. Mes Zambésiens travaillent avec un courage et une bonne volonté qui ne se démentent jamais ; et je ne peux pas m’empêcher de comparer sans cesse leur conduite avec celle d’Intémésé ; le malheureux est tellement faussé par la servitude qu’il ment à chaque instant sans la moindre pudeur : le mensonge est une sorte de refuge pour le faible et l’opprimé. Je comptais partir le 4 ; mais Intémésé déclara que nous étions si près de Katéma, qu’il nous était impossible de poursuivre notre chemin sans avertir ce chef de notre passage , que ce serait une grave injure à lui faire, injure qui ne manquerait pas de nous valoir une amende. Il plut toute la journée, et cette circonstance nous fit supporter patiemment le nouveau retard qui nous était imposé ; mais le lendemain , lorsque le temps fut éclairci , notre menteur nous avoua que nous étions encore à deux journées de marche du village de Katéma, dont la veille nous étions si voisins. Malheureusement son concours nous est indispensable; le pays est tellement inondé, que sans lui nous serions arrêtés à chaque pas sur le bord des vallées qui sont toutes remplies d’eau ; il le
sait bien et le fripon en abuse ; le voilà qui travaille de toutes ses forces au panier qu’il se fabrique ; c’est aujourd’hui dimanche, et pour rien au monde il ne voudrait assister à l’office ; il prétend que nos incantations lui font peur; du reste, il est d’une gaieté singulière et toujours prêt à plaisanter.
6 février. — Nous traversons en canot un bras du Lokalouéjé, qui porte le nom de nuana Kalégé; toutes les branches des rivières dans ce pays-ci ont également cette appellation de nuana, qui veut dire enfant. Dans l’après-midi, nous traversons le cours principal du Lokalouéjé qui renferme des hippopotames, ce qui est une preuve qu’il ne tarit jamais , ainsi que l’affirment les habitants de ses rives. Nous ne pouvons pas juger de son importance par la largeur que nous lui voyons aujourd’hui ; il a dans cette saison un courant profond et rapide de quarante mètres de large, sans compter les eaux qui s’épanchent sur ses bords, mais il est probable qu'il diminue de moitié pendant les mois de sécheresse. • En maint endroit les bœufs ont le dos et les épaules complétetement submergés; les hommes qui franchissent à pied ces ravines sont obligés de tenir leurs bagages au-dessus de leur tête, et l'aisselle est l'unique endroit où je puisse porter ma montre pour la préserver à la fois et de la pluie et de l’eau où je barbote continuellement.
Le Lokalouéjé se dirige du nord-est au sud-ouest, où il va se jeter dans la Liba; la contrée qu’il arrose est belle et fertile, parsemée de grands bois, ou tout au moins de bouquets d’arbres de la plus grande beauté. Les habitants , dont nous traversons les jardins, sèment et moissonnent pendant toute l’année. On voit dans leurs champs du mais, du lotsa ( penniselum typhoideum ), du lokesh ou millet à tous les degrés de croissance ; il y en a de parvenu à complète maturité , pendant que chez les Makololos c'est à peine si les mêmes produits sont à moitié de leur développement. Mes Zambésiens, très-compétents en pareille matière, sont dans l’admiration de la qualité du sol de la province de Londa, de l’excellence des pâturages que nous traversons chaque jour, et se lamentent sans cesse de ce qu’il n’y a pas de vaches pour manger cette herbe fine et tendre, et pour prêter au paysage leur beauté particulière.
Pendant la saison des pluies, un grand nombre de poissons omnivores, et que l’on appelle Mosala ( glaim siluris), se répandent
dans la. plaine submergée et, retournent dans les rivières lorsque les eaux commencent à se retirer; les Balondas font alors des chaussées en travers des issues par où les eaux s’écoulent, et ne laissent qu’une étroite ouverture à leurs barrages ; ils y fixent un panier en forme de nasse, d'où le poisson ne peut pas sortir une fois qu'il est entré; ils en prennent ainsi une quantité énorme qui, séchée et fumée, varie très-avantageusement leur nourriture insipide; quelquefois ils remplacent la chaussée qu’ils établissent en travers des ravins, par des claies formées de roseaux et qui ont également des ouvertures auxquelles sont adaptées les nasses.
Dans l'eau dormante ils mettent des pièges construits sur le même modèle que les souricières et qui sont faits avec des roseaux et des baguettes d’un bois très-souple , derrière lesquelles est placé un appât pour attirer le poisson.
Ils pèchent encore au moyen d’un crochet dont la pointe, qui n’est pas barbelée , se recourbe sur elle-même de manière à empêcher le poisson de leur échapper. Les filets sont beaucoup plus rares chez eux que sur les bords de la Zouga et du Liambye ; mais ils tuent beaucoup de poisson avec les feuilles broyées d’un certain arbuste que l'on voit dans ce pays-ci auprès de chaque habitation.
7 février. — Nous arrivons au village de Soana Molopo, frère consanguin de Katéma, et dont la résidence est à quelques milles de l’autre côté du Lokajoué. Nous trouvons Soana au milieu d'une centaine d’individus; il appelle Intémésé et lui demande des renseignements à notre égard, ce qu’il avait déjà, sans doute, fait en particulier; aux détails qui lui sont donnés sur notre compte, il répond en approuvant notre voyage ; mais il ajoute que Shinté lui a causé un préjudice considérable en montrant à mes hommes le sentier qui mène chez lui ; « Car, s’écrie-t-il, nous avons peur de la race des Makololos. » Il nous fait présent d'une assez grande quantité de vivres ; mais il témoigne un certain malaise en me voyant m’asseoir auprès de lui avec familiarité et en écoutant mes paroles sur les idées nouvelles que j’essaye de lui faire comprendre.
Dès que je me suis éloigné , Intémésé lui raconte avec emphase tout ce que j’ai donné à Shinté ainsi qu'à Masiko , et lui insinue que probablement il jouira des mêmes faveurs. U en
EXI'LOIUTIONS
résulte que le lendemain matin, au moment où nous nous disposons à partir, on nous parle de tous côtés du bœuf que Soana Molopo a le plus vif désir de manger. Nous répondons que c’est un désir fort légitime, et nous l’engageons à se procurer des bêtes à cornes, dont la race ferait merveille dans ses magnifiques pâturages. Intémésé refuse de partir et cherche à nous intimider, pour nous faire donner le bœuf qu'il a promis de notre part : » Soana Molopo, dit-il, fera répandre sur notre passage le bruit que nous sommes des maraudeurs, et nous allons courir les plus affreux dangers;» mais nous faisons nos paquets et nous partons sans notre guide. Je m’aperçois néanmoins de son absence; c’était lui qui empêchait les habitants des villages retirés de prendre la fuite à notre approche. Je tiens à établir de bonnes relations avec toutes ces peuplades, et cela me faisait supporter les peccadilles de mon hâbleur ; on lui demandait partout quelle avait été notre conduite dans les endroits où nous avions passé , et les éloges qu’il nous donnait alors avaient une énorme influence sur les populations; il les rassurait à l'égard des Makololos, dont les Balondas ont la plus grande terreur, et se vantait de les avoir combattus sans dire pour quel motif, jusqu’au moment où on l’interrogeait sur une large cicatrice qu’il a dans le dos et qui ne témoigne pas en faveur de sa bravoure.
On comprendra, par l'exemple suivant, de quelle utilité sa présence était pour nous : il y a quelques jours nous sommes tombés à l’improviste au milieu de toute la population d’un village qui faisait la sieste dans un coin de la forêt; réveillés en sursaut, les malheureux furent tellement effrayés de notre arrivée subite, qu’une femme en eut des convulsions; Intémésé parut, et quelques paroles de lui suffirent pour dissiper la terreur que nous avions inspirée.
La pluie tombe toujours, et nous établissons notre camp auprès de la demeure de Mozinkoua, un homme intelligent et affectueux, qui est sujet de Katéma. Il avait alors un beau jardin parfaitement cultivé, qu’il avait entouré d'une haie vive, composée de branches de figuiers banians , dont les rejetons avaient pris racine et formaient une palissade impénétrable; des cotonniers croissaient tout autour de sa case , où ils avaient été plantés par sa femme ainsi que diverses plantes potagères, du ricin commun et un arbuste plus élevé, le jatropha cuiras, d’où l'on tire également
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une huile purgative dont les naturels ne font usage que pour se graisser la peau. Un bouquet d’arbres était planté au milieu de la cour, et, à l’ombre qu’ils répandaient autour d’eux , s’élevaient les cabanes de la belle famille de Mozinkoua ; ses enfants, provenant tous d’une seule mère, très-noirs, mais d’un visage agréable, étaient les plus beaux nègres que j’aie vus. Il m’est resté un souvenir touchant de l’accueil plein de franchise de cet excellent homme et de sa femme. Celle-ci m’avait prié de lui rapporter de mon voyage un peu d’étoffe fabriquée dans le pays des blancs; j’ai tenu la promesse que je lui en avais faite, mais à mon retour la pauvre femme était morte, et, suivant la coutume des gens de sa race , Mozinkoua avait abandonné ses arbres, son jardin et ses cabanes. Les Balondas ne restent jamais dans l’endroit où ils ont eu le malheur de perdre une épouse favorite; ils ne supportent pas le souvenir des jours heureux qu’ils ont passés dans cette cabane qui leur paraît déserte; peut-être ont-ils peur d'habiter des lieux que la mort a visités et où ils ne reviennent que pour invoquer celle qui n’est plus , ou pour déposer une offrande. Cette coutume empêche la stabilité des villages, qui ne sont jamais permanents dans cette province.
Mozinkoua nous dit que Soana Mopolo est le frère aîné de Katérna; mais que celui-ci, beaucoup plus intelligent et plus sage, a conquis le pouvoir, qui appartenait à son frère , par la seule influence qu’il a su acquérir en achetant du bétail et en accueillant avec bonté les fugitifs qui sont venus chercher un asile auprès de lui.
10 février. — Après avoir quitté la demeure hospitalière de Mozinkoua, nous traversons, au moyen de pirogues , une rivière d’environ quarante mètres de large; tout en m’occupant des préparatifs de notre passage, j’apprends que cette rivière s’appelle Mona-Kalouéjé, c’est-à-dire frère du Kalouéjé, dont il est un affluent; et que ce dernier, ainsi que la Livoa, se jette dans la Liba, qui reçoit, un peu au-dessous de l’endroit où nous l'avons traversée dernièrement, le Chifoumadzé, grossi des eaux de la Lotemboua. Notons en passant que toutes ces rivières, actuellement débordées, n’en sont pas moins transparentes. L’herbe qui croit sur leurs rives e3t tellement épaisse, que la terre dont leurs bords sont formés, et qui est composée d’un terrain gras et noir d’une certaine consistance, n’est jamais entraînée. Les pirogues
que l’on trouve sur ces rivières, malgré leur peu de largeur, prouvent qu’elles ne se dessèchent pas comme les ruisseaux du Midi , que l’on peut franchir à pied sec pendant la plus grande partie de l’année.
Nous avons été rejoints , pendant que nous traversions le Mona- Kalouéjé, par un nommé Shakatouala, qui remplit auprès de Katéma l’office d’intendant, ou plutôt de factotum. Les chefs ne manquent jamais d’avoir un individu de ce genre attaché à leur personne, et bien qu’il soit généralement pauvre, c’est toujours un homme d'une grande finesse et d'une grande capacité qui remplit ces fonctions.
Shakatouala était chargé de me dire que Katéma n’avait pas eu de renseignements précis à notre égard, mais qu’il aimait les étrangers et que, si nos intentions étaient pacifiques, il serait enchanté de nous recevoir.
Nous suivions donc l’émissaire de Katéma, lorsque nous fûmes détournés de notre chemin par une manœuvre d'intémésé, qui, par parenthèse , est revenu , et qui nous conduit au village de Queridendé, le beau-père de Katéma. J'ai d'abord eu l’intention de me fâcher; mais Quendendé est un beau vieillard d'une si grande politesse, que je ne regrette point l’obligation où je me trouve de passer un dimanche auprès de lui. Il m’explique avec une grâce parfaite le plaisir qu’il éprouve d’avoir l’honneur de recevoir ma visite. Il me semble qu’il y a de ma part une certaine impudence à promener dan3 le pays vingt-sept hommes qui n'ont pas de quoi payer leurs aliments , et je suis un peu confus du plaisir et de l'honneur que je procure à ce bon vieillard d’héberger toute ma suite. Mes Zambésiens se livrent immédiatement à un genre d’opérations qui touchent de près à la mendicité. Dès qu’ils arrivent dans un village, ils vont causer avec les habitants et ne manquent jamais d'ouvrir l’entretien par cette phrase ; « J’arrive de très-loin, et j’ai grand besoin de manger. * Comme les Makololos sont redoutés dans le pays, je craignais que la terreur qu'ils inspirent n’arrachât aux Balondas les aliments que ceux-ci leur donnaient, et j’avais défendu à mes gens de leur demander quoi que ce fût; mais j’ai acquis plus tard la certitude qu'ils devaient à la générosité des habitants le manioc et le maïs qui leur étaient offerts. Mozinkoua, par exemple, ne laissa partir aucun d'eux sans lui donner quelque chose , et cela par un mou-
vement tout à fait spontané. J’offrais bien en présent, aux chefs qui m’avaient reçu et nourri , des cuillers de fer et plus tard quelques-uns de mes rasoirs, mais les hommes de ma suite n’avaient rien à donner; toutefois, ils se sont imaginé de prendre dans chaque village un Molékané ou camarade, et leur proposition est souvent acceptée. Si le lecteur se rappelle le système de camaraderie que nous avons désigné sous le nom de Mopato, ils comprendront que les Balondas qui partagent leurs aliments avec les Makololos acquièrent le droit d'être traités de la même manière, lorsqu’à leur tour ils traverseront le village du Molékané qui leur a offert son amitié. Le territoire des Balondas est d’ailleurs tellement fertile que la disette y est complètement inconnue; et tous les habitants de cette partie de la province de Londa sont d’une générosité remarquable; je n’ai vu qu’une femme qui ait refusé de donner à manger à l’un de mes hommes, encore futelle obligée d'obéir à son mari , qui lui ordonna sur-le-champ de se montrer moins avare.
On trouve ici des buffles, des élans, des coudous et plusieurs autres espèces d’antilopes; mais tous ces animaux, à qui les naturels font une chasse très-active, sont extrêmement farouches, et il est impossible de les tenir à portée du fusil.
Le pays que nous traversons présente la même succession de hautes futaies et de prairies que nous avons déjà rencontrée; on voit de jolis hameaux çà et là dans les vallons ; nous sommes tous en bonne santé, et je jouis amplement de ce paysage frais et vert.
Quendendé offre un exemple de la toison la plus fournie que l’on puisse trouver dans la province de Londa. Une partie de sa laine, qui est séparée au milieu du front, est roulée en deux torsades épaisses qui retombent derrière les oreilles et qui descendent jusqu’à l’épaule; le reste est rassemblé en un gros nœud qui couvre toute la nuque. C’est un homme intelligent, et nous avons eu ensemble de longues conversations; il revenait des funérailles de l’un des hommes de son village, précisément comme nons arrivions chez lui; le tambour ne cessait de battre, et j'appris que l'on faisait tout ce vacarme dans la persuasion qu’il endort l’esprit du trépassé. Chaque bourgade a son tambour, et nous l’entendions battre fréquemment depuis le coucher du soleil jusqu’au matin; les Balondas paraissent considérer les morts
comme des êtres vindicatifs, et je soupçonne qu’il y a plus de crainte que d'amour dans les honneurs qu’ils leur rendent.
En fait d’instruction religieuse, toutes les fois qu'on s’adresse à des gens qui n’ont jamais entendu parler du christianisme, le premier sujet qu’il faut aborder est celui du fils de Dieu venant mourir sur la terre pour racheter tous les hommes; on ne peut rien trouver qui soit plus touchant ; c’est un fait qui va au cœur. Jésus nous apprend lui-même à connaître son père, et nous entretient du séjour des élus ; nous avons ses paroles dans le livre sacré, et c’est bien volontairement qu'il a souffert à notre place et qu’il est mort pour nous. Si l’histoire du Rédempteur ne les intéresse pas, vous ne réussirez jamais à vous faire écouter.
Nous rencontrons ici quelques habitants de la ville de Matiamvo (Muata Yamvo),qui ont été dépêchés par leurs compatriotes pour annoncer à Quendendé la mort du dernier chef de ce nom, dont Matiamvo est le titre héréditaire, muata voulant dire chef ou seigneur.
Ces hommes racontent qu’il arrivait parfois au défunt de courir les rues dans un accès de fureur et de décapiter, sans distinction, tous ceux qu’il rencontrait, jusqu’à ce qu’il se fût entouré d’un monceau de têtes humaines; ce qui prouve tout simplement que le dernier Matiamvo était fou. Il avait droit de vie et de mort sur ses sujets, et l’on voit qu’il en faisait usage; il expliquait sa conduite en disant que le pays était trop peuplé, et qu’il devenait indispensable de diminuer le nombre de ses habitants. J’ai demandé, à cette occasion, si l’on faisait toujours des sacrifices humains, comme à l’époque où Péreira se rendità Cazembé ; l’un des habitants de Matiamvo m’a répondu que ces sacrifices n’ont jamais été aussi communs que l’a rapporté Péreira, et qu’ils deviennent de plus en plus rares ; mais qu’il arrive parfois, lorsqu’un chef a besoin de certains charmes , qu’on tue un homme pour en avoir les morceaux qui sont indispensables à l'opération du magicien. L’individu qui me parlait ainsi ajouta qu’il espérait bien que le présent Matiamvo «'agirait pas comme son prédécesseur, et ne ferait mourir que les gens qui se seraient rendus coupables de sortilège et de vol. Cet homme est fort étonné, ainsi que les personnes qui l’accompagnent , de la liberté dont jouissent tous les Makololos ; et leur surprise est au comble lorsqu’ils apprennent que tous mes Zambésiens ont du bétail : car chez eux le
Matiamvo seul possède des bœufs et des vaches. L'un de ces individus, qui est fort intelligent, me demande si les Makololos consentiraient à lui donner une vache en échange d'une pirogue qu’il se chargerait de conduire dans leur pays en descendant la rivière. Celte question, à laquelle mes hommes répondirent d’une manière affirmative, est très-importante, en ce qu’elle prouve l’existence connue d’une voie fluviale, communiquant du pays de Matiamvo à celui des Makololos , voie d’autant plus précieuse qu’elle traverse un pays fertile et très-riche en bois de construction magnifique.
Il serait très-heureux que ces peuplades pussent communiquer entre elles; le premier avantage qu'elles en retireraient serait une appréciation plus exacte de leurs qualités respectives, et l’influence que l’opinion des tribus voisines ne manquerait pas d’avoir sur la conduite de leurs chefs. Les Makololos ont une si mauvaise réputation dans la province de Londa, où ils passent pour d’impitoyables chasseurs d’hommes, que les habitants de Matiamvo n’ont pas osé protester contre des abus d’une odieuse tyrannie , parce qu’ils redoutaient leurs voisins, et qu’ils n’auraient pas su où aller s’ils avaient été obligés de fuir.
Quendendé nous accompagne , ainsi que le principal messager de Matiamvo , et nous arrivons , après avoir fait deux ou trois milles dans la direction du nord-ouest, à l’endroit où la Lotemboua , rivière qui coule du nord au sud , est guéable en été. Une pirogue nous attend pour nous passer à l’autre bord, chose assez difficile et surtout fort ennuyeuse, car la plaine est inondée, et, bien que la rivière n’ait pas plus de quatre-vingts mètres de large, il nous faut ramer pendant plus de la moitié d’un mille pour nous retrouver à sec.
Lorsque le passage est effectué, on allume un grand feu pour réchaufferies membres du vieux Quendendé, et, pendant qu’il fait sécher des feuilles de tabac qui viennent d’être cueillies, et qu’après les avoir rendues friables par l’action du feu, il les broie dans sa tabatière au moyen d’un petit pilon, pour les priser ensuite , je m’informe auprès de l'ambassadeur de Matiamvo des coutumes de son pays. A la mort d’un chef, me dit-il, on exécute un certain nombre des serviteurs du défunt, pour qu’il ait une société dans l’autre monde; les Barotsés avaient la même coutume, et cela prouve qu’ils sont véritablement nègres, bien qu’au physi-
que ils s’éloignent du type de cette race, que les traits des Balondas ne rappellent pas davantage. Le bon Quendendé nous écoute, et s’empresse de dire que, s’il était là en pareille circonstance, il cacherait tous ses sujets pour qu’on ne pût pas les tuer. A mesure que nous avançons vers le nord, le caractère des habitants est plus cruel et plus superstitieux.
L’ambassadeur m’affirme que, si le dernier Matiamvo s'était mis dans la tête une fantaisie quelconque, si par hasard la chaîne de ma montre, qui paraît très-curieuse aux Balondas, lui avait fait envie , il aurait vendu tout un village pour obtenir cette bagatelle. Dès qu'un marchand d’esclaves se présentait à sa cour, il s’emparait de toutes les marchandises que celui-ci avait apportées, puis il envoyait d’un côté ou d’un autre une bande de ses chenapans qui fondaient tout à coup sur un village considérable, en tuaient le chef, et emmenaient toute la population qu'on livrait au marchand d’esclaves en échange de ce qui lui avait été pris. « Matiamvo, dis-je à l’ambassadeur, savait-il qu'après sa mort il comparaîtrait devant un chef qui ne respecte aucun rang et qui jugerait sa conduite en face de toutes les victimes qu’il avait faites? — Nous ne montons pas au ciel comme vous, et nous n’allons pas devant Dieu , me répond mon interlocuteur ; nous restons dans la terre où l’on nous a déposés. - 11 est évident que les Balondas ont une conviction très-profonde d’une existence future ; mais je n’ai jamais pu connaître leurs idées à l'égard de l’autre vie. Ils paraissent croire que les âmes des morts ne s’éloignent pas de l’endroit où ils sont enterrés.
Après avoir fait huit milles de l’autre côté de la Lotemboua , nous arrivons à la ville éparse de Katéma, située par 11* 35’ 49" latitude sud, et 22° 27' longitude est. Pendant qu’on nous mène à huit cents pas environ de la cité, qui est plutôt une collection de villages qu’une ville , et qu’on nous dit de choisir, pour nous y loger, l’herbe et les arbres qui nous conviendront le mieux, Inténiésé est auprès de Katéma, et subit toutes les questions d’usage relativement à notre conduite passée et à nos projets pour l’avenir. Quelques instants après, le chef nous envoie des vivres en assez grande abondance.
Le lendemain matin nous sommes admis en présence de Katéma qui siège sur une espèce de trône; il est entouré de trois cents soldats assis par terre , et d’une trentaine de femmes qui
sont placées immédiatement derrière lui et qui sont ses épouses. La masse du peuple est assise en demi-cercle à peu près à cinquante pas de la cour. Chaque groupe est commandé par son chef respectif, qui se tient en évidence à la tète de ses hommes, et qui, sur un signe de Katéma, s’approche du trône et fait partie du conseil. Après qu’Intémésé a raconté notre histoire, Katéma fait déposer devant nous seize grands paniers de farine, six volailles, une douzaine d’œufs, et nous exprime ses regrets de ce que la veille on nous a laissé coucher sans souper; il n'aime pas, dit-il, que les étrangers souffrent de la faim dans ses domaines , et il ajoute ; « Retournez à votre camp, faites votre cuisine, et rassasiez-vous, afin d’être dans un état satisfaisant pour causer avec moi, à l’audience que je vous donnerai demain matin.* Puis, reprenant le cours de ses affaires, il prête une oreille attentive aux dépositions d’une troupe nombreuse de beaux jeunes gens de Lobalé, qui ont quitté leur chef Kangenké, parce que celui-ci a vendu plusieurs membres de leurs familles aux mulâtres portugais qui fréquentent leur pays.
Katéma est un homme de grande taille, qui pouvait avoir quarante ans lorsque nous l’avons vu; il avait, le jour de notre réception, la tête couverte d’un heaume composé de perles de verre et de plumes; il était vêtu d'une jaquette tabac d’Espagne , avait à chaque bras une large bande de clinquant, et tenait à la main une grande queue formée de l’extrémité caudale d’une quantité de gnous, talisman précieux, doué de plusieurs vertus magiques, et dont il s'éventa pendant tout le temps que nous restâmes en sa présence. Il paraissait d’humeur joyeuse, et plus d’une fois je le vis éclater de rire; j’en tirai bon augure, car il est rare qu'il soit difficile de s'entendre avec un homme dont les côtes sont ébranlées par la gaieté.
Au moment où nous allions nous retirer, chacun s'est levé en même temps que nous , ainsi qu'on l'avait fait à la cour de Shinté.
Le lendemain matin, Katéma, en me voyant arriver, m’accueillit par ces paroles : « Je suis le grand Moéné' Katéma, l’égal de Matiamvo , et nous sommes au-dessus de tous les chefs de cette contrée. J’ai toujours vécu ici , où mes ancêtres demeuraient