Seigneur
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avant moi. Vous ne trouverez pas de crânes humains auprès des lieux où votre camp est établi ; je n’ai jamais tué aucun marchand , et ils viennent tous dans ma ville. Je suis le grand Moéné Katéma dont vous avez entendu parler. » 11 avait l’air d’un homme endormi qui rêve de sa grandeur. Lorsque je lui eus expliqué mes projets , il désigna immédiatement trois hommes pour me servir de guides , et ajouta que le chemin du nord-ouest était le plus direct, celui que prenaient tous les marchands qui venaient le voir; mais que nous serions arrêtés par l'inondation des plaines qu’il nous faudrait traverser , et où , dans certains endroits , nous aurions de l’eau jusqu’à la ceinture : aussi nous enverrait-il par un autre sentier, que les marchands n’avaient pas encore suivi; ce qui m’allait à merveille, car il n’y a pas de sécurité sur les chemins que les trafiquants d’esclaves ont l’habitude de prendre.
Je lui donnai divers objets qui parurent lui faire grand plaisir ; un petit châle, un rasoir, trois paquets de perles, quelques boutons et une poire à poudre. Je m’excusai du peu de valeur de mes cadeaux , et je le priai de me dire ce que je pourrais lui apporter de Loanda, qui lui fût agréable. « Toutefois, ajoutai-je, il ne faut pas que ce soit grand , mais au contraire, quelque chose de tout petit.» Il se mit à rire de bon cœur de la condition que je lui imposais, et me répondit avec grâce que tout ce qui était fait par les blancs ne pouvait manquer de lui être agréable, et qu’il recevrait avec reconnaissance le petit objet que je voudrais bien lui rapporter; cependant que sa jupe était vieille et qu’il serait trèscontent de la remplacer par une autre.
J’essayai d’entamer la question religieuse, mais l’un des vieux conseillers m’interrompit tout à coup et parla de diverses choses. Il est fâcheux d’être obligé de se servir d’un interprète en pareille circonstance. Avec les hommes de ma suite qui appartiennent à six tribus différentes, et qui tous parlent la langue des Itéchuanas, il m’est facile de communiquer avec toutes les peuplades que nous trouvons sur notre passage, de leur demander tout ce qui nous est nécessaire, ou de leur donner les explications qu’elles réclament; mais il devient absolument impossible de traiter un sujet qui ne les intéresse pas, au moyen d’un interprète qui ne leur transmet qu’un abrégé plus ou moins exact de vos paroles. Bien ne fixe d’ailleurs l’attention de Katéma, si ce n’est
les compliments, dont tous ces chefs sont avides, et qu’ils vous rendent avec usure. Néanmoins, il fut d’une grande générosité à notre égard, et nous témoigna une bienveillance d’autant plus méritoire, que les Makololos ne sont pas en odeur de sainteté auprès de lui.
Je lui fis compliment de ce qu’il avait des bêtes à cornes, et je lui indiquai la manière de traire les vaches ; son troupeau était composé d'une trentaine de bêtes vraiment admirables, toutes issues d’un couple qu'il avait acheté aux balobalés dans sa jeunesse. Elles étaient blanches pour la plupart, complètement sauvages, et fuyaient avec l’aisance d’un troupeau d’élans, quand on essayait de les approcher. Katéma lui-même , lorsqu’il voulait tuer un bœuf, était obligé de le chasser comme il aurait fait pour un buffle. Matiamvo possède également un troupeau de bêtes bovines, qui, dit-on, sont tout aussi farouches. Je n'ai jamais pu savoir pour quel motif les habitants n’ont pas de bestiaux, dans un pays qui renferme de si magnifiques pâturages. Katéma ne nous ayant pas donné de viande, j’ai fait tuer l’un de nos bœufs, et nous avons tous vivement apprécié notre bifteck, après être restés si longtemps au régime de là bouillie de manioc et du maïs vert que mangent les Dalondas. L’animal n’était pas complètement dépouillé que des tranches de viande pétillaient dans la poêle, où elles furent bientôt cuites; mes Zambésiens m’entourèrent dès que> la cuisson fut terminée, et je leur distribuai leur part. Les Balondas n’avaient jamais vu pareille chose, et nous regardaient avec surprise; je leur offris un peu de viande, mais, bien qu’ils en soient très-friands, ils ne voulurent pas de celle que je leur présentais; ils acceptèrent néanmoins de la viande crue, qu'ils allèrent manger à l’écart après l'avoir accommodée à leur façon ; j’en conçus la pensée qu’ils avaient pris aux mahométans quelques-unes de leurs coutumes, d'autant plus qu’ils se servent du mot Allah! pour exprimer leur surprise; mais un peu plus loin j'ai trouvé le mot Ave-ria, d'origine évidemment catholique (Ave Maria), employé comme salut, ce qui prouve que la formule pénètre plus loin et plus aisément que la foi.
Lorsque mes hommes eurent fini leur repas, ils se trouvèrent si contents d’avoir mangé du bœuf, dont ils font chez eux leur nourriture presque habituelle, qu'ils se mirent à danser en poussant des cris de joie. Ils firent tant de bruit que Katéma envoya
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demander ce qu’il y avait, et d’où pouvait provenir une pareille excitation ; Intëmésé répondit que c’était leur manière de se réjouir, et qu’ils ne songeaient pas à faire le moindre mal.
Le compagnon du bœuf que nous avons tué est resté deux jours sans prendre aucune nourriture, et il ne cesse de beugler douloureusement pour appeler son camarade ; il ne se console pas de son absence; il cherche continuellement à s’échapper, et c’est toujours dans la direction du pays des Makololos qu’il s’enfuit. Mes hommes prétendent qu'il se dit h lui-même ; * On me tuera comme on a tué mon ami. » Katéma s'imagine que c’est l’effet d’un charme ; il a peur de mes sortilèges, et ne veut pas que je lui montre ma lanterne magique.
Intémésé a été chargé par Shinté de lui retrouver une de ses épouses qui s'est enfuie avec un jeune homme de la tribu de Katéma ; c'est le premier exemple que je vois dans l’intérieur, d’un fugitif renvoyé à son chef malgré sa volonté. La pauvre femme proteste énergiquement contre cet acte de violence. « Je sais bien, dit-elle, que ce n’est pas pour me replacer dans mon ancienne position qu'on m’emmène, et que c’est pour me vendre aux Mambaris comme esclave. » Mes Zambésiens ont fait des connaissances parmi les habitants, et quelques-uns des plus pauvres leur disent en confidence : « Nous voudrions bien que nos enfants pussent aller avec vous dans le pays des Makololos; ici nous courons tous le danger d’être vendus. » Suivant mes hommes, toutes les classes inférieures de la province de Londa émigreraient vers le Midi, si elles connaissaient les coutumes de cette région. L’ignorance des peuplades qui habitent un pays plat et couvert de forêts comme celui-ci, à l’égard des tribus voisines, est vraiment surprenante.
Nous recevons la visite d’un vieillard du même âge que le dernier Matiamvo, dont il a été pendant toute sa vie le compagnon assidu. Il m’a trouvé devant la porte de ma tente, occupé à raccommoder mon pliant, et je l’ai invité à se mettre à côté de moi. J’étais assis sur l’herbe, et il refusa vivement de prendre la place que je lui offrais ; « Il ne m’est pas arrivé une seule fois de m’asseoir parterre, pendant tout le règne du dernier chef, me dit-il, et je ne me dégraderai pas aujourd’hui en prenant un pareil siège. » L'un de mes hommes retire du feu une bûche qu'il lui présente, ce qui tranche la difficulté. Je lui offre un peu de
viande; il refuse d’y loucher, mais il ajoute qu’il en emportera volontiers un petit morceau chez lui, et il est enchanté lorsque, au moment de son départ, je le fais suivre de l'un de mes serviteurs qui lui porte une menue tranche de beeuf. Il me dit que le Lôlô ou Lulua est une branche du Liambye qui coule dans la direction du sud-sud-est; mais jamais les habitants de Matiamvo n’ont osé le descendre, dans la crainte de tomber chez une tribu que, d’après la description qu’il me donne, je reconnais pour celle des Makololos. Ce vieillard me parle de cinq rivières qui vont se jeter dans le Lôlô, et qu’on appelle Lishish, Liss ou Lise, Kalilèmé, Ishidish et Molong. Elles ne sont pas très-larges, mais leur réunion constitue une masse d’eau considérable. D’après mon interlocuteur, le pays qu’arrose le Lôlô est une plaine fertile, couverte çà et là de forêts, et qui renferme une population nombreuse; ces détails sont parfaitement d’accord avec les informations qui nous ont été données au village de Quendendé par les ambassadeurs de Matiamvo; mais nous n’avons jamais pu obtenir de ce vieillard, ni d'aucun autre habitant de celte contrée, de nous dessiner sur la terre la carte du pays, comme le font immédiatement dans le Sud les indigènes auxquels pareille demande est adressée.
Katéma nous avait promis de nous donner quelques-uns de ses hommes pour porter nos bagages; mais ceux-ci ont refusé nettement de lui obéir. ■ Ce sont des fugitifs Balobalés que j’ai bien voulu recevoir, dit Katéma; s’ils continuent à me payer d’ingratitude en résistant à mes ordres, je les renverrai d’où ils viennent. » Cette menace est peu redoutable, car tous ces chefs s’efforcent au contraire de rassembler autour d’eux le plus grand nombre possible d’individus ; cesBalobés le savent bien, et persistent dans leur refus, malgré la colère de notre guide Shakatouala, qui, le sabre nu, court après eux pour tâcher de les réunir. Je suis fort étonné d’une pareille insubordination dans une province où l’on vend sans pitié les gens qui se sont rendus coupables d'une faute, souvent assez légère; il est certain que chez les Makololos une semblable conduite serait punie de mort sans la moindre hésitation.
Dimanche 19 février. — Jesuis pris d’un accès de fièvre, ainsi que plusieurs de mes hommes, et je ne puis rien faire, si ce n’est de m’agiter sur mon lit par 90 degrés de chaleur (32° centigrades),
bien que nous soyons au commencement de l’hiver, et que mes Zambésiens aient entouré ma petite tente de branchages pour me procurer de l’ombre.
Le vent souffle du nord et nous apporte un peu de fraîcheur ; c'est la première fois que ce phénomène se présente depuis que je suis en Afrique. C’est ordinairement le vent du sud qui est frais ; celui du nord est toujours chaud ; mais il est rare que le vent souffle dans l’une ou l’autre de ces deux directions.
20 février. — Nous sommes tous enchantés de partir, bien que la nourriture ne nous ait pas fait défaut et que nos rapports aient été excellents avec les sujets de Katéma. Nous faisons d'abord quatre ou cinq milles en nous dirigeant au nord-nord-ouest, puis deux autres directement à l’ouest, et nous arrivons à la pointe du lac Dilolo. Autant qu’il m’a été permis d’en juger, ce lac n’a pas plus de quatre à cinq mètres de large en cet endroit, où on le prendrait pour un fleuve. 11 a sept ou huit milles de longueur sur trois milles de largeur dans la partie que nous n’avons pas vue, et renferme un grand nombre de poissons et beaucoup d’hippopotames.
On sera probablement surpris de ce que je ne sois pas allé voir la portion la plus large de cette nappe d’eau, qu’aucun étranger n’a visitée, pas môme les marchands d’esclaves, au dire de Katéma, surtout quand je n’avais pour cela qu’à franchir un espace de quelques milles ; mais il faut se rappeler que je venais d’avoir la fièvre qui m’avait retenu deux jours dans une inaction complète, et que j’avais tellement hâte de poursuivre mon voyage et d’arriver au but, que je ne fis pas même les calculs astronomiques indispensables pour déterminer d’une manière exacte la position de cet endroit intéressant.
Nous avons remarqué chez les sujets de Katéma un goût trèsprononcé pour les oiseaux chanteurs ; on voit, à côté de presque toutes les cabanes, de jolies cages où sont renfermés descabazos, qui appartiennent à la famille des canaris; sur ces cages il y a des trébuchets destinés à prendre au piège les cabazos libres que la présence des captifs ne manque pas d'attirer. « Pourquoi enfermez-vous ces oiseaux? demandai-je aux propriétaires des cabazos.— Parce qu'ils chantent avec douceur,» m’a-t-il été répondu. Ils nourrissent leurs oiseaux avec du lotsa ( pennisetum lyphoideum ), dont on cultive une grande quantité dans le pays, et dont
les champs sont ravagés par cette espèce de serins, comme en Algérie les blés par les moineaux.
J’ai été heureux d’entendre dans les bois le cri d’alarme des canaris et leurs chants harmonieux depuis si longtemps oubliés. Nous avons vu également dans la ville de Katéma des pigeons privés; mes Barotsés, qui saisissent toutes les occasions de faire l’éloge de Santourou, ne manquèrent pas de me dire à ce propos que ce chef avait de nombreuses colombes, ainsi que de beaux serins dont la tête devenait rougeâtre quand l’oiseau avait acquis son entier développement. Ceux que nous voyons ici ont la poitrine du jaune qui est particulier à leur espèce, avec une légère teinte verte, le dos d’un vert jaunâtre, marqué de bandes longitudinales qui se réunissent au milieu du manteau ; une bande étroite et sombre part de la base du bec, où elle revient après avoir encadré l’œil.
Ici les oiseaux chanteurs saluent joyeusement la venue du jour et abondent surtout dans le voisinage des bourgades. Quelquesuns d’entre eux ont la voix aussi forte que nos grives, et le chasseur roi ( hnlcyon senegalensis ') fait entendre un son clair, analogue à celui que rendrait un sifflet dans lequel on aurait mis un pois. Tous gardent le silence pendant la chaleur du jour; ils vont faire la sieste dans les parties les plus ombreuses de la forêt, et recommencent dans la soirée leur concert mélodieux. On est surpris de rencontrer un aussi grand nombre de petits oiseaux dans une région aussi pauvre d’animaux de toute nature. Plus nous avançons , plus nous sommes frappés de la rareté comparative de la grosse bête et des oiseaux de grande espèce ; les rivières renferment peu de poissons, la mouche commune est bien moins abondante que dans les contrées où il y a beaucoup de laitage ; elle vit en société avec d’autres mouches de même taille et de même forme, dont les pattes, excessivement déliées, ne chatouillent pas la peau comme les siennes. Les moustiques sont également beaucoup moins nombreux qu’ailleurs ; il est rare qu’il y en ait assez pour troubler le sommeil d’un homme fatigué par la marche.
Néanmoins, si cette région est affranchie des insectes qui font en général le tourment des voyageurs, elle en a d’autres qui ne va-
I. Cancrophaga Scnegaloides (Bonap.); halcyon Senegaloides (Smith).
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lent pas beaucoup mieux. Je fus une fois réveillé pendant la nuit, par quelque chose qui me courait sur le visage; j’y portai les doigts et je fus piqué ou mordu immédiatement au front et à la main; lorsque je me fus procuré de la lumière, je vis que cette piqûre, dont je ressentais une souffrance très-aiguë, avait été faite par une araignée de couleur claire, de douze à treize millimètres de longueur. L'un de mes hommes l'ayant écrasée tout de suite, il me fut impossible d'examiner si la blessure avait été produite au moyen d'un aiguillon empoisonné ou par les mandibules. La douleur cessa deux heures après, sans que j'eusse fait aucun remède. Les Béchuanas affirment qu’il y a dans ce pays-ci une araignée noire dont la morsure est fatale. Je n’ai jamais vu de cas de mort produit par aucun insecte de cette famille, bien que l’on trouve fréquemment dans cette contrée une énorme araignée couverte de poils noirs, qui a de trente à trente-deux millimètres de longueur, sur dix-huit millimètres de large, et qui porte, à l’extrémité des griffes de la première paire de pattes, un aiguillon pareil à celui de la queue du scorpion, et d’où il s’échappe une goutte de venin quand on presse la partie bulbeuse où cet aiguillon est inséré.
J’ai vu, dans le midi de l’Afrique, des araignées qui saisissent leur proie en s'élançant sur elle d'une distance de plusieurs pouces; elles vont même, lorsqu’ ellés ont peur, jusqu’à franchir dans leur fuite un espace d’au moins trente centimètres. Il en existe plusieurs espèces du même genre.
Une grosse araignée rougeâtre, de la famille des mygales, ne s’embusque pas derrière une toile pour attendre sa proie, ou ne bondit pas pour la saisir; elle court avec rapidité, décrit un cercle autour des objets qu’elle rencontre, pénètre à l’intérieur quand la chose est possible, et cherche partout et toujours quelque substance à dévorer. Je n’ai jamais entendu dire quelle eût fait d’autre mal que d’effrayer les créatures nerveuses; mais je ne crois pas qu’on puisse la voir pour la première fois sans éprouver un sentiment d'horreur, et sans croire à un danger réel. Les indigènes la nomment sélali et disent qu’elle fait à son nid un couvercle à charnière; vous voyez une rondelle de la dimension d’un schelling, qui est relevée au-dessus d'un trou profond dont l’ouverture a le même diamètre que cette porte; le côté qui attire votre attention est formé d’une substance soyeuse d’un blanc
pur et qui ressemble à du papier satiné ; la partie opposée est revêtue d’une couche de terre pareille à celle où est creusé le trou que cette porte est destinée à recouvrir; si par hasard vous cherchez à faire mouvoir cette rondelle , vous la trouvez fixée à la partie supérieure de l’orifice du trou par un véritable gond; lorsqu’elle est baissée, elle ferme si exactement l’ouverture de la cavité qu’elle protège, qu’il est impossible de découvrir le nid de l’araignée qui l’a faite, grâce à la terre dont cette porte est recrépie : malheureusement, pour apercevoir le domicile de cette araignée, il faut que la propriétaire en soit sortie et qu’elle en ait laissé la porte ouverte.
On rencontre, dans quelques parties de cette région, une grosse araignée tachetée de jaune, qui est très-commune, et dont la toile a parfois un mètre de largeur; les câbles qui servent de chaîne à cette toile sont attachés d’un arbre à l’autre, et ont l’épaisseur d’un gros fil; les brins dont la trame est formée rayonnent d'un point central où l’araignée attend sa proie. Cette toile est placée perpendiculairement , et il n’est" pas rare d'en avoir la ligure enveloppée comme une femme de son voile.
D’autres araignées vivent en société et font un si grand nombre de toiles autour de l’arbre qu’elles ont choisi , que le tronc en est complètement invisible; quand elles s'établissent sur une haie, les branches disparaissent entièrement sous la quantité de filets qu’elles ont tendus. Il existe dans le pays des Makololos, où elle foisonne et où elle habite l’intérieur des cabanes, une araignée ronde et tachetée de brun, dont le corps a plus d’un centimètre de diamètre, et les pattes trente-sept centimètres de longueur; elle se choisit sur la muraille un endroit qu’elle rend parfaitement lisse, et qu’elle recouvre de la substance soyeuse et blanche dont la mygale, que nous avons citée plus haut, double sa porte; ce n'est pas une toile, mais un tapis; elle y passe toute la journée, probablement dans l’attente de sa proie. Je n’ai jamais pu voir de quelle manière elle se nourrit. Malgré la répulsion qu’elle inspire, c’est un voisin inoirensif.
On trouve, en quittant la pointe du lac Dilolo, une grande plaine qui peut avoir à peu près vingt milles de largeur. Shakatouala insiste pour que nous restions quelque temps sur les bords du lac, afin de recueillir des vivres avant d’entrer dans cette plaine déserte qui est complètement inondée. Je lui de-
mande ce que veut dire le nom de Dilolo; il me répond par la tradition suivante : Une femme appelée Moéné Monenga, qui était chef d’un village, se rendit un soir chez Mosogo, dont la résidence était voisine de la sienne , et qui , ce jour-là , était allé chasser; elle avait faim et demanda à manger; la femme de Mosogo lui donna des aliments en quantité suffisante. Monenga poursuivit sa route et arriva dans un autre village qui était situé à l'endroit où le lac se trouve aujourd’hui; elle fit aux habitants la même demande qu’à la femme de Mosogo ; mais ils lui refusèrent de quoi apaiser sa faim; et comme elle leur reprochait vivement leur avarice : ■ Que ferez-vous pour nous en punir? » lui demandèrent-ils d’une voix railleuse. Elle se mit à chanter lentement sans leur répondre, et, tandis qu’elle prolongeait la dernière syllabe de son nom, le village tout entier, jusqu’aux oiseaux de basse-cour et aux chiens, s’enfonça et disparut dans la terre à l’endroit où les eaux sont venues prendre sa place. Kasimakaté, le chef de ce village était absent ; lorsqu’il revint dans sa famille et qu’il ne trouva plus rien, pas même les ruines de sa cabane, il se précipita dans le lac, où l’on suppose qu’il est toujours; et c’est du mot ilolo, qui signifie désespoir, qu’a été formé le nom du lac où le malheureux Kasimakaté aurait cherché la mort. Est-ce une tradition altérée du déluge? dans tous les cas, ce serait la seule fois que j’aurais entendu faire allusion par les Africains à l’époque diluvienne.
La pluie tombe avec une telle abondance, qu’il nous a été impossible de traverser la plaine en un jour, d’autant plus que mes hommes ont les pieds écorchés à force de marcher dans l’eau et parmi les grandes herbes. Il y a bien un sentier battu , mais ce n’est plus qu’un ruisseau profond et il faut s’en ouvrir un autre, ce qui rend la marche aussi lente que pénible; tous ceux qui ont voyagé à pied en Afrique n’ont pas oublié de quelle ressource est un chemin frayé , si étroit qu’il puisse être.
Les fourmis sont plus sages que la plupart des hommes, car l’expérience leur sert à quelque chose. Elles se sont établies même dans ces plaines, où l’eau séjourne assez longtemps pour permettre aux semences du lotus et des autres plantes aquatiques d’arriver à leur maturité. Quand l’horizon des fourmis est recouvert d’un pied d’eau, elles montent dans de petites maisonnettes quelles ont construites, avec de l’argile noire , sur la tige des
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grandes herbes, et qui sont placées à un niveau que l’inondation n’atteint jamais. La construction de ce domicile aérien, où l'on trouve des chambres de la grandeur du pouce et des cabinets de la dimension d'une fève , est nécessairement le résultat de l’expérience ; elle prouve le souvenir d’un fait et l’opération réfléchie et raisonnée de l’intelligence, en prévision d’un événement futur et désastreux. Il est certain que ces maisonnettes d'argile ont été bâties avant l’inondation, puisqu’il serait impossible d’en trouver les matériaux une fois que la plaine est submergée. Espérons que les malheureux qui, en France, ont tant soufTert du débordement du llhône , auront autant de prévoyance et de bon sens que les petites fourmis noires des plaines du ûilolo.