Cannabis sativa
EXPLOITIONS
notre visite ; il nous fait exprimer en même temps combien il est satisfait de l’espérance d’avoir un jour des relations commerciales avec la côte.
Le chemin que nous suivons, en nous rapprochant de l'Ouest, nous conduit au milieu de populations fréquemment visitées par les marchands d’esclaves, dont l’odieux commerce est une cause d’effusion de sang ; car le chef qui a permis la vente d’un certain nombre d’enfants trouve nécessaire de se débarrasser des parents, dont il redoute les sortilèges. Néanmoins la croyance au pouvoir magique est si profondément enracinée chez ces peuples, que, si parfois elle pousse au crime celui qui a besoin de se délivrer du sorcier, il arrive plus souvent qu’elle impose un frein au despotisme en faisant supposer aux mains du faible un pouvoir supérieur à celui du tyran ; pouvoir d’autant plus fort que, d'aprè3 la foi de ceux qui le redoutent, il s’étend jusqu’au delà du tombeau. L’un des membres de la tribu de Kabinjé nous montre la sépulture de sa fille qui est morte brûlée; dans sa douleur il est allé chercher tous ses enfants et a construit des cabanes tout autour de l’endroit où sa fille est enterrée, afin, suivant son expression , d’y venir pleurer pour elle. « Si je ne gardais pas son corps, ajoute ce malheureux père, les enchanteurs viendraient l’ensorceler en mettant des charmes sur sa tombe. * Leur croyance à une autre vie est décidément beaucoup plus arrêtée que chez les tribus du Sud ; les Barotsés eux-mêmes la partagent, et sont persuadés que les morts conservent des relations avec les vivants ; l’un de mes hommes de cette tribu, qui souffrait d’un grand mal de tête, me dit un jour d’un air pensif: « Mon père me punit parce que je ne lui donne rien de la nourriture que je prends. » Et comme je lui demandais où était son père, il me répondit: «Avec les Barimos, » c’est-à-dire avec les Esprits.
Kabinjé refuse de nous. donner un guide pour nous conduire au prochain village, sous prétexte qu’il est en guerre avec le chef voisin ; je finis toutefois par le faire changer d’avis, mais à condition que je laisserai revenir l'individu qui nous accompagnera, dès que nous apercevrons les cabanes de ses ennemis. Je le regrette vivement, parce que les nègres ne manquent jamais de suspecter les paroles de l’étranger qui leur raconte sa propre histoire ; mais je suis obligé de me soumettre et de me présenter moi-même au chef du village voisin, qui , par parenthèse, ne
VIF. D’iNE BIV1ÊHE UE LA CÔTE OCCIDENTALE,
(d’après une esquisse de M. Henry Need, commandant le brick Linné I , de ia Marine Royale).
ressemble pas du tout au portrait que son ennemi m’en avait fait. Il se nomme Kangenké, et son village est situé sur une petite rivière que l’on appelle Kalomba. Ici on ne donne plus rien, on vend et on achète ce qu’ailleurs on vous otîre de bonne amitié ; et comme il ne me reste plus qu’un paquet de verroteries, que je conserve pour les temps difficiles, je commence à craindre que nous n’ayons bientôt à soufTrir de la faim. Chacun nous demande de la poudre en échange des aliments qui nous sont nécessaires. Nous serions riches si nous étions mieux approvisionnés de cet article, dont la valeur est très -grande dans ce pays-ci; on a une belle volaille pour une simple charge de poudre. L’indienne et les grains de verroterie sont également fort estimés; quant au numéraire, il n’a pas le moindre cours. L’or est complètement inconnu des naturels, qui le prennent tous pour du cuivre; l’échange est la seule manière de commercer avec eux, et l'homme riche, dont la bourse bien remplie fait l’orgueil, sentirait dans ce pays-ci la terre lui manquer sous les pieds. Le seul équivalentde notre monnaie que j’aie rencontré dans cette région, est une grosse pièce de cuivre, ayant la forme d’une croix de Saint-André, et qu’on offre quelquefois en payement.
27 février. — Kangenké s’empresse de nous donner des guides, et nous franchissons rapidement la distance qui nous sépare de l’endroit où nous devons traverser le Kasyé, appelé aussi Kasaï ou Loké , au moyen de deux canots qui nous attendent par les ordres du chef. Le Kasaï est une belle rivière d’environ cent mètres de large, et qui ressemble beaucoup à la Clyde. Il serpente avec lenteur au fond d’une vallée dont les coteaux, boisés sur les deux rives, ont près de cinq cents mètres d’élévation, et il se dirige vers le nord et le nord-est. Le pays qu’il traverse, parait être composé de forêts alternant avec des prairies couvertes de grandes herbes ; et nos guides , en me montrant la rivière , me disent que nous pourrions y naviguer pendant plusieurs mois de suite sans en découvrir la source ou l’embouchure.
Au moment de traverser le Kasaï , nous avons été soumis à un essai de chantage dont j’avais été prévenu par les sujets de Shinté. L’un des hommes de Kangenké laissa tomber son couteau auprès de l’endroit où nous avions passé la nuit : c’était un piège qu’il tendait au premier venu. Il guetta l'affaire jusqu'au moment où il vit ramasser le couteau par l’un de mes serviteurs, et ne parut
pas l’avoir remarqué; mais lorsque la moitié de nos gens lurent déposés sur l’autre rive, il porta sa plainte et accusa l’un de mes hommes de lui avoir volé son couteau. Certain de la probité de mes Zambésiens, je priai l'individu qui faisait si grand bruit , de fouiller les bagages de ceux qu'il accusait. Le pauvre garçon qui avait donné dans le panneau s’avança alors , et avoua que l'objet réclamé était dans son panier. Il ne demandait pas mieux que de le rendre au propriétaire, c’était la moindre des choses; mais celui-ci ne voulut pas le recevoir tant qu’il ne serait point accompagné d’une amende. Le jeune homme lui offrit un collier qui fut repoussé d’un air méprisant. Une coquille pareille à celle dont Shinté m’avait fait cadeau était suspendue au cou de l’infortuné, et c’était l’abandon de cet objet précieux que réclamait l’auteur de cet indigne chantage. Il fallut s’en dessaisir et donner ce bijou en expiation de la faute commise; la coutume exige, en effet, chez les Makololos et chez beaucoup d’autres peuplades, que celui qui trouve un objet quelconque vienne l’apporter au personnage le plus important de la société dont il fait partie, et qu’on lui en fasse présent. Jamais personne n’avait manqué à cette règle établie, et le jeune homme en question aurait dû s'y soumettre à mon égard. Toutefois, je regrettai vivement l’abus dont il était victime, et je ne l’aurais pas souffert en toute autre occasion ; mais le chef de la bande s’était réservé de passer avec le dernier convoi, et, si je n’avais pas consenti aux exigences que l’on nous imposait, je me serais trouvé complètement au pouvoir de l’ennemi : il est très-rare de rencontrer un chef assez imprudent pour se laisser transporter avant moi sur l’autre rive , où sa personne répondrait de la mienne dans le cas où l’on viendrait à me saisir.
Bien d'autres supercheries, tout aussi déloyales, sont pratiquées par les populations qui avoisinent les établissements un peu plus civilisés. Les Balondas de la frontière orientale m’ont souvent raconté, pour m’avertir du fait, que des caravanes s’étaient formées plus d’une fois pour aller vendre aux blancs eux-mêmes les produits de leur contrée , afin de ne plus avoir affaire aux Mambaris, et qu’elles n’avaient jamais pu arriver à leur destination, à cause des nombreux stratagèmes que les peuplades qu’elles rencontraient sur leur chemin savaient inventer pour leur soutirer leur ivoire sous prétexte d’amendes.
C’est par 11° 15' 47' latitude sud que nous avons traversé le Kasaï ; le ciel était si couvert qu’il m’a été impossible de prendre la longitude.
Les sujets de Rangenké nous demandent un prix fabuleux pour la petite quantité de manioc et de farine qu’ils nous présentent, et nous n’avons rien à manger. La seule chose que possèdent mes Zambésiens est un peu de graisse qui provient du bœuf que nous avons tué chez Katéma, et je suis obligé de leur donner une portion de mon dernier paquet de perles. Après un jour de marche, nous arrivons à peu de distance du village de Katendé; je vois qu’il n’y a pas d’espoir de s’y procurer de la viande, car un de nos guides attrape pour son souper deux souris, et une taupe dont la robe est d’un bleu clair; il les enveloppe dans une feuille avec un soin qui prouve suffisamment la rareté du gibier. Je n’aperçois nulle part aucune trace d’animaux, et nous trouvons autour des villages les petits garçons et les petites filles occupés à déterrer les souris et les taupes.
Katendé me fait appeler le lendemain de notre arrivée; je ne demande pas mieux que d’aller le voir , et je fais à pied les trois milles qui séparent notre camp de sa résidence. Lorsque nous approchons du village, on nous prie d’entrer dans une hutte, et comme il pleut assez fort, j’y consens volontiers. Après y être resté fort longtemps à recevoir divers messages de Katendé, je suis informé que ce grand chef demande un homme, une dent d’éléphant, des perles, des anneaux de cuivre ou un coquillage, en échange du droit qu’il m'accorde de traverser son territoire. On m’affirme que personne n’est admis à jouir de cette liberté, ou même à contempler les traits du chef, sans avoir offert d’abord l’un ou l’autre des objets cités plus haut. J’expose humblementla situation où je me trouve, et je termine en citant le proverbe africain : « On ne peut pas saisir par les cornes un bœuf qui n’en a plus. * Quelques instants après, Katendé me fait dire de retourner sous ma tente et qu’il me répondra demain. L’impudence de ce sauvage me fait rire de bon cœur, et je reviens au camp le plus vite possible, attendu qu'il pleut toujours à verse. Mes Makololos, profondément piqués de cette conduite inhospitalière, ont exprimé assez vivement leur opinion; l’un des serviteurs de Katendé cherche à me faire comprendre qu’il suffirait de donner une bagatelle pour satisfaire le chef, et, dès que je suis
arrivé , j’examine mes quatre chemises dont je choisis la plus mauvaise que j'expédie à Katendé, en l’invitant à venirlui-même prendre chez moi tout ce qui lui fera plaisir; mais j’ajoute que lorsque mon chef, en me voyant tout nu, me demandera ce que j’ai fait de mes habits , je serai obligé de lui répondre que je les ai laissés à Katendé. Ma chemise fut acceptée , et ceux de mes Zambésiens qui l’avaient portée au chef me dirent qu’on nous enverrait le lendemain des guides et des vivres, et que de plus Katendé avait témoigné le désir de me voir lorsque je reviendrais de la côte. Les marchands qui viennent le visiter ont la faiblesse de céder à toutes ses exigences, qui dès lors n’ont plus de bornes, et qu’il multiplie sous les prétextes les plus futiles. L’un de mes gens, ayant rencontré un homme du village qui ressemblait à l'un de ses compatriotes , l’appela du nom de ce dernier, en lui en expliquant le motif; cette plaisanterie fut considérée comme une grave ofTense, et l’on demanda une forte amende au coupable. L’affaire me fut soumise ; je répondis que je ne voyais là aucun mal , et j’engageai mon Zambésien à ne pas céder à cette demande ridicule. L’offensé, dont ma réponse avait considérablement diminué les prétentions, vint trouver mon jeune homme pour s’arranger à l’amiable; celui-ci ne voulut pas même l’entendre, et la chose en resta là.
Tous les vivres que Katendé nous avait promis pour le lendemain se bornèrent à une volaille et à une faible quantité de farine et de manioc. La pluie nous retient ici depuis deux jours, et nous trouvons qu'il faut une dose de patience peu commune pour voyager dans cette saison au milieu de pareilles gens.
Nous partons enfin sans avoir vu Katendé; nous franchissons d’abord le Sengko, petite rivière auprès de laquelle nous avions établi notre camp, et après avoir marché pendant deux heures, nous trouvons une seconde rivière, un peu plus large, que l’on appelle le Totélo, et qui est traversée par un pont; à l’autre bout de cette construction est un nègre qui nous dit que le pont est à lui , que le sentier lui appartient, que les guides sont ses enfants, et que si nous ne lui donnons pas quelque chose, il nous empêchera de passer. Je n’étais pas préparé à ce trait de civilisation, et je reste immobile en face de notre audacieux péager, lorsqu’un de mes hommes se dépouille de trois anneaux de cuivre qui payent pour toute là bande. Ce publicaiii noir, après tout, est meil-
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leur que je ne l’avais pensé: car, tandis que nous déliions sur sa passerelle , il va dans son jardin cueillir du tabac dont il nous fait cadeau.
A une certaine distance de la dernière bourgade que nous devions rencontrer, nos guides s’asseyent par terre en face de trois sentiers, et me signifient que, si je ne leur donne pas immédiatement un morceau d’étoffe ou un habit quelconque, ils m’abandonneront à mes propres lumières et me laisseront choisir la route qui me paraîtra la meilleure. Comme je sais parfaitement dans quelle direction est Loanda , et que nous n’avons besoin de guides que pour traverser les villages et pour nous indiquer les sentiers les plus praticables , je désigne à mes gens celui des trois chemins qui nous conduit au nord-ouest, et je m’y engage sans me préoccuper d’autre chose. Mais Mashaouana, qui a peur que nous ne nous égarions, me demande la permission de donner sa propre jaquette. En voyant cela, nos guides reprennent aussitôt la tête de notre colonne et s’écrient avec surprise : « Averia ! Averia! »
Dans l’après-midi , nous avons à traverser un ruisseau transparent et rapide, qui arrose une vallée dont la largeur est à peu près d’un mille. Les hommes qui franchissent à pied cette petite rivière ont de l’eau jusqu’au menton, et ceux qui sont à dos de bœuf en ont jusqu’à la ceinture; le tonnerre éclate au milieu d’une pluie diluvienne , et l’orage non-seulement achève de nous tremper jusqu’aux os, mais nous fait passer une très-mauvaise nuit en nous forçant à coucher dans des couvertures mouillées.
Le lendemain, nous nous trouvons en face d’une vallée inondée ayant à peu près huit cents mètres de large, oii nous rencontrons un petit ruisseau qui a toutes les allures d’un torrent et qui se précipite vers le sud-sud-est dans la direction du Kasaï. Il est tellement rapide que nous sommes obligés pour le franchir de nous cramponner aux bœufs, que la force du courant a bientôt lancés à l’autre bord; nous sautons sur la rive et nous dirigeons les pauvres bêtes vers un endroit moins profond, où elles peuvent aborder. Le reste de la vallée est un marais où l’on enfonce jusqu’au-dessus des genoux; mais en tenant la courroie qui assujettit la couverture de mon bœuf de selle , nous nous tirons tant bien que mal du bourbier où nous sommes. Jusqu’à présent nous n’avions rencontré que des fondrières plus ou moins grandes,
mais toujours circonscrites; cette fois, le marécage se développe sur une ligne parallèle au ruisseau, et a sur les deux rives plusieurs milles d’étendue; malgré la rapidité du courant, l’herbe épaisse qui tapisse la berge a préservé les terres contre l'effet des eaux, dont la transparence ne s’est pas altérée.
De l’autre côté de cette vallée on aperçoit tout à coup des fragments du conglomérat ferrugineux qui forme la coiffe des roches que l’on trouve autour de ce district et un peu plus au nord, fragments qui sont mordillés par les bœufs , non moins surpris que nous d'apercevoir des pierres ; nous n’en avons pas rencontré une seule depuis notre départ de la ville de Shinté ; il est possible d’ailleurs que ces poudingues contiennent quelque substance minérale , salutaire à la race bovine. Le sol de cette plaine est composé d’une couche profonde de terrain d’alluvion de couleur brune et très-fertile.
Nous arrivons dans l’après-midi sur les bords du Suana Loké, ou enfant du Loké. 11 existe un pont sur cette rivière, mais il faut se mettre à la nage pour y arriver et pour en sortir, et en le traversant on a de l’eau jusqu'aux aisselles : aussi quelques-uns de mes hommes préfèrent-ils passer à côté du pont en tenant la queue des bœufs. Mon intention était d’en faire autant ; mais, au moment où je vais en descendre, mon bœuf Sinbad se précipite dans la rivière avec ses pareils ; il plonge si profondément que je ne puis pas même saisir la couverture , et je me décide à passer l’eau tout seul; mes pauvres compagnons, supposant que j’y suis contraint malgré moi, sont tellement effrayés en me voyant lâcher ma bête, qu’une vingtaine d'entre eux, qui étaient déjà sur l’autre bord, se jettent dans l'eau tous à la fois pour venir à mon secours; au moment où j’aborde sur la rive opposée, l’un me saisit par le bras , l’autre me jette le sien autour du corps ; ils s'approchent tous , ils se pressent contre moi de la manière la plus touchante ; quelques-uns ont perdu leur manteau, qui est entraîné par le courant; ils l’oublient dans leur joie de me retrouver sain et sauf, et quand ils m’ont témoigné leur affection , exprimé leur bonheur de ce qu’il ne m'est rien arrivé, ils se replongent dans l’eau pour aller chercher une partie de mes bagages que dans leur effroi ils avaient abandonnés.
Combien j’éprouve de reconnaissance pour ces pauvres païens ! que je leur sais gré de l’empressement qu’ils ont mis à me secou-
rir! Ils nagent à la façon des chiens, non pas comme nous, à la manière des grenouilles, et ils allaient plus vite que moi, qui étais gêné par mes habits. Un peu plus loin nous avons eu à traverser la petite rivière du Lozézé, et nous arrivons dans un village de Kasabisoù nous achetons du manioc avec nos grains de verroterie. Pendant que je me retourne devant un grand feu pour sécher mes vêtements, quelques personnes de l’endroit cherchent à nous effrayer en nous parlant des rivières profondes que nous trouverons sur notre chemin. Cette idée que nous pouvons avoir peur d’une rivière fait beaucoup rire mes Zambésiens. » Nous savons tous nager, répondent-ils ; n’est-ce pas par ses propres efforts que l’homme blanc a passé l’eau du Nuana? * Je me sens fier de cet éloge.
Samedi, k mars. — Nous arrivons aux frontières du territoire des Chiboques. Deux petites rivières à traverser : le Kondé, qui a une certaine profondeur et sur lequel on trouve un pont , et le Kalouzé, qui est tout à fait insignifiant ; tous les deux coulent au fond de charmantes vallées excessivement fertiles. * Quel beau pays pour élever des troupeaux! s’écrient mes Zambésiens, qui se lamentent conlinuellement de l’abandon de ces terres fécondes ; mon cœur souffre, disent-ils, de voir ces riches vallées sans culture : elles donneraient tant de maïs! »
Je me demande en effet par quel motif les habitants de ce beau pays n’ont pas de bétail ; j’ai pensé quelquefois que cela tenait au despotisme des chefs, qui ne permettaient pas à leurs sujets d’avoir des animaux domestiques; mais j’en suis venu à croire que la mouche tsetsé infestait jadis le territoire des Balondas, qu’elle aurait quitté à l’époque où les animaux sauvages ont disparu de la province.
On peut donc, aujourd’hui qu’il n’y a plus de gibier dans la contrée, y avoir des bétes à cornes , témoin les troupeaux de Matiamvo, de Katéma et de Shinté, qui réussissent à merveille.
Du reste, dans les villages de Kasabis , rien n’annonce que la. population n’ait pas une nourriture suffisante. Nos grains de verre y sont très-appréciés ; mais le calicot ou l’indienne auraient encore plus de valeur ; quand nous passons , des femmes , des hommes et des enfants accourent au-devant de nous et s’empressent de nous offrir de la farine et des volailles que nous achèterions avec plaisir si nous avions quelques morceaux de coton-
nade ; dès que nous leur disons que nous n’avons pas d’étoffe, ils nous tournent le dos et s’éloignent d’un air désappointé.
La population qui habite le centre de l’Afrique est assez nombreuse, si on la compare à celle de la colonie du Gap ou du pays des Béchuanas ; mais elle est bien peu de chose relativement à l’étendue de son territoire, et la partie cultivée du sol n’est rien en comparaison de celle qui pourrait être soumise à la charrue ; partout des cours d’eau abondants qui permettraient d’irriguer les terres, et presque sans travail ; des prairies admirables, des .forêts magnifiques, des vallées fécondes absolument désertes, car il n’y a pas même d’animaux sauvages pour manger l’herbe tendre et pour se reposer à l’ombre des grands bois toujours verts, que nous avons trouvés partout dans la province de Londa.
Les habitants de la région centrale ne sont pas tout à fait noirs ; beaucoup d’entre eux ont la couleur du bronze, et les autres sont d’une teinte aussi claire que celle des Bushmen , ce qui prouve , ainsi que nous l’avons déjà dit, que la chaleur ne suffit pas pour produire de véritables nègres; on ne trouve de peaux absolument noires que chez les tribus qui habitent depuis des siècles dans un district à la fois chaud et humide : encore s’y trouve- t-il des exceptions nombreuses. Les Makololos sont pâles en comparaison des aborigènes de la contrée où ils sont venus s’établir. Les Batokas des régions élevées ont la peau d’une couleur bien moins foncée que les Batokas dont la résidence est au bord des rivières, à ce point qu’on les prendrait pour deux races différentes, s’ils n’avaient pas le même langage et si l’on ne retrouvait pas , chez les uns comme chez les autres , cette coutume caractéristique de s’arracher les incisives de la mâchoire supérieure , qui prouve jusqu’à l’évidence qu’ils ont la même origine.
Indépendamment de l’influence que peuvent avoir l'élévation , la chaleur et l’humidité des lieux, j’ai cru observer que les teintes plus ou moins foncées que présente la peau des nègres, se distribuent en cinq bandes qui divisent la partie australe du continent africain dans le sens de la longitude. Sur la côte, à l’occident comme à l’orient, la couleur est très-foncée. Les deux zones qui renferment les tribus d’une teinte beaucoup moins brune, sont situées à trois cents milles du rivage ; celle de l’ouest décrit un
demi-cercle et embrasse le désert Kalahari et le territoire des Béchuanas. La couleur est de nouveau très-foncée chez les indigènes qui occupent la zone centrale.
Je donne cette opinion , sans affirmer qu’elle soit d’une exactitude rigoureuse, et telle que mon esprit l’a conçue à mesure que je traversais la contrée; toutefois il y a ceci de remarquable, c’est que les dialectes employés par les diverses tribus africaines sont distribués dans un certain ordre qui semble indiquer les migrations des peuplades chez lesquelles ils sont en usage, et que cet ordre est précisément celui que j’attribue aux diverses nuances de la couleur des nègres. Les dialectes des Hottentots et des Cafres présentent une étroite affinité avec ceux des tribus qui vivent immédiatement au nord de la Cafrerie ; ils passent de l’un à l’autre par des nuances insensibles, et alors même qu’ils diffèrent, il est aisé de reconnaître qu’ils ont la même origine. Si l’on s’éloigne et que l’on compare le langage des Cafres avec celui des peuplades qui avoisinent l’équateur, on trouve encore la preuve que tous les dialectes africains n’appartiennent qu'à deux familles, bien qu’à cette distance le rapport qu'ils ont entre eux soit plus difficile à saisir; toujours est-il que, par l’examen de la racine des mots qui composent ces nombreux dialectes, on acquiert la certitude qu’ils ont' une souche commune, dont les diverses branches suivent une direction parallèle: c’est ainsi qu’il existe beaucoup moins de différence entre les dialectes des tribus de l’Orient et de l’Occident, qu’entre ceux des peuplades du Nord et du Sud ; le langage des habitants d’Angola touche de fort près à celui des indigènes de Tété.
Comme je l’ai dit plus haut, nous sommes arrivés le 4 mars au village de Njambi, l’un des chefs qui gouvernent les Chiboques; notre intention est d’y passer tranquillement la journée du dimanche. Tous nos vivres étant épuisés, j’ai donné l’ordre de tuer l'un de nos bœufs de selle qui est accablé de fatigue, et j’en envoie la bosse et les côtes à Njambi, en lui faisant dire que c’est le tribut qu’on a l’habitude d’offrir aux chefs dans le pays d’où nous arrivons. Il nous fait remercier de notre cadeau, et nous promet en même temps de nous envoyer des vivres. Mais le lendemain matin, il nous expédie un message impudent, par lequel, faisant fi de la viande qu’il a cependant acceptée, il exige soit un homme, un bœuf, de la poudre, un fusil, de l'indienne
ou une coquille, en échange du droit de passage qu’il nous interdira, si nous refusons de consentir à sa demande. Je réponds à cela que je croirais faire un acte de folie si je méprisais la faible quantité de farine qui nous est envoyée, et surtout si j’exigeais qu’on y joignît autre chose; que je n’ai aucun des objets qui me sont demandés, mais qu’en supposant que je les eusse à ma disposition , un nègre n’a pas le droit d’imposer un tribut à des voyageurs qui n’ont rien de commun avec les marchands d’esclaves. Les émissaires de Njambi me font observer que, toutes les fois qu’ils sont chargés d’un message auprès des Mambaris, ces derniers ne manquent jamais de leur donner un grand morceau d’étofTe pour leur maître, et qu’ils attendent de ma part quelque chose d’équivalent.
Nous entendons les Chiboques se dire entre eux, au moment où ils s’éloignent : « Ces étrangers n’ont que cinq fusils; » et vers le milieu du jour notre camp est entouré par Njambi, qui a rassemblé tous ses hommes, avec l'intention évidente de nous dépouiller de tout ce que nous possédons. Mes Zambésiens saisissent leurs javelots, tandis que les jeunes Chiboques agitent leurs sabres avec fureur ; quelques-uns sont armés de fusils qu’ils braquent sur moi en se faisant des signes d’intelligence. Je m'assieds sur mon pliant, et posant sur mes genoux mon fusil à deux coups, j’invite le chef à s’asseoir également. Dès que Njambi et ses conseillers sont assis par terre en face de moi, je leur demande ce qui a pu motiver cette démonstration menaçante. Le chef me répond que ce matin, Pitsané, l’un de mes hommes, étant à se chauffer , a éclaboussé en crachant les jambes de l’un de ses émissaires, et que ce crime doit être puni de l’amende d’un homme, d’un fusil ou d’un bœuf. Pitsané avoue qu’une petite quantité de salive est tombée sur la jambe du Chiboque, mais simplement par hasard ; que la preuve qu’il n’avait pas l’intention d’insulter le messager de Njambi, c’est qu’il lui avait donné un morceau de viande l’instant d’avant, et qu’il a essuyé luimême, avec sa main , l’éclaboussure qu’il avait faite sans le vouloir.
Quant à l’amende d’un homme qui nous est imposée, je déclare que nous sommes prêts à mourir plutôt que de céder l’un d’entre nous pour en faire un esclave, et que je n'ai pas plus le droit de livrer mes serviteurs qu'ils n’ont eux-mêmes le droit de me
vendre, car nous sommes tous des hommes libres. « Donnez alors le fusil avec lequel vous avez tué le bœuf, me répond Njambi. — C’est impossible, lui dis-je; vous venez ici avec l’intention de nous piller, je ne peux pas vous en fournir les moyens en vous donnant des armes. »
Il nie formellement qu’il ait jamais eu d'autre intention que d'exiger le tribut que lui doivent les voyageurs qui traversent son territoire. Je lui demande de quel droit il exige un payement de ceux qui passent sur le terrain qui est à Dieu, notre père à tous. « Nous vous payerions sans difficulté, lui dis-je, si nous traversions vos jardins ; mais non pas pour marcher sur la terre commune, qui nous appartient comme à vous. » Il n’essaye point de réfuter ce raisonnement qui est d’accord avec les idées de son peuple, et il en revient à l’affaire du crachat. Mes Zambésiens me conjurent de céder quelque chose pour terminer le différend; je demande au chef si vraiment l’action de cracher est un crime, et, après avoir reçu une réponse affirmative, je lui donne l’une de mes dernières chemises. Les jeunes Chiboques ne sont pas satisfaits, et commencent à crier en brandissant leurs armes et à réclamer une amende beaucoup plus considérable.
Pitsané, qui est au désespoir d’être la cause de cette aventure malencontreuse, me supplie de joindre un objet quelconque à la chemise que j'ai donnée ; je cède un rang de perles ; les conseillers réclament à leur tour, j’ajoute un grand mouchoir de poche; les cris augmentent, les exigences s’accroissent en raison de la faiblesse qu’on me suppose, et les Chiboques se précipitent vers nous, les armes hautes; l’un d’eux essaye de m’attaquer par derrière : mais, au moment où il va frapper, il rencontre le canon de mon fusil au niveau de sa bouche, et il se retire immédiatement. Avec mes Makololos, qui ont été dressés au combat par Sébitouané, je suis sûr de l’emporter sur les Chiboques, malgré leur nombre et les sabres, les lances, les arcs et les fusils dont ces derniers sont armés jusqu’aux dents; mais je voudrais éviter l’effusion du sang, et je fais tous mes efTorts pour empêcher la lutte. Mes Zambésiens, que ce déploiement de forces a pris au dépourvu, n’en conservent pas moins un admirable sang-froid; ils se rapprochent peu à peu de Njambi et de ses conseillers, qui , en acceptant l'invitation que je leur ai faite de s’asseoir, se sont eux-mêmes placés comme dans un piège, et qui comprennent par-
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faitement qu’il leur serait impossible d'échapper aux javelines de mes hommes. Je leur dis alors que, puisque rien de ce que je leur ai donné n’a pu les satisfaire, c’est une preuve qu’ils désirent le combat, tandis que notre seule intention est de traverser paisiblement leur territoire ; que c’est donc à eux d’ouvrir la lutte, dont ils répondront devant Dieu, et que nous attendrons pour nous battre qu'ils aient frappé le premier coup.
Après avoir dit ces paroles, je gardai le silence pendant quelques instants, non sans une certaine inquiétude, car je ne doutais pas que ce ne fût l’homme blanc qui dût être visé le premier. Néanmoins je fis en sorte de conserver un air calme, et je promenai un regard tranquille sur les visages féroces dont j’étais entouré, et dont l’habitude que tous les Chiboques ont de se limer les dents de manière à les rendre complètement aigues, augmente le caractère sauvage. Le chef et ses conseillers, peu rassurés par l’air déterminé avec lequel mes hommes attendaient le moment de les frapper à leur tour, ne se pressaient pas de donner le signal du combat.
« Vous vous présentez à nous d’une façon toute nouvelle, dirent-ils enfin; vous prétendez que vous êtes nos amis; comment pouvons-nous le savoir, tant que vous ne nous avez pas donné de vos aliments et que vous n’avez pas goûté des nôtres? Cédex-nous un bœuf; nous vous rendrons en échange tout ce que vous voudrez, et noits serons liés par une véritable affection. »
Je donnai le bœuf qu'on nous demandait pour satisfaire au désir de mes hommes, et je priai qu’en retour on nous envoyât des vivres dont noué avions grand besoin. Je reçus dans la soirée un très -petit panier de farine, et deux ou trois livres de notre bœuf, que Njambi nous envoyait en s’excusant de ce qu’il n’avait pas autre chose. L’impudence était grande ; je ne pus m’empêcher d’en rire, et je remerciai Dieu d’avoir permis que nous pussions continuer notre voyage sans qu’il y eût eu de sang répandu : car j’étais bien décidé à me battre jusqu’à la mort, plutôt que de donner l’un de mes hommes pour en faire un esclave.
Au milieu du tumulte, plusieurs Chiboques volèrent des morceaux de viande qui se trouvaient sous les appentis de mes Zambésiens, et Mohorisi, l’un des Makololos, vint fièrement, au milieu de cette foule hostile, reprendre un os à moelle que l’un des Chiboques lui avait dérobé. Le courage dont mes compagnons ont
fait preuve daus cette circonstance me parait d’autant plus réel, que non-seulement ils se trouvaient en face d’un ennemi bien supérieur en nombre, mais qu’ils avaient laissé chez eux leurs boucliers; Sékélétou n’avait pas voulu leur permettre de les emporter, dans la crainte qu’ils ne fussent trop disposés à combattre les tribus que nous devions traverser.
Nous avons montré partout des intentions conciliatrices, et l’on voit, par la manière dont Njambi nous a reçus, que notre conduite n'a pas toujours été appréciée. Il est vrai qu’au point de vue des Chiboques, nous sommes des flibustiers qui cherchons à frauder la tribu d’une taxe légitime. Ils sont habitués à recevoir un ou deux esclaves de tous les marchands qui passent, et le refus que nous faisons de leur payer cet impôt, qui leur parait équitable, excite chez eux une vertueuse indignation.
6 mars. — On nous dit que les peuplades qui demeurent à l’ouest des Chiboques sont tellement accoutumées à se voir payer en chair humaine le passage qu’ils accordent aux traitants, qu'il me sera impossible de franchir leur territoire sans laisser un à un tous mes hommes sur h route, au point qu’il ne m’en restera plus quand j’arriverai à la côte. Ces renseignements, que j’ai tout lieu de croire exacts, me déterminent h changer de direction, et je me tourne vers le nord-nord-est, dans l’espoir de trouver un sentier qui nous conduira aux établissements portugais de Cassangé. Nous commençons par aller droit au nord, en laissant les villages Kasabis à notre droite et le Kasai à notre gauche. Pendant les premiers vingt milles, nous avons à traverser beaucoup de ruisseaux, maintenant débordés, ayant comme à l’ordinaire des rives marécageuses, et dont les eaux sont décolorées par le fer qui les rouille dans tous les endroits où elles ont séjourné quelque temps.
J’ai aperçu l’autre jour un nakong', ce qui est rare dans cette région. Nous sommes frappés du grand nombre de (leurs charmantes et nouvelles qui ornent ces vallées , et nous remarquons la différence que la situation des lieux amène dans les saisons : l’été, à Kuruman , est presque terminé à l’heure où nous sommes; il est très-avancé à Linyanti, et n’est qu’à moitié dans l’endroit où nous arrivons. Ici les fruits que nous avons