I . Antilope nuire
mangés sur les bords du Liambye ne sont pas encore mûrs; mais nous entrons dans une région où les habitants ont deux saisons pluvieuses et deux étés par an, ce qui arrive lorsque le soleil va au midi dé l’équateur , et lorsqu’il repasse au nord, ainsi qu’il fait maintenant.
8 mars. •*- L’un de mes hommes avait laissé une ou deux onces de poudre à l’endroit où nous avons campé cette nuit; il a été obligé de faire plusieurs milles pour aller les chercher ; nous l’avons nécessairement attendu. J’élais mouillé de la traversée d’un ruisseau que nous avons passétout à l’heure , ce qui ne serait rien si je ne m’étais pa3 arrêté, mais je me suis refroidi par l’inaction, et j’ai été saisi d’un violent accès de fièvre; je le regrette d'autant plus que nous arrivons dans une vallée charmante, arrosée par une petite rivière qu’on appelle le Ghihouné, et que nous avons par hasard un ciel pur et un beau clair de lune ; mais j’ai le vertige au point que c’est tout au plus si, après quelques heures d’efforts, je parviens à prendre une observation lunaire en laquelle je puisse avoir conliance.
Le Chihouné va se jeter dans le Longé, qui tombe à son tour dans le Chihombo, l’un des affluents du Kasaï. Comme nous étions sur les bords du Chihouné, les gens d’un village voisin nous apportèrent de la cire en nous demandant si nous voulions l’acheter; nous leur avons dit que nous préférions du miel, et ils sont revenus avec une ruche quelques instants après. Toutes les abeilles de ce pays-ci appartiennent aux indigènes, qui placent de3 ruches en nombre suffisant pour les contenir toutes, line fois que nous avons eu la certitude du fait, nous avons cessé de répondre à l’appel du coucou indicateur, qui n’aurait pu nous conduire qu’à une ruche que nous n’avions pas le droit de dépouiller. L’oiseau n’en continue pas moins de nous indiquer où il y a du miel, malgré le peu d'attention que nous prêtons à sa voix. Mes Zambésiens regrettent vivement de n’avoir pas su plus tôt que la cire des abeilles avait une valeur commerciale.
En passant au milieu des clairières et des forêts profondes que nous rencontrons successivement, je remarque, avec autant d’intérêt que de surprise qu’il existe, même chez les arbres, quelque chose de pareil à l’instinct. L’un d’eux, qui laisse échapper un suc laiteux lorsqu'on l’entaille, se développe tout naturellement quand il pousse en terrain découvert; il est droit, et sa forte ramée
verse autour -de lui une ombre épaisse, comme tous les arbres dont la cime est touffue ; vient-il à croître au milieu des bois, une branche volubile s’échappe de son sommet, s’enroule autour d’un arbre voisin, s’élève au niveau du plus élevé de la futaie ,
‘ quelquefois à dix ou quinze mètres de la feuillée d’où elle est partie, et là elle se ramifie de manière à former une nouvelle cime qui se déploie librement au soleil. Enfin , cet arbre est-il au plus épais du bois, il choisit un voisin vigoureux , s’y enlace immédiatement, et s’élève jusqu’au faîte sans avoir essayé de se ramifier plus bas ; on le prendrait alors pour une énorme liane dont il revêt l’apparence, et dont il adopte les habitudes toutes les fois que le manque d’air et d’espace le contraint à modifier sa nature. Des lianes gigantesques, souvent aussi grosses que la cuisse, encombrent les sentiers; il faut qu’il y ait un motif qui leur fasse préférer telle direction plutôt qu’une autre, dans la spirale qu’elles décrivent et qui est toujours la même ; sur l’un des bords du Chihouné, elles s’enroulent de droite à gauche, tandis que sur l’autre rive elles grimpent dans le sens contraire; je supposai d’abord que cela tenait à leur position, relativement au soleil qu’elles ont alternativement au nord et au sud pendant six mois de l’année ; mais j’ai remarqué sur le Liambye des plantes volubiles qui s’enroulaient au même roseau, chacune dans un sens opposé, de manière à décrire la même figure que les enlacements contrariés des cordons d’une sandale '.
C'est au milieu de ces sentiers inextricables que j’ai eu l’occasion d’observer les caprices du bœuf que je montais ordinairement. On l’appelait Sinbad, il avait les allures beaucoup plus douces que les autres, ce qui me l’avait fait préférer, mais il était d’un caractère infiniment plus difficile; heureusement que la disposition de ses cornes, qui avaient la pointe en bas, les rendait inoffensives; d’ail lenrs il était plus capricieux que méchant ; il tournait court au moment où l'on s’y attendait le moins et plongeait dans le hallier, sans souci des épines et des lianes. Une corde, attachée à un bâton qui lui traversait le cartilage du nez, constituait la bride et le mors qui servaient à le diriger ; tiriez-vous sur la corde pour le
l.La spirale que décrit une plante volubile est invariable pour chaque espèce et ne dépend d’aucune influence extérieure 4 sa direction résulte de la nature même de la plante, car elle est déterminée par le sexe de l'électricité qui la caractérise. (Note du traducteur.)
faire arrêter, il n’en courait qu’un peu plus vite; vouliez-vous aller à droite, sa grosse tête suivait la direction que vous lui aviez indiquée, mais son regard ne quittait pas du coin de l’œil le côté défendu, et il vous emportait à gauche en dépit de vos effortê. Un coup de baguette sur la ligure était le seul moyen de l’arrêter; une branche ou une liane se trouvait-elle en travers du sentier, j’étais violemment jeté sur le dos, et jamais Sinbad n’a manqué cette occasion de me lancer un coup de pied, comme si je n’avais rien fait pour mériter son affection.
Excepté un arbre qui porte une espèce de noix vomique , et un petit arbuste qui ressemble au smilax et qui joint à ses épines crochues des baies de couleur jaune et réunies en bouquets, tous les arbres et toutes les plantes de cette région sont inermes. Cette absence d’épines, qui est l’une des particularités de ces forêts, nous semble d’autant plus singulière qu’il y a dans le Sud une immense quantité de plantes et d’arbres épineux de toute espèce, et des épines de toutes les tailles et de toutes les formes : droites, longues et minces, courtes et grosses, en crochets, en hameçons, en fer de lance, en alênes, et si fortes et si coupantes qu’elles tranchent le cuir comme un rasoir; les gousses, les noix, les capsules, en un mot tous les étuis qui renferment les graines de ces plantes, sont épars au milieu de ces appendices : l’un est plat comme un schelling et porte deux épines au centre, aün de s’attacher au pied du premier animal qui marchera dessus par hasard, et de se faire transporter parfois à une distance considérable; un autre, qui appartient à l’uncaria procumbcns, appelé vulgairement plante à grappins , est armé d’une quantité d’épines effroyables qui lui permettent de s’accrocher à tout ce qui passe ; lorsqu’il s’attache au mufle d’un bœuf, le pauvre animal s’arrête et rugit de douleur et d'impuissance.
Toutes les fois qu’une partie de la forêt a été défrichée pour y établir un jardin qu’on a ensuite abandonné, une plante, dont les feuilles ressemblent à celles du gingembre, apparaît immédiatement sur le terrain délaissé, qu’elle dispute à la fougère ; ce fait, qui se présente fréquemment depuis le territoire des Ghiboques jusqu’à la province d’Angola , montre la différence qui existe entre le climat de cette région et celui du pays des Béchuanas, où l’on ne voit pas de fougère , si ce n’est une ou deux variétés assez robustes pour résister à la sécheresse. La plante qui en-
vahit les jardins abandonnés, porte au niveau du sol, une jolie fleur rose que remplace un fruit écarlate rempli de graines, et dont la pulpe fondante renferme un jus acide très-agréable et qui est précieux dans une contrée aussi chaude.
Nous avons traversé le Longé , et le temps est si couvert que nos guides ont erré à l’aventure jusqu'au moment où nous sommes arrivés au Chihombo, qui coule à l’est-tiord-est. Il vaudrait mieux nous contenter de la boussole et ne pas être à la merci de pareilles gens; ces drôles profitent de la moindre inquiétude de mes hommes pour faire valoir leur importance, et menacent de nous quitter si on ne leur fait pas immédiatement un cadeau. Je ne demanderais pas mieux que de les laisser partir ; mais c'est la pre-
Capsule de la plante à grappins.
mière fois que mes compagnons voyagent sans faire la guerre à tous ceux qu’ils rencontrent; cette allure paisible, qui change complètement leurs habitudes, les désoriente; ils se trouvent désarmés en face de l’impudence des uns, de l’avidité des autres; ils s’effrayeraient si nous n’avions pas de guides, et c’est par égard pour eux que je supporte les misérables qui nous mènent.
Samedi 1 1 février. — Nous arrivons dans un petit village situé sur le bord d'un ruisseau. Je suis tellement malade que je n’ai pu sortir de ma tente que pour réprimer les murmures de quelquesuns de mes gens, des Batokas et des Ambondas, qui se plaignaient de la préférence que j’ai montrée aux hommes principaux de mon escorte en leur distribuant des perles; mais cette distribution n’a été
EXPLOHATIONS
faite que pour acheter des aliments destinés à être partagés entre tous; et la quantité de farine qu’on a pu se procurer avec ces grains de verre est si faible, que j’ai donné l’ordre de tuer l’un de nos bœufs, afin de régaler mes Zambésiens, et de leur rendre des forces pour continuer notre voyage. Cette explication , que j’ai donnée avec ma franchise ordinaire, a paru d’abord apaiser les mécontents. Je suis allé me recoucher immédiatement, et je suis tombé dans un état de stupeur que la fièvre produit quelquefois; je n’ai pas même entendu le bruit qu’ils ont dû faire en tuant et en dépeçant leur bœuf. Mais aujourd’hui, qui est un dimanche, les mutins ont fait un vacarme infernal en préparant une peau qu’ils avaient trouvée je ne sais où ; je les fis prier deux fois de ne pas crier si fort, parce que leur tapage me faisait mal ; ils n’en tinrent aucun compte ; je mis la tète h la porte de ma tente, et je les priai moi-même de ne pas faire tant de bruit : un éclat de rire insolent répondit à cette requête. C’en était fait de la discipline si je ne parvenais pas à réprimer cette révolte, et la vie de mes hommes, tout aussi bien que la mienne, dépend du maintien de mon autorité. Je saisis donc un pistolet à deux coups et je me précipitai au milieu des mutins ; je ne sais pas quel était l’air de mon visage; toujours est-il que les révoltés s’enfuirent à mon approche. Je dis alors à quelques individus qui étaient à portée de ma voix que je saurais faire respecter mon pouvoir, dût-il en coûter quelque membre aux rebelles ; et les rodomonts revinrent immédiatement h l’obéissance. Jamais, depuis cette époque, le moindre mot ne s’est élevé contre mes actes, et pas un de mes gens n’a été pour moi une cause d'embarras ou d’ennui.
13 février. — La fièvre m’a contraint à m’arrêter sur les bords d’une branche de la Loajima, l’un des affluents du Kasaï ; j’étais depuis le matin dans un état d’afTaissement voisin de la torpeur, lorsque je me levai pour sortir un instant ; la soirée était fort avancée, et je fus très-surpris de trouver une estacade autour du camp et de voir mes hommes monter la garde en différents endroits. On me dit alors que nous étions environnés d’ennemis et qu’une bande de Chiboques stationnait auprès de l’entrée du camp ; c’était toujours la même demande : un homme , un bœuf, un mousquet ou de l’ivoire. Mes compagnons avaient fait des préparatifs de défense dans la crainte d’une attaque nocturne, et s’étaient refusés formellement à désigner aux Chiboques l'endroit où
je reposais. Le lendemain matin , j’allai trouver nos ennemis et je leur expliquai mes intentions ; ils me répondirent avec beaucoup de politesse et m’assurèrent que leurs chefs seraient enchantés d'avoir de bons rapports avec nous ; ils allèrent même jusqu’à m’oflrir trois cochons, qu’ils me priaient d’accepter comme témoignage de leur bonne amitié. Nos guides m’avaient averti que c’était l’habitude des gens de ce pays-ci de faire un présent quelconque aux étrangers, afin de demander en retour un objet d’une valeur beaucoup plus grande. Je cherchai donc un moyen d’éluder leur cadeau ; mais, craignant qu’ils ne vinssent à dire plus tard que c’était moi qui n’avais pas voulu être en bons termes avec eux , j’acceptai les trois cochons et je donnai en échange un rasoir, deux paquets de perles , et douze anneaux de cuivre dont mes hommes se dépouillèrent volontairement. Les Chiboques s’éloignèrent et j'allai me remettre au lit où je restai jusqu’au lendemain , retenu par un vertige qui ne me permettait pas de me tenir debout. Dans la soirée du mardi, les Chiboques revinrent et me dirent, au nom de leur chef, qu’il fallait absolument donner un homme, une défense d'éléphant, un mousquet ou un bœuf, et qu’on me rendrait en échange tout ce qu’il me plairait de demander; comme cette requête m’était adressée d’une manière trèspolie et que je ne pouvais éviter d’y répondre que par l’effusion du sang , j’abandonnai l’un de nos bœufs. L’ancien chef des mutins, poussant tout à coup la fidélité au delà des bornes, alla prendre sa lance et déclara qu’il se ferait tuer plutôt que de permettre qu’on imposât à son père un tribut que je ne devais à personne; mais je lui ordonnai de laisser les Chiboques emmener leur bœuf, et je dis à mes hommes que, pour moi, le sang du dernier d’entre eux avait plus de valeur que tous les bœufs que nous possédions, et que je ne me déciderais jamais à combattre que pour sauver la vie ou la liberté du plus grand nombre. Ils applaudirent à mes paroles et ajoutèrent que, si les Chiboques attaquaient des étrangers dont les intentions étaient aussi pures que les nôtres, le crime en retomberait sur leur tête. Cette manière de s’exprimer est très-souvent employée dans toute l’Afrique. On y est fort jaloux d’expliquer ses actions; et chacun, après avoir justifié sa conduite, ne manque jamais de conclure par ces mots : ■ Je n’ai sur moi ni crime, ni blâme ; » ou bien : * Le crime est sur eux, * en parlant de leurs ennemis. Je n’ai jamais pu savoir d’une
manière positive si, dans leur esprit, la faute dont ils rejettent le blâme est une infraction aux lois divines ou seulement aux lois sociales.
Le lendemain, les Chiboques nous ont apporté à peu près trente mètres de cotonnade rayée, de fabrique anglaise, une hache, et deux houes qu’ils nous priaient d’accepter en échange de notre bœuf ; de plus, ils nous rendirent les anneaux de cuivre, en nous disant que leur chef était un homme puissant qui n'avait pas besoin des bracelets de mes serviteurs. Je partageai la cotonnade entre mes hommes, et j’invitai les émissaires du chef puissant des Chiboques , dont je n’ai pas même appris le nom , à lui donner de ma part le conseil de se procurer des vaches et d’élever des bestiaux, puisqu'il aimait tant le bœuf, et je lui exprimai tous mes regrets de n’avoir pas à lui laisser un couple de bêtes écornes, pour faire la souche de son troupeau. La pluie nous empêcha de partir le jour suivant, comme nous en avions l’intention; et le jeudi matin, au moment où nous allions nous mettre en route, d’autres messagers nous arrivèrent et nous dirent que nous n'avions pas eu toute la cotonnade que le chef nous avait envoyée; suivant eux, les personnes qui avaient été chargées de nous l’apporter se l’étaient appropriée, ainsi que les anneaux de cuivre de mes hommes, qu'etrectivement nous n’avions pas revus; ils ajoutaient que, le fait ayant été découvert, on avait puni sévèrement les voleurs. Nos guides pensèrent que ces prétendus messagers n’étaient que les espions d’une bande de maraudeurs cachés dans la forêt que nous devions traverser. La chose était possible ; et chacun étant bien résolu à se défendre , je disposai mes hommes en bataillon serré , afin de mieux résister à l'ennemi, si toutefois nous étions attaqués. Nous faisons plusieurs milles dans les bois, au milieu de l'obscurité et du silence le plus profond, sans rencontrer personne; cependant, tous les hommes du village où nous arrivons sont absents , et nos guides supposent qu’ils doivent être dans la forêt. Je suis tellement malade, que je n’ai pas la force de me tourmenter de cet incident, et qu'il m’est à peu près égal qu’on nous attaque ou non ; toutefois, comme il est prudent de s’éloigner d'un endroit suspect , nous poursuivons notre route malgré une pluie torrentielle. L’obscurité est si grande qu’on ne distingue pas les lianes qui nous barrent le passage, et comme il n’y a pas moyen d’ar-
réter les bœufs quand ils ont l’espoir de désarçonner leurs cavaliers, mes deux Makololos et moi, les seuls de la bande qui soyons à dos de bœuf, nous sommes fréquemment jetés par terre. Sinbad est plus capricieux que jamais; il s’emporte, la bride casse, je tombe violemment à la renverse, et je reçois à la cuisse un coup de pied de ma monture; je n'en suis pas plus malade , mais je ne recommande pas ce genre de traitement aux . personnes qui ont la fièvre. Ce dernier accès est tellement tenace qu’il m’a réduit à l’état de squelette; de plus, la couverture qui me sert de selle est continuellement mouillée ; il en résulte que je suis dans un bain perpétuel, et que mon épiderme, attendri et percé par les os, est largement excorié et me fait subir une véritable torture quand je suis couché sur la peau de bœuf qui compose toute ma literie.
Nous arrivons au bord de la Loajima, qu’il nous faut traverser; tout est submergé , les ponts aussi bien que la vallée, et nos habits n’ont pas le temps de nous sécher sur le corps. On nous reçoit avec beaucoup de politesse dans un village situé sur la Loajima; mais un peu plus loin, au moment où nous venions de franchir une seconde rivière, nous trouvons des gens armés qui nous interdisent le passage. Le nombre de mes hommes n’est pas inférieur au leur, et je continue ma route sans tenir compte de leurs vociférations ; quelques-uns retournent dans leur village, sous prétexte de chercher de la poudre; les autres nous disent que les marchands ont l’habitude de venir les visiter toutes les fois qu’ils passent dans leur pays, et que nous ne pouvons pas nous dispenser d’en faire autant. Comme ils sont armés de flèches à pointe de fer et que plusieurs d’entre eux ont des fusils, j’ordonne à mes hommes, dès que nous avons gagné la forêt, d'entourer nos bagages, de couper des branches pour faire une palissade, et d’attendre, abrités derrière ce retranchement, que nos ennemis aient tiré sur nous pour répondre à leur attaque. Je descends de mon bœuf, et m’approchant de celui qui est à la tête de la bande opposée, je lui montre qu’il me serait bien facile de le tuer d’une balle : « Mais je crains Dieu, » lui dis-je en levant la main vers le ciel. Il pose sa main droite sur son cœur; et de l’autre, désignant le ciel à son tour : « Moi , je crains de tuer, dit-il ; mais il faut que vous veniez, il le faut absolument. » Sur ces entrefaites, parait le chef de leur village, Ionga Panza , un vieux nègre véné-
rable , que j’invite à s’asseoir afin de nous expliquer et d’arranger l’affaire. Ionga me dit alors qu'il considère comme une grave injure l'intention que nous avons eue de passer auprès de lui sans aller le visiter. La plupart des querelles ne sont jamais causées que par un malentendu, et celui-ci aurait pu avoir des conséquences fâcheuses ; toutes les peuplades voisines des établissements portugais sont persuadées qu’elles ont le droit d'imposer un tribut à quiconque franchit leur territoire, et Ionga Panza était bien résolu à défendre ce droit, même au prix d’un combat.
Je me rapproche donc du village avec mes Zambésiens, et je rends grâces au ciel d'avoir pu éviter une collision qui semblait imminente.
11 n’est pas étonnant que les chefs de cette région aient fini par exiger un droit de passage des individus qui traversent leur pays. Ils n’ont jamais vu d'autres voyageurs que les marchands d’esclaves ; ceux-ci ont tellement besoin de la protection des chefs dont ils franchissent les États , qu’ils leur ont fait tout d’abord des présents considérables pour s’assurer de leurs bonnes grâces, et qu'ils subissent actuellement, sans pouvoir même s’en plaindre, toutes les conditions qui leur sont imposées. Il serait si facile aux chefs de ces tribus de délivrer les esclaves qu’un traitant ramène de l'intérieur, que celui-ci est disposé à tous les sacrifices pour conserver sa cargaison. Les chefs, qui d’abord ne savaient pas pour quel motif on sollicitait leur faveur, ont fini par le comprendre et sont devenus d’une arrogance incroyable à l’égard des blancs qu'ils méprisent; c'est au point qu’à l'époque où florissait la traite des nègres, les Bangalas, peuplade qui habite les environs de ce pays-ci , avaient obligé les Portugais à leur payer une taxe pour l’eau, pour le bois et même pour l'herbe que ceux-ci prenaient sur leur territoire, sans préjudice des amendes qu’ils leur imposaient sous les prétextes les plus frivoles. Dans tous les endroits au contraire où les marchands d'esclaves n’ont jamais pénétré, l’idée de prélever un droit de passage n’est pas même venue à l'esprit des indigènes : ils reconnaissent tous que la terre inculte n’appartient qu’à Dieu seul, et que. tout le monde a le droit de la traverser; ils vont plus loin, et considèrent la visite d’un étranger comme une faveur dont ils lui sont reconnaissants.
Le vieux Panza, dont le village* est petit et niché dans un bouquet d’arbres élevés et toujours verts, où les lianes ont suspendu leurs festons, nous envoya immédiatement de la farine, et bientôt après une chèvre; ce présent peut être considéré comme ayant une certaine valeur, car il y a peu d’animaux domestiques dans le pays , qui cependant nous a paru convenir parfaitement à l'élève du bétail. J’imagine qu'autrefois, cette région a été soumise à la mouche tsetsé qui aura disparu de la contrée, comme du territoire de Katima et de Shinté, depuis que les armes à feu en ont chassé les animaux sauvages. Sans les nombreuses migrations de tribus pastorales , qui sont venues s'établir dans le Sud pour échapper aux Zoulous, on n’aurait peut-être jamais vu dans le Midi cet insecte, dont les ravages sont inconnus des Portugais.
J’avais presque oublié ma fièvre pendant les tracas et les inquiétudes que j’ai rapportés plus haut , mais l'accablement est revenu avec la tranquillité d’esprit; le calme toutefois n’a pas été de longue durée. Au moment où nous allons partir, Ionga Panza me fait demander le péage accoutumé. Je lui offre la coquille de Shinté; il me répond qu’il est trop vieux pour porter des bijoux; nous aurions cependant fini par nous entendre à merveille , car c’est un homme raisonnable , et qui d’ailleurs est à la tête d’une population trop faible pour avoir de grandes exigences; mais les deux guides que nous a fournis Kangenké aggravent les affaires en envoyant chercher des trafiquants bangalas , avec l'intention de nous forcer de vendre à ceux-ci l’ivoire de Sékélétou et de se faire payer sur le prix que nous en recevrons. J’offre de leur donner un salaire avantageux, s’ils veulent tenir la promesse qu’ils nous ont faite de nous conduire à Cassangé ; mais ils répondent qu’ils n’en savent pas le chemin. Dans ce cas-là nous leur disons de partir, et mes hommes les payent de leur côté pour s’en débarrasser ; ils n’en restent pas moins et se joignent aux Chiboques de Ionga, ainsi que les marchands qu’ils ont fait venir. Ceux-ci avaient laissé dans notre camp deux fusils et des grains de verre; les guides s’en emparent et s’enfuient; mes hommes les poursuivent; les guides, se voyant près d’être saisis, jettent les armes volées, courent au village et se précipitent dans une