‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 66 sur 130 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Guides payés d'avance. — Canots d’écorce. — Désertion des guides. — Méprises relatives au Coanza. — Sentiments des esclaves libérés. — Jardins et villages. — Commerçants indigènes. — Dn tombeau. — Vallée du Quango. — Le Bambou. — Larve blanche employée comme aliment.

— Insolence des Bashinjés. — Le chef Sansawé. — Le Quango. — Coiffure d’un chef. — Opposition. — Secours opportun de Cypriano. — Sa généreuse hospitalité. — Habileté des métis à lire et & écrire. — Livres et images. — Maraudeurs brûlés dans l’herbe. — Arrivée à Cassangé. — Un bon souper. — Le capitaine Neves. — Curiosité des Portugais. — Jour de Pâques. — Absence de préjugé contre les gens de couleur. — Environs de Cassangé. — Vente de l'ivoire de Sékélétou. — Propositions de retour. — Mont Kasala. — Village de Tala Mungongo. — Civilité des Basongos. — Véritables nègres. — Un champ de froment. — Porteurs.— Stations de nuit. — Fièvre. — Entrée dans le district d'Ambaca. — Résulta ts féconds de l’enseignement de l’Évangile. — Le Tampan. — Hospitalité des Portugais. — Mambaris. — Paysage analogue aux Highlands d’Écosse. — District de Golnngo Alto. — Mauvais chemins.

— Fertilité du sol. — Arbres gigantesques. — Charpentiers indigènes.

— Plantation de café. — Stérilité des terres aux environs de la côte. — Moustiques. — Craintes des Makololos. — Accueil de M. Gabriel à Saint- Paul de Loanda.

24 février. — Les fils d’Ionga Panza consentent à nous servir de guides sur le territoire portugais, à condition que je leur abandonnerai la coquille que m’a donnée Shinté. J’ai beaucoup de peine à me séparer de cette coquille, surtout à la livrer d’avance; mais je cède aux prières de mes Zambésiens, qui insistent pour que je souscrive à la demande de ces braves jeunes gens, afin de leur prouver que je me fie complètement à eux; ils tiennent, disent-ils, à laisser en partant ce coquillage à leurs femmes, pour les dédommager de leur absence. Je livre donc la précieuse coquille, et nous dirigeant vers le nord-ouest, nous arrivons à la rivière Chikapa, dont la largeur est de quarante ou cinquante mètres, et qui est très-profonde à cette époque de l’année. De

l’endroit où nous la traversons, par 10° 22' latitude sud , nous la voyons couler avec fracas sur des rochers d’où elle retombe en formant une cascade, à peu près à huit cents mètres en amont du lieu où nous sommes. On nous transporte sur l’autre rive dans un canot fait d’une seule pièce d’écorce dont les deux bouts sont fermés au moyen d’une couture, et dont l’écartement est maintenu par des bâtons placés de manière à figurer des côtes. Le mot Chikapa signifie lui-même écorce ou peau, et, comme c’est la seule rivière où nous ayons trouvé ce genre d’embarcation en usage , il est probable qu’elle a tiré son nom des canots qui servent à la parcourir. Nous sommes cruellement exploités, et nous regrettons plus que jamais notre ponton ; nous avons payé deux fois nos passeurs , et ils nous demandent un nouveau salaire pour nous transporter, Pitsané et moi ; Loyanké ôte sa jaquette et la donne pour payer mon passage. Les Makololos ont toujours passé gratuitement les étrangers qui sont venus dans leur pays ; mais ils se promettent désormais d’écorcher les Mambaris à l’instar des Ghiboques. Je leur demande s’ils voudront s’abaisser à commettre une action qu’ils n’ont pas assez de paroles pour flétrir chez les autres : « Ce sera seulement pour vous venger, » me répondent-ils. J’ai toujours vu qu’ils tiennent beaucoup à se justifier des bassesses dont on les accuse.

Le lendemain matin , nous n’avons pas fait un mille que nos guides nous annoncent qu’ils retournent chez eux. Je m’y attendais, et j’ai eu bien tort de céder aux prières de mes Makololos et de les payer d’avance. Je fais des représentations énergiques à ces audacieux coquins ; mais ils nous quittent l’un après l’autre, et disparaissent dans la forêt. Mes compagnons , fort heureusement, prennent la chose à merveille : « Nous sommes maintenant, disent-ils, dans un lieu fréquenté, où les guides ne nous sont plus nécessaires pour empêcher les habitants de s’effrayer de notre approche. »

Le pays que nous traversons a des mouvements de terrain plus prononcés que les districts précédents, et renferme de belles rivières qui coulent au fond de vallées profondes et couvertes de bois. Les arbres y sont élevés , les forêts humides et sombres ; la terre, dans ces profondeurs ténébreuses, est tapissée de mousses jaunes et brunes, et le corps des arbres y est revêtu de lichen aux teintes pâles. Le sol des plaines est composé d’un terrain noir ex-

cessivement fertile, et porte une couche épaisse de grandes herbes. Nous apercevons plusieurs ■villages où nous évitons d’entrer. Le chef de l’un d’eux nous reproche vivement de franchir son territoire ; c’est la môme impudence et la même cupidité dans tous les lieux où les marchands d’esclaves ont l’habitude de passer.

Nous continuons à nous diriger vers l'ouest-nord-ouest; tous les ruisseaux que nous traversons coulent du midi au nord, et vont se jeter, nous dit-on, dans le Kasa'i ou Loké; la plupart ont les rives marécageuses qui caractérisent les rivières de ce pays-ci.

L’ignorance complète où sont les habitants de ce district au sujet du Coanza me surprenait infiniment, car nous étions à cette époque dans la région qui lui est assignée. Je ne savais pas alors qu’il est situé beaucoup plus à l’ouest et que son cours est d’une faible étendue pour un fleuve.

Le célèbre docteur Lacerda parait être tombé à cet égard dans la même erreur que moi; car il avait recommandé au gouvernement d’Angola d’établir une série de forts détachés sur la rive du Coanza, dans le but d’établir une voie de communication-avec la côte opposée. Mais comme en suivant le cours de ce fleuve on se dirigerait vers le sud et non pas vers l’orient , on peut en conclure que les données qui étaient parvenues à cet homme éminent, sur la situation du Coanza, n’étaient pas meilleures que celles qui m’avaient été fournies à propos de cette rivière.

26 février. — Nous passons la journée du dimanche sur les bords du Quilo, dont la largeur n'est ici que de dix mètres environ. 11 coule au fond d’une vallée profonde, dont les rampes s’élèvent à une hauteur de cinq cents mètres et sont constituées par des roches d’un tuf calcaire durci qui reposent sur une couche de grès et de schiste argileux , et qui sont revêtues à leur sommet d’un conglomérat ferrugineux. Cette vallée est charmante; mais la lièvre m’empêche de jouir de la vie ; elle est maintenant quotidienne, et la gravité des accès m’a tellement épuisé, que je suis heureux toutes les fois que je peux aller me coucher.

Nous sommes actuellement dans le pays où la traite des nègres se fait encore, et où elle se faisait jadis avec une grande activité. Je suis frappé du sentiment qu’expriment les esclaves libérés à l’égard de leur nouvelle position, qu’ils trouvent bien préférable à celle qu’ils avaient dans leur contrée natale : jamais les plaines,

malgré leur fécondité, n'inspirent à ceux qui les habitent le même amour que les pays de montagnes.

Lorsqu’on a observé la pénible existence des classes pauvres dans les parties civilisées du vieux monde, lorsqu’on a vu le rude travail auquel elles sont condamnées et les privations qu’elles subissent, la vie des habitants de ce pays-ci vous paraît non-seulement facile, mais brillante. Partout de petits villages, environnés de jardins, où la terre exige à peine qu’on la cultive, et n’a jamais besoin d’être fumée; lorsque la récolte de maïs ou de millet commence à diminuer dans un endroit, le cultivateur pénètre un peu plus loin dans la forêt , met le feu aux. racines des grands arbres pour les. faire mourir , abat les plus petits, et le champ nouveau est prêt à recevoir la semence qu’il voudra lui contier; cela n’empêche pas l’ancien champ de continuer à donner du manioc pendant plusieurs années, sans que le propriétaire ait à s’en occuper. Toutefois, au milieu de cette abondance de céréales on manque de sel et de viande , et le besoin s'en fait tellement sentir, que les Balondas fout aux souris une chasse active au moyen de trébuchets dont leurs grands bois sont remplis. Je ne doute pas que la faculté de se procurer de la viande ne soit pour beaucoup dans la préférence que les esclaves libérés accordent à leur nouvelle patrie.

11 est facile de voir au premier coup d’œil la différence de nature qui existe entre les habitants des diverses bourgades de la province de Lopda. Certains villages y sont tellement envahis par les grandes herbes , que c’est à peine si, du haut de mon bœuf, j’apercevais le toit des cases au milieu desquelles je me trouvais. Si c’était pendant la chaleur du jour que nous les traversions, les hommes sortaient de leurs cabanes , la pipe aux lèvres, et continuaient à fumer avec indifférence. D’autres villages, au contraire, sont de vrais miroirs de propreté; pas une mauvaise herbe dans les jardins, où l’on voit du tabac , du coton , des céréales, des plantes légumineuses; on y remarque, auprès des cabanes, de grandes cages remplies de volailles entretenues avec soin. Des masses d’enfants se précipitaient de tous côtés pour regarder l’homme blanc , couraient après lui avec des gestes et des cris étranges, montaient sur les arbres pour mieux le voir, et nous suivaient quelquefois jusqu’à plusieurs milles de distance. Là, nous excitions une vive curiosité; les femmes, des enfants sur le dos, et

une longue pipe à la bouche, se pressaient à l’entrée de notre camp, et nous regardaient pendant des heures entières ; les hommes, pour ne pas les troubler dans leur contemplation, faisaient une brèche à la haie qui entourait nos appentis, et la plupart s’en allaient quelques instahts après en disant à leurs voisins : « Je vais chercher marna, pour qu’elle vienne voir aussi l'homme blanc et ses bœufs.»

A mesure que nous avançons vers la côte, nous voyons des bandes plus nombreuses de marchands indigènes qui vont échanger des étoffes de coton , du sel et des grains de verre, contre la cire que récoltent les Balondas. Ils sont tous armés de fusils portugais , et leurs cartouches renferment des balles de fer. En général , quand nous les rencontrons, nous nous arrêtons pendant quelques minutes ; ils nous offrent un peu de sel , nous leur donnons en retour une lanière de peau de bœuf ou toute autre chose d’aussi peu d'importance , et nous nous séparons en nous souhaitant un bon voyage. Le cuir des bœufs que nous avons tués depuis notre départ nous a été d'une grande ressource, en raison du prix qu'on y attache dans la province de Londa , où il est employé à faire des ceintures. Il a beaucoup moins de valeur dans les environs d’Angola, dont les habitants ont des bestiaux.

Peu de temps après avoir quitté le village où nous avons passé le dimanche et qui appartient à Sakandala , bon vieillard plein de courtoisie et d'enjouement, qui n'a fait aucune objectioh à notre passage , nous entrons sur le territoire des Bashingés1, peuplade mêlée à celle des Bangalas, et qui a été longtemps en guerre avec les Babindélés, c’est-à-dire avec les Portugais. ■

La pluie et la fièvre ralentissent notre marche jusqu’au moment où un chef, appelé Kamboéla, nous met sur le chemin qui conduit de Matiamvo à Cassangé et à Bihé; c’est un sentier battu, où nous rencontrons bientôt une bande de marchands métis qui nous confirment dans cette opinion, que nous sommes bien sur la route de Cassangé; quant à eux, ils viennent de Bihé et vont à Cabango; ils nous offrent du tabac, et sont excessivement étonnés quand je leur dis que je n’ai jamais pu apprendre à fumer. Nous arrivons quelque temps après à la sépulture d’un marchand mulâtre, qui mourut en revenant de Matiamvo ; un cône d’une assez grande dimension , formé de baguettes disposées comme

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