‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 67 sur 130 · I . Les Clnugés des Portugais · texte numérisé non relu

I . Les Clnugés des Portugais

le sont les pieux qui composent le toit d’une hutte, s’élève audessus de la tombe qui est entourée d’une palissade; une affreuse idole est placée à côté de l’entrée \ie cette palissade, dont l’ouverture est à l’ouest ; des morceaux d’étoffe et des rangs de perles sont suspendus autour d’elle.

Maintenant que nous avons la certitude de ne pas nous égarer, nous avançons rapidement, et nous serons bientôt à la côte.

30 mars. — Notre sentier quitte brusquement le plateau pour descendre dans la vallée que nous longions depuis quelque temps ; la rampe est tellement abrupte, qu’elle ne peut être franchie qu'en certains endroits , et qu’il me faut mettre pied à terre , bien que mes hommes soient obligés de me soutenir pour m’empécher de tomber. ' (

Asseyez-vous à l’endroit d’où Marie Stuart assista à la bataille de Langside, regardez la vallée de la Clyde, et vous aurez sous les yeux le portrait en miniature de la vallée du Quango qui se présente à nos regards : cent milles de largeur, couverts de sombres forêts qui garnissent les deux pentes et ne laissent entre elles qu’une prairie étroite et d’un vert clair, où le Quango bri,lle sous les rayons du soleil en serpentant vers le nord. La rampe que nous franchissons n’a pas moins de trois cent soixantesix mètres de hauteur perpendiculaire, et en face de nous s’élève une chaîne de montagnes imposante. Ce spectacle grandiose pour nous, qui sortons des forêts ténébreuses de Londa, me fait éprouver la sensation d’un voile pesant qui tomberait de mes paupières. La foudre éclate au sein d’un nuage qui plane au-dessus de la vallée, tandis que la montagne et la forêt sont inondées de soleil; la nuée, en crevaot, a mouillé la prairie sans que nous nous soyons ressentis de son passage, et le fond du val, qui des hauteurs nous semblait tout uni, est sillonné de cours d’eau profonds qui le traversent dans tous les sens. Je regarde derrière moi : la rampe que nous venons de descendre présente l’aspect d'une muraille dentelée ; elle offre des retraits nombreux, dont les côtés se projettent vivement et mordent la vallée de leurs éperons aigus, qui la font ressembler à une scie gigantesque ; de loin en loin le manteau boisé qui couvre les flancs et la cime de la Sierra se déchire et laisse apercevoir le sol rutilant que nous retrouvons partout dans cette région.

Les cavités où la rampe se brise nous montrent que la couche

supérieure de la montagne est formée du conglomérat ferrugineux dont nous avons déjà parlé, et dont la matrice, composée de peroxyde de fer hydraté et d’hématite, renferme du grès, du quartz et des cailloux roulés. Gomme cette roche constitue presque entièrement la couche sous-jacente du sol de la province de Londa, il faut nécessairement qu’elle ait précédé le retrait du bras de mer, dont l’évolution a creusé la vallée de Cassangé. Immédiatement au-dessous du conglomérat ferrugineux, s’étend une assise de schiste argileux rouge, dont la partie inférieure est la plus dure. Ce schiste, qui a toujours été considéré comme indiquant la présence de l’or, n'a produit ici, du moins pour nous, qu'un limon glaiseux tellement glissant , que Mashaouana , dont le pied ferme n’a jamais bronché , tombe tout à coup de la façon la plus humiliante, à la grande joie de tous ceux qu'il a raillés de leurs chutes.

Nous rencontrons ici des bambous de la grosseur du bras, une quantité d'arbres nouveaux, et quelques autres que nous avions perdus de vue depuis notre départ de la ville de Shinté; mais la végétation est loin d’être aussi vigoureuse au fond de la vallée que sur les montagnes qui la dominent; les arbres y sont nonseulement plus rares, mais encore rabougris et chétifs , comparativement à ceux qui croissent sur les hauteurs.

Dimanches avril. — Nous nous arrêtons sur les bords d'un ruisseau, et, comme nous n’avons mangé que du manioc depuis que nous avons quitté Ionga Panza, je fais tuer l’un des bœufs qui nous restent. Les habitants de ce pays-ci éprouvent sans doute le même besoin que nous de varier leur nourriture végétale, car ils fouillent avec ardeur la terre humide qui s’étend le long du ruisseau, pour y trouver de grosses larves blanches dont ils paraissent se régaler. Personne ne consent à nous donner des vivres en échange des vieux anneaux qui sont à présent toute la fortune de mes Zambésiens; nous nous passerions encore du manioc et de la farine des Bashinjés, et nous ne penserions pas à nous plaindre, si leur chef, qu’on appelle Sansawé, ne nous tarabustait pas au sujet de ce fameux droit de passage ; il faut, dit-on, déployer parfois des forces considérables pour franchir son territoire. Ce chef cupide nous fait demander, comme tous les autres, un homme, un bœuf ou une défense d’éléphant; je réponds à ses émissaires que l’ivoire appartient à Sékélétou, et que

je ne possède plus au monde que mes instruments d’optique et ma boussole, qui ne leur seraient d’aucun usage. L’un d’eux s’adresse à mes hommes pour en avoir de la viande, et comme on la lui refuse : « Peu importe, dit-il, nous la prendrons demain matin quand nous vous aurons tués. » Plus nous montrons de douceur, plus ils deviennent insolents; et la colère finit par nous échauffer la bile ; toutefois nous continuons à parler avec calme ; ils aiment à discuter, et l'entretien se prolonge. « De quel droit, leur dis-je enfin, exigez-vous un tribut de la part d’un blanc qui ne fait pas le commerce d’esclaves ? — Dieu nous a donné des chefs qu’il nous faut entretenir, vous le savez, me répond un vieux nègre à tête grise; comment se fait- il que vous, qui avez un livre où toutes ses volontés sont écrites, vous n’alliez pas de vous-même payer à Sansawé la taxe qui lui est due, comme étant le chef du pays ? — Et comment puis-je savoir qu’il est votre chef , demandai-je à mon tour, puisqu'il a permis que nous restions vingt-quatre heures sur ses terres, sans nous envoyer la moindre nourriture ? » Cette question, qui peut sembler au lecteur une subtilité de ma part afin d’éviter de répondre à celle qui m’était faite, parut au contraire un argument sans réplique à mes Bashinjés, qui s'empressèrent de justifier leur chef; ils ne doutaient pas, me dirent-ils, que Sansawé n’eût donné des ordres pour que l’on nous préparât des vivres, et ils étaient persuadés que nous les aurions bientôt.

Après m’être fatigué une partie du jour à discuter avec les différents émissaires qui nous ont été envoyés, j’ai l’honneur de recevoir la visite de Sansawé; il est jeune, et sa figure, qui est agréable, annonce une certaine intelligence. Probablement qu’il n'a jamais eu de relations avec les Portugais, malgré la proximité du voisinage, car il exprime le désir d’examiner ma chevelure. Quelques hommes blancs, dit-il, ont traversé son territoire, mais jamais il n’a vu de cheveux droits ; cela ne m’étonne pas ; la plupart des marchands d’esclaves ne sont guère que des mulâtres. La différence qu’il y a entre mes cheveux et la toison dont sa tête est couverte, amuse beaucoup Sansawé qui en rit aux éclats, et le contraste que fait la peau de mon visage et de mes mains avec celle de ma poitrine, qui a gardé sa blancheur, contraste que je lui fais observer comme preuve que nous sommes tous les enfants d’un même père et que la différence de couleur qui nous carac-

térise n’est due qu'à l’influence du climat, parait le frapper d’étonnement et d’admiration. Je tire ma montre et je lui en fais voir le mécanisme; son visage exprime l’intérêt, et désirant gagner sa confiance, je lui parle de ma boussole; mais au moment où je vais la lui montrer, il me prie de m’en abstenir, car toutes ces choses miraculeuses commencent à l’effrayer. Je lui dis que, s'il connaissait mieux mes intentions, il comprendrait que je ne lui veux aucun mal , et il consentirait à voir ma lanterne magique. Mais il en a probablement assez de mes sortilèges , d’autant plus qu’il fait nuit, et il a recours à je ne sais quelle amulette, sans doute pour se prémunir contre la bienveillance qu’il ressent à mon égard. Le charme opère : car, tout au plus cinq minutes après m’avoir quitté, il fait demander mon interprète et lui dit que, si je n’ajoute pas une jaquette rouge et un homme aux quelques livres de viande et aux anneaux qu'il a déjà reçus , je n'ai qu’à reprendre le chemin par lequel je suis arrivé. Je lui fais répondre immédiatement que nous continuerons à nous diriger vers la côte et que, s’il engage le combat, c’est lui qui en sera responsable devant Dieu. Mon interprète ajoute de lui-même : « Combien d’hommes blancs avez-vous déjà tués? » Ce qui veut dire : « Vous n’avez jamais combattu d’homme blanc, et vous verrez qu’il est impossible de triompher du nôtre. »

L’influence de l’estomac est toute-puissante ; il suffirait d’un bon plat de viande pour nous faire supporter avec calme tous les ennuis qu’on nous fait subir dans ce pays limitrophe de la civilisation; mais le régime que nous avons suivi depuis quelque temps nous a aigri le caractère, et mes Zambésiens répondent aux menaces qui nous sont adressées : « Tant mieux , nous ne demandons qu’à nous battre; commencez, et vous apprendrez ce que sont des hommes. •• J’éprouve moi-même une irritation que je n’avais pas encore ressentie; d’autant plus qu’il m’est impossible de renouveler, en faveur deces Dashingés, les sacrifices que j’ai faits pour les Chiboques. Ils voient que je n’ai rien à leur donner, ils sont insolents en pure perte, et ils n’en continuent pas moins à joindre l’insulte à l’arbitraire. Tout cela nous met en humeur batailleuse, et je prévois que c’est de vive force que nous nous ouvrirons un chemin dans ce pays inhospitalier.

3 avril. — Nous sommes debout dès le point du jour et nous

passons à côté <iu village par une pluie fine et serrée qui tombe depuis une heure ; elle a probablement apaisé l’excitation de nos ennemis, car nous ne voyons personne. Toutefois, ils peuvent être à l'affût derrière les bouquets d’arbres ou au milieu des rochers que nous rencontrons sur notre passage, et ce n’est qu’après deux heures de marche que nous respirons librement.

Nous poursuivons notre course à travers la vallée du Quango , dont le terrain est brisé par des roches de schiste argileux qui apparaissent au-dessus du sol, bien qu’elles gisent presque horizontalement. Je suis monté sur Sinbad et l’herbe s’élève à soixante centimètres au-dessus de ma tête; elle est mouillée par la pluie et nous inonde; c’est une douche perpétuelle qui, jointe à l’eau des ravines que nous rencontrons à chaque instant, nous rafraîchit un peu plus qu’il ne serait à désirer. Nous apercevons beaucoup de villages à travers cette nappe d’eau qui nous enveloppe, et je vois que l’une de ces bourgades a un troupeau de moutons. Enfin, après six heures de marche, nous nous reposons par 9° 53' latitude sud, 18° 37' longitude est, et nous touchons au Quango, qui peut être considéré comme la limite occidentale du territoire portugais. Je n’ai plus le moyen de changer de vêtements; aussi, dès que ma tente est dressée, je suis trop heureux de me tapir sous ma couverture; et je rends grâce au ciel d’être arrivé jusqu’ici sans avoir à regretter la perte d’un seul de mes compagnons.

4 avril. Nous sommes maintenant sur les bords du Quango; c’est un fleuve profond, de cent cinquante mètres de large, qui coule, du midi au nord, au milieu de vastes prairies couvertes de roseaux et d’herbes gigantesques ; il a perdu sa transparence, fait qui n’a rien que de très-naturel lorsque les eaux grandissent, mais que ne présente aucune des rivières du pays des Makololos et de la province de Londa.

Les indigènes prétendent qu’il se trouve dans le Quango une énorme quantité de serpents venimeux qui se rassemblent autour des hippopotames que l’on tue et qui les dévorent avec avidité ; c’est peut-être par ce motif que tous les villages de cette région sont éloignés des bords du fleuve : toujours est-il que l’on nous donne le conseil de ne pas camper sur ses rives;

Nous tâchons de persuader à quelques Bashinjés de nous prêter leurs pirogues pour traverser le Quango ; cela nous pro.-

cure la visite du chef, qui nous déclare que tous les propriétaires des pirogues sont ses enfants, qu'ils n’ont pas le droit de nous les prêter, à moins qu’il n’y consente, et il refusera si je ne lui donne pas un homme, un bœuf ou un mousquet. Je ne suis pas bien sûr que les canotiers de l'autre rive soient soumis à l’autorité de ce chef; et si je lui donne ma couverture, la seule chose qui me reste, nous n’en serons peut-être pas moins tout aussi embarrassés; j’essaye de persuader à mes hommes d’aller nous entendre avec les Bashinjés qui demeurentà quelques milles d’ici; mais ils craignent d’être attaqués en traversant la rivière, si nous indisposons le chef. Celui-ci revient nous voir et réitère sa

Coiffure du chef des Basbinjés.

demande ; mes Zambésiens se dépouillent de leurs anneaux de cuivre, le chef les prend et continue d'insister pour que je lui cède un homme, car il est persuadé, comme tous les autres, que mes gens sont des esclaves. Il est jeune et coiffé avec beaucoup d’art ; ses cheveux crépus , réunis derrière la tête , où ils forment un cône dont la base a vingt ou vingt-cinq centimètres de diamètre, sont entourés avec soin de fils rouges et noirs qui les enveloppent complètement.

Comme j’ai refusé net de lui donner ma couverture avant que nous soyons tous déposés sur l’autre rive, il persiste dans sa demande, et je suis accablé de ses importunités. J’essaye en vain

de me dérober aux yeux de mes persécuteurs ; la toile de ma tente est déchirée; elle offre par derrière une ouverture plus grande que celle de la porte, et je suis continuellement assailli; nous n’avons pas même le moyen de nous réunir pour concerter nos plans. Sur ces entrefaites arrive un jeune mulâtre portugais, nommé Gypriano de Abreu, qui est sergent de la milice et qui a traversé le Quango pour aller acheter de la cire ; il pense, comme moi, que nous devons franchir la rivière sans nous inquiéter des gens qui s’y opposent.

Au moment où nous nous éloignons, les Bashinjés, abrités par les hangars de notre bivouac, ouvrent un feu nourri qu’ils continuent pendant quelque temps, dans l’espoir de nous effrayer; mais aucune de leurs balles ne nous frappe, et, quand ils voient que nous n’en marchons pas plus vite, ils cessent leur fusillade sans même essayer de nous poursuivre.

Cypriano nous aide à conclure notre marché avec les passeurs; et grâce à lui je conserve ma couverture. En abordant sur l’autre rive, nous mettons le pied sur le territoire des Bangalas, que l’on désigne fréquemment sous le nom de Cassangés ou Cassantsés, et dont on n’a plus rien à craindre depuis qu’ils sont devenus sujets du Portugal.

La joie au cœur, nous suivons d’un pas léger un étroit sentier au milieu des grandes herbes ; quand nous avons fait trois milles environù l’ouest duQuango, nous trouvons plusieurs maisons carrées, dont les propriétaires, mulâtres portugais, sont sur la porte et nous saluent cordialement. Ils sont tous miliciens, et c’est notre ami Cypriano qui les commande. Il y a peu de temps encore, les Bangalas faisaient subir aux marchands portugais toutes les tribulations que nous avons endurées chez les peuplades voisines; ils finirent même par tuer l'un d’eux, ce qui motiva une démonstration armée de la part du gouvernement colonial, et les Bangalas, vaincus et dispersés, rentrent aujourd’hui dans leurs foyers, en sujets soumis de l’autorité portugaise. La milice est logée parmi eux ; elle s’adonne au commerce et à l'agriculture, car elle ne reçoit aucune paye de la part du gouvernement.

il fait nuit quand nous arrivons à la demeure de Cypriano, et je fais dresser ma tente vis-à-vis de sa maison. Les moustiques, dont nous n'avions pas souffert dans la province de Londa, nous empêchent de dormir.

5 avril.— Cypriano donne généreusement à mes hommes des citrouilles et du maïs, et m’invite à déjeuner; le premier service est composé d'arachides et de maïs grillé; le second, de racines de manioc bouillies et d'arachides ; on nous apporte, au dessert, du miel et des goyaves ; je suis ou ne peut plus reconnaissant de ce magnifique repas.

Le diner est encore plus abondant, et quelques amis viennent partager l'hospitalité de Cypriano. Au moment de se mettre à table, une esclave apporte une aiguière et verse de l’eau sur les mains des convives; l’un de ceux-ci découpe une volaille en se servant d’une fourchette ; il n’y en a pas d’autre sur la table, les cuillers sont également absentes ; on mange avec ses doigts , mais avec infiniment de convenance et de propreté ; le dîner se passe à merveille, et, quand il est fini, l'esclave revient avec l’aiguière, et chacun se lave les mains avant de sortir de table.

Tous les mulâtres portugais savent bien lire et bien écrire; j’ai trouvé, parmi les livres qu’ils possèdent, une petite encyclopédie, un ouvrage de médecine et un dictionnaire portugais, où je suis tombé sur cette définition qui m’a paru étrange , en ma qualité d’hérétique ; « Prêtre , celui qui prend soin de la conscience.» Ils ont aussi des extraits de la Vie ries saints, et Cypriano a dans sa chambre trois images en cire représentant ses patrons ; saint Antoine, qui est l'un des trois, aurait mieux fait de se mettre à la recherche des brebis égarées que de perdre son temps à se mortifier dans sa cellule.

Cypriano et ses compagnons ne savent pas ce que c'est que la Bible ; mais, en revanche, ils portent des reliquaires en argent d’Allemagne afin de se préserver des dangers qui peuvent les atteindre, absolument comme les idolâtres ont des talismans pour conjurer tous les maux. Il est fâcheux que l’Église à laquelle ils appartiennent ne mette pas les saintes Écritures entre les mains de ses enfants, toutes les fois qu'elle est obligée de les abandonner à eux-mêmes ; en supposant que la lecture de la Bible dût en faire des protestants, cela ne vaudrait-il pas mieux que de leur laisser ignorer l'Évangile? Quant à moi, plutôt que de les voir idolâtres, je préférerais infiniment que tous les nègres fussent de bons catholiques.

U est certain que les lettres de recommandation que le chevalier du Prat m'a données en parlant du Cap sont pour beaucoup

dans les bontés qu'on nous témoigne ici ; mais il n’est pas moins évident que Cypriano obéit à son bon cœur en nous recevant comme il le fait; on n’en saurait douter à la façon dont il dépouille son jardin pour subvenir à la nourriture de mes hommes. J’attends que le ciel s’éclaircisse afin de pouvoir déterminer avec exactitude la situation du Quango; et, ne se lassant pas de nous donner l’hospitalité, Cypriano a fait tuer un bœuf à notre intention; il vient même de distribuer aux femmes qui le servent des racines de manioc pour nous approvisionner de farine d’ici à Cassangé. Les femmes, après avoir bien nettoyé ces racines, les ont rApées complètement; cette pulpe râpée a été mise sur une plaque de métal et desséchée au feu. Ainsi préparée, on la mange avec la viande à la place de légumes; sa ressemblance avec la sciure l’a fait appeler farine de bois; elle n’a aucune saveur, mais elle s’imprègne du jus de la viande que l’on a sur son assiette, et ceux qui en ont pris l’habitude la mangent avec plaisir, même après leur retour en Europe. C’est la variété douce que l’on cultive ici ; le manioc amer, dont on fait usage dans la province de Londa, est excessivement rare dans cette vallée fertile.

Bien qu’ici l’hiver commence au mois de mai , la plupart des cultivateurs sont maintenant occupés à planter du maïs, et nous sommes en avril ; celui que nous mangeons aujourd'hui a été mis en terreau commencement de février, c’est-à-dire il y a deux mois. Le sol qui produit ces riches moissons est d’un rouge foncé, et couvert d’une herbe si épaisse, que des maraudeurs ambondas, s’y étant réfugiés à l'époque où elle était sèche , y furent brûlés par les habitants, qui avaient mis le feu tout autour de l’endroit où ils étaient cachés. Il est facile de le comprendre, car le chaume de ces herbes est en général de la grosseur d'uri tuyau déplumé, et, dans les endroits où il n’existe pas de sentier, il est impossible de traverser les plaines, où elles forment des masses compactes. J’ai failli perdre une fois mon chariot de cette manière, dans une plaine où l'herbe n'avait pas plus d’un mètre de hauteur. Nous fûmes réveillés tout à coup par un bruit analogue à celui d’un torrent et que produisait la flamme que le vent chassait avec furie ; je n’eus que le temps de mettre le feu à l'herbe du côté opposé, et d’attirer le chariot à l’endroit que je venais d’incendier ; les deux flammes se rencontrèrent, et s'éteignirent faute d’aliment.

KXOLOitATIONS

La pluie et le désir de fixer notre position géographique nous ont retenus chez Cypriano jusqu’au 10. Je pars enfin n’ayant pu établir que notre latitude, qui est par 9° 50' sud. Après trois jours d’une marche pénible nous arrivons à Cassangé, la station portugaise la plus avancée dans les terres sur la côte occidentale. Nous avons franchi plusieurs petites rivières qui vont se jeter dans le Quango, et passé entre deux murailles formées par une herbe si haute que je n’ai rien vu des lieux que nous avons traversés.

Le premier individu que j’ai rencontré en arrivant, m’a demandé si j’avais un passe-port et m’a dit qu’il était obligé de me conduire devant l’autorité. Il est certain que mes habits n’étaient pas faits pour lui inspirer confiance; du reste je me trouvais dans la position de ces malheureux qui se rendent coupables d’un menu délit pour se faire mettre en prison afin d’avoir un asile et du pain, et je l’ai accompagné avec joie à la demeure du commandant , le senor de Silva Rego.Ce gentleman, après avoir examiné mes papiers, m’invita poliment à souper, et, comme depuis quatre jours je n’avais mangé que de la farine de bois, je dois avoir paru d’une gloutonnerie peu commune aux personnes avec lesquelles je dînais ; elles semblèrent néanmoins comprendre mon appétit , ayant elles-mêmes beaucoup voyagé ; toutefois, si elles n’avaient pas été là, j’aurais mis quelque chose dans ma poche pour manger pendant la nuit, car après la fièvre on a une faim dévorante, et le manioc e3t tout ce qu’il y de moins restaurantau monde. En sortant de table, le capitaine Antonio Rodrigues Neves m’engagea à venir demeurer chez lui ; grâce à cet homme généreux, qui m’a traité comme un frère pendant tout le temps que j’ai passé dans sa maison, je fus habillé le lendemain matin d’une manière décente; et non-seulement il s’empressa de pourvoir à tous mes besoins , mais il se chargea gratuitement de la nourriture de ma caravane affamée.

Trente ou quarante maisons de négociants, éparpillées au sommet aplati d’une colline située dans la grande vallée du Quango 1 , forment la petite ville de Cassangé ; elles sont construites avec des branches d’arbre recouvertes de pisé; des plantations de manioc, des champs de maïs les entourent, et presque toutes ont par derrière un potager où l’on cultive des pommes.

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