‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 71 sur 130 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Maladie. — Bontés de l’évêque d’Angola et des officiers de Sa Majesté Britannique. — Hospitalité de M. Gabriel. — Conduite des Makololos. — Ils visitent un vaisseau de guerre. — Politesse des officiers et des matelots. — Les Zambésiens entendent la messe dans la cathédrale de Loanda. — Leurs observations. — Ils trouvent de l’ouvrage. — Influence bienfaisante de l’évêque d’Angola. — Saint-Paul de Loanda. — Le port, la douane. — Traite des nègres. — Convicts militaires. — Présents de l’évêque et des marchands de Loanda pour Sékélétou. — Départ de Loanda. — Sucrerie. — Géologie. — Manière de filer le coton. — Tisserands indigènes. — Marchés. — Cazengo. — Plantations de café. — Arbres de l’Amérique du Sud. — Ruines d’une forge. — Mineurs indigènes. — Rives de la Lucalla. — Tabac. — Massangano. — Terrain excellent pour le coton. — Négociants portugais. — Ruines. — Ancienne importance de Massangano. — Les Kisamas. — Variété particulière de poules domestiques. — Retour à Golungo Alto. — Fièvre. — Jaunisse. — Délire.

Je restai chez M. Gabriel, dans l'espoir que sa gracieuse hospitalité m’aurait bientôt rendu toute ma vigueur; mais j’avais subi trop longtemps l’influence de la malaria, et je m’épuisais de plus en plus , malgré le repos absolu dont je jouissais chez mon hôte. Je reçus, peu de temps après mon arrivée, la visite de plusieurs gentlemen portugais; et le révérend Joaquin Moreira Reis, évêque d’Angola, provisoirement gouverneur de la province, envoya son secrétaire pour me voir et pour m'offrir les services du médecin du gouvernement.

Des croiseurs de Sa Majesté Britannique arrivèrent à cette époque à Loanda, et leurs commandants, frappés de l'état de maigreur auquel j’étais réduit, me proposèrent de me conduire à Sainte-Hélène , ou même en Angleterre ; mais j’avais amené avec moi un certain nombre de sujets de Sékélétou , et la quantité de forêts, de marécages, de rivières qu’il nous avait fallu traverser pour arriver à la côte, surtout le mauvais vouloir que nous

avions rencontré chez les tribus voisines des établissements portugais, ne permettaient pas à mes compagnons de retourner seuls dans leur pays. Je refusai donc les offres séduisantes de ces messieurs, et je pris la résolution de ramener mes Makololos à leur chef, et d’essayer de me rendre ensuite à la côte orientale par la voie du Zambèse.

Je recourus toutefois, avec plaisir, aux conseils de M. Cockin, médecin du Polyphtme, que m’avait recommandé le capitaine Phillips; et le traitement que je suivis, l'amabilité des officiers de marine et les bons soins de mon hôte, m’eurent bientôt rétabli. J'allais tellement bien quinze jours après mon arrivée, que je pus aller faire ma visite à l’évêque, suivi de tous mes gens, qui, vêtus de neuf, portaient des jupes de coton rayé et des bonnets rouges dont M. Gabriel leur avait fait présent. L’évêque, en sa qualité de chef du gouvernement , nous reçut dans la grande salle du palais; il m’adressa un grand nombre de questions intelligentes à propos des gens de ma suite, et permit à ceux-ci de venir à Loanda aussi souvent qu’ils le voudraient. Cette entrevue enchanta mes compagnons.

Les Makololos se faisaient remarquer de tout le monde par leur bonne tenue et le sérieux de leurs manières. Ils regardaient avec un étonnement voisin du respect les édifices bâtis en pierre qui se trouvent dans les environs du port; jusqu’à présent une maison à deux étages était restée pour eux une chose incompréhensible. J’avais toujours été obligé de me servir du mot case dans l’explication que je leur en donnais , et comme leurs cabanes sont formées de pieux enfoncés dans la terre, ils ne pouvaient pas se figurer comment les perches d’une hutte pouvaient être posées sur le toit d’une autre, ou s'imaginer qu’on pût demeurer à l’étage supérieur, dont le milieu devait être occupé par la toiture conique de la hutte qui le soutenait. Ceux des Makololos qui avaient vu ma petite maison de Kolobeng essayaient de la décrire à leurs compatriotes en leur disant : « Ce n’est pas une hutte, c’est une montagne où il y a plusieurs caves. »

Le commandant Bedingfeld et le capitaine Skene les invitèrent à venir visiter leurs vaisseaux , le Pluion et la Philomèlc. Connaissant l'inquiétude de mes nègres, dont plusieurs avaient éprouvé la crainte d'être vendus comme esclaves, je leur dis que celui 'entre eux qui avait le moindre soupçon n’avait pas besoin

de venir , qu’il était libre de s’en dispenser ; mais ils vinrent presque tous, et quand ils furent sur le pont: « Ces hommes, leur dis-je en leur montrant les matelots, sont mes compatriotes; la reine de mon pays les a envoyés précisément pour piettre un terme à la vente des esclaves. — C’est vrai, s’écrièrent-ils, c’est vrai, car ils vous ressemblent tous! «Aussitôt leurs craintes s’évanouirent, ils se mêlèrent aux hommes de l’équipage, qui, agissant comme l'auraient fait les Makololos en pareille circonstance, partagèrent avec eux le pain et le bœuf qu’ils avaient reçus pour leur diner.

Le commandant permit aux Makololos de tirer un coup de canon ; et, se faisant la plus haute idée de la puissance de l’artillerie qui était à bord, ils furent enchantés quand je leur eus dit qu’elle était destinée à combattre les marchands d’esclaves. Ils n’étaient pas moins émerveillés de la dimension du brick de guerre, et ils se disaient entre eux: « Ce n’est pas un canot, c’est une ville; et quelle ville étrange que celle où, pour arriver, on grimpe avec une corde ! » C'était la phrase qui couronnait leur description du navire dont ils avaient baptisé l’entre-pont du nom de kotla.

On ne se figure pas l’heureux effet que produisit sur leur esprit la politesse des officiers et de l’équipage à mon égard : ils avaient eu pour moi infiniment de complaisance et d'affection depuis notre départ de Linyanti ; mais je grandis beaucoup dans leur estime quand ils virent la considération dont je jouissais parmi mes compatriotes , et ils me traitèrent désormais avec la plus grande déférence.

Le 15 il y avait messe et procession à la cathédrale; voulant montrer à mes nègres un temple consacré au Seigneur, je les conduisis à l’église métropolitaine du siège épiscopal d’Angola et du Congo. Certains individus s’imaginent que les pompes du culte catholique disposent mieux l’esprit et le cœur au sentiment religieux que la simplicité du rite protestant ; mais ici, les nombreuses génuflexions, les changements de place continuels, le jeu des encensoirs, la position du prêtre qui tourne le dos à l’assemblée , les rireS, les chuchotements, l’irrévérence des chantres, les coups de fusil , etc., n’éveillèrent pas dans l'esprit de mes nègres la pensée d’adoration. « Nous avons vu les blancs charmer leurs démons, » disaient-ils, employant à ce propos la phrase dont ils

s’étaient servis lorsqu'ils avaient vu les Balondas battre du tambour en face de leurs idoles.

J’eus, au commencement du mois d’août, une rechute sérieuse qui me réduisit à l’état de squelette ; mais, lorsque je fus en convalescence de cette dernière attaque, je me vis avec joie délivré de cette lassitude qui avait persisté jusqu’alors et qui . prouvait la continuité de l'influence morbide sur ma personne. J’avais été pendant longtemps, complètement incapable de m’occuper de mes noirs; quand je les retrouvai, ils avaient d’eux-mêmes établi un commerce de bois de chauffage. Ils partaient le matin au chant du coq, atteignaient au point du jour les parties non cultivées de la campagne voisine, y prenaient des charges de bois qu’ils rapportaient à Loanda, et qu’ils vendaient aux habitants, après les avoir divisées en petits fagots. Gomme pour le même prix ils en donnaient beaucoup plus que les marchands de bois ordinaires, ieur commerce s’établit sans aucune diflioulté. Sur ces entrefaites, un navire chargé de houille pour le servit» dès croiseurs étant arrivé d’Angleterre, M. Gabriel leur procura de l’emploi à raison de six pence par jour (soixante centimes) pour décharger le bâtiment. Ils continuèrent ce travail pendant plus d’un mois, et rien ne les étonna davantage que l'immense cargaison qu'un vaisseau peut contenir. « Nous avons travaillé depuis le lever jusqu'au coucher du soleil ‘pendant une lune et demie, à décharger aussi vite que . possible des pierres qui brûlent, racontaient-ils plus tard à leurs compatriotes; nous n’en pouvions plus, et il en restait encore beaucoup, beaucoup dans le navire. » De l’argent qu’ils avaient gagné de la sorte, ils achetèrent des vêtements, des colliers et différents articles qu’ils voulaient rapporter chez eux. L’appréciation qu’ils firent de ces objets étonna vivement les personnes qui n’avaient eu de rapports qu’avec les nègres de la côte. C’était une opi- > nion reçue à Loanda, que les Africains préfèrent la quantité à la qualité, pourvu que les étoiles qu’on leur montre soient d’une couleur voyante; je niai formellement qu’il en fût ainsi, d’après l'expérience que j’avais acquise dans l’intérieur; et, pour prouver la supériorité du bon sens des Makololos, je les conduisis dans la boutique de M. Schut. Lorsque celui-ci leur eut déclaré la somme de marchandises que l’on pouvait acheter à Loanda avec une seule défense d’éléphant, je les priai, sans leur en dire le motif, de désigner les tissus qui leur plaisaient davantage. Ils

. VUE DE SAINT PAUL DE LOANDA (d’après une esquisse du capitaine Henry Need

choisirent tous, sans la moindre hésitation, les meilleures pièces de calicot anglais et d’autres étoffes, prouvant ainsi qu’ils étaient plus sensibles à la solidité qu’à la couleur. Je suis convaincu que la plupart des Béchuanas auraient fait la même chose; mais on m’aflirma que les peuplades qui habitent la côte se préoccupent beaucoup moins de la durée que de la quantité de l’indienne qu’ils achètent; ce qui résulte probablement de ce que cette étoffe étant leur monnaie courante , la quantité leur importe effectivement beaucoup plus que la qualité.

L’évêque avait envoyé fréquemment savoir de mes nouvelles pendant que j’étais malade; et j’allai l’en remercier aussitôt que je pus sortir. Sa conversation, non moins que ses procédés à mon égard, me prouva que c’était un homme généreux et d’une grande , bienveillance. Faisant allusion à ma qualité de protestant, il me dit qu'il était catholique par conviction et que, malgré le chagrin qu'il ressentait de voir des gens comme moi suivre un autre sentier , il n’entretenait pour eux que des sentiments charitables et n’approuverait jamais des mesures persécutrices. - Les différentes sectes de chrétiens, ajouta-t-il, ressemblent à des fidèles qui, pour se rendre à l’église, passeraient par des rues différentes; à la fin ils arriveraient tous au même but. » L’heureuse influence qu'il exerce dans le pays est reconnue par tout le monde. A l’époque où j étais à Loanda, il s’occupait de fonder plusieurs écoles, un peu trop monastiques peut-être aux yeux des protestants , mais qui n en seront pas moins pour la contrée un véritable bienfait. Il avait entrepris également, et avec un certain succès, d’abolir le concubinage qui est dans les mœurs du pays; déjà plusieurs mariages avaient eu lieu à Loanda, parmi des personnes qui, sans lui, n’auraient jamais songé à s’unir légalement.

Autrefois Saint-Paul de Loanda était une ville considérable; elle n a plus aujourd'hui qu’environ douze mille habitants, dont la plupart sont des hommes de couleur'. On y voit encore des témoignages évidents de son ancienne magnificence, parmi lesquels on remarque surtout deux superbes églises : l’une d’elles, bâtie par les jésuites, est maintenant convertie en atelier; quant à l'autre, j ai vu avec regret son enceinte majestueuse servir d’étable à

1. D après le recensement ,1e 18S0-5I, la population de Loanda ae répart, aaait de la manière au, rame : 830 blancs, dont seulement ISO femmes ,2400 mulâtres dont plus de 120 esclaves; et 9000 nègres, dont ÔOOO esclaves.

des bœufs. Trois loris y sont bien conservés, et l’on trouve dans la ville un grand nombre de maisons spacieuses, bâties en pierre. Le palais du gouverneur et les différents édifices consacrés à l’administration publique ont été faits sur un plan bien conçu; mais presque toutes les habitations des indigènes sont construites avec des branchages et du pisé.

La ville est parsemée d’arbres qui répandent leur ombre dans tous les quartiers, et, vue de la mer, elle présente un aspect imposant. La police y est active , bien ordonnée , et le service de la douane admirablement fait. Tout le monde se plaît à reconnaître la politesse et l’obligeance des autorités portugaises de Loanda; et, si les étrangers qui en visitent le port éprouvent quelque désagrément, c’est la faute du système, et non pas celle des hommes.

Le havre est formé par l’ile sableuse de Loanda, qui est peu élevée au-dessus de la mer et qui renferme environ treize cents âmes, y compris plus de six cents pêcheurs, dont l’industrie approvisionne la ville d’excellent poisson et en très-grande abondance. C’est dans l’espace qui est entre cette lie et l’endroit du rivage où Loanda s’élève, que stationnent les vaisseaux. Quand le vent souffle avec force du sud-ouest, les vagues de l’Océan viennent frapper contre l’île et entraînent avec elles une grande quantité de sable qui peu à peu remplit le havre; des masses de terre sont également emportées des hauteurs dans la saison des pluies, de sorte que le port, qui contenait autrefois assez d'eau pour que les plus grands navires pussent approcher de la douane , est maintenant it sec pendant la marée basse, et les bâtiments sont forcés de jeter l’ancre à peu près à un mille au nord de leur ancienne station. Presque toute la quantité d’eau qui est consommée à Loanda est prise dans le Bengo et apportée dans des chaloupes ; on ne trouve dans la ville qu'une eau saumâtre que fournissent des puits profonds; différents gouverneurs ont vainement essayé de finir le canal que les Hollandais ont commencé en 1641, et qui avait pour but d'amener à la ville de l’eau du Coanza.

Il n’y a que deux négociants américains \ Loanda et pas un seul commerçant anglais; chose d’autant plus étonnante que presque tous les échanges se font, dans ce pays-ci, au moyen de tissus de coton fabriqués en Angleterre et apportés de Lisbonne. En 1845, plusieurs maisons anglaises avaient bien essayé d’établir des relations commerciales avec Loanda ; mais ayant accepté des billets sur

Rio-Janeiro, dont l’activité de nos croiseurs avait profondément ébranlé le commerce, les Anglais perdirent tout ce qu’ils avaient à recevoir en payement de leurs marchandises, par suite des nombreuses faillites qui se déclarèrent au Brésil; et depuis cette époque la place de I.oanda fut discréditée parmi nos commerçants.

L’un des règlements de la douane est peut-être aussi l’une des causes qui ont empêché les. négociants anglais de se créer des relations avec Loanda ; les navires qui arrivent ici doivent être adressés à quelqu’un du pays ; le consignataire reçoit, en raison de cette formalité, cent dollars par mât , auxquels il ajoute une somme beaucoup plus forte en prélevant tant pour .cent sur les bateaux et sur les hommes qui sont employés pour charger et décharger la cargaison, en un mot pour toutes les opérations qui lui passent par les’mains ; les droits déport sont également trèsaugmentés par la gratitication de vingt dollars qui est accordée sur chaque navire au secrétaire du gouvernement ; sans compter les honoraires du médecin en chef, le don forcé à l’hôpital , aux employés de la douane, aux gardes du'port, etc.; ce qui n’empêche pas les Américains de faire avec cette province un commerce actif et protitable en calicot, en biscuit, en farine, en beurre, et en articles divers.

On met généralement en doute la sincérité du gouvernement portugais, quant à la répression de la traite des nègres, et ce n’est pas sans motif. M. Gabriel a vu en 1839, dans le havre de Loanda , trente-sept négriers qui attendaient leur cargaison , protégés qu’ils étaient par les canons des forts. A cette époque il fallait aux marchands d’esclaves plusieurs mois pour compléter

leur chargement, et l’administration percevait une somme de

par tête de nègre exporté. De tous les droits d’exportation , ce dernier était de beaucoup celui qui rapportait le plus ; en accédant à la suppression de ce trafic profitable, le gouvernement sacrifiait donc l’une des principales branches de son revenu- Depuis cette époque, néanmoins, les droits payés par le commerce légitime ont excédé la somme que rapporte celui des nègres ; mais, quelles que soient les bonnes intentions du gouvernement portugais à cet égard, il ne peut pas espérer de les faire exécuter avec le -système actuel. Les fonctionnaires sont tellement peu payés qu’ils sont presque tous obligés de se livrer au commerce ; et, vu les gros bénéfices que l’on réalise par la vente des esclaves, la tentation

est si puissante, que les négrophiles de Lisbonne ne peuvent pas s’attendre à voir se réaliser leurs vues philanthropiques. La loi qu'on vient de promulguer pour abolir le système qui régit les portefaix, est également une protestation pleine d'humanité contre un mode inique de travail obligatoire ; mais il est peu probable que les intentions généreuses du législateur soient suivies du résultat qu’il en espère.

Loanda est à peu près regardé comme un lieu de déportation ; les individus qui abandonnent leur pays pour y venir demeurer, ne le font que dans l'espérance de faire fortune en peu de temps et de retourner à Lisbonne dès qu’ils se seront enrichis; l’avenir de la contrée où ils s’exilent provisoirement n’a donc pour eux nul intérêt. D’un autre côté, la loi portugaise interdit aux citoyens des autres nations la propriété du sol, à moins qu’ils ne se soient fait naturaliser ; il en résulte que le pays ne profite d’aucune entreprise industrielle, ni de la part des étrangers, ni de celle des Portugais, et qu’il reste à peu près dans l’état où nos alliés l’ont trouvé en 1575. Presque tous les soldats qu’on y envoie d’Europe sont des convicts et ne s’en conduisent pas moins d'une manière remarquable ; il y a bien parfois quelques mouvements de révolte ; mais rien qui soit à beaucoup près aussi grave que les faits qui se produisent dans nos établissements pénitentiaires. Les officiers assignent différents motifs à cette conduite pleine de douceur; toutefois, quand on rapproche l’explication qu'ils en donnent de ce que l'expérience nous a fait voir en Australie, aucune de leurs raisons ne parait être valable. Je ne crois pas que la religion y soit pour quelque chose ; peut-être le climat influe-t-il sur le caractère de ces hommes en calmant leur turbulence : car les indigènes forment une race timide, qui est bien loin d’être aussi brave que celle des Cafres. La population d’Ambriz s’est enfuie devant les Portugais comme un troupeau de moutons, et leur a livré, sans coup férir, la propriété de ses mines de cuivre et de tout son territoire. Si nous voulons avoir des colonies pénitentiaires, le choix du climat pourra être d'un grand avantage pour la transformation des condamnés. Les taureaux sont eux-mêmes dans ce pays-ci beaucoup moins farouches quren Angleterre; je n’en ai jamais vu de furieux dans cette contrée, où les Portugais les emploient généralement comme bêtes de selle, et où il est rare de rencontrer un bœuf.

Les notes que j’avais jetées sur le papier, relativement au but que je poursuivais en cherchant à ouvrir le centre de l’Afrique aux relations commerciales, avaient été publiées dans les journaux de Loanda, et les considérations qui s’y trouvaient exposées convinrent tellement aux autorités de la province, qu’à la demande de l’évêque, le conseil de l'administration publique habilla de pied en cap chacun des hommes qui m’avaient accompagné, et nous donna pour Sékélétou un cheval et un uniforme complet de colonel. Les négociants, non moins satisfaits, nous offrirent de beaux spécimens de leurs articles de commerce, et achetèrent par souscription un âne et une ânesse, afin d’en introduire la race dans le pays des Makololos, les ânes n’ayant pas à redouter la tsetsé. L’évêque et les négociants joignirent des lettres à leurs cadeaux et m’en donnèrent plusieurs pour les autorités portugaises de la côte orientale. Je me procurai des étoffes de coton en assez grande quantité, des munitions de chasse, des perles de verre, et je donnai un mousquet à chacun des hommes de ma suite. Comme ceux-ci emportaient pour eux-mêmes un assortiment considérable de marchandises, il leur était impossible de se charger de mes bagages; mais l’évêque me donna vingt porteurs et envoya des ordres aux commandants des districts que nous devions traverser, pour que chacun d’eux me rendit tous les services possibles. Enfin pourvu d’une nouvelle tente que m'avaient fait faire mes amis de la Philomèle, je quittai Saint-Paul de Loanda le 20 septembre 1854, et je me rendis par mer, avec toute mon escorte, à l’embouchure du Bengo. En remontant cette rivière, nous avons traversé le district où l’on trouve les ruines du couvent de Saint- Antonio, et de là nous sommes allés à Icollo Bengo*, dont la population est composée de 6530 nègres, de 172 mulâtres et de il Portugais; la proportion des esclaves n’y est que de 3,38 pour cent. Le commandant de cette place, nommé Laurence José Marquis, vieux militaire plein de franchise et le plus hospitalier des hommes, a su, par une probité inflexible, mériter l'approbation universelle, et s’élever du rang de simple soldat jusqu’à celui de major.

M. Gabriel, notre générèux hôte, m’accompagna jusqu’à Icollo et nous est devenu bien cher par les attentions et les bontés qu’il

1. Ainsi nommé parce que c'était autrefois la résidence d'un monarque indigène.

F.XPLORATWMS

a eues pour nous tous ; mes Zambésiens, profondément touchés de sa générosité, en parlèrent souvent pendant le voyage, et ont raconté avec admiration à leurs compatriotes la conduite que cet excellent homme a tenue à leur égard.

J’ai visité, pendant mon séjour à Icollo, une grande sucrerie qui appartient à la sefiora Anna da Souza ; les terres d’alluvion qui s’étendent de chaque côté de la rivière conviennent parfaitement à la canne à sucre, et une quantité surprenante d’esclaves est employée à cette culture par la senora, dont l’établissement est néanmoins dans une condition peu florissante. Avec dix fois moins de bras, Mauritius, un homme de couleur qui, à vrai dire, n’emploie pas un seul esclave, a retiré cent vingt-cinq mille francs d’une seule récolte. J'espère que la différence qui existe entre ce résultat et celui qu’elle obtient, finira par ouvrir les yeux de dona Anna et lui fera comprendre l’avantage du travail libre sur celui des esclaves.

La Senza est fangeuse et les moustiques abondent sur ses rives ; c’est un fait avéré qu’il y en a toujours beaucoup moins près des eaux transparentes ; ici on nous fait observer que ces insectes sont infiniment plus nombreux à l'époque de la nouvelle lune qu'à tout autre moment. Toujours est-il que nous sommes enchantés de nous éloigner de la Senza et de fuir ce véritable fléau.

Toute cette région est composée d’un tuf marneux, où l'on trouve des coquilles marines du même genre que celles qui vivent aujourd’hui dans la mer adjacente. En avançant à l’est et en gravissant la rampe qui conduit aux plaines supérieures, nous trouvons des masses de mica et de grès schisteux d’une immense étendue et recouvertes de trapp éruptif ; presque partout le micachiste s’incline vers le bassin intérieur; il forme les chaînes de montagnes dont nous avons parlé, et qui caractérisent le district de Golungo Alto. Le trapp, en beaucoup d’endroits, a rempli les gorges formées par le soulèvement des roches , et il existe , au point de jonction des roches ignées et de celles d’un âge plus ancien, une quantité considérable de fer fortement magnétique. Le sol argileux qui provient de la décomposition du micachiste et du trapp convient plus que tous les autres à la culture du café, et c’est au flanc de ces montagnes, et dans les endroits où l’on retrouve le même terrain, que cette plante s’est propagée d’elle-méme avec une si grande puissance. Le tuf marneux , rempli de coquilles vivant encore au

DANS L’AFRIQLE AUSTRALE. 4< >1

sein de la mer qui baigne la côte où il abonde, et qui sert de base aux prairies que traversent le Coanza et le Bengo, prouve qu’avant le soulèvement de cette partie de la contrée, il existait dans cette région quelque baie profonde, d’où la mer s’est retirée.

28 septembre. — Kalwujwembo. — Nous suivons toujours le sentier par lequel nous sommes venus, et l’absence de moustiques nous permet de jouir de la beauté du paysage. Des montagnes s’élèvent des deux côtés du chemin qu’embellit une fleur d’un beau rouge, nommée bolcamaria. Les femmes qui approvisionnent les

Manière de filer el de tin aer employée autrefois en Égypte et qui s'est perpétuée Jusqu’à présent dans certaines parties de l'Afrique (grar. tirée des anciens Égyptiens de Wilk,p. 85 et 86).

bivouacs filent du coton au moyen d’un fuseau et d’une quenouille exactement pareilsàceuxqu’employaient autrefois les Égyptiennes. Il est rare que l’on voie une femme aller aux champs sans un vase sur la tête, un enfant sur le dos et une houe sur l’épaule, à moins qu'elle n’ait à la main son fuseau et sa quenouille. J’ai acheté une livre de coton à l’une de ces femmes; elle me l'a vendue à peu près dix centimes, et je l’ai probablement achetée le double de ce qu’elle la fait payer à ses compatriotes. On voit, tout autour du marché, des cotonniers provenant de graines qui sont tombées par hasard et qui poussent d'une manière luxuriante; toutes les

cases des indigènes en sont environnées : c’est, dit-on, l’espèce américaine; elle serait devenue vivace sous l’influence du climat. Nous rencontrons des hommes chargés de bottes de fuseaux couverts de coton filé qu’ils vont porter au tisserand ; ce sont les femmes qui filent et les hommes qui tissent l’étoffe. Chaque pièce de calicot a un mètre cinquante centimètres de longueur sur quarante ou cinquante centimètres de large; rien n’est plus simple que la construction des métiers angolais : deux traverses de bois placées l’une au-dessus de l’autre soutiennent la chaîne dans une position verticale; les fils sont séparés au moyen d’une latte fort mince, et la trame se fait avec le fuseau sur lequel a été filé le brin qui sert à la constituer.

La manière de filer et de tisser qu’on emploie dans le royaume d’Angola et dans tout l’intérieur du midi de l’Afrique, est tellement pareille au système qui était en usage chez les anciens Égyptiens, que je ne puis mieux faire, pour en donner une juste idée, que de reproduire l'une des gravures de l’intéressant ouvrage de sir Gardner Wilkinson. Dans- la partie inférieure de la gravure, les fileuses emploient la véritable méthode africaine , et les tisseuses, qui sont à gauche en tête de la planche, ont leur toile disposée à la manière angolaise.

Beaucoup d’autres articles sont mis en vente aux bivouacs où s’arrêtent les voyageurs, et qui constituent de véritables marchés; il m’est arrivé d’y acheter une dizaine de bons couteaux de table fabriqués avec le fer du pays, et qui m’ont coûté vingt centimes la pièce.

Le prix de la main-d’œuvre est si peu élevé qu’on peut avoir un maçon, un charpentier, un forgeron, etc., pour quarante centimes par jour. Le travail des champs est encore bien moins cher ; il n’est pas d'agriculteur qui ne consente à donner sa journée pour vingt centimes.

Désirant obtenir sur cette intéressante contrée, et sur les anciens établissements des jésuites, des détails plus circonstanciés que je ne pouvais en recueillir sur la route par laquelle nous étions arrivés, je résolus de visiter la ville de Massangano, située au midi de Golungo Alto , à l'endroit où la Lucalla se jette dans le Coanza1. Il m’a fallu, pour cela, traverser le district de Cazengo,

1. Afin (que le lecteur puisse se faire une idée de l’orgenisation sociale de la pro-

célèbre par l’excellent café qu’il produit et que l’on trouve sur les deux versants des hautes montagnes qui forment le territoire de cette province. C’est à quelques plants apportés autrefois de Moka par les missionnaires, et qui se sont multipliés à l’infini, qu’on doit l'excellence du café d’Angola. De nouvelles plantations ayant été découvertes, quelques-unes même pendant mon séjour à Loanda, plusieurs personnes ont présumé que le caféier croissait spontanément dans cette partie de l'Afrique ; mais comme j'ai trouvé dans ces nouvelles caféières des bananiers, des ananas, des orangers, des anacardiers , des goyaviers, des chérimolias, des yams et d’autres plantes de l’Amérique du Sud, il est probable que le café a été importé dans ce pays-ci à la même époque et par les mêmes individus ; on y trouve également des arbres forestiers d’origine étrangère, plantés aussi par les jésuites pour servir de bois

vince d'Angola, je donne ici le recensement du district de Golungo Alto, pour l'année 186a , bien qu'évidemment ce tableau soit incomplet :

238 propriétaires-cultivateurs.

3603 privilégiés, c’est-à-dire qui ont le

4224 patrons, ou notables de diiïérentes

droit de porter des bottes.

bourgades.

18 vagabonds.

23 chefs indigènes ou sovas.

717 vieillards du sexe masculin.

292 macotas ou conseillers.

54 aveugles des deux sexes.

5838 portefaix.

81 estropiés des deux sexes.

126 charpentiers.

770 esclaves du sexe masculin.

72 maçons.

807 esclaves du sexe féminin.

300 cordonniers.

9578 femmes libres.

181 potiers.

393 possesseurs de terre.

25 tailleurs.

300 jardinières.

12 barbiers.

139 chasseurs d’animaux sauvages.

206 fondeurs de fer.

980 forgerons

486 souffleurs de forge.

314 fabricants de nattes.

586 ouvriers pour la cuisson du coke.

4065 enfants mâles au-dessous de l’âge

173 mineurs.

de sept ans.

184 miliciens.

6012 petites filles, idem.

Le district renferme 300 temples consacrés aux idoles, 25120 foyers, 398 jardins. 600, moutons, 5000 chèvres et 500 bœufs. Les autorités ont beaucoup de peine à obtenir des habitants le chifTre exact de leurs bestiaux.

Le tableau suivant est extrait du recensement d’Icollo i Bengo :

3232 personnes vivant en dehors des liens

21 potiers.

du mariage (sont désignés ainsi

11 tailleurs.

tous les individus qui n'ont pas

2 cordonniers.

été mariés par un prêtre).

3 barbiers.

4 orphelins, 2 noirs et 2 blancs.

5 fabricants de nattes

9 chefs indigènes.

12 fabricants de sacs.

2 charpentiers.

21 vanniers.

Le bétail de ce district se compose, d’après le relevé officiel, de 10 ânes, 401 boeufs, 49 ï Taches, 89.13 moutons, 1099 chèvres. 909 cochons; mais, comme il est prélevé sur chaque tète de bétail une tare annuelle de 60 centimes, il est probable que ces chiffres sont bien au-dessous de la vérité.

de construction ; un grand nombre d'espèces se sont propagées dans toute la province; d’autres, au contraire, ont complètement disparu ; l’une d’elles, qui fournissait une substance parfumée que les missionnaires employaient comme encens, n’est plus représentée que par l’unique individu qui se trouve encore dans le jardin botanique de Loanda.

Il est facile d’expliquer la propagation du café dans toutes les localités du royaume où le sol convient à cette plante. En général , la fève que l’on enterre ne se développe pas ; tandis que semée à la volée , sous les grands arbres qui l’empêchent de se dessécher au soleil, elle ne tarde pas à végéter, et la plante à grandir; tout se borne donc à répandre la graine dans un lieu rempli d’ombre, et c’est un oiseau qui, mangeant la pulpe dont elle est entourée, se charge de cette opération; il suffit ensuite, à l’heureux individu qui découvre un endroit de la forêt où le plant commence à pousser, d’enlever les broussailles qui pourraient gêner son développement, pour avoir une caféière dans d’excellentes conditions.

Malgré son peu d’importance, puisque le nombre de ses habitants ne s’élève qu'à treize mille huit cent vingt-deux âmes, dont les neuf dixièmes appartiennent à la race noire, le district de Cazengo paye au gouvernement colonial un tribut annuel de treize cents pièces de calicot , ayant chacune un mètre cinquante centimètres de longueur sur quarante ou cinquante centimètres de large, et qui sont fabriquées dans le pays avec le coton du district.

Accompagné du commandant de Cazengo, à qui toute cette partie du royaume est très-connue, je suis allé à Massangano, en descendant la Lucalla, rivière dont la largeur est de quatre-vingtcinq yards (soixante-dix-sept mètres), et qui est navigable en canot depuis l’endroit où elle se jette dans le Coanza, jusqu'à six milles au-dessus du point où elle reçoit la Luinha. C’est près de l'embouchure de la Luinha que se trouvent les ruines massives d'une forge élevée en 1768 par les ordres du célèbre marquis de Pombal , et dont les constructions ont été faites en pierres reliées par un ciment composé d'huile et de chaux. L'écluse, destinée à augmenter la puissance de la chule, et formée des mêmes matériaux, avait un peu plus de huit mètres de hauteur; elle fut détruite par une inondation , et des blocs d’une grosseur de plusieurs mètres, que l’on voit bien au-dessous de l’endroit où l’é-

DANS L’AFRIQIE AUSTRALE. 445

cluse est située , fournissent un exemple intéressant de la force motrice de l’eau.

Rien n’annonce que cette localité soit insalubre; néanmoins, huit ouvriers espagnols et suédois, qu’on y avait fait venir pour enseigner aux indigènes l’art de fondre le fer, moururent peu de temps après , et les efforts du marquis de Pombal pour améliorer cette fabrication dans le pays n’eurent aucun résultat. Cela se conçoit : la main-d’œuvre est tellement bon marché dans toute la province, qu’il y serait, jusqu’à nouvel ordre, beaucoup plus dispendieux d’établir des usines que d’employer des ouvriers.

Le gouvernement fait exploiter pour son compte, par des mineurs et des forgerons du pays, le riche minerai de fer magnétique dont certaines parties de l'Angola renferment une énorme quantité; cette exploitation lui fournit, par mois, de quatre cent quatre-vingts à cinq cents barres de très-bon fer malléable. Quelques milliers d’un petit poisson d’eau douce, appelé cacusu, et qui forment une partie de la taxe prélevée sur les pécheurs du Coanza, sont consacrés à la nourriture des mineurs et des forgerons employés par l’État. Le cacusu est tellement estimé dans le pays, qu’il sert en quelque sorte de monnaie courante; le commandant du district de Massangano, par exemple, a droit, chaque jour, à trois cents cacusus qui font partie de ses émoluments ; on pêche aussi dans le Coanza plusieurs espèces de crustacés, et l’on y trouve la peixemvlher des Portugais, dont le nom signilie littéralement femme-poisson, et qui est sans doute un lamentin.

La Lucalla s’est creusé un lit profond dans des terres alluviennes d'un rouge sombre ; elle coule entre des rives escarpées • et charmantes, couvertes d'orangers, de bananiers et d’élaïs guineensis dont on extrait l'huile de palme; çà et là de grandes plantations de maïs, de manioc et de tabac, varient l'aspect de ces bords où de petites maisons, nichées au milieu de bosquets touffus et entourées de nombreux enfants, répandent la vie et la gaieté; devant chacune de ces maisonnettes se trouve une escale, afin qu’on puisse descendre jusqu’au bord de l’eau sans avoir à craindre les alligators ; pour plus de sécurité, quelques-uns des habitants ont même entouré le bas de l'escale d’une petite palissade et quelques autres se servent d’une calebasse de baobab, attachée au bout d’une longue perche, pour puiser de l’eau en restant sur la rive. Un grand nombre de lianes entourent la tige des

EXPLOITIONS

cotonniers, enlacent le boabab, le tronc élancé de l’arbre à soie , et suspendent aux branches leurs festons de fleurs éclatantes.

Aux environs de Massangano, les bords de la Lucalla s’abaissent, et les terres voisines sont converties en marécages par les inondations annuelles; la fertilité du sol est si grande, que nous y avons vu du tabac dont la tige avait deux mètres et demi et portait jusqu’à trente-six feuilles de quarante-cinq centimètres de long, sur quinze ou vingt de largeur ; mais la tsetsé habite le pays, et la chèvre est le seul animal que puissent élever les habitants.

La ville de Massangano , ou le seùor Lu bat a nous a reçus avec l’hospitalité .qui distingue les Portugais, est bâtie sur une langue de terre assez élevée, qui est placée entre la rive droite du Coanza et la rive gauche de la Lucalla. Elle compte un peu plus de mille habitants, et le district dont elle est le chef-lieu, , vingt-six mille soixante-trois, parmi lesquels on ne trouve que trois cent quinze esclaves. L’espèce de plate-forme occupée par la ville est composée de tuf calcaire renfermant un grand nombre de coquilles fossiles, dont les plus récentes sont pareilles à celles du tuf marneux que l’on trouve aux environs de la côte. Le fort est situé au midi de la ville, à un endroit où la rive est taillée à pic et domine le Coanza, qui est ici un beau fleuve de cinquante mètres de large, navigable pour de grandes embarcations, depuis la barre de son embouchure, c'est-à-dire depuis Cambambé, jusqu’à trente milles au-dessus de Massangano; une cascade empêche qu’on ne puisse remonter plus haut vers sa source : mais depuis cet endroit jusqu'à la mer, il est sillonné par de grandes pirogues qui, chargées des produits du pays, passent chaque jour devant Massangano; il faut même qu’il soit capable de porter des embarcations d'un tonnage assez fort, puisqu’en 1560, on construisit dans cette ville quatre galions d’assez grande taille pour traverser l'Océan jusqu'à Rio-Janeiro.

Le riz et la canne à sucre viennent parfaitement dans le district de Massangano; celui de Cambambé convient à merveille au coton ; malheureusement, la barre qui est à l’embouchure du Coanza empêcherait un steamer de pénétrer dans cette région fertile. En essayant d’établir un canal de Calumbo à Loanda, on n’avait pas seulement en vue d'approvisionner cette dernière ville de l’eau douce qui lui manque, on songeait très-probablement à créer une voie de communication entre ces deux points; il

est facile de s'en convaincre par la dimension qu’on voulait donner à ce canal, et qui aurait permis aux grands canots du Coanza de le parcourir avec facilité. En 1811 , les Portugais en avaient commencé un autre sur une moins grande échelle; mais trois ans après, il n’y avait encore que six kilomètres de terminés; rien de vraiment utile ne s’effectuera dans ce pays-ci, tant que les Européens n’y viendront qu’avec le désir de retour-ner en Portugal dès qu’ils se seront enrichis.

La latitude du fort et de la ville de Massangano est à peu près la même que celle de Cassangé (9* 37' 1»6" lat. S.). De Massangano à Loanda, le pays est peu accidenté, et l’on pourrait y établir un chemin de fer avec très-peu de dépense. La plaine se prolonge sur la rive nord du Coanza jusqu’à la rampe du bassin du (Juango; il serait facile de continuer le railway jusque-là, et ce serait faire entrer dans une ère toute nouvelle les riches districts de Cassangé, de Pungo Andongo, d’Ambaca, de Golungo Alto, de Cazengo, de Muchima, de Calumbo, de Cambambé, et non-seulement tout le royaume d’Angola, mais encore toutes les tribus indépendantes qui avoisinent ses frontières.

Les négociants portugais espèrent que leur gouvernement, soutenu par le concours des spéculateurs étrangers, leur donnera le moyen d’exécuter cette féconde entreprise; mais jamais, ainsi que je le leur ait dit en causant avec eux, jamais les capitalistes des autres pays ne voudront s’engager dans une pareille spéculation, tant que les Angolais ne leur en donneront pas l’exemple, et surtout que les lois du pays n’accorderont point aux étrangers les mêmes privilèges qu'aux Portugais. L'administration a bien pris une excellente mesure en permettant d’aliéner les terres de la couronne; mais la loi qui en garantit la propriété aux acheteurs est tellement pleine de restrictions, l'esprit en est tellement étouffé sous une phraséologie incompréhensible, que les gens simples, effrayés de ce verbiage r ne se rendent pas acquéreurs d’un terrain dont ils se croiraient toujours à la veille d'être dépossédés. Nous ne parlons pas des droits nombreux perçus par le gouvernement sur les ponts, sur les routes et au passage de chaque rivière, sous prétexte d’entretenir la chaussée qu’il n’entretient pas du tout.

Massangano possède deux églises, un hôpital en ruines et les restes de deux couvents, dont l'un , qui appartenait à des bé-

EXPLOITIONS

nédiclins noirs, a dû exiger un travail énorme pour son érection, si l’on en juge par les matériaux que les bons frères ont employés pour le construire. Il n’y a ni prêtre, ni maître d’école dans la ville, mais j’ai vu avec plaisir que, malgiécela, l’éducation des enfants n'y était pas négligée.

Le gouvernement colonial a depuis quelque temps affermé les terres qui appartenaient jadis aux établissements religieux: les vases d’or et d’argent des églises conventuelles en ont été enlevés et portés à Loanda par les ordres de l'évéque.

Le fort de Massangano est petit, mais en très-bon état; on y voit encore de vieux fusils de rempart, que l’on tirait appuyés sur la muraille, et qui ont dû être, à l'époque de leur gloire, des armes formidables. Les indigènes de celte partie de l’Afrique onl une peur affreuse des armes à feu d’un certain calibre; terreur salutaire, qui est l’un des soutiens de l’autorité portugaise : un canon , quel qu’il soit, dût-il éclater à la première décharge, suffit pour tenir en respect les nègres de ces parages. Le fort de Pungo Andongo est parfaitement défendu par un canon perché sur quatre bâtons croisés qui lui servent d’affût.

A l’époque de la domination hollandaise, l’importance de Massangano était considérable; mais lorsque, en 1648, Salvador Correa de Sà Benavides chassa les Hollandais du royaume d'Angola, cette ville fut complètement abandonnée et depuis lors, elle n'a fait que déchoir de son ancienne grandeur.

Plusieurs incendies ont éclaté pendant mon séjour à Massangano, sans autre cause apparente que l’influence des rayons solaires sur le chaume calciné des maisons ; la plus légère étincelle aurait suffi pour tout embraser, et l’on conçoit l'inquiétude des habitants. Il n’y a pas une seule inscription dans Massangano, pas une seule pierre où un nom, un chiffre soit gravé; si la ville était détruite demain , personne ne pourrait dire où elle a existé.

Au début de l’occupation, les Portugais faisaient remonter le Goanza par leurs navires , mais ils étaient si souvent pillés par les Hollandais du voisinage, qu’ils abandonnèrent le fleuve aussitôt qu’ils furent maîtres du port de Loanda.

Je suis resté* quatre jours à Massangano, dans l'espérance de pouvoir en déterminer la longitude^ mais, à cette époque de l'année, le ciel est presque toujours voilé de nuages épais, d’un

blanc laiteux, phénomène qui dure jusqu’à ce que la saison des pluies commence.

Les terres qui se trouvent sur la rive nord du Coanza appartiennent aux Kisamas, tribu indépendante que les Portugais n’ont jamais pu soumettre. J’ai trouvé, chez les membres de cette tribu qu’il m’a été donné d’observer, beaucoup de ressemblance avec les Bushmen et les Hottentots; ils avaient pour tout vêtement des lanières d’écorce suspendues autour de la taille et qui tombaient jusqu’aux genoux. Les Kisamas font un très-grand commerce de sel, qui est très-abondant chez eux, et qu’ils vendent en cristaux d’une longueur de trente centimètres et de vingt-cinq millimètres de diamètre; ils le colportent dans tout le royaume d’Angola, où, après l’indienne, le sel est le moyen d’échange le plus fréquemment employé.

Lorsque les Portugais voulurent s’emparer du pays des Kisamas, non-seulement ils éprouvèrent une vive résistance, mais encore les habitants mirent à sec tous les réservoirs qui leur fournissent de l’eau, et qui ne sont autre chose que d’énormes baobabs transformés en citernes ; comme le pays offre très-peu de fontaines et de ruisseaux, les envahisseurs furent contraints de se retirer. Le territoire des Kisamas, dans la partie qui avoisine Massangano, est un bas-fond marécageux; mais il s'élève graduellement et va confiner à celui des Libollos, tribu également puissante et libre, dont le pays est couvert de hautes montagnes.

J’ai remarqué, dans les environs de Massangano, une variété de poule domestique, dont toutes les plumes sont relevées et frisées, de manière à protéger la peau contre les rayons du soleil, sans augmenter le poids de la chaleur. Les naturels payent très-cher les poules de cette espèce, qu'ils offrent en sacrifice à leurs idoles et qu’ils appellent Kisafous; les Portugais les nomment Arripiadas ou frissonnantes. Il semble que la nature se soit efforcée de produire des variétés d’animaux domestiques pour toutes les situations où l’homme se trouve placé; les Boèrs, qui changent fréquemment de lieu , comme tous les peuples pasteurs, ont obtenu des poules à tarses courts, par conséquent moins vagabondes et plus faciles à transporter. Les moutons à jambes courtes des Américains sont un exemple du même fait.

En remontant la Lucalla pour revenir à Cazengo, j’ai eu l’oc-

casion de visiter plusieurs caféiries en voie de prospérité, dont les propriétaires, ayant débuté sans un sou il y a quelques années, possèdent aujourd’hui une assez belle aisance. L’un d’eux, M. Pinto, me flt cadeau d’une ample provision de son excellent café, et donna à mes Makololos un couple de lapins, pour en propager la race dans leur pays.

Toutes les femmes que nous trouvons sur notre passage sont , comme à l’ordinaire, occupées à filer du coton ou à cultiver leurs champs au moyen d’une houe à deux manches, qu’elles font agir par une espèce de traction , et qui est leur unique instrument aratoire.

Beaucoup d’hommes sont employés au tissage du calicot; ils paraissent infiniment moins laborieux que les femmes, car il leur

Houe'angolaise à double manche.

faut un mois pour faire une pièce d’étoffe qui, nous l’avons dit, n’a qu’un mètre et demi, sur quarante ou cinquante centimètres de large; il est vrai que le salaire qu’ils reçoivent n’est pas fait pour les stimuler au travail ; je n’en connais pas le chilTre exact, mais il faut que ce soit bien peu de chose , puisque , malgré le temps qu’ils ont mis à la fabriquer, leur pièce de toile ne se vend que deux francs cinquante centimes.

J’avais laissé mes Zambésiens à Golungo Alto pour qu’ils pussent se reposer de leurs fatigues; accoutumés à marcher sur la terre humide de leur pays, et depuis notre départ à barboter dans des plaines couvertes d’eau , ils ont beaucoup souffert pour revenir de Loanda, sur un chemin sec et dur. Pendant mon absence, plusieurs d’entre eux ont eu la fièvre; et à mon retour,

dans l’afrique australe. 4st

je ne trouve pas que leurs pieds aillent beaucoup mieux ; ils n’en sont pas moins d’une excellente humeur, et composent des chansons pour le moment où ils arriveront dans leur pays; les Argonautes n’étaient rien auprès d’eux. « Vous avez bien fait, me disent-ils, de prendre des Makoiolos pour vous accompagner; personne, parmi les autres peuplades, ne serait venu comme nous jusqu'au pays des blancs. C’est nous qui sommes maintenant les vrais anciens de la tribu , nous qui avons vu tant de choses , et qui avons tant de merveilles à raconter! »

Dans le nombre de ceux qui ont eu la fièvre, il y en a deux qui l’ont d’une manière continue, et qui sont atteints de jaunisse ; on le voit à leurs yeux, dont la conjonctive est couleur de safran ; un troisième a eu des accès de délire : « Restez , vous autres , dit-il à ses camarades; quant à moi, je suis appelé par les dieux; » et il s’enfuit à toutes jambes. 11 fut rattrapé avant d’avoir fait un mille, et ramené à la station où, avec de bons soins, on l'eut bientôt rétabli.

J’ai observé, depuis que je suis en Afrique, plusieurs cas de délire dans le genre de celui-ci ; mais j’y ai vu peu d’exemples d’idiotisme, et je crois que la folie permanente y est extrêmement rare.

Page 1