‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 72 sur 130 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le docteur visite un couvent abandonné. — Rapports favorables sur les jésuites et sur leur enseignement. — Organisation sociale des indigènes. — Châtiment infligé aux voleurs. — Effets désastreux du toddy. — Francmaçonnerie. — Mariages et funérailles. - Procédure. — Maladie de M. Canto. — Conduite de ses esclaves. — Repas. — Idées sur le travail libre. — Maladie du cheval de Sékélétou. — Éclipse de soleil. — Eau distillée par des insectes. — Saison meurtrière. — Obligations d’un commandant.— Punition infligée aux fonctionnaires délinquants. — Présont de M. Schut. — Pungo Andongo. — La reine de Jmga. — Prix d'un esclave.— Un prince marchand. — Le docteur apprend la perle de ses papiers. — Anciens cimetières. — Abandon où se trouve l’agriculture dans le royaume d’Angola. — Bon marché du manioc. — Maladie. — Visite d’un prêtre de couleur. — Le prince de Congo. — Absence de prêtres dans l’intérieur du royaume d’Angola.

Tandis que j’attendais la guérison de mes malades, je suis allé, à quelques milles de Golungo Alto, visiter l’ancien couvent de Saint-llilarion qui existe à Bango; il est situé dans une magnifique vallée renfermant quatre mille feux, et où réside le Sova ou chef bango , qui a conservé une certaine autorité , bien qu’il soit soumis à la domination portugaise. Le jardin du couvent, l’église et les dortoirs sont en fort bon état ; les meubles, la literie, les cofTres énormes où la communauté emmagasinait ses provisions, m’offrirent un vif intérêt ; j’aurais voulu me procurer quelques détails sur les anciens habitants de ces vastes salles ; mais tous les livres et les vases sacrés du monastère ont été envoyés à Loanda, et il n'y a pas même un nom sur les tombes des religieux, qui toutefois sont entretenues avec soin. Toute la population angolaise a gardé un souvenir plein de reconnaissance des missionnaires qui se sont livrés avec zèle à l’éducation des enfants. A une certaine époque, l’autorité accusa les jésuites de prendre le parti du peuple contre le gouvernement, et ils furent supplantés par des prêtres qui ont disparu à leur tour, mais sans

laisser de regrets. En face des résultats que les anciens missionnaires ont obtenus dans ce pays-ci, il est impossible de douter des résultats durables qu’aurait produits l’enseignement religieux des jésuites, s’ils avaient mis la Bible entre les mains des nouveaux convertis.

Le chef bango a fait construire une grande maison à deux étages à côté du couvent ; mais il n’ose pas y coucher, par suite de terreurs superstitieuses. Les Portugais ont respecté l’organisation sociale des naturels, dont le territoire, chez certaines peuplades, continue d’être gouverné par des indigènes; c’est ainsi que le chef des Bangos a été maintenu en qualité de Sova, et qu’il a gardé son conseil et le même genre de vie qu’à l’époque ou sa tribu était indépendante. Celle-ci, elle-même, a conservé son ancienne constitution. A la tête de ses membres se trouvent les conseillers du chef, qui, en général, administrent les villages ; et au bas de l’échelle sociale sont placés les portefaix, qui sont les derniers des hommes libres; la classe qui est immédiatement au-dessus d’eux obtient du chef, en le payant, le privilège de porter des souliers; viennent ensuite les soldats, qui achètent le droit de faire partie de la milice, et s'exemptent ainsi de la corvée des transports. De plus, toute la société se divise en grands et en petits personnages, qui, tout en ayant la peau trèsnoire, se qualilient du titre de blancs , et donnent celui de nègres aux va-nu-pieds qui n’ont pas le droit de porter des chaussures. Tous ces privilégiés comptent sur leurs femmes pour se nourrir, et passent leur temps à s’enivrer de toddy. Cette boisson, qui n’est autre chose que la sève du palmier oléifère, est douce et inofîensiveau moment où elle découle de l’arbre; mais, dès qu’elle a fermenté pendant quelques heures, elle produit une ivresse qui souvent mène au crime ; les indigènes l’appellent malova, et c’est le fléau du pays. Des rixes continuelles, des plaies affreuses en résultent, et de la part de gens d’une humeur très-douce; j’ai vu un homme qui, sous son influence, avait mis le feu à la maison de son père, venir trouver M. Canto, et, lui faisant un profond salut , raconter lui-même l’action déplorable que la malova lui avait fait commettre.

Il existe parmi les Bangos une espèce de franc-maçonnerie dans laquelle on ne peut entrer que si l’on est bon chasseur et si l’on tire bien au fusil. Les affiliés se distinguent du commun

des martyrs par une bandelette de peau de buffle qui leur ceint la tête, et sont employés comme messagers dans tous les cas d’urgence; ils sont loyaux et fidèles, et composent les meilleures troupes indigènes que possèdent les Portugais. Quant aux miliciens, ils n’ont aucune valeur comme soldats; mais ils ne coûtent pas un sou au gouvernement, puis qu'ils sont nourris par leurs femmes, et toutes leurs attributions consistent à garder la résidence des autorités et à faire la police.

Ce sont les mariages et les funérailles qui, dans le royaume d’Angola, constituent les principales distractions des indigènes. Quand une jeune fille est sur le point de se marier, on la conduit, bien et dûment frottée de divers onguents, dans une case où elle reste seule pendant que s’accomplissent, d’autre part, une foule d'opérations magiques, afin d’appeler sur elle le bonheur et la fécondité. Ici, comme dans tout le midi de l’Afrique, le comble d’une heureuse fortune est, pour les femmes, d'avoir beaucoup de garçons. Il arrive souvent qu’un mari est abandonné pour n’avoir eu que des tilles; et si, à la danse, un mauvais plaisant veut égayer l'assemblée, il introduit dans sa chanson quelques phrases analogues à celle-ci : « L’ne telle n’a pas d'enfants et n’en aura jamais. » L’insulte est si profondément ressentie, qu’il n’est pas rare de voir la pauvre créature à qui elle est adressée s'enfuir immédiatement et se livrer au suicide.

Pour en revenir à la future épouse, que nous avons laissée dans la hutte où elle est seule, on va l’y chercher quelques jours après, et on la conduit dans une autre cabane où on la couvre de tous les ornements que sa famille a pu acheter ou emprunter. Ainsi parée de mille atours, elle est admise en public, et toutes ses connaissances viennent déposer à ses pieds les présents qu’elles lui font; puis on la mène à la résidence de son mari, où elle a sa hutte particulière, et où elle devient l’une des femmes de celui qu’elle épouse, car la polygamie est générale en Afrique. Les danses, les festins, les libations, qui ne manquent jamais d’avuir lieu en pareille circonstance, se prolongent pendant quelques, jours après la cérémonie. En cas de séparation, la femme retourne chez son père, et le mari reprend la somme qu’il avait comptée pour l’obtenir. Il est rare qu’un homme se marie sans rien donner à la famille de celle qu’il épouse; et le prix d’une femme s’élèye parfois chez les mulâtres à une somme qui repré-

GROUPE DE FEMMES INDIGÈNES ASSISES SOUS DES PALMIERS APPELES MOKOLANES.

sente quinze cents francs. C’est l’un des abus que l’évêque actuel / s’efforce de réprimer.

Les funérailles ne sont pas moins bruyantes et moins animées que les noces. Quand un décès a eu lieu, tous les parents et les amis, toutes les connaissances du défunt se rassemblent, et les roulements de tambour, *les danses, les chants, les orgies de toute espèce, se prolongent plus ou moins, suivant la fortune de la famille. La grande ambition de la plupart des nègres d’Angola est de faire à ceux qu’ils aiment des funérailles fastueuses. Il m’a été souvent répondu, quand je demandais à l’un d’eux s’il voulait me vendre tel ou tel animal : « C’est impossible, je le garde pour le cas oii il mourrait un de mes amis. » Il est d’usage de tuer un cochon le jour de l’enterrement et d’en jeter la tête dans la rivière la plus voisine. Si dans cette circonstance vous rencontrez un homme ivre, ce qui n’est pas rare en pareille occasion, et que vous le lui reprochiez , il vous répond : « Mais ma mère est morte ! » d’un air qui prouve que cette excuse lui parait suffisante. Les dépenses de ces funérailles sont tellement lourdes, qu’il s’écoule souvent plusieurs années avant que la famille soit parvenue à les solder.

La plupart de ces nègres ont l’amour de la chicane poussé au dernier degré, et sont toujours en procès à l’occasion de leurs terres. Il s’agissait une fois d’un palmier d’une valeur de vingt centimes ; le commandant qui présidait l’audience engagea le plaignant à retirer sa demande, les frais de la cause devant excéder de beaucoup la valeur de l’objet en litige. « Non pas, répondit notre plaideur, j’ai apporté une pièce d’indienne pour le clerc et de l’argent pour vous-même; jugez-nous; c’est mon droit, et je ne le céderai pas. » L’indienne lui avait coûté au moins quatre francs, et il s’agissait de quatre sous ; mais peu leur importe ; ils sont heureux quand ils peuvent dire d’un ennemi : « Je l’ai traîné devant la Cour. »

» , Chez les Bangos, lorsqu’un homme s’est rendu coupable de vol, le chef restitue les objets dérobés, ou en paye la valeur à la personne lésée ; il rentre ensuite dans ses fonds en confisquant les biens du condamné, sur lesquels il fait presque toujours un assez beau bénéfice.

M. Canto, le commandant du district, ayant été pris d’une fièvre trè3-grave, je fus heureux de pouvoir lui donner tous mes soins .

en échange de ceux qu’il m'avait prodigués. Il resta quelques jours dans un état d'insensibilité complète; je m’étais chargé de la surveillance de son établissement, et j’eus l’occasion d’observer les effets de l’esclavage. Dès' que leur maître est arrêté par la maladie, les esclaves se jettent sur toutes les provisions et dévorent tout ce qu’ils trouvent. J’ignorai cette coutume jusqu’au moment où je fus frappé de la disparition du sucre, dont je prenais à peine quelques morceaux; je trouvai ensuite la blanchisseuse mangeant les ananas, tel autre les confitures, celui-ci les conserves; bref, j’en fus réduit à n’avoir plus ni pain, ni beurre, et à être obligé de garder la clef du buffet pour trouver quelque chose à mettre sous la dent. Privés ainsi des douceurs que renfermait l’office, mes goulus s’en prirent à la basse-cour et tuèrent à plaisir les volailles et les chèvres, qu’ils m’apportaient en disant : « Nous avons trouvé cela, et nous allons le faire cuire. » C’étaient alors des ripailles de viande qui n’en finissaient plus. Du reste, la confiance qu’ils inspirent n’est pas très-grande, car chaque visiteur est pourvu de la clef de sa chambre, dont il ne manque pas de fermer la porte toutes les fois qu’il sort. A Kolobeng, nous ne fermions pas même celle de la maison pendant la nuit : il est vrai que l’esclavage n’y a jamais existé.

Les Portugais ne semblent pas tenir énormément à la possession de leurs esclaves, et n’ont pas de préjugés contre les gens de couleur. J’ai vu toutes les classes et toutes les nuances se mêler à une fête que donnait M. Canto. Les Sovas y assistaient, et prirent leur place sans éprouver le moindre embarras; celui de Kilombo avait un costume de général, et celui de Bango une jaquette rouge ornée d’une profusion de clinquant ; de plus il était accompagné de quatre tambours et de six trompettes qui s’acquittaient fort bien de leur partie. Tous ces chefs sont passionnés pour les distinctions honorifiques, et le gouvernement portugais se les attache en leur distribuant des grades imaginaires dont ils sont enchantés; le Sova de Bango n’a pas d’autre ambition que d’obtenir le titre de : « Major de tous les Sovas, » et je me suis aperçu qu’il avait un grand nombre de compétiteurs.

M. Canto profita de cette réunion pour communiquer à ceux qui la composaient quelques idées que j’avais écrites sur la dignité du travailleur et sur la supériorité du travail libre, relativement à celui des esclaves. Les Portugais, ainsi que je l’ai dit plus haut,

n'ont pas de répugnance à l’égard de celte théorie ; ceux qui étaient alors chez le commandant attendaient avec impatience l'arrivée des graines de coton que M. Gabriel faisait venir d’Amérique pour la leur distribuer. Ils commencent à renoncer volontairement à la traite des nègres et dirigent leurs pensées vers la culture du coton, du café, de la canne à sucre, où ils trouveront une source de richesses plus abondante et plus pure. Déjà M. Canto a reçu de quelques-uns des propriétaires de son district la commission d’acheter pour eux trois moulins à sucre. Nos croiseurs secondent de tous leurs efforts ce mouvement qu'ils ont fait naître; et le gouvernement anglais, en fournissant aux colons d’Angola une nouvelle espèce de coton, leur témoigne le désir de les assister dans la voie honorable où ils sont entrés depuis quelque temps. Qui croirait que, malgré la peine que lord Clarendon a prise de la faire expédier à Loanda, cette nouvelle semence n’est pas arrivée à sa destination? il est probable qu’elle sera tombée entre les mains de quelque fougueux traitant qui l'aura fait disparaître, et les projets de culture des habitants de Golungo n’ont pas pu s’exécuter.

C’est, du reste, bien moins la production qui manque dans ce royaume, que le moyen d’écouler les produits. Il n’est pas rare de voir couper les cotonniers comme étant inutiles, afin de cultiver à la place des haricots, des patates et du manioc, dont le propriétaire ne fait venir que la quantité suffisante pour sa consommation. Je suis persuadé que le cotonnier, qui est annuel en Amérique, est vivace dans ce pays-ci; j’y ai vu, après l’hiver, du plant qui n'était pas mort, bien qu’il fût d'origine américaine.

La rente des jardins qui appartenaient autrefois aux monastères, et qui ont été affermés depuis quelque temps, varie depuis un franc jusqu’à soixante-quinze francs par an ; ce dernier fermage est donné par les Portugais et les mulâtres des environs de Loanda.

Au moment où nous allions partir , le cheval que le gouverneur nous avait donné pour Sékélétou fut pris d’une inflammation qui l’emporta au bout de quelques jours. Nous avions eu grand soin d’empècher qu’il ne fût piqué par la tsetsé en traversant le district de Matamba, et c'est sans doute au changement de nourriture qu'il faut attribuer la maladie qui a provoqué sa mort. Le docteur Welweitsch, profond naturaliste allemand, que j’ai rencontré ici poursuivant ses recherches laborieuses , m’a

dit en effet que, des cinquante-huit espèces d'herbe qui composent les prairies de Loanda, il n'en existe que trois dans le Golungo Alto : encore figurent-elles parmi les moins importantes. Les vingt-quatre espèces que l'on trouve dans ce district sont d’une taille énorme, ainsi que les lianes, les buissons et les arbres qui couvrent cette partie de la province, où la végétation est vraiment gigantesque.

20 novembre. — Une éclipse de soleil, que j’attendais avec impatience pour déterminer la longitude de l'endroit où nous sommes, est arrivée ce matin. Le ciel était couvert, ainsi qu’il l’est presque toujours , et le soleil s'est voilé de nuages quatre minutes avant l’éclipse ; elle était commencée lorsque les nuages ont disparu , et le temps s’était couvert de nouveau quelques minutes avant qu'elle fût terminée. Il faut beaucoup de patience à qui veut observer les astres pendant la saison des pluies.

J’ai eu , pendant que j’étais à Golungo , l’occasion d’étudier un curieux insecte que l’on trouve sur des arbres de la famille des figuiers, dont ce district renferme vingt et quelques espèces. Sept ou huit de ces insectes se rassemblent autour de l’une des plus petites branches de l’arbre et distillent sans cesse un fluide transparent qui forme une petite flaque d’eau à l’endroit où il tombe. Si dans la soirée vous placez un vase au-dessous des insectes , vous y trouvez le lendemain matin de dix-sept à vingt-deux décilitres d’eau. Les indigènes prétendent que, s’il tombe dans les yeux une goutte de ce liquide , elle y produit une inflammation assez vive. J’ai demandé aux naturels d’où ils croyaient que cette quantité d’eau pût provenir; ils m’ont dit que l'insecte la tirait par succion de l’arbre qu’il attaque. C’est la réponse que font les naturalistes ; mais je n’ai pas vu de piqûre à la branche où il est attaché , et il est difficile de croire qu’un arbre puisse perdre une aussi grande quantité de sève sans paraître en souffrir. Nous avons en Angleterre un insecte analogue, de la famille des cercopidiens, une larve de petite cigale, que la masse d’écume dont elle est recouverte a fait surnommer crachat de coucou'. L’espèce africaine est cinq ou six fois plus grosse que celle de nos climats ; je crois néanmoins que toutes lès deux appartiennent à la même famille ,

l. Cercops écumeux.

et ne diffèrent que par leur dimension. La branche de figuier où sont rassemblés ces insectes ne tarde pas à émettre des racines adventives 1 qui partent du point même de la réunion des cercops. Je laisse aux naturalistes le soin d'expliquer par quel moyen ces insectes distillent nuit et jour une aussi grande quantité d'eau ; je suppose, quant à moi, qu'ils en puisent les éléments dans l’atmosphère ; j’ai fait , à cet égard , les expériences suivantes : ayant trouvé une colonie de ces insectes sur une branche de ricin ordinaire , j’ai enlevé , du côté où se trouvaient les insectes, l'écorce de l'arbre sur une longueur de cinquante centimètres; j’ai gratté toute la partie intérieure du liber, de façon à détruire la circulation de la sève ascendante ; j’ai ensuite fait un trou dans la branche, que j’ai perforée jusqu’à la moelle, de manière à trancher tous les vaisseaux intérieurs. La distillation, au moment où l’expérience a commencé, produisait une goutte de liquide par soixante-sept secondes, ou deux onces cinq drams et demi par vingt-quatre heures (environ soixante-deux grammes). Le lendemain matin, bien loin d’être interrompue par la rupture des vaisseaux de la branche , la distillation des insectes donnait une goutte par cinq secondes , soit douze gouttes par minute, ce qui faisait une pinte (un peu plus d’un demi-litre) par vingt-quatre heures. Je fis à la branche une incision tellement profonde, qu’elle se rompit dans la journée : les insectes n’en continuèrent pas moins à verser une goutte de liquide toutes les cinq secondes, tandis qu'une autre colonie, installée sur une autre branche du même arbre, ne donnait qu'une goutte par dix-sept secondes , c’est-à-dire à peu près dix onces et cinq drams (deux cent quatrevingt-douze grammes) par vingt-quatre heures. Enfin, je détachai complètement la branche ; mais , cette fois , les distillateurs décampèrent , ainsi que le font tous les insectes lorsque la plante ou l’animal qui les portait vient à mourir. Mais, si la section des vaisseaux de la branche où étaient les insectes observés n’avait pas influé sur la quantité de liquide produit, l'humidité de l'atmosphère avait accru la puissance de nos distillateurs, dont le maximum d’activité eut lieu le matin, au moment où les plantes étaient couvertes de rosée. Je renouvelai l’expérience, et la colonie qui

1. Ce phénomène prouverait qu’il y a succion, ou tout au moins irritation produite par l'insecte et qui détermine l'afflux de la sève. (.Vole du traducteur.)

se trouvait sur la branche dénudée produisit une goutte par deux secondes, plus de vingt-trois décilitres par vingt-quatre heures, tandis qu'une autre, placée sur une branche intacte, ne donna qu'une goutte par onze secondes, ou six décilitres environ par vingt-quatre heures. Malheureusement c’était la veille de notre départ, et je ne pus pas continuer cette étude, qui m’offrait un vif intérêt. Il me restait encore à placer, dans un vase rempli d’eau, une branche chargée de ces insectes, et à comparer la diminution du liquide renfermé dans le vase avec le produit obtenu par les distillateurs , avant de pouvoir affirmer qu’ils puisent dans l’atmosphère les éléments du fluide qu’ils ne se fatiguent pas de répandre. Que le lecteur se rappelle à cette occasion la faculté hydrogénique des fourmis que nous avons trouvées à Kolobeng.

14 décembre. — Nous sommes remis de nos derniers accès de fièvre et nous quittons, avec un profond sentiment de gratitude, la résidence hospitalière de M. Canto , pour nous diriger vers Ambaca, situé par 9° 16' 35" latitude sud, et 15° 23' longitude est.

Il y a eu, pendant tout le mois de novembre, des pluies fréquentes, presque toujours accompagnées de tonnerre. Parfois l’humidité de l’atmosphère augmente sans cause appréciable , et vous fait éprouver un froid réel , bien que le thermomètre ne soit pas descendu ; cela tient à ce que la chaleur du corps rayonne avec plus de facilité dans ce milieu plus humide, et cette circonstance n’est pas moins fâcheuse pour la santé qu’un abaissement subit de température; il en résulte un nombre considérable de maladies chez les naturels , qui meurent en si grande quantité, que les Portugais ont donné à cette saison le nom de carneirado. f.ette époque de l’année, si fatale aux indigènes, est la plus favorable à la santé des Européens ; toutefois, le climat de cette région ne permet à personne, étranger ou natif, de se livrer impunément aux excès d’aucun genre.

La faiblesse de nos convalescents nous oblige à diminuer la longueur de nos étapes, et nous nous arrêtons, après trois heures de marche , sur le bord du Caloi , petit ruisseau qui se jette dans la Senza. On prétend qu’il y a du pétrole dans cette partie de la contrée, mais le micaschiste qui en constitue la formation géologique n’annonce pas que nous devions en rencontrer beaucoup.

Noire excellent ami M. Meliot nous accompagne jusqu’à une autre petite rivière qui porte le nom de Quango ; j’y vois les fils du sous-commandant, appelé M. Feltao, deux beaux enfants de cinq à six ans , qui , malgré leur âge , n’en ont pas moins la fièvre. Le pays est si vert et si frais , la scène qu’il offre aux regards est si douce , le soleil qui l’éclaire est si brillant, qu’on ne peut pas croire qu’il soit insalubre , et qu’on est tout surpris d’y rencontrer des malades.

En arrivant à Ambaca, nous y trouvons le brave officier Laurence José Marquis, dont l’intégrité parfaite lui a valu d’être placé à la tête de cet important district. Le poste de commandant est très-convoité par les officiers portugais de la colonie, bien moins encore pour le traitement qui s’y trouve attaché que pour le casuel qu’il rapporte, et qui permet à celui qui l’exploite de s’enrichir en peu de temps ; l’extrait suivant du Boletim de Loanda, du 28 octobre 1854, peut faire juger de la conduite de quelquesuns de ces messieurs :

« Le gouverneur général de la province d'Angola et de ses dépendances, ayant fait procéder à l’examen de la conduite de.... capitaine de l'armée de Portugal en commission dans cette province et commandant le fort de.... en raison des plaintes nombreuses qui sont parvenues à son gouvernement , au sujet des extorsions et violences exercées et pratiquées par ledit commandant, plaintes qui, d’après l'instruction qui vient d’avoir lieu, sont fondées sur des faits irréfutables, a décidé qu’il convient de révoquer ledit capitaine de son commandement, et de le soumettre à un conseil de guerre pour y être jugé des faits criminels qui lui sont attribués. «

Cette déclaration publique n’attache aucune flétrissure au nom de celui qui en est l’objet. Le conseil de guerre, par qui ces délinquants ne demandent pas mieux que d’être jugés , est composé d’individus qui convoitent avec ardeur la place de commandant pouf eux-mêmes et qui s'attendent à subir un jour la peine qu'ils sont appelés à prononcer ; d’où il résulte que la sentence la plus rigoureuse que ces conseils de guerre aient appliquée en pareil cas, se borne à la suspension du condamné, seulement pendant queh/ues semaines, du grade que celui-ci occupe dans l’armée portugaise.

Ce manque de probité chez les fonctionnaires qui administrent

la province est l’un des obstacles qui empêcheront toujours les capitaux étrangers d’affluer vers cette région et d'en utiliser les immenses ressources ; cet état de choses est d’autant plus fâcheux, que c’est à l’absence du développement commercial et industriel qu’il faut attribuer' les difficultés qu’éprouve le gouvernement portugais à supprimer entièrement la traite des nègres. 11 faut payer les officiers davantage, si l’on veut exiger d’eux une conduite plus intègre ; la solde que reçoit actuellement un capitaine lui permet tout au plus d’entretenir son uniforme; et la tentation est grande pour celui qui est aux prises avec la nécessité.

Avant de quitter Ambaca, nous recevons dix bêtes à cornes superbes, que M. Schut nous envoie de Loanda et qui n’ont pas coûté plus de vingt-cinq francs par tête; on voit par là combien les denrées sont à bas prix dans cette province.

Nous traversons la Lucalla , et nous faisons un détour vers le sud pour aller visiter les rochers célèbres de Pungo Andongo. A peine avons-nous franchi la petite rivière de Lotété, que la végétation présente un aspect tout différent; nous retrouvons les mêmes arbres qu'au midi du Chobé ; l'herbe est disposée par touffes disséminées dans la plaine, et, d’après mes Zambésiens, elle convient à merveille à la nourriture des bêtes bovines; l’embonpoint des bestiaux qui s’en nourrissent en est la meilleure preuve. On rencontre à chaque pas deux espèces de vignes fructifères ; du reste, la fécondité de cette région est proverbiale dans tout le royaume A toutes les questions que j'adresse aux Angolais sur les produits végétaux de leur province , ils me font invariablement la même réponse. « Le froment est-il cultivé chez vous ? — Oh! oui dans le Pungo Andongo. — Avez-vous du raisin, des figues, des pêches ? — Oh ! oui, dans le Pungo Andongo. — Faitesvous du beurre, du fromage, etc.?...» Toujours dans le Pungo Andongo. Arrivé sur les lieux, je vois que c’est aux résultats de la féconde aétivité du colonel Manuel Antonio Pires que l’on faisait allusion en me répondant ainsi. La présence de la vigne sauvage, qui croît partout spontanément, prouve qu’il serait facile de l’y cultiver avec succès ; le blé se développe à merveille sans avoir besoin d’irrigation, et le beurre et le fromage, que l’on trouve sur la table du colonel, sont bien préférables aux produits de même nature qui viennent d’Irlande et que l’on consomme à l’état de fromage rance et de beurre fort dans tout le reste du pays. Les

Page 1