‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 8 sur 130 · I . Espèce de lance · texte numérisé non relu

I . Espèce de lance

ront chez ceux qui font pleuvoir et qui ont du maïs; notre tribu sera dispersée et notre feu s’éteindra.

le docteur en médecine. Je suis complètement de votre opinion, quant à l’importance de la pluie; mais vos philtres n'agissent pas sur les nuages. Vous attendez jusqu’au moment où vous voyez le ciel se couvrir , vous vous servez alors de vos médicaments , et vous vous attribuez la puissance qui n’appartient qu’à Dieu.

le docteur ès pluie. J’emploie mes drogues comme vous employez les vôtres; nous sommes docteurs tous les deux, et les docteurs ne sont pas des imposteurs. Vous droguez un malade ; quelquefois il plaît à Dieu de le guérir au moyen de votre médicament, quelquefois cela ne lui plaît pas et le malade n’en meurt pas moins; mais , s'il guérit, vous vous attribuez la gloire de ce que Dieu a bien voulu faire : c’est absolument comme moi. Quelquefois Dieu nous accorde la pluie, quelquefois il la refuse ; quand il la donne, nous croyons à la puissance du philtre qui nous l'a fait obtenir. Lorsqu’un de vos malades vient à mourir, vous n’en conservez pas moins la foi que vous avez dans vos médicaments , ainsi que moi dans les miens, lorsque la pluie n’arrive pas. Si vous voulez que je renonce à mes philtres, pourquoi continuezvous d’administrer les vôtres?

le docteur en médecine. Je donne mes médicaments à des créatures qui sont à ma portée, je puis juger de leurs effets alors même qu’il n’y a pas de guérison ; mais comment charmeriezvous les nuages, qui sont trop éloignés pour que vos drogues puissent jamais les atteindre? Ils vont en général dans une direction contraire à celle que prend votre fumée. C’est à Dieu seul qu'ils obéissent. Attendez patiemment, essayez; Dieu vous donnera de la pluie sans le secours de vos philtres.

le docteur Ès pluie. Mahala-ma-Kapa-a-a !... J’avais toujours cru jusqu'à cette heure que les blancs étaient pleins de sagesse et de raison. Qui jamais a eu l’idée d'essayer de mourir de faim? La mort est donc une chose agréable?

le docteur en médecine. Pouvez-vous faire pleuvoir dans un endroit et non pas dans un autre?

le docteur Ès pluie. Je ne voudrais pas même l’essayer ; j’aimerais tant à voir le pays tout entier bien vert et tout le monde bien heureux , les femmes battre des mains, chanter de joie, et me donner par reconnaissance les ornements qu’elles portent !

le docteur en médecine. Vous les trompez en vous trompant vous-même.

le docteur Ès pluie. Dans ce cas-là nous faisons la paire (voulant dire par ces mots que lui et moi nous étions deux coquins).

Ceci est un spécimen de leur manière de raisonner ; lorsque l’on comprend bien leur lniigue, on est frappé de la finesse remarquable et de la vivacité qu’ils apportent dans la discussion. Les arguments qu’on vient de lire sont généralement employés; et, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais pu convaincre un seul individu de l’erreur que renfermait ce raisonnement. Ils ont dans leurs philtres une confiance illimitée; la seule impression que leur produisent vos paroles, quand vous essayez de discuter avec eux , c’est que vous n’avez pas le moindre désir de voir arriver la pluie; impression malheureuse, car il est très- fâcheux de laisser répandre cette idée que leur bien-être vous est indifférent. Celui qui, dans une tribu,- nierait avec violence la faculté de faire pleuvoir, serait regardé d’un aussi mauvais œil que certains marchands grecs l’ont été en Angleterre pendant la guerre de Russie.

La conduite des Bakouains, pendant cette longue sécheresse, fut vraiment excellente; les femmes se dépouillèrent de leurs parures afin qu’on pût acheter du maïs aux tribus plus heureuses; les enfants se mirent en quête des nombreux tubercules et des racines comestibles que fournit la contrée, et les hommes passèrent leur temps à la chasse. Un grand nombre de buffles, de zèbres, de girafes, de gnous, de rhinocéros, d'antilopes de toute espèce, venaient en foule boire à quelques fontaines voisines du Kolobeng, et l’on construisit dans les terres environnantes un piège qui , dans le pays, porte le nom de hopo. Ce piège consiste en deux haies, se rapprochant l’une de l’autre comme pour former un V ; très-épaisses et très-haut*s, au sommet de l'angle qu'elles produisent, au lieu de se rejoindre complètement , elles se prolongent en droite ligne , de manière à former une allée d’environ cinquante pas de longueur, aboutissant à une fosse qui peut avoir quatre ou cinq yards 1 carrés et six ou huit pieds de profondeur. Des troncs d’arbres sont placés

I. Le yard, mesure anglaise, équivaut & quatre-vingt-onze centimètres.

LE IIOPO.

en travers sur les bords de cette fosse, principalement sur le côté par où les animaux doivent arriver, et sur celui qui est en face et par où ils cherchent à s’échapper. Ces arbres forment audessus de la fosse un rebord avancé , qui rend la fuite presque impossible, et le tout est soigneusement recouvert de joncs qui dissimulent le piège, et qui le font ressembler à un trébuchet posé dans l’herbe. Comme les deux haies ont souvent un mille1 de longueur , et que la base du triangle qu’elles décrivent est à peu près de la même dimension, une tribu, qui forme autour du hopo un cercle de trois ou quatre milles de circonférence, se resserrant peu à peu , est certaine d’englober une grande quantité de gibier. Les chasseurs dirigent par leurs cris les animaux qu’ils entourent , et les font arriver au sommet du hopo ; des hommes cachés en cet endroit jettent leurs javelines au milieu de cette troupe effrayée, qui, se précipitant par la seule ouverture qu’elle rencontre, s’engage dans l’étroite allée qui conduit à la fosse; les animaux y tombent l’un après l’autre, jusqu’à ce que le piège soit rempli d’une masse vivante qui permet aux derniers de s’enfuir en passant sur le corps des victimes. C’est un spectacle effroyable ; les chasseurs , enivrés par la poursuite et ne se possédant plus, frappent ces gracieux animaux avec une joie délirante, tandis que les pauvres créatures, entraînées au fond de l’abime par le poids des morts et des mourants, soulèvent de temps à autre cette masse de cadavres, en se débattant au milieu de leur agonie contre le fardeau qui les étouffe.

Les Bakouains tuaient jusqu'à soixante-dix têtes de gros gibier par semaine; et comme chacun, riche ou pauvre, a sa part du butin, celte abondance de venaison neutralisait les inconvénients d’un régime qui eût été, sans cela, complètement végétal.

Lorsque les pauvres, qui n'avaient pas de sel, étaient forcés de vivre entièrement de racines pendant un certains laps de temps, ils avaient de fréquentes indigestions. Nous eûmes souvent l’occasion de l’observer : car , le district manquant de sel, les riches avaient seuls le moyen de s'en procurer. Les médecins du pays , sachant bien quelle était la cause du mal , prescrivaient ordinairement un peu de sel avec les drogues dont ils faisaient usage ; mais, comme ils n'en avaient pas à

t . Un peu plus de seize eeut neuf mètres.

leur donner, c’était à nous que les pauvres s’adressaient lorsqu’ils étaient malades ; nous Ames notre profit de cette méthode ; depuis lors nous avons traité l’indigestion en administrant une cuillerée à café de sel, et nous avons restreint l’emploi que nous faisions des autres médicaments. Le lait et la viande produisent le même effet, bien qu’ils n’agissent pas d’une manière aussi rapide. Il m’arriva plus tard, après avoir été privé de sel pendant quatre mois, de n’éprouver aucun désir d'en goûter, mais de souffrir cruellement du besoin de manger de la viande oii tout au moins de boire du lait. Ce besoin impérieux se faisait sentir aussi longtemps que je restais au régime végétal ; dès que je pouvais avoir de la viande, bien qu elle eût bouilli dans de l’eau de pluie parfaitement insipide, elle avait pour moi un goût de sel très-agréable, comme si elle avait été légèrement assaisonnée.

Le lait ou la chair, en quelque petite quantité que ce fût, éteignait complètement le désir excessif dont j’étais tourmenté , et faisait disparaître les côtes de bœuf rôties et les •calebasses de lait froid que je voyais dans mes rêves ; je ne m’étonnais plus alors des remercîments que de pauvres Bakouaines enceintes adressaient à mistress Livingston pour une petite bouchée de viande ou pour une goutte de lait qu’elle leur avait donnée.

Ajoutées à d’autres influences contraires, l'incertitude de savoir si l’on aurait de quoi manger, et la nécessité de s'absenter continuellement pour aller à la chasse ou pour recueillir des fruits et des racines, élevaient de sérieux obstacles à l'instruction des Bakouains. En Angleterre, notre éducation ne se fait pas moins à une table abondamment servie et au coin d’un bon feu, qu’à l’église ou à l’école, l'eu d’Anglais se tiendraient mieux à l’office ayant l’estomac vide que quand ils ont trop mangé. Les écoles des pauvres n’auraient pas eu le moindre succès, si les professeurs n’avaient sagement pourvu à la nourriture du corps en même temps qu'à celle de l’esprit ; et non-seulement, en bons chrétiens, nous devons nous intéresser au bien-être matériel des gens que nous cherchons à instruire, mais, n'importe sous quelle latitude, nous ne pouvons pas plus compter sur de bons sentiments chez les malheureux , si nous les nourrissons tout d’abord , que nous ne pouvons espérer de voir une abeille commune s'élever à la di-

oogle

PIEGE SITUÉ * l'EXTnEMITE DU HOPO.

gnité de mère en lui donnant la pâture habituelle des ouvrières de la ruche.

Il ne suffit pas, pour prêcher l’Evangile aux idolâtres, de répondre à l’idée qu’on se fait en général d’un missionnaire et de se promener simplement avec une Bible sous le bras; on doit, si je ne me trompe, chercher surtout à créer des relations commerciales; ce serait le moyen le plus rapide de faire cesser l’isolement que le paganisme engendre, d’amener les tribus à sentir qu’elles dépendent les unes des autres et qu’elles ont tout à gagner à n’avoir que de bons rapports entre elles. C’est pour atteindre ce but que les missionnaires de Kuruman prièrent l'autorité gouvernementale de permettre à un marchand de résider à la station ; il en est résulté un commerce important , et le marchand y a gagné des rentes qui lui ont permis de se retirer des affaires. Les lois qui restreignent la liberté commerciale entre les nations civilisées ne sont pas autre chose que les derniers vestiges de notre ancienne barbarie. Toutes les observations que j’ai faites à cet égard me font désirer plus que jamais de faire parvenir en Afrique les produits les plus grossiers des manufactures européennes; non-seulement nous détmirions ainsi le commerce des esclaves, mais nous ferions rentrer les nègres dans le corps de l’humanité, dont l’un des membres ne peut souffrir sans que tous les autres souffrent avec lui. Les succès commerciaux qu’on pourrait obtenir dans l’est et dans l'ouest de l’Afrique répandraient avec le temps les avantages de la civilisation, sur une bien plus vaste échelle que -les efforts exclusivement religieux et intellectuels restreints à quelque petite peuplade. Il faudrait toutefois s’occuper également de l’instruction des indigènes en établissant de grandes stations centrales dans les lieux dont la salubrité serait reconnue : car la civilisation et le christianisme ne peuvent pas se propager l’un sans l’autre; en fait, ils sont inséparables.

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