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fois môme jusqu’à une heure avancée de la nuit; la plupart de ces musiciens sont trop pauvres pour avoir des chevilles de fer à leur instrument, ils les font en bambou, et, bien qu’ils n’aient pas d’auditeurs, ils n’en persévèrent pas moins à exécuter leurs mélodies. 11 en est d’autres qui, affichant une humeur belliqueuse, ne sortent jamais de leurs cabanes sans avoir un arc et des flèches, ou sans un fusil orné d’un fragment de la dépouille de tous les animaux qu’ils ont tués; tandis que leurs voisins ne vont nulle part sans emporter une cage où un serin est enfermé, et que certaines femmes passent leur temps à soigner de petits chiens destinés à la boucherie. Leurs bourgades , généralement situées au milieu des bois, sont composées de cabanes irrégulièrement groupées et d’une teinte sombre; ils les entourent de bananiers, de cotonniers et de plantations de tabac. Chacune de ces cabanes possède une terrasse où l’on fait sécher les racines et la farine de manioc, et un certain nombre de cages sont suspendues autour des murs pour contenir les volailles ; des corbeilles sont juchées sur le toit, et les poules vont y déposer leurs œufs. Dès qu’on arrive dans ces •villages, les femmes et les enfants viennent vous offrir leurs denrées avec un flux de paroles assourdissant ; mais la vente se fait toujours avec politesse et d’un air de bonne humeur. Les marchandes insistent pour que mes Zambésiens leur achètent de la farine et pour qu'ils leur donnent en échange un peu du bœuf que j’ai fait tuer avec l’intention de le vendre; quelle que soit la petitesse du morceau qu’on leur offre, elles sont contentes; elles paraissent d’ailleurs trafiquer avec plaisir.
Le paysage qui nous entoure est d’un vert teinté de jaune, et l’herbe y est très-haute ; les sentiers ont environ 30 centimètres de large, et le milieu en est profondément creusé par les pas des indigènes ; lorsque en passant vous agitez les grandes herbes qui les bordent, les lézards et les souris, parfois môme un serpent dont vous troublez la quiétude, s’enfuient et révèlent leur présence par le frôlement qu’ils produisent. Il y a peu d’oiseaux dans les environs de ces villages, où ils sont trappés avec soin ; tous les dix ou quinze pas on trouve, sur les deux bord* du sentier, des pièges de toute espèce : collets et trébuchets pour toute sorte d'animaux. Si le temps et le travail que cette population consacre à déterrer les souris et les taupes étaient appliqués à l’agriculture, elle recueillerait de quoi nourrir des volailles et des
cochons en immense quantité; mais il est très-rare de voir un porc dans ce pays-ci.
Nous traversons des forêts où les plantes grimpantes abondent; la plupart ont les fibres tellement solides qu’il est impossible de les briser; l’un de mes hommes est obligé de nous fràyer un chemin à coups de hache, et, quand un fardeau est empêtré dans ces lianes , le porteur en est réduit à trancher la plante avec ses dents, car aucun effort ne parviendrait à la rompre. Les sentiers qui parcourent ces grands bois sont tellement tortueux, qu’on fait trente milles pour en franchir tout au plus douze ou quinze à vol d’oiseau.
7 mai. — Nous arrivons, par 9° 38' latitude sud et 20° 13' 34" longitude est, à la Moamba, rivière de trente mètres de large, que nous traversâmes en canot, et qui renferme des alligators et des hippopotames, ainsi que le Loanjé, le Quilo, le Chikapa et la Loajima. Cet endroit, ainsi que les terrains qui s’inclinent vers le Quilo et le Chikapa, nous fournit l’occasion d’étudier la structure géologique de la contrée; c’est d’abord un conglomérat ferrugineux qui, dans quelques-unes de ses parties, a l’air d’avoir été fondu, car les rognons qu’il contient ressemblent à des scories et sont revêtus d’une écorce polie à la surface ; toutefois il est probable que c’est un dépôt diluvien, à en juger d’après les galets de toute nature et de petite dimension qu’il renferme. Cette masse repose sur un grès durci , d’un rouge pâle, au-dessous duquel est une roche schisteuse se rapprochant du trapp, et l’étage inférieur est composé d’un grès à texture grossière contenant un petit nombre de cailloux ; ce grès est mêlé à des roches blanches de nature calcaire et à des bancs de galets de quartz libres.
A mesure que nous avançons vers l’est, les pentes que nous descendons sont plus longues qu’elles ne l’étaient à notre sortie du plateau supérieur, et nous trouvons, aux flancs de ces collines prolongées, des marais entourés de grands arbres à la tige bien droite, au feuillage toujours vert, qui produisent un charmant effet sur ce fond d’herbe jaune ; plusieurs de ces marais contiennent une solution ferrugineuse qui déploie à la surface toutes les couleurs du prisme. Les plaines élevées qui s’étendent d’une rivière à l’autre, à l’est et à l’ouest de la Moamba, sont moins boisées que les vallons, et les arbres y sont beaucoup moins beaux ; on y voit de grands espaces recouverts d’herbe où
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il n’y a pas même un buisson, et l’on est péniblement frappé de l’absence d’animaux qui se fait remarquer dans ces lieux : pas un oiseau, si ce n’est par hasard une mésange, quelque sylviadéc ou un dicrurvs Ludwig» de Smith, qui est très-commun dans tout le reste de la contrée. Le chant des oiseaux ne se fait entendre que dans le voisinage des rivières, où il est assez rare et peu varié. Toutefois le jacana, qui est le plus grand des oiseaux que l’on y aperçoive, y conserve sa place , et nous avons vu en passant un lanier pris au piège. Tous les petits animaux ont disparu ; on aperçoit très-peu d’insectes, à l’exception des fourmis, qui sont excessivement nombreuses et qui présentent une grande variété d’espèces. C’est tout au plus si l'on voit des mouches, et nous n’avons pas de moustiques.
L’air est calme, étoufTant ; le soleil brille d’un éclat impitoyable, il inonde de ses rayons les feuilles des arbres verts, et nous nous réjouissons tous quand notre chemin s'enfonce au milieu de la forêt. Cette nature, dont la vie est absente, me fait soupirer après les bords du Liambye, où l’on voit pâturer les antilopes gracieuses à côté des grands buffles et des élans au poil fin et lustré. Ici les hippopotames ne se révèlent que par l'empreinte de leurs pas sur la rive ; ils ont appris à respirer sans bruit, à se cacher avec soin, et nous n’entendons pas leur ronflement sonore, qui est si fréquent dans le Zambèse.
Nous avons traversé deux petits ruisseaux, le Kanési et le Fombéji, avant d'arriver à Cabango, village qui est situé sur les rives du Chihombo. A mesure que nous avançons, le pays est beaucoup plus peuplé; mais il est encore désert comparativement aux populations qu’il pourrait alimenter. Les vivres abondent et sont vraiment pour rien; on a une poule et dix kilogrammes de farine pour un mètre trente-cinq centimètres de gros calicot, ne valant pas plus de trente centimes. J’ai vu le capitaine Néves acheter aux Bangalas cent quatre-vingt-dix kilogrammes de tabac pour cinquante francs. Avec ce tabac, transporté au centre du pays des Balondas, on peut avoir sept mille cinq cents volailles, ou bien nourrir sept mille personnes pendant un jour, en donnant à chacune d’elles un poulet et plus de deux kilog. de farine ; quatre hommes, en payant ici leur nourriture avec du sel ou du calicot, peuvent très-bien vivre pour dix centimes par jour, et, pour ce prix-là, avoir des légumes et de la viande.
Le manioc et la farine de millet constituent les principaux aliments des indigènes; quand on en mange longtemps, ils produisent des aigreurs fatigantes, des maux d'estomac cruels, et, comme nous l'avons éprouvé nous-même, une faiblesse de vision qui s’observe chez les animaux que l’on nourrit exclusivement de gluten ou de matière amylacée. J’ai fini par découvrir que lorsqu’on mange avec le manioc et les substances analogues, une certaine proportion d’arachides, qui renferment une quantité d’huile considérable, leur usage n’avait aucun effet nuisible.
Nous voyons, sur le chemin qui nous mène à Cabango, la piste récente de plusieurs élans; c’est la première trace de ces animaux que j’aie rencontrée dans ce pays-ci.
Une pauvre petite esclave qui était malade, s’est éloignée du sentier ; nous l’avons attendue, puis cherchée jusqu’au lendemain sans la retrouver; elle était grande pour son ûge, frêle et mince comme un roseau, parce qu’elle avait grandi trop vite. Fatiguée par la marche, elle se sera couchée dans les bois, aura dormi jusqu’au soir, et, se réveillant dans l’ombre, elle aura perdu son chemin.
Le traitement qu’on fait subir aux esclaves n’inspire pas à mes compagnons beaucoup d’estime pour les maîtres de ces malheureux. « Ils n’ont pas de cœur ! » s’écrient mes Makololos, qui ajoutent en parlant des esclaves : « Pourquoi laissent-ils vivre ces gens-là ? > Us trouvent qu’il serait juste de débarrasser le monde de ces hommes dénaturés. Le marchand, de son côté, est dans une inquiétude perpétuelle; pas un moment de repos; il est volé sans cesse, il le voit et n’ose en rien dire, dans la crainte que ses portefaix ne le dépouillent complètement ou ne l’abandonnent ; toute son habileté consiste à sauver le plus possible des marchandises qu’il emporte, et, une fois arrivé au but de son voyage, à retenir une portion du salaire de ses hommes pour la part de butin qu’ils lui ont prise en route.
Cabango, situé par 9° 3f latitude sud et 20° 31’ ou 32' longitude est, est la résidence de Mouanzanza, l’un des subordonnés de Matiamvo. On y trouve deux cents huttes et dix ou douze maisons carrées; ces maisons, construites avec de l’herbe enlacée à des perches qui forment colombage, sont habitées par des mulâtres portugais d’Ambaca, envoyés ici en qualité d’agents par les négociants de Cassangé.
On éprouve un sentiment pénible de la fraîcheur des matinées. Le thermomètre marque pourtant de 58 à 60° (de 14 à 15° centigrades) lorsqu’on est à l’abri; quelquefois même, vers six heures, il s’élève à 64° (17° centigrades 4/9); au milieu du jour, et à l’ombre, il arrive à 80° (26° centigrades 6/9), et le soir il est encore à 78° environ (25° centigrades).
L’un des habitants du village étant mort au moment de notre arrivée, il nous fut impossible de voir le chef avant la clôture des funérailles;. elles ont duré quatre jours, pendant lesquels on n’a pas cessé de gémir, de danser et de festoyer, de tirer des coups de fusil du matin au soir, et de battre du tambour depuis le soir jusqu’au matin. Tous les parents, ornés de chapeaux fantastiques, font les honneurs de la cérémonie avec un zèle proportionné à la quantité de bœuf et de bière qui est dépensée par le chef de la famile. « Quel bel enterrement ! » s’écrie-t-on avec enthousiasme , lorsque la chair est copieuse et la bière abondante. Une espèce de mannequin, presque entièrement composé de plumes et de verroteries , figurait en grande pompe au milieu des obsèques et m’a paru être considéré comme une idole.
Pendant ce teraps-là, malgré la douleur que je ressentais d’un coup violent qu’une branche m’avait donné sur l’œil , j’écrivis le résumé de notre voyage depuis que nous avions quitté la côte, atin de l’envoyer à M. Gabriel par la première occasion que j’aurais pour Loanda; j’ai toujours grand soin de transmettre le plus possible les notes que j’ai recueillies, dans la crainte que mes découvertes ne soient perdues si je venais à mourir. J’attendais aussi avec une bien vive impatience un paquet de lettres et de journaux que devait m’envoyer cet excellent ami ; je n’ai rien reçu ; plus tard j’ai appris qu’il avait promis une grosse somme d’argent à celui qui devait me remettre ce paquet et lui rapporter la preuve écrite que ces lettres m’étaient parvenues : mais personne n’a voulu venir jusqu’ici. Je conserverai jusqu’à - ma dernière heure le souvenir des attentions touchantes que ce bon compatriote n'a cessé d’avoir pour moi, depuis le jour où je suis arrivé chez lui épuisé, abattu par la maladie et la fatigue et ne possédant rien au monde.
Plusieurs des marchands indigènes demeurant à Cabango ont visité le pays de Luba qui est à une assez grande distance dans la direction du nord, et la ville de Mai, qui se trouve également
fort loin, près des bords du Kasaï; je leur demande quelques renseignements sur res localités ; ils me répondent qu’ils n’ont traversé que deux grandes rivières pour aller à la ville de Maï: la Loajima et leChiliombo. D'après ce qu’ils médisent, le Kasaï passerait un peu à l’est de cette ville et formerait une cataracte dans son voisinage ; il serait très-large en cet endroit, où il changerait de direction pour couler vers l’ouest. Je dis à un vieillard qui est sur le point d’aller retrouver Maï, de se figurer qu’il est dans la ville de celui-ci et de me désigner l’endroit où se réunissent le Kasaï et le Quango; il étend la main du côté de l’ouest en me disant : « Quand nous aurons marché pendant cinq jours dans cette direction (ce qui fait de 35 à 40 milles), nous y serons arrivés. » Il ajoute que le Kasaï reçoit une autre rivière qui s’appelle le Lubilash.
11 n'y a qu'une opinion chez les Balondas à l'égard du Kasaï et du Quango ; tous affirment invariablement que le Kasaï reçoit le Quango, qu’il prend au-dessus de l’embouchure de cette rivière le nom de Zaïré ou de Zérézéré, qu’il a de nombreux affluents et qu’il est beaucoup plus large que le Quango, même avant de l’avoir reçu. Outre les rivières que nous avons déjà franchies, nous traversons le Chihombo à Cabango ; à quarante-deux milles plus loin, du côté de l’est, se trouve le Kasaï; on rencontre le Kaunguési à quatorze milles au delà du Kasaï, et à quarante-deux milles, toujours plus à l’est, la Lolua, rivières qui, indépendamment de ruisseaux nombreux, vont toutes se jeter dans le Kasaï.
A trente-quatre milles à l’est de la Lolua, et à cent trente-deux milles est-nord-est de Cabango, est située la ville de Matiamvo, chef suprême de tous les Balondas. On m’indique la position de la ville de Maï comme étant au nord-nord-ouest de Cabango, à trente-deux jours, ou cent vingt-quatre milles de distance, ce qui la mettrait par 5” 45’ latitude sud. La capitale de Luba, autre chef indépendant, serait à huit journées de Mai, toujours dans la même direction, par 4° 50' latitude sud.
A en juger d’après l’extérieur des commerçants de Maï que je rencontre à Cabango, les habitants de cette région ne doivent pas être plus avancés que les Balondas; ils sont vêtus de l’écorce intérieure d’un arbre, dont ils font une espèce d’étoffe. Le chef de Luba redoute avec terreur tout ce qui est innovation, et ni les
armes à feu ni les marchands indigènes ne sont admis dans sa ville. Pour pénétrer sur son territoire, le trafiquant est obligé de revêtir l’espèce de tunique ou de jupon qui forme le costume du bas peuple dans la province d’Angola, et le chef ne consent à lui acheter que des coquillages et des grains de verre. Les nègres de Luba chassent l’éléphant à la lance ou avec des flèches empoisonnées, ou bien encore ils lui tendent des pièges. Tous les négociants m’ont dit que les dents d’éléphant qui viennent de cette contrée sont plus longues et plus pesantes que les autres.
11 résulte de toutes les informations que j'ai pu recueillir, que les eaux du pays de I.onda vont tomber au nord, d’où elles se dirigent vers l’ouest ; le territoire de Luba et de Mai est évidemment moins élevé que celui des Balondas, qui lui-même ne doit pas être à plus de mille ou onze cents mètres au-dessus du niveau de la mer.
J'apprends que la navigation du Kasaï, d’ici à la côte, "n’est pas possible, en raison de la cataracte qu’il forme dans le voisinage de Mai; de plus, on m’affirme qu’il n’y a pas de grande peuplade dans la région comprise entre ses bords et l’Èquateur, ce qui me donne plus que jamais le désir d’aller voirMatiamvo; nonseulement il est d’une bonne politique, mais encore il est juste de reconnaître le souverain d’un pays. Je reçois des Balondas et des marchands indigènes l'assurance que l’un des affluents considérables du Zambèse prend sa source à l’est de la ville de Matiamvo et se dirige vers le midi; le cours entier de cet affluent, même à l’endroit où il se détourne du côté de l’ouest dans la direction de Masiko, est probablement placé sur ma carte plus à l’est qu’il ne devrait l’être. A l’époque où je lui ai assigné cette position, je croyais celle de Matiamvo et de Cazembé plus orientale que je ne le suppose aujourd’hui. Toutes ces indications, qui résultent du témoignage des natifs, ont besoin d’être vérifiées par les voyageurs qui auront été sur les lieux; je ne les donne ici qu’à titre de renseignements, sans en garantir l’exactitude au lecteur.
On représente les riverains decet affluent du Zambèse, que l'on appelle Kanyikas ou Kanyakas, comme étant hospitaliers et nombreux; mais Matiamvo ne permet ni aux blancs ni aux mulâtres de visiter cette peuplade, qui lui fournit la majeure partie de son ivoire.
sors
Pensant que nous pourrions descendre cette branche du Zambèse jusqu’à Masiko, et de là jusqu’à la vallée Barotsé, je me sentais un vif désir de tenter l’entreprise ; toutefois les valeurs que nous avions emportées d’Angola pour payer nos frais de roule avaient été considérablement diminuées par les retards que la maladie nous avait fait subir ; et, connaissant à peine la langue des Balondas, il devenait très-difficile de remplacer les présents par la persuasion. D'après ce que j’entendais dire de Matiamvo, il n’était pas probable qu’il nous permit de traverser son territoire pour aller gagner le Zambèse ; il nous faudrait retourner à Cabango; ce détour absorberait le reste de nos marchandises, et nous avions trop souffert de la mendicité en allant à Angola, pour ne pas craindre de retomber dans la même pénurie.
Le pays de Matiamvo est, dit-on, bien peuplé, mais on y fait peu de commerce; les habitants reçoivent de l’indienne, du sel, de la poudre, des vases de terre grossiers et des grains de verroterie, en échange de leur ivoire et des individus qu'ils vendent comme esclaves. Ils n’ont pas de bêtes à cornes ; le chef seul en possède un troupeau, qu’il n’entretient que pour avoir de la viande.
Le chef actuel est, dit-on, plein de justice etde douceur à l’égard de ses sujets, mais très-sévère pour les chefs qui lui sont subordonnés; il les dépose sur-le-champ dès qu’ils manquent à leurs devoirs, et il lui est arrivé plusieurs fois d’envoyer des émissaires à une distance de plus de cent milles, pour décapiter un gouverneur coupable de malversation. Toutefois, bien qu'il possède un pouvoir absolu, son nom m'a paru exercer moins d’influence sur ceux des habitants de son pays que j’ai rencontrés, que celui de Sékélétou auprès des Makololos les plus éloignés de Linyanti.
Toute réflexion faite, il était plus sage, poursuivant notre chemin au sud-est de Cabango, d'aller directement chez notre vieil ami Katéma. Aussitôt que les obsèques furent terminées, je priai donc Mouanzanza de vouloir bien nous procurer un guide. Il y consentit et, sur l’observation de Pascoal et de Faria, qui lui tirent comprendre que je n’étais pas un marchand, il accepta un cadeau beaucoup plus mince qu’il n’en reçoit d’ordinaire. Il regarde les présents qu’on lui fait comme une chose qui lui est due; c’est au point que le senor Pascoal ayant déposé sa Cargaison dans un magasin, il s’y présenta quelques instants après pour en
réclamer sa part ; le seùor Faria lui donna gravement un vase de terre des plus communs, mais qui sont fort appréciés dans le pays à cause de leur profondeur; le chef accueillit ce présent avec les témoignages de la plus vive reconnaissance, qui me donnèrent une affreuse envie de rire ; il est parfois de ces associations d’idées si bizarres qu’il e3t bien difficile de garder son sérieux.
Plusieurs des enfants du dernier Matiamvo sont venus me demander quelque chose, mais ils ne m’ont rien offert ; ayant parlé de cette preuve d'avarice à un jeune homme appelé Luila, nom qui signifie les cieux, celui-ci m’apporta immédiatement des bananes et du manioc. L’extérieur et la conversation de Luila m’ont paru fort agréables ; et je crois qu’il serait facile d’instruire les Balondas, si toutefois leur genre de vie n'y mettait pas obstacle. Ils sont beaucoup mieux physiquement dans cette partie de la province que près des bords de la mer ; les femmes conservent à leurs belles dents la forme primitive, et elles seraient assez jolies sans l’habitude qu’elles ont de s’insérer un fragment de roseau dans la cloison du nez. Elles ont l’air vif et de bonne humeur, et passent leur temps en causeries perpétuelles et en fêtes nuptiales et funéraires. Cette puissance de vie animale, qui caractérise cette race, doit être l’une des raisons de son indépendance et de son indestructibilité; il est possible même que l’espèce de lutte qu’elle entretient avec le monde invisible, contribue à développer chez elle cette incroyable vitalité, en préservant l’esprit de la quiétude engourdissante qui résulte du fatalisme.
Nous avons été forcés de payer d’avance notre guide et le père de ce vaurien, qui nous a quittés le second jour, bien qu’il eût promis de nous conduire jusqu’au village de Katéma ; il a rompu son engagement sans vergogne, et il est probable que ce manque de foi ne lui sera pas même reproché par Mouanzanza ; chez les Bakouains il eût été sévèrement puni. Mes Makololos, indignés, voulaient lui faire restituer ses gages ; mais il aurait fallu pour cela faire acte de violence, et comme nous avons pour principe de n’employer que la douceur, ils ont laissé partir notre infidèle avec le salaire qu’il n’a pas mérité. Ils déplorent continuellement l’ignorance et la conduite peu loyale des Balondas. « Ces gens, disent-ils, ne savent pas que, si nous supportons patiemment leur sottise et leur insolence, c’est parce que nous sommes des hommes
et que nous les méprisons. L’imprécation dont ils ne manquent jamais d’accompagner ces mots annonce qu’il ne faudrait pas grand'chose pour que leur patience fût à bout; mais il est rare qu’ils se servent de la langue des Dalondas pour exprimer leurs plaintes ; je n’ai jamais vu qu’un seul d’entre eux qui se soit livré à sa colère, celui qui a frappé l’un des indigènes sur la barbe, et c’était le moins intelligent de toute la bande.
Nous savons parfaitement dans quelle direction est la route que nous devons suivre, et nous Unirions toujours par arriver au but ; mais avec un guide nous évitons les endroits inaccessibles de la forêt; les fondrières impraticables, et nous nous dirigeons à coup sûr vers le point où les ruisseaux peuvent être passés à gué; voilà pourquoi nous réclamons l’assistance d’un indigène.
21 mm. — Nous avons quitté Gabango et nous traversons plusieurs petites rivières qui vont se jeter dans le Chihombo, que nous laissons à notre gauche ; je trouve dans l’un de ces ruisseaux trois fougères ( Cyathea dregei) les premières de cette espèce que je rencontre en Afrique; leur tige a environ un mètre de hauteur et vingt-cinq centimètres de diamètre. Nous voyons aussi deux variétés de graminées arborescentes qui atteignent, dans les endroits humides , un peu plus de douze mètres d'élévation.
Nous traversons le Chihombo à douze milles au-dessus de Gabango ; le courant est rapide, et l’eau nous monte jusqu’à la ceinture. Avec quel plaisir nous apercevons sur ses bords la trace des buffles et des hippopotames! A peine avons-nous quitté la route suivie par les marchands d’esclaves, que la générosité des Balondas méridionaux commence à reparaître; un vieillard nous apporte une quantité de provisions que nous envoient les habitants de son village, et s’offre de lui-même à nous servir de guide. Toutefois on essaye de nous retenir dans les bourgades nombreuses où nous passons, dans l’espérance que nous y achèterons de quoi souper ; on refuse même, dans l’un de ces villages, de nous indiquer notre chemin si nous n’y restons pas vingtquatre heures. Cette condition me déplait, je refuse de m’y soumettre, et nous prenons un sentier qui nous conduit au milieu d’un fourré inextricable ; nous choisissons un autre sentier qui s’efface tout à coup au milieu de la forêt : il faut donc revenir au village et subir la volonté de ses habitants. Le lendemain matin
ils nous montrent le chemin que nous devons suivre et qui, cette fois, nous permet de franchir en quelques heures la forêt, que nous aurions mis, sans cela, plusieurs jours à traverser.
En sortant de cette forêt nous arrivons au village de Nyakalonga, l’une des sœurs du dernier Matiamvo; elle nous fait un excellent accueil , et engage plusieurs de ses sujets à nous servir de guides; mais ceux-ci ne veulent pas y consentir à moins que nous ne leur achetions divers objets. Nyakalonga nous prie alors d’attendre une heure ou deux pour qu’elle puisse réunir de la farine, du manioc, des arachides et une poule dont elle nous fait présent de la meilleure grâce du monde ; puis elle ordonne à son fils de nous accompagner gratuitement jusqu’au prochain village.
On est obligé de faire un détour assez long pour franchir le ruisseau qui passe auprès de la résidence de Nyakalonga, les deux rives étant couvertes de marécages dont la surface, qui a plus d’un mille d’étendue, est desséchée par le vent et le soleil , mais où l’on enfonce à deux mètres de profondeur, lorsque le poids du corps en a brisé la croûte.
28 mai. — Nous arrivons au village de Bango, situé par 1 2° 22' 53' latitude sud, et 20° 58’ longitude est ; le chef nous donne une grande quantité de farine et toute la viande d’un pallah. Je fais tuer la dernière des vaches que nous avait données M. Schut, et que je faisais traire encore, bien qu’à chaque fois elle ne donnât plus qu’une petite cuillerée de lait; mes Zambésiens rient de bon cœur en voyant que je renonce enfin à l’espoir d’en obtenir davantage; ma persévérance les amusait depuis longtemps.
J’offre un quartier de ma vache à Bango ; mais il me répond que, dans sa tribu, personne ne mange de bœuf, que ses sujets et lui considèrent tout le bétail comme faisant partiede l’humanité, puisque les bœufs vivent avec les hommes dont ils partagent la demeure. Personne effectivement ne s’est présenté pour acheter de notre vache, ce qu’on n’aurait pas manqué de faire dans tous les autres pays. J’ai vu des peuplades qui n’avaient pas de troupeaux, bien qu’elles aimassent la viande, parce que, disaient-elles, les bœufs attirent l’ennemi et sont une cause de guerre ; mais c’est la première fois que je rencontre des gens qui refusent de manger du bœuf, exception tout à fait relative à la domesticité de l’animal, puisque les mêmes individus font leur nourriture des buffles et des antilopes qu’ils ont tués à la chasse.
DANS L’AFRlÜUE AUSTRALE. .>09
Les ruisseaux, dans ce pays-ci, ne coulent pas au milieu de vallées profondes , et nous n’avons plus de ces herbes gigantesques dont nos yeux étaient fatigués avant d'arriver à Cabango. La contrée est plate, et la culture du manioc y est très- étendue; mais la population est fort peu agglomérée; tous les chefs de famille semblent n’avoir pas d’autre ambition que de former un petit village; nous en rencontrons un grand nombre qui viennent de très-loin, et qui apportent de la viande de buffle et d’antilope, atin de s’acquitter de la part de tribut qu'ils fournissent à liango. Nous voilà revenus dans le pays du gibier; toutefois il est tellement farouche, que nous ne l'avons pas encore aperçu. La plaine est couverte dans ce moment-ci d'une herbe jaunâtre et desséchée; quelques arbres sont toujours verdoyants ; mais les autres sont en train de perdre leurs feuilles, que les jeunes pousses commencent à remplacer. La végétation, qui dans le midi est suspendue tout l’hiver, ne s’arrête ici que pendant quelques instants ; néanmoins , il arrive parfois qu’un vent glacial se fait sentir jusqu’auprès de Cabango, et flétrit tout ce qui lui est exposé; les bourgeons des arbres verts ont alors, du côté du sud, l’air d’avoir été roussis; les feuilles de manioc , de citrouille et des autres plantes légumineuses sont frappées de mort, tandis que les mêmes espèces, abritées par la forêt, continuent de verdoyer.
L’intensité du froid varie dans l’intérieur de l’Afrique australe avec le degré de latitude : au centre de la colonie du Cap, l’hiver est souvent très-rigoureux, et le sol y est alors couvert de neige; à Kuruman la neige est rare, mais la gelée est piquante. Il gèle encore sur les rives du Chobé, et les Barotsés même s’aperçoivent de l’hiver; mais au nord de la rivière d’Orange le froid et l’humidité ne se réunissent jamais. Il est bien rare, si toutefois cela s’est vu, qu’on y ait une averse en hiver, ce qui fait la salubrité du pays des Béchuanas. A partir de la vallée Barotsé , il est douteux qu’il gèle; mais, lorsque le vent du sud prédomine, le thermomètre descend à 42 degrés (5* centigrades 5/9), et vous éprouvez la même sensation que s’il avait gelé très-fort.
Rien ne surpasse en beauté l’arrivée du printemps à Kolobeng, que fait ressortir le contraste des mauvais jours qui le précèdent. Au moment où les froids sont passés , le vent d’est souffle avec violence et disparaît au soir ; les nuages s’amoncellent et atténuent l’éclat du soleil africain , le vent dessèche tout sur son passage et
soulève des flots de poussière ; la température est en général de 96 degrés (24* centigrades 4/9). La pluie tombe, la terre s'imbibe, et la transformation est merveilleuse ; le lendemain tout le paysage verdoie, quatre ou cinq jours après les feuilles nouvelles sont déployées, l’herbe couvre le sol , le printemps est partout. Les oiseaux, jusque-là silencieux, font entendre leurs gazouillements, font éclater leurs chants d’amour et se hâtent de préparer leur nid ; des myriades d’insectes surgissent de toute part ; des milliers de coléoptères resplendissants émergent de l’endroit où ils étaient cachés , et, vers le soir, des légions de fourmis blanches sortent de leur forteresse. Elles ruissellent à flots pressés de l’ouverture par où elles s’échappent, elles s’envolent et redescendent après s’être élevées dans l’air à deux cents mètres de hauteur. L’endroit où elles se posent est-il convenable pour y établir une nouvelle colonie, elles relèvent leur abdomen quelles recourbent, détachent leurs ailes, les abandonnent et commencent immédiatement leur travail de mineuses. Si, prenant une de ces fourmis, vous essayez de lui arracher les ailes en tirant celles-ci en arrière, vous déchirez le corps de l’insecte ; mais si vous les repoussez en avant, comme la fourmi le fait elle-même, vous les décrochez avec la plus grande aisance; elles ne semblent formées que pour transporter l’insecte à sa nouvelle habitation et pour être ensuite immédiatement rejetées. Ün ne se figure pas avec quelle ardeur ces légions de fourmis blanches se précipitent au dehors et quittent l’endroit où elles sont nées ; il arrive parfois qu’elles surgissent dans une maison ; j’ai vu dans ce cas-là faire du feu sur l’ouverture qu’elles avaient pratiquée, mais la flamme ne les arrêtait pas. On les prendrait, quand elles s’envolent, pour des flocons de neige tourbillonnant dans l’air; c'est alors une abondante curée pour les chiens, les chats, les faucons , presque tous les oiseaux, qui s’en repaissent avec délices. Les nègres euxmêmes profitent de l’occasion pour recueillir cette manne dont ils sont très-friands. Les termites ou fourmis blanches ont douze millimètres de longueur : elles sont aussi grosses qu’un tuyau de plume de corbeau et sont très-grasses; elles ressemblent, dit-on, à du riz lorsqu’on les mange grillées. On peut juger de l'estime qu’en font les indigènes par la réponse que je reçus d’un chef bayéyé , sur les rives de la Zouga; j’étais en train de dtner lorsqu’il vint me faire une visite, et je lui donnai un peu de pain avec de la con-
liture d’abricots ; il parut trouver cela tellement bon que je lui demandai s'il y avait dans son pays quelque chose qui égalât cette friandise : * Oh ! oui , dit-il ; avez-vous jamais mangé des fourmis blanches ?» Et sur ma réponse négative, il ajouta : « Si vous en âviez goûté, vous sauriez qu’on ne peut rien trouver de meilleur.» La manière de prendre les termites consiste en général à faire un trou à la fourmilière ; on attend que les maçonnes viennent au dehors pour réparer le dommage, et on les balaye rapidement en les entraînant dans un vase, comme le fourmilier dans sa bouche.
Mais finissons de décrire la venue du printemps à Kolobeng. La pluie donne aux bestiaux un air de fraîcheur et de santé, leur poil est brillant, leurs mouvements sont plus faciles ; les hommes et les femmes vont gaiement ensemencer leurs jardins ; les animaux sauvages quittent les lieux où la sécheresse les avait contraints de se réunir, ils se dispersent et deviennent plus farouches ; parfois un troupeau de buffles ou d'antilopes évente la pluie à de longues distances, accourt à l'endroit où il a cru la sentir, et s’il a fait quelque méprise, revient au bord de l’eau qu’il avait abandonné.
L’herbe nouvelle qui couvre le sol, à la place où les indigènes ont mis le feu pendant l’hiver, a reparu avec des propriétés rénovatrices; à peine les animaux, qui la mangent avidement, s’en sontils rassasiés, que leur chair se dissout jusqu’à la moelle des os, et ne forme plus qu’une masse rouge et molle qu'il est impossible de manger; mais bientôt la reconstitution commence, et l'animal recouvre peu à peu son ancien embonpoint.
30 mai. — Nous quittons Bango et nous nous dirigeons vers le Loemboué, qui coule au nord-nord-est et qui est rempli d’hippopotames. Il a maintenant soixante mètres de large et plus d’un mètre vingt centimètres de profondeur ; mais il est probable qu’ordinairement il a beaucoup moins d’eau, car des barrages y sont établis pour former des réservoirs de pêche. Gomme toutes les rivières de cette région il a des rives marécageuses; toutefois, contemplé des hauteurs qui le dominent, le vallon où il serpente est d'une extrême beauté ; son lit est d’une largeur d’environ quatre cents mètres ; on croirait, dans maint endroit, retrouver l’emplacement des plus beaux manoirs d'Ecosse , et l’on voit qu’il reste sur terre assez d’espace pour que le nombre des hommes s’accroisse à l’infini.
Les villages sont éloignés les uns des autres et d’un accès difficile à cause des grandes herbes qui couvrent les chemins, et qui
permettent tout au plus à un bœufde suivre les sentiers ; mes hommes en ont les pieds coupés. Nous rencontrons cependant une jeune fille et une femme avec un petit enfant ; elles retournent chez elles, et fléchissent sous un fardeau de manioc; la vue d’un blanc excite toujours la terreur dans leur sombre poitrine : aussi les pauvres créatures sont-elles soulagées d’un poids immense lorsque je les ai dépassées sans m’être emparées d’elles. Quand je traverse un bourg, les chiens s’enfuient, la queue entre les jambes, comme s’ils voyaient un lion. Les femmes, cachées derrière la muraille , regardent furtivement par. quelque fente jusqu’au moment où j’approche, et se précipitent dans leur cabane; si un enfant me rencontre , il jette les hauts cris en voyant cette apparition qui l'épouvante, et me fait craindre un accès d’épilepsie. J’ai souvent reproché aux mères , lorsque j’étais chez les Béchuanas , de représenter à ces pauvres petits l’homme blanc comme un spectre, et de leur dire que, s'ils n’étaient pas sages, elles l'enverraient chercher pour les mordre.
Après avoir traversé le Loemboué, nous nous trouvons dans un pays plus découvert, entrecoupé de vallons étroits qui renferment un ruisseau limpide au milieu d'un marécage; il est toujours difficile de franchir ces vallons, et, comme ils sont nombreux , on a constamment les jambes mouillées. Nous voyons en différents endroits des offrandes votives à l’intention des Barimos : ce sont en général des aliments qu’on leurdestine. Chaque villageabandonné conserve ses idoles ; on y trouve des pots qui contiennent certains charmes, et qu’un appentis abrite. Nous avons vu, sous l’un de ces hangars, une tête de bœuf qui était un objet d’adoration. Quelques bourgades paraissent plus superstitieuses que les autres, à en juger par le plus grand nombre d’idoles que l’on y aperçoit.
Une vieille femme s'est arrêtée auprès de notre camp , et depuis deux heures elle n'a pas cessé d’accabler d’injures un garçon de bonne mine, qui s’irrite à la (in et qui lui ferme la bouche par quelques mots un peu vifs. Survient un autre jeune homme qui, l’ayant entendu, lui demande comment il ose insulter sa marna. Ils s’empoignent, se tiraillent, se bousculent, et finissent par tomber l'un sur l’autre. La femme qui est la cause de cette lutte me prie d’intervenir, et je crois que les jeunes gens ne seraient pas fàchésd’ôtre séparés; maisjetiensà res ter neutre
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et à les laisser vider leur querelle comme bon leur semblera. Après s’étre roulés par terre pendant quelques secondes , nos deux champions se relèvent, ramassent leurs vêtements qu'ils avaient ôtés pour se battre, et s’enfuient chacun dans une direction différente, en se menaçant d’aller chercher leur fusil et de terminer l’affaire par un combat mortel. Un seul est revenu , et la vieille femme recommence à crier contre lui, jusqu'à ce que mes Zambésiens, irrités à leur tour, lui ordonnent de s’éloigner.
Cette querelle insignifiante est la seule dont j'aie eu l'occasion d’être témoin ; je n’ai jamais vu , pendant tout le temps que je suis resté chez les üéchuanas , deux hommes, qui n’avaient pas d'armes, se frapper mutuellement; en général leurs disputes se bornent à un flux de paroles entremêlées de jurons sonores, et se terminent presque toujours par de bruyants éclats de rire de la part des deux adversaires.
On essaye de nous retenir dans chaque village, tout au moins de nous y faire passer la nuit; on va jusqu'à nous offrir de grands pots de bière dans l'espérance de nous séduire ; parfois le chef s’en môle et nous ordonne impérieusement de faire halte sous un arbre qu’il nous désigne ; ou bien encore des jeunes gens s’offrent pour nous servir de guides, et nous conduisent à une fondrière impraticable : tout cela dans l’espoir de nous contraindre à faire du commerce avec eux. Les vivres qu’ils nous offrent sont tellement bon marché , que nous les payons quelquefois sans les prendre, afin de nous débarrasser des vendeurs. Tous les hommes qui possèdent un fusil nous apportent une petite mesure qui tient une charge de poudre et qu’ils nous pressent de remplir: c'est le prix d’une grosse volaille. Toutes les femmes de cette région n’ont sur elles, en guise de robe, qu'un petit tablier d’une étroitesse effrayante, et sans le moindre falbalas; c’est par pénurie d’étoffe, car on ne se figure pas avec quelle avidité elles se jettent sur l’indienne, et avec quel empressement elles nous offrent une poule et vingt livres de farine pour soixante centimètres de calicot. Malheureusement nos fonds sont tellement bas, que je suis contraint de résister à leurs demandes ; elles vont alors , pauvres mères, chercher leurs petits enfants dont elles me montrent la nudité, en insistant d’une voix suppliante pour que je leur vende seulement un lambeau d’étoffe dont elles puissent les couvrir. * Le feu est leur seul vêtement pendant la nuit , me
disent-elles, et ils s’attachent à mon corps pour n'avoir pas trop froid. » Elles font avec l’écorce d’un arbre une tresse d'environ dix centimètres de largeur qu’elles portent en bandoulière et où elles asseyent leurs babys.
Le pays est très-fertile ; les habitants y cultivent beaucoup de manioc et d’arachides ; on n’y voit pas de coton , ni d’animaux domestiques , à l'exception de petits chiens et d’un assez grand nombre de volailles. Le chef possède quelques chèvres ; je n’ai jamais pu savoir pourquoi ses sujets n’en élèvent pas également.
2 juin. — Nous atteignons la résidence de Kawawa, qui est un personnage assez important de cette région. Sa bourgade est située en pleine forêt, et se compose d’une cinquantaine de cases. L’un des habitants du village est mort hier, et quelques femmes épanchent leurs clameurs gémissantes à la porte du défunt, qu'elles interpellent comme s’il pouvait les entendre; le bruit des tambours ne s’arrête pas de la nuit , et conserve la régularité des coups de piston d’une machine à vapeur. Je remarque une personne couverte de plumes disposées d’une manière fantastique; au point du jour elle s’enfonce dans la forêt, tandis que les autres se livrent à la danse et aux lamentations, et ne réparait que le soir pour prendre part aux cérémonies funèbres. Elle représente , me diton, l’un des Barimos les plus influents du monde invisible.
Le lendemain matin nous avons la visite de Kawawa; il s'installe auprès de nous, et la journée se passe à causer amicalement avec lui et quelques-uns de ses sujets. Lorsque je vais le voir à mon tour, j e le trouve dans une grande hutte qui lui sert de palais de justice et qui a la forme d'une ruche, mais qui est admirablement construite. Comme je lui ai montré beaucoup d’objets curieux, il me rend cette politesse en m’exhibant une cruche de terre anglaise qui représente un bonhomme tenant une cannette de bière à la main, et qui est la chose la plus précieuse qu’il ait jamais possédée. L’audience est ouverte : on amène devant Kawawa un pauvre homme et sa femme, que l’on accuse de maléfice à l’égard du défunt dont on célèbre en ce moment les funérailles. « Vous avez tué l’un de mes enfants , s’écrie le chef, avant d'avoir entendu la défense; allez chercher tous les vôtres, que je choisisse parmi eux celui qui doit remplacer le (ils que vous m'avez enlevé. » La femme se justifie éloquemment et prouve qu’elle est innocente ; mais c’est
bien inutile, car ce genre d’accusation est l’un des moyens employés par les chefs pour s’approvisionner de gens à vendre. Peut-être Kawawa pense-t-il que je suis marchand d’esclaves, malgré l’explication que je lui ai donnée de mes projets.
Le soir, je montre aux habitants ma lanterne magique. Tout le monde en est ravi , excepté Kawawa qui témoigne une certaine frayeur, et qui prendrait la fuite, si la foule qui l’entoure lui en laissait la possibilité. 'Quelques-uns des assistants, doués d’une vive intelligence, comprennent parfaitement l’explication des tableaux; ils la transmettent aux autres avec chaleur, et nous nous séparons les meilleurs amis du monde. Mais pendant la nuit Kawawa se rappelle qu’il a entendu dire que les Chiboques m’ont contraint de leur donner un bœuf, et il se demande pourquoi il n’en ferait pas autant; d’où il résulte que le lendemain matin, lorsque je lui fais dire que nous allons le quitter, il répond en style parabolique : « S’il arrive qu’un homme trouve un bœuf sur son chemin , pourquoi ne le mangerait-il pas ? Il en a donné un aux Chiboques, il m’en doit un pareillement; qu’il y ajoute de la poudre, un fusil, et une robe noire comme celle que j’ai vue sécher hier devant sa maison d'étoffe. Que s’il refuse le bœuf, il le remplace par un homme, et qu’il y joigne un livre où je puisse voir la disposition du cœur de Matiamvo à mon égard , afin que- je sois averti, si jamais le grand chef a résolu de me faire couper la tête. »
Immédiatement après m’avoir envoyé ce message , Kawawa se présente en personne et me dit avec une froideur hautaine qu’il a vu toutes mes richesses, et qu’il obtiendra tout ce qu’il lui plaira de demander, attendu qu’il commande sur les bords du Kasai , et qu’il défendra qu’on me transporte sur l’autre rive , tant que je ne lui aurai pas donné les objets qu’il réclame. Je lui réponds qùe tout ce qu’il demande est ma propriété, non la sienne; que je ne veux pas qu’il soit dit qu’un blanc ait jamais payé tribut à un noir, et que je traverserai le Kasai malgré tous ses efforts. Il ordonne à ses sujets d’aller prendre leurs armes ; commandement qui s’exécute aussitôt, et qui inspire un certain effroi à quelquesuns de mes hommes. Je donne à mon tour le signal du départ à ma petite troupe , et je lui recommande de ne pas tirer sur l’ennemi, avant que celui-ci ait frappé le premier coup. Je marche à l’avant-garde et je crois que tous mes gens vont me suivre,
EXPLOHATIONS
comme ils l’ont toujours fait, mais plusieurs d’entre eux se disposent à rester en arrière. Je saute à bas de mon bœuf, et je me précipite vers eux, le revolver à la main. Kawawa , de son côté, veut rassembler ses guerriers qui lui tournent le dos ; je crie à mes hommes de prendre leurs bagages et de se mettre immédiatement en marche; un seul refuse et veut poursuivre les sujets de Kawawa : je le pousse avec la crosse de mon pistolet, il obéit, et je comprends une fois de plus qu’il faut avant tout maintenir la discipline. Nous traversons la forêt, escortés des soldats de Kawawa, qui nous suivent à cent pas, mais qui ne font usage ni de leurs fusils, ni de leurs flèches.
Il est extrêmement désagréable de se quitter ainsi , après avoir eu d’excellentes relations , et dans un pays où l’on est généralement bon; du reste, ce Kawawa n’a pas une bonne renommée parmi les chefs balondas ; et l’on m'assure qu’il a certains motifs de craindre que Matiamvo ne lui fasse trancher la tête, précisément pour le mépris qu’il fait du droit des gens.
Notre affaire toutefois n’est pas terminée ; Kawawa entend bien avoir le dernier mot, et tient à son tribut. Nous faisons sans encombre les neuf ou dix milles qui nous séparent du Kasaï; mais lorsque nous arrivons au bord du fleuve, on nous apprend que les bateliers ont reçu l’ordre de nous refuser le passage, à moins cependant que je ne consente à donner les objets qui ont été mentionnés, et auxquels je dois maintenant ajouter un de mes hommes ; cette dernière demande excite toujours une vive inquiétude parmi mes compagnons, ün a eu soin d’éloigner tous les canots, et l’on suppose qu’il nous est impossible de franchir sans eux une rivière de cent mètres de large et d’une grande profondeur. Pftsané est debout sur la rive, et, tandis qu’il regarde avec une feinte indifférence l’eau qui coule à ses pieds, il découvre l'endroit où les pirogues sont cachées dans les roseatix; les passeurs demandent par hasard à l'un de mes Batokas s'il y a des rivières dans sou pays. «Aucune, - répond celui-ci en toute franchise; et les sujets de Kawawa sont persuadés qu’ils nous tiennent.
Je pensais à traverser le fleuve à la nage une fois qu'ils seraient partis, lorsque Pitsané m’informa de sa découverte, et à la chute du jour nous étions sur l’autre rive. J’ai mis, à l’endroit où les passeurs nous ont quittés, quelques grains de verre en payement de la farine qu’ils nous avaient donnée; et mes
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Zambésiens poussent des éclats de rire effrayants en pensant à la surprise que vont avoir nos ennemis, et surtout à la mine qu’ils vont faire quand leur chef les accusera de lui avoir désobéi.
Ce matin , comme nous allions partir, la troupe de Kawawa s’est montrée sur la hauteur, et n’a pu en croire ses yeux en nous voyant sur l’autre bord. « Ah! que vous êtes mauvais! » s’est écrié l’un d’eux. Et Pitsané de lui répondre : * Ah! que vous êtes bons de nous avoir prêté vos canots ! »
Nous avons eu grand soin de raconter l’aventure à Katéma et aux autres chefs que nous avons pu voir ; tous nous ont dit que nous avions parfaitement fait, et que Matiamvo approuverait notre conduite ; ils se sont empressés à leur lour de transmettre à leurs collègues les détails que je leur avais donnés; chose qu’ils ne manquent jamais de faire , lorsque l’un deux commet une action blâmable que l'on pourrait leur imputer : car, même dans leur pays, l’opinion publique n’est pas sans influence, et ils tiennent beaucoup à leur réputation.
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