CHAPITRE XXIV
Vautours et autre* oiseaux. — Diversité de couleurs chez des fleurs de même espèce. — Vingt-septième accès de Gèvre. — Double direction d’une rivière. — Lac Dilolo. — Disposition des roches. — Particularités de la saison des pluies se rattachant au débordement du Nil et du Zambêse. — Raison probable de la différence qui existe entre la quantité de pluie qui tombe au nord et au sud de l’équateur. — Renseignements donnés par des Arabes sur la région qui est à l'est du Londa. — Arrivée à la ville de Katéma. — Désir de celui-ci de ressembler à un homme blanc. — Choucas. — Passage de la branche méridionale du lac Ddolo.
— Petit poisson. — Projet d’établir un village makololo près de l’embouchure de la Liba. — Cordial accueil de Shinté. — Blessure de Kolimbota. — Graines de plantes apportées d’Angola. — Querelle de Limboa et de Masico. — Veuvage de Nvamoana. — Descente de la Liba. — Troupes d'animaux sauvages. — Chasse infructueuse. — Grenouilles. — Sinbad et la tsetsé. — Envoi d’un message à Manenko. — Arrivée de son mari Sambanza. — Cérémonie appelée Kasendi. — Honoraires inattendus.— État social de certaines peuplades. — Désertion de Mboenga.
— Stratagème des chasseurs de Mamboué. — Tortues fluviatiles. — Charge d'un buffle. — Accueil de la population de Libonta. — Discours de Pitsané. — Service d’actions de grâces. — Arrivée de mes braves. — Merveilleuse bonté des habitants.
Après avoir traversé le Kasai , nous retrouvons l’une de ces grandes plaines qui étaient inondées à l’époque de notre passage, et oit l’eau séjourne encore dans certaines cavités. Des vautours planent dans l’air et annoncent qu’il y a quelque charogne dans le voisinage ; nous apercevons de grosses bêtes , mais elles sont inabordables. De nombreuses chenilles sont attachées aux brins d’herbe, et l’on voit une quantité de libellules et de papillons, bien qu’on soit en hiver; des bandes de martinets, d’engoulevents, de différentes espèces d’hirondelles et de guêpiers d’un rouge de feu , prouvent que l’abaissement de la température n’a pas détruit les insectes dont ils se nourrissent. Des alouettes noires à épaulettes jaunes égayent les matinées de leurs chants joyeux;
toutefois leur vol est moins soutenu que celui des nôtres et ne s’élève pas à une aussi grande hauteur. De jolis hérons blancs et d’autres oiseaux aquatiques volent au-dessus des endroits où l’eau s'est conservée; des canards sauvages apparaissent de loin en loin , mais seulement en quantité suffisante pour rappeler que nous approchons du Zambèse, où tous Jes oiseaux d'eau sont extrêmement abondants.
Au milieu de ces plaines qui paraissent être sans fin, l’œil se repose agréablement sur une petite fleur dont la terre est couverte. Une large bande d'un jaune magnifique se déploie en travers de notre sentier; j’examine les fleurs qui composent ce tapis doré, et je trouve parmi elles toutes les nuances, depuis le citron le plus pâle jusqu’à l’orangé le plus vif; cette bande, d’une largeur de quelques centaines de mètres, est suivie d’une autre composée des mêmes fleurs; mais cette fois elles sont bleues et présentent la même variété, depuis l’azur le plus tendre jusqu’à l’indigo le plus foncé. J'ai déjà remarqué, en différents endroits, cette diversité de couleurs présentée par la même plante; une fois, entre autres, j’ai vu un grand nombre de fleurs brunes dont les pareilles étaient jaunes dans un autre district ; parfois même j’ai observé chez les oiseaux une diversité de nuances d’un canton à un autre, mais jamais un changement aussi prononcé que du bleu au jaune, répété mainte et mainte fois, et surtout dans le même lieu. J’ai trouvé dans ces plaines interminables une petite plante qui m’a tellement frappé que je suis descendu de mon bœuf pour la voir de plus près, et j’ai reconnu avec joie une ancienne connaissance , une drosera qui ressemble énormément à celle que nous avons en Écosse, et que nous appelons rosée du soleil (drosera anglia ); sa tige ne s’élève jamais à plus de six ou huit centimètres, et les feuilles en sont couvertes de poils rougeâtres, ayant chacun à leur extrémité une gouttelette d’un fluide gommeux, d’où il résulte que la plante a l’air d’être parsemée de diamants. C'est un matin que je l'ai observée pour la première fois; j’attribuai alors son éclat à la rosée dont toutes les plantes étaient couvertes; mais, après lui avoir vu conserver sa parure étincelante jusqu’au soir, j'ai cherché à connaître d’où lui venait sa beauté ; j’ai vu que les poils de ses feuilles exsudent un fluide gommeux très-pur, renfermé dans une sorte de capsule gélatineuse et transparente, qui en prévient l’évaporation. Il est proba-
ble que ce fluide a pour but de retenir les insectes qui , en mourant, nourrissent sans doute la plante.
Nous sommes depuis hier dans cette grande plaine, et j’y suis pris de mon vingt-septième accès de fièvre. Oui aurait jamais cru, à l’époque où nous étions ici dans l’eau jusqu’à mi-jambe, que nous y souffririons de.la soif? Aujourd'hui , quand la fièvre me dévore, mes compagnons sont obligés, pour me donner à boire, de creuser la terre à quelques pieds de profondeur.
8 juin. — Nous traversons la Lotemboua au nord-ouest du lac Dilolo, et nous regagnons le sentier que nous avons suivi l’année dernière.
La Lotemboua peut avoir ici un mille de large sur un mètre de profondeur; elle est remplie de papyrus, d’arums, de lotus, de joncs à nattes et d’autres plantes aquatiques. Je n’ai pas remarqué , au moment où nous l’avons traversée, quelle direction prenait son cours ; ayant observé auparavant, de l’autre côté du lac Dilolo, qu'elle se dirigeait vers le sud, j’ai supposé qu’elle prenait sa source dans le grand marais que nous avions vu en allant au nord-ouest, et qu’elle continuait à couler vers le midi; mais arrivés sur les bords de la Lotemboua méridionale, Shakatouala m’apprend que la partie de cette rivière que nous avons traversée coule vers le nord et ne se jette pas dans le Dilolo, mais bien dans le Kasaï ; ce phénomène d’une rivière présentant deux directions opposées dans son cours a frappé son esprit et lui paraît bizarre. Je ne doute pas de l’exactitude de son assertion , qui d’ailleurs m’a été confirmée par beaucoup d'autres. Il est dès lors certain que le lac Dilolo sert de déversoir entre les rivières qui coulent, d’un côté vers l’orient, et de l’autre vers l’occident.
Je voulais revenir sur mes pas afin d'étudier cette question intéressante; mais ayant eu dernièrement les pieds gelés en traversant la Lotemboua, je fus pris de vomissements de sang qui m’empêchèrent d’exécuter ce projet; du reste, je ne vois aucun motif pour révoquer en doute le témoignage des naturels. La distance qui sépare le lac Dilolo du Kasaï est à peu près de quinze milles. Si j’étais retourné sur mes pas, j’aurais vu que ce petit lac, en se déversant, d’une part dans le Kasaï et de l’autre dans le Zambèse, envoie ses eaux dans les deux Océans. Je mentionne le fait dans les termes où il s’est présenté à mon esprit ; et c’est depuis lors, seulement, que j’ai saisi, à la fois, la véritable disposi-
tion du système fluvial de cette partie du continent et la forme du bassin qu’il arrose. J’ai vu les différentes rivières de l’ouest couler des plaleanx vers le centre; et les indigènes, ainsi que plusieurs Arabes, m’ont affirmé que la plupart des rivières qui coulent à l’est de cette même région , se dirigent également d’une rampe élevée à la partie centrale, où elles se réunissent toutes et déchargent leurs eaux dans deux canaux collecteurs : les unes coulant vers le nord et allant tomber à l’ouest dans le Congo, les autres se dirigeant vers le sud et se jetant par le Zambèse dans l’océan Indien, sur la côte orientale. Je me trouve donc ici au point culminant de ces deux grands systèmes, bien que je sois seulement à douze cents mètres au-dessus du niveau delà mer, c’est-à-dire à trois cents mètresplus basque le plateau occidental que nous avons traversé; toutefois, au lieu de grandes montagnes couvertes de neige, qui sembleraient donner plus de consistance à la théorie que je viens d’exposer, nous n'avons rencontré que d’immenses plaines où l’on peut marcher pendant un mois sans rien voir audessus du niveau du sol que les arbres et les fourmilières. Je ne savais pas alors qu’un autre eût deviné la forme du centre de l’Afrique, dont la vallée intérieure représente une auge élevée.
J’avais observé que les anciennes roches schisteuses que l’on trouve des deux côtés de l’Afrique, à l’orient et à l’occident, s’inclinent vers le centre du bassin, et que leur développement correspond à peu près au grand axe du continent; j’avais remarqué en outre que, dans l’endroit où les roches de trapp du dernier soulèvement ont formé des masses tabulaires sur le plateau central, elles contiennent des fragments anguleux des roches de formation antérieure quelles ont entraînées au moment de leur éruption. J’en concluais naturellement qu’à une époque reculée, une puissante action volcanique s’était produite de la même façon qu’on le voit encore de nos jours , qu’elle avait eu lieu à trois cents milles du rivage, et que la force ignée, agissant à la fois le long des deux côtes , avait soulevé les roches latérales et leur avait imprimé la direction qu’elles présentent aujourd’hui. J.a puissance plus grande de cette force à l’époque où le continent lui-même fut formé, et l’étendue de l’action volcanique embrassant toute la côte, avaient donné au littoral africain la simplicité de lignes qu’il a conservée jusqu’à présent ; c’est à ces déductions que j’en étais arrivé.
Mais les roches de trapp qui remplissent aujourd’hui la grande vallée centrale demeurèrent une énigme pour moi, jusqu’au moment où elles me furent expliquées par sir Roderick Murchison ; je vis clairement alors pourquoi ces roches, qui forment d’immenses couches parfaitement horizontales, renferment des fragments anguleux qui contiennent des algues appartenant aux vieux schistes dont le fond du bassin lacustre originaire est constitué : le trapp, en brisant la croûte schisteuse, en a détaché ces fragments qu’il a conservés dans sa substance. On voit en outre, dans cette région centrale , des chaînes de montagnes composées de schistes argileux et siliceux, portant la marque distincte d’un courant neptunien et où l’on n’aperçoit aucune trace de fossiles; mais, comme elles sont généralement rejetées en dehors des masses de trapp horizontal, on doit supposer qu’elles faisaient également partie du fond primitif et que des fossiles peuvent néanmoins s’y trouver Les caractères que présente la saison pluvieuse dans cette région, où les pluies sont extrêmement abondantes, expliquent en quelque sorte les débordements périodiques du Zambèse, et peutêtre ceux du Nil. La pluie semblerait avoir une étroite corrélation
1. Après avoir longtemps médité sur la structure géologique de la colonie du Cap, telle que l’a exposée M. A. Bain, et sur l'existence du lac intérieur que renfermait dans les premiers Ages le centre de l’Afrique australe, sir Roderick Murchison s’exprime ainsi :
« Les principaux traits des parties australes de l’Afrique sont encore ce qu’ils étaient durant les siècles sans nombre qui ont précédé la création de la race humaine. Les vieilles roches qui en constituent la lisière renfermaient certainement un marais ou un lac, habité par le Dicynodon, & l’époque où la terre était peuplée d’animaux qui ne ressemblaient à aucun de ceux que nous voyons aujourd’hui. Tous les lacs et les marais que l’on trouve actuellement dans le centre de la région méridionale, depuis le lac Tchad jusqu’au lac Ngami, et dont les hippopotames habitent les bonis, ne sont que les restes modernes de cet âge mésozoïque. Néanmoins il y a une différence énorme entre l’état géologique de ce continent, tel qu’il était autrefois, et celui qu’il présente «le nos jours; depuis cette époque primitive, le niveau des terrains s’est élevé de beaucoup au-dessus du niveau de la mer, des roches éruptives les ont traversés, de profondes déchirures, des gorges étroites se sont formées tout à coup dans les chaînes de soutènement des plateaux supérieurs, où les rivières ont trouvé des issues.
* un saura plus tard, par les découvertes des voyageurs, si la structure en forme de bassin, que nous désignons ici comme étant le principal trait de la conformation de l’Afrique australe, dans le passé et dans le présent, s’étend oui ou non dans la partie septentrionale. Nous avons quelques motifs de supposer, en considérant cette partie infiniment plus large du continent, que les plus hautes montagnes que l’on y rencontre, prises dans leur ensemble, n’en forment que les côtes, ainsi que dans la région du Sud. *•
i,P. CXXIII. Presidenfs adress, royal geographical Society , 18ô2.)
avec le cours du soleil ; elle tombe en octobre et en novembre, et c'est précisément l’époque où le soleil passe au-dessus de la région du Zambèse pour aller vers le sud ; il gagne le tropique du Capricorne en décembre, et décembre et janvier sont les mois où la sécheresse se fait le plus cruellement sentir dans le voisinage de ce tropique, depuis Kolobeng jusqu'à Linyanti. Lorsqu’il remonte vers l’équateur, en février, mars et avril , c’est le moment des grandes pluies de l’année ; les plaines, qui en octobre et en novembre se sont imbibées comme des éponges, sont alors saturées d'eau et versent de toutes parts ces nappes d’eau limpide qui couvrent les rives du Zambèse. Le débordement du Nil est sans doute produit par le même phénomène. Ces deux fleuves prennent naissance dans la même région ; et l’époque différente à laquelle ils débordent vient probablement de ce qu’ils dirigent leur cours des deux côtés opposés de l’équateur. C’est au mois de juin que les eaux du Nil deviennent troubles, c'est au mois d’août qu’elles atteignent leur plus grande élévation, à l’époque où nous supposons que les terres qu’il parcourt à son origine sont saturées d’eau pluviale. Ce point mérite d'être examiné par ceux qui explorent la région située entre l’équateur et le 10° latitude sud. Ajoutons que la crue du Nil est peu de chose, lorsque le soleil est arrivé au tropique du Cancer, et que l’inondation s’effectue au moment où le soleil retourne vers l’équateur, précisément comme celle, du Zambèse, à l'époque où il remonte du Capricorne vers la ligne équinoxiale’.
D’après les renseignements qui m’ont été fournis par des Arabes de Zanzibar que j’ai rencontrés à Naliélé, au centre du continent, la région qui est située à l’est du Londa ressemblerait beau-
1. Ces observations, que j'ai faites personnellement, m’ont ôté confirmées par les détails que m’ont communiqués, à cet égard, plusieurs Portugais que j’ai vus clans la province d’Angola, et sont complètement d’accord avec celles qui ont été faites, pendant plusieurs années, par MM. Gabriel et Brand à Saint-Paul de Loamla. (I pleut, dans cette province, du l"au30 novembre ; décembre et janvier sont ordinairement chauds et secs: les grandes pluies commencent le 1er février, elles se prolongent jusqu’à la moitié «le mai, et depuis lors, jusqu’au 1” novembre, il ne tombe pas une goutte d’eau. Le terme moyen des eaux pluviales est de 12 à 15 pouces (de 30 à 38 centimètres) par an. Il a été de 12,034 pouces en 1852. et de 15 473 pouces en 1853. Bien que je n’aie pas eu le moyen de mesurer la quantité d’eau qui tombe dans le pays de Londa. je suis bien sûr qu elle excède de beaucoup la quantité de pluie qu’on a auprès de la cûte : elle y a cessé d’une manière subite le 28 avril, pour recommencer vers le milieu du mois d’octobre.
F.XPLOttATIONS
coup aux districts de cette province que nous avons traversés. Suivant le rapport de ces Arabes , elle est composée de steppes marécageux, dont quelques-uns sont tellement dépourvus d’arbres que les habitants en sont réduits à entretenir leur feu avec de l'herbe et des tiges de maïs. On y trouve un grand lac nommé Tanganyenka; ce lac est peu profond, et l’on met trois jours pour le traverser en canot ; il se relie à un autre lac situé plus au nord, que l’on appelle Kalagoué (serait-ce Garagoué?), et c’est peut-être le Nyanja des Maravims. Du Tanganyenka sortent de nombreux cours d'eau qui forment la Loapula, branche orientale du Zambèse, qui vient du nord-est et qui passe à la ville de Cazembé.
L’extrémité méridionale du lac Tanganyenka est à dix journées de marche au nord-est de la ville de Cazembé, et, comme il faut plus de cinq jours pour s’y rendre de la ville de Shinté, nous en sommes restés à une distance d’environ cent cinquante milles. Ce lac sert probablement de déversoir entre le Zambèse et le Nil, comme le lac Dilolo entre la Liba et le Kasaï. 11 est à présumer que les découvertes du capitaine Burton, qui explore actuellement cette région, nous fourniront des données certaines sur tous les points que nous ne faisons qu'indiquer.
La formation primitive de cette vallée intérieure a déterminé le cours septentrional du Zambèse à se diriger vers le centre ; elle a également imprimé aux eaux du Kasaï et du Nil la direction qu’elles ont prise, ainsi qu’à l’ancienne rivière qui coulait autrefois du bassin de Linyanti à la rivière d'Orange. Nous trouvons entre les sixième et douzième degrés de latitude sud , où , suivant toute probabilité, ces rivières prennent leur source, une espèce de cloison élevée, qui divise longitudinalement cette grande vallée intérieure. Si l’on s’en rapporte aux informations données par certains indigènes, qui placent entre ces deux latitudes les plaines humides auxquelles le Zambèse et le Nil doivent sans doute leur origine, on se demande pourquoi la pluie est, dans cette région, beaucoup plus abondante que sous la même latitude au nord de l’équateur; et pourquoi le Darfour ne donne pas naissance à de grandes rivières comme le Londa et la contrée qui est à l’est de cette province. Mais les vents du nord-est et du sud-est prédominent dans l’océan Indien pendant une grande partie de l'année; leurs courants s’étendent de ce côté-ci de l’équateur.
jusqu'au centre du continent, et même jusque dans la province d’Angola, où ils rencontrent la brise de l'Atlantique. Si l’on n’a pas oublié l’explication que j’ai donnée page 110 du manque de pluie dont on souffre dans le Kalahari, phénomène qui provient de l’abandon que la masse d'air a fait de son humidité en passant au-dessus de la rampe qu’elle a trouvée sur son passage', et qu’on veuille bien jeter les yeux sur la carie, on verra que le même effet est produit, à l’égard du Darfour, par les montagnes de l’Abyssinie; effet d'autant plus puissant, que la chaîne dont il est question est beaucoup plus près de l’équateur que celle dont l’influence se fait sentir au midi de l’Afrique. Le Nil reçoit lui-même, dans la région du Darfour, un très-petit nombre d’affluents.
Observons, d’autre part, que s’il n’existe aucune chaîne latérale
1 . Depuis l’époque où ces lignes furent imprimées, j'ai vu avec plaisir le savant astronome Bal miel donner la même explication à l'égard de la France ; je cite la version qu’en a publiée le Times :
«Dans l’état météorologique normal de la France et de l’Europe, le vent d’ouest, qui est le contre-courant des vents alisés, après avoir touché les côtes occidentales île France et d'Europe, redescend par Marseille et la Méditerranée, passe par Constantinople et l’Archipel, Astracan et la mer Caspienne, alin de se replonger dans le grand circuit des vents généraux, et d’être ainsi porté de nouveau dans le courant équatorial. Quand cette masse d’air, qui s’est imprégnée d’humidité en passant au-dessus de l’Atlantique, rencontre un obstacle, une chaîne de montagnes par exemple, elle gravit la pente qui s’oppose à son passage; arrivée au sommet, elle se trouve soulagée d’une partie de la colonne d’air dont elle subissait la pression, elle se dilate en raison de sou élasticité, produit un froid considérable, et les vapeurs dont elle est chargée se précipitent sous forme de brouillards, de nuages, de pluie ou de neige; pareil effet arrive, quel que soit 1 obstacle qui l’ait arrêté. Voici maintenant ce qui s'est passé avant 1856 : par une cause ou par une autre, le courant d'air chaud, qui vient de l’ouest, remonta vers le nord, au lieu de passer par la France, et redescendant par la Baltique et le nord de l’Allemagne, il troubla les lois ordinaires des climats européens. Mais, en 1856, il y eut un changement subit dans la direction du vent. Celui-ci repassa tout à coup au centre de la France et rencontra un obstacle dans l’air qui n'avait pas encore repris sou cours habituel vers le sud-est; il en résulta l’arrêt du courant, sa marche ascendante, sa dilatation, rabaissement de la température, des pluies extraordinaires, et le débordement des fleuves. Maintenant que les choses sont rentrées dans leur état normal , rien ne fait prévoir le retour de semblables désastres, et la régularité des saisons peut être considérée comme rétablie en France pour un certain nombre d’années. Les relations importantes que l’Observatoire impérial établit tous les jours avec les autres contrées de l’Europe, ayant pour but la communication des phénomènes météorologiques, et l’invention d’appareils qui permettent de mesurer la vitesse des courants aériens et des vents prédominants , fourniront bientôt le moyen de pronostiquer les phénomènes climatériques avec assez do certitude pour qu’un gouvernement éclairé puisse prévenir à temps les malheurs qui pourraient en résulter. »
de monts abrupts entre le sixième et le douzième degré de latitude sud, il se trouve néanmoins en cet endroit une sorte de cloison élevée , où viennent se réunir les deux grands courants atmosphériques; nous comprendrons alors qu'il y ait, sur les flancs et au sommet de cette rampe, une accumulation d'humidité dont bénéficie la vallée; tandis qu’au contraire, dans le cas du Darfour et du Kalahari , cette humidité se dépose sur le versant oriental de la chaîne qui les domine. Je soumets humblement cette explication à tous les savants qui font de la météorologie leur étude principale, et j’appelle sur ce point l’attention des voyageurs qui seront en mesure d’étudier cette question d’une manière plus complète.
J’ai souvent remarqué, à l’époque où je me trouvais sur l’un des côtés de cette cloison centrale, que l’air était calme pendant toute la nuit; mais qu’au moment où les rayons du soleil traversaient la couche supérieure de l’atmosphère, une ondée subite s’échappait des nuages accumulés au-dessus de notre tête. Cette pluie torrentielle et instantanée, qui coïncidait avec le moment le plus froid du jour, me rappelait ce phénomène de cristallisation que l'on produit immédiatement, en introduisant une tige de métal dans de l’eau saturée de sulfate de soude.
Nous rencontrons, de ce côté-ci de la Lolemboua, quelques habitants du village de Kangenké; je profite de l'occasion pour envoyer à leur chef, qui nous a fait bon accueil lors de notre premier passage, une robe de cotonnade rayée; je lui fais expliquer le motif qui nous empêche d’aller le voir, et nous nous dirigeons vers le lac Dilolo, qui est situé parti' 32’ 1' latitude sud, 22° 27' longitude est. C’est une belle nappe d’eau, de six ou huit milles de longueur, sur un ou deux de large, et dont la forme est légèrement triangulaire; à l’un des angles s’ouvre un canal qui va se réunir ù la Lotçmboua du sud. La vue de ces eaux bleues et des vagues pressées qui vont fouetter la rive, a sur mon esprit une bien douce influence; mon cœur soupire après la vive émotion qu’il éprouve toujours en face du vieil Océan; que de vie dans les flots de la mer, que de puissance et d’espace ! j’étouffais au milieu de ces forêts obscures, de cette région plate et uniforme, d’où la vie est absente.
Moéné Dilolo, ce qui littéralement veut dire, seigneur du lac, est un joyeux compère, vif et dodu, qui se lamente, parce qu’il
DAMS L’AFRIQUE AUSTRALE. 527
ne vient personne lorsque la bière abonde, et qu’il en manque toujours quand il a des visites; il nous donne de la farine et un quartier de buffle putrélié; jamais la viande n’est trop faisandée pour lui et pour ses sujets, qui ne l’emploient qu’à très-petite dose et comme assaisonnement à leur manioc insapide. Tous les gens de son village sont occupés à chasser des antilopes, afin d’en envoyer les peaux à Matiamvo , pour s’acquitter de leur tribut. La vie parait facile pour eux; le lac fournit du poisson en abondance, et l’on trouve une énorme quantité de jeunes oiseaux aquatiques dans les nids dont les roseaux sont pleins.
Nous voyageons sur le pied de deux à trois milles par heure, cinq heures par jour, et cela pendant cinq jours de suite; nous n’avançons pas beaucoup, mais à la sixième journée, hommes et bœufs n’en peuvent plus; les marchands d’esclaves vont encore bien moins vite ; leur pas est moins rapide, leurs étapes sont moins longues, et ils n’ont, par mois, que dix jours de marche.
4 juin. — Nous voici arrivés à cette collection de petits villages qui sont soumis à Ratéma , et c’est avec joie que nous-retrouvons des figures de connaissance. Shakatouala nous apporte, au nom de son maître, d'abondantes provisions; quant à ce dernier, il est à la chasse pour se procurer les pelleteries qui sont dues à Matiamvo.
Toutes les fois qu’on demande des nouvelles de quelqu’un , j’entends répondre; « Il va mieux, il est guéri, il est moins bien, » ce qui me fait voir qu’il y a beaucoup de malades; un grand nombre, en effet, des personnes que nous avions connues sont mortes depuis l’année dernière.
15 juin. — Ratéma revient de la chasse; il avait appris notre retour et s’est empressé d’accourir ; il m’engage à me reposer, à manger énormément, car je dois être fatigué; et l’excellent homme fait en sorte que je puisse exécuter son conseil. Tous les habitants de cette région sont extrêmement généreux, et Ratéma est le premier à nous combler de ses dons. Je lui rapporte de Loauda, suivant ma promesse, un manteau de serge rouge, orné de clinquant d’or qui coûte trente-sept franés cinquante centimes; j’y ajoute une robe de cotonnade, de grosses et de petites perles de verroterie , une cuiller de fer et une boîte d’étain contenant à peu près cent vingt grammes de poudre. Il paraît enchanté, et m’assure que personne ne me causera le moindre ennui
sur ma roule, s’il est en son pouvoir de l’empêcher. La conversation continue, et Katéma en vient à me demander si je ne pourrais pas lui faire un habit comme le mien, afin qu’il puisse avoir l’air d’un blanc quand il recevra la visite des étrangers ; l’un de ses conseillers s’imagine qu’il doit appuyer la demande de son chef; mais celui-ci l’arrête en disant : « Quel que soit le cadeau qui m’ait été fait, je le reçois toujours avec reconnaissance, et je n’iinportune jamais celui qui me l’a donné pour qu’il
y joigne autre chose. «• Au moment de nous séparer, il monte sur les épaules de son interprète, ce qui est le mode de transport le plus digne de son rang; le chef a six pieds, il est d’une grosseur proportionnée à sa taille; l’interprète est fort mince, et il faut qu’il ait une grande habitude de la chose pour qu’il n’en résulte pas une culbute qui pourrait être dangereuse. Nous sommes très-contents de la visite de Katéma, qui ne l’est pas moins de notre réception; nos présents l’ont ravi. D’après ce que me dit
Shakatouala, il ne fait jamais usage de ce qu'on lui a donné, sans l’avoir préalablement offert à sa mère, ou à l’esprit qui reçoit ses dévotions.
16 juin. — Katéma nous a fait ce matin présent d’une vache pour que nous ayons de la viande à manger avec la farine dont nous sommes abondamment pourvus; puis il est reparti pour la chasse, après m’avoir dit que tout son village était à ma disposition, que je pouvais le considérer comme à moi, que Shakatouala, son factotum, veillerait à ce que rien ne nous manquât, et nous conduirait ensuite jusqu’au bord de la Liba.
Nous voulons tuer la vache que nous a donnée Katéma; il faut d’abord la prendre; elle fait partie d’un troupeau magnifique dont presque toutes les bêtes sont blanches, mais sauvages comme des buffles; c’est tout au plus si leur bouvier n’en a pas peur. L’un de mes hommes tire sur la vache qui nous est destinée; il la blesse; toutes les autres s’enfuient avec elle dans la forêt, d'où il est très-difficile de les faire sortir; enfin , après l’avoir chassée pendant deux jours , notre bête reçoit une seconde balle qui la tue sur le coup.
J’aperçois une bande de choucas, ce qui est très-rare dans le Londa; ils sont dans la vallée, où ils cherchent des larves qu’ils dévorent, et que mangent également les habitants de ce pays-ci.
19 juin. — Après avoir quitté la ville de Katéma et fait environ quatre milles du côté de l’est , nous passons à gué la branche méridionale du lac Dilolo ; nous sommes mouillés jusqu’à la ceinture, et il nous est très-difficile de traverser le gué, en raison de la quantité de joncs et d’arums dont il est encombré. Le lac doit avoir un mille et quart de largeur ( 2 kilomètres) ; il se déverse dans la Lotemboua, et parait être le bassin d’égouttement des plaines environnantes ; il a quelque chose du caractère des fontaines. Trois milles après, toujours à l’est, nous trouvons la Lotemboua, coulant au milieu d’une vallée dont le petit diamètre est d’environ deux milles. La rivière a ici de quatre-vingts à quatre-vingt-dix mètres de large et renferme des lies nombreuses, couvertes de bois épais. A l’époque de la saison des pluies, la vallée est complètement inondée; lorsque les eaux se retirent, elles laissent à découvert une quantité de poissons dont les habitants s’emparent; ce fait a lieu dans le pays sur une* très-grande étendue, et l’on rencontre partout des espèces de viviers où le
produit de la pèche est déposé ; on ramasse alors, à pleins sacs, de petits poissons de la taille du véron, que l’on fait sécher au soleil et dont le goût aromatique, amer et piquant, ne déplaît pas à mes compagnons , bien que ce soit la première fois qu'ils en mangent. Un lit épais de matières végétales en décomposition forme une couche visqueuse dans tous les endroits où l'eau a séjourné, et occasionne un grand nombre de maladies à la suite des débordements.
Mozinkoua n'habite plus sa charmante habitation du Lokalouéjé ; sa femme est morte, et il est allé se fixer ailleurs. Il nous accompagne pendant quelques instants ; mais notre retour, en lui rappelant son bonheur d’autrefois, renouvelle tous ses chagrins et il s'éloigne sans pouvoir nous parler.
Nous traversons la grande plaine qui se déploie sur la rive nord de la Liba, et nous passons cette rivière au village de Kanyonké, vingt milles à l’ouest des monts Piri, où nous l’avions franchie la première fois. L’étape suivante nous conduit au bord du Loarnbo, petite rivière qui passe auprès du village de Chébendé, l’un des neveux de Shinté. Le lendemain nous rencontrons Chébendé, qui revient des funérailles de son père Samoana ; il est maigre et défait, en comparaison de ce qu’il était lorsque nous l’avons vu : c’est probablement le résultat des orgies qu’il vient de faire. Mohorisi etPitsané lui parlent d'un projet qu’ils ruminent depuis quelque temps, et qui aurait pour but d’établir un village makololo sur les bords de la Liba, afin de se rapprocher des comptoirs de la côte ; mais il évite prudemment d’énoncer à cet égard l’opinion qu’il peut avoir. Quant à moi, j’approuve entièrement le projet des Makoiolos ; et le point qu'ils me désignent auprès du confluent de la Liba et du Zambèse me paraît très-heureusement choisi. La rive droite de la Liba n’y est jamais inondée; on peut, de cet endroit, communiquer par eau avec le pays des Kanykas, avec celui de Cazembé, ainsi qu’avec toute la région qui est au delà, sans rencontrer sur sa route plus de deux grandes cascades. La rivière, et ensuite le Liambye , n’offrent aucun obstacle jusqu’à la vallée des Barotsés ; il est probable que de cette vallée on pourrait, malgré ses nombreuses cataractes, remonter le Kafoué ou Bashoukoulompo, qui traverse une contrée fertile habitée par les Bamasasas, peuplade nombreuse qui cultive largement les produits du pays.
La température de l’eau (nous sommes en plein hiver) est, le matin, à 47° (S* centigrades 3/9) celle de l’atmosphère à 50“(10° centigrades) ; l'air est excessivement humide, et la sensation qu’on éprouve est celle d’un froid très-vif; néanmoins le soleil est extrêmement chaud pendant le jour et le thermomètre s’élève, dans l’endroit le plus ombreux et le plus frais que nous puissions trouver, de 88 à 90° (de 31 à 32* centigrades 2/9); le soir il est encore à 76 ou 78° (24 ou 25* centigrades 5/9).
Avant d’arriver à la ville de Shinté, qui est située par 12° 37’ 35" latitude sud, 22° 47' longitude est, nous traversons de nombreux villages de Balobalés, qui ont abandonné leur chef Kangenké, pour n’être pas vendus aux Mambaris.
Nous recevons de Shinté l’accueil le plus affectueux ; le bon vieillard nous comble de tout ce qu’il a de meilleur. Il est enchanté de la pièce de cotonnade que je lui donne, et qui est un morceau carré qui peut avoir deux mètres ; et se plaignant des Mambaris qui le trompent, dit-il, en ne lui apportant que de petites pièces d’étoffe, il ajoute que la première fois que je passerai, il enverra quelques-uns de ses gens avec moi pour faire du commerce à Loanda. Je lui explique l’usage que l’on fait des esclaves qu’il a vendus ; et je lui demande s’il est raisonnable d’affaiblir sa nation pour enrichir les Mambaris, en troquant ses sujets contre ces petites pièces d’étoffe d’une valeur si minime. Cet argument lui paraît sans réplique, et lui fait envisager la question sous un nouvel aspect. Il me raconte ensuite tous les embarras que lui a donnés Masiko; non-seulement celui-ci a cherché à le brouiller avec les Makololos, mais il a dépouillé les émissaires qu’il envoyait dans la vallée Barotsé avec Kolimbota. Le bon Shinté me répète mainte et mainte fois que c’est Kolimbota lui-même qui a voulu rester dans le pays, qui s’est mêlé de son propre mouvement aux querelles des uns et des autres, et qu’en voulant s’emparer de l’enfant d’un Balobâlé, qui avait dérobé le miel d’une ruche appartenant à un Balonda, il a reçu une balle dans la cuisse ; mais que lui, Shinté, l’a guéri de sa blessure, lui a donné une femme, et qu’il a envoyé un morceau d’étoffe à Sékélétou, en lui faisant expliquer toute l’affaire. Il tient énormément à me prouver qu’il n’a aucun tort et qu’il a fait tout ce qui' dépendait de lui pour conserver la paix , ainsi que je le lui avais recommandé. Je vois, d’après ce qu’il me dit, que notre ancien guide a trouvé plus pru-
EXPLOITIONS
dent de nous abandonner à notre sort, que de partager les périls de notre expédition : il est certain qu’il pensait que nous n’en reviendrions pas, car il s’est approprié l’une des pirogues qui nous appartenaient.
Désirant propager dans l’intérieur quelques arbres à fruits de la province d’Angola, nous avons apporté jusqu’ici un pot contenant du plant d’orangers, d’anacardiers, dattiers {anona squammosa), de figuiers, de café, d’araças pommifères et de papayers ( Carica papaya) ; nous les destinions à Sékélétou ; mais il est à craindre que, si nous les portons maintenant plus au sud, le froid ne vienne à les faire périr ; et nous les plantons dans un enclos appartenant à l’un des notables de la cour de Shinté, avec cette condition qu’il en donnera une partie au chef, lorsque le plant aura poussé. Tous les Balondas apprécient beaucoup les fruits, mais, jusqu’à présent, ils n’en ont eu que de sauvages. Parmi ceux qu’ils mangent, il en est un qui, lorsqu’on le fait bouillir, produit une quantité d’huile considérable, dont ils font grand usage pour se graisser la tète et le corps. J’ai donné à Shinté quelques graines de l’élaïs guineensis ; il les accepte avec joie en apprenant qu’elles sont beacuoup plus oléagineuses que celles de l’arbre dont il extrait son huile, et qui est d’une famille toute différente. Les palmiers, du reste, sont très-rares dans ce pays-ci; néanmoins, auprès de Bango, nous en avons trouvé quelques-uns, d’une espèce particulière, chez laquelle une portion du pétiole reste attachée au stipe et donne au corps de l’arbre une forme triangulaire.
Tous les nègres de l’intérieur de l’Afrique aiment passionnément la culture ; mes Zambésiens ont recueilli une quantité de graines de toute espèce dans la province d’Angola, et les distribuent à leurs amis ; quelques-uns d’entre eux ont emporté de l’ail, des oignons, du piment, qu’ils ont plantés dans de petites caisses et qui commencent à pousser; je vois dans les enclos des Balondas des plantations de tabac, de cannes à sucre, de plantes aromatiques et potagères , cultivées avec une intelligence qui me fait penser que ma pépinière sera entretenue avec soin.
Le froid augmente, ou du moins la fraîcheur relative des soirées et des nuits vous fait éprouver une sensation pénible ; à midi le thermomètre qui est sous ma tente , placée elle-même à l’ombre d’un arbre excessivement touffu, s’élève à 96° (35° centigrades 5/9); le soir il est encore à 70° (21° centigrades), et le
matin nous n'avons plus que de 42 à 52" degrés (de 5 à 11° centigrades). Aussi les Balondas ne s'éloignent-ils jamais de leurs feux dans cette saison avant neuf ou dix heures. Il est probable qu'il gèle en ce moment à Linyanti : c'est pour cela que j’ai craint d'y transporter mes arbres fruitiers.
Shinté ne veut pas nous laisser partir avant la réception du message qu’il attend de Limboa, c’est-à-dire du frère de Masiko. Lorsque celui-ci, ne voulant pas accepter la domination de Sébi— touané, quitta le pays des Makololos, il vint s’établir sur le territoire de Shinté, qui le reçut généreusement et qui donna l’ordre à tous les chefs des bourgades voisines de lui fournir des vivres. Limboa, de son côté, s’était enfui avec un certain nombre d’individus; il avait fondé, à l’ouest, un village dont il était devenu le chef, et qu’il avait appelé Nyenko, mais qui reçut des Mambari3 et des mulâtres portugais le nom de Mboéla, c’est-à-dire l'endroit où l'on retourne vers celui d'où l’on vient. L’un des effets de la polygamie est d’entretenir, entre les enfants des différentes épouses, un état de mésintelligence et de rivalité perpétuel, les fils des unes cherchant à dominer ceux des autres et à leur enlever leurs partisans. Limboa, dont la mère était d’une grande famille, se sentit profondément irrité de ce que la situation qu’avait choisie son frère était meilleure que la sienne; Masiko se trouvait à peu de distance des monts Soloïsho, où l’on recueille du fer en abondance, qu’une population laborieuse transforme en couteaux et en instruments de diverse nature, auxquels se joint la fabrication de vases en bois, etc., etc. Limboa, pour se procurer ces différents articles, était obligé d’avoir recours à son frère, qu’il regardait comme son inférieur, et ne voulant pas subir plus longtemps une pareille humiliation, il résolut d’aller habiter le même district que Masiko : c’était une déclaration de guerre. Masiko et Shinté m'ont demandé tous les deux d’intervenir pour que la paix fût maintenue; mais Limboa, confiant dans la force de ses armes, répond à mes conseils qu’il les approuve, qu’il les reçoit comme un ordre , qu’il ne me désobéira qu’un peu, quant à présent; mais qu’ensuite il ne fera plus la guerre jamais, jamais. Et c’est pour entendre cette réponse que j’ai retardé mon départ ! En outre, Limboa fait demander à Shinté de lui venir en aide pour subjuguer son frère, tandis que Masiko le supplie de lui accorder son secours pour repousser Limboa;
Shinté serait disposé à soutenir celui-ci ; mais je l’engage à ne pas se mêler de cette affaire et il se rend à mon avis.
Nous nous quittons dans les meilleurs termes du monde, et je me dirige vers la résidence de sa sœur Nyamoana; elle est devenue veuve depuis l’année dernière, et nous reçoit avec attendrissement : « Nous nous établissions dans un nouvel endroit lorsque vous êtes venus, me dit-elle ; j’étais bien loin de me douter que j’y perdrais mon mari. • Elle demeure, depuis cette époque, sur la rive gauche du Lofoujé, car les Balondas ne restent jamais dans les lieux où la mort a visité leur maison. Nyamoana met cinq canots à notre disposition ; nous retrouvons l’un de ceux qui nous appartenaient, et nous descendons la Liba. Cette rivière me parait être plus large, au moins d’un tiers, que le Coanza à Massangano, et doit avoir plus de deux cents mètres de largeur; nous voyons d’une manière évidente qu’elle s'est élevée à douze mètres lors de sa dernière crue : c’est probablement une chose exceptionnelle, car la quantité de pluie qui est tombée cette année dépasse la moyenne ordinaire.
Les Balondas font une espèce de très-petits canots où l’on ne peut tenir que deux personnes ; ces embarcations excessivement légères, taillées pour fendre l’onde avec rapidité, leur servent pour chasser les animaux aquatiques. Mes compagnons en achètent plusieurs; le prix de chacune de ces pirogues est d’un rang de perles de la longueur de l'esquif. Je conseille à ceux qui les leur vendent d'en conduire chez les Makololos, qui leur donneront des vaches en échange.
De nombreux troupeaux d’animaux sauvages animent les bords de la Liba; nous remarquons surtout des Tahetsis ( Egoceros equina), des poutokouanés [antilope nif/er et deux lions magnifiques ; mais les armes à feu se multiplient chez les Balobalés, et le gibier disparaîtra bientôt de ce pays-ci.
Les habitants d’un village auprès duquel nous passons, nous prient de chasser des buffles qui toutes les nuits s'introduisent dans les enclos et ravagent leur manioc. Comme nous n'avons rien tué depuis longtemps, le désir d’avoir un plat de. viande à notre souper, nous fait accéder à la demande qui nous est adressée, et nous suivons la piste de quelques vieux taureaux. Pleins de ruse et d’expérience, ces vieux buffles s’enfoncent dans la forêt, où ils choisissent, pour y passer la journée, les endroits les plus
inextricables; il nous arrive d'être à cinq ou six pas du fourré où ils se tiennent et d’entendre craquer les branches sous leur masse pesante, sans même les entrevoir; on éprouve une singulière émotion tandis qu’on marche à pas dérobés sur les feuilles sèches, l’œil au guet, l’oreille tendue, et sachant qu’on peut, d’un moment à l’autre, voir fondre sur soi l’un des animaux les plus dangereux de la forêt. Nous avons suivi tous leurs détours pendant plusieurs heures, soutenus par l’âpre désir de nous procurer de la viande, car il y a plus de deux mois que nous sommes entièrement privés de sel ; mais nous n’avons pas même eu l’occasion de décharger nos fusils.
Vous trouvez partout ailleurs sur le bord des rivières, excepté dans le pays des Balondas, des grenouilles vertes qui partent sous vos pieds et qui s'élancent dans l’eau; sur les bords du Liambye et du Ghobé, on voit un grand nombre de ces petites grenouilles (rana fasciaia , Boié) qui sautent sur les feuilles des grandes herbes, avec une précision remarquable ; mais sur les bords de la Liba, c’est un crapaud d'un vert tendre qui les remplace et qui attire mon attention; la feuille peut être verticale, peu lui importe , il y adhère comme une mouche à une fenêtre ; il est de la même taille que le braehymerus bi-fasciatus’ de Smith, que je n’ai rencontré que dans le pays des Bakouains; ce dernier, qui est d'un noir de jais, tacheté de vermillon, et qui n’a que vingtcinq millimètres de longueur, est, malgré sa petitesse, d’une laideur repoussante.
1. Le docteur Smith raconte ainsi la découverte du braehymerus bi-fasciatus : a Sur les rives de Limpopo, dit-il, dans le voisinage immédiat du tropique du Capricorne, un gros arbre avait été abattu pour servir à 1a réparation de notre chariot. « Il est creux et ne pourra pas être employé à ce que nous voulons faire,» me dit l’ouvrier qui le sciait dans sa longueur; néanmoins il continua sa besogne. Lorsqu’il eut séparé l’arbre en deux, nous vîmes que la scie avait traversé un trou dans lequel étaient renfermés cinq crapauds de l’espèce dont je viens de donner la description. Je cherchai alors, par tous les moyens possibles, à découvrir une communication entre l’air extérieur et cette cavité, mais sans le moindre succès; chaque partie en fut examinée avec le plus grand soin , et l’eau séjourna longtemps, sans la plus légère déperdition. L’intérieur de la cavité, sur une épaisseur de vingt-cinq millimètres, était noir, comme s'il avait été carbonisé; l’arbre avait cinq mètres cinquante centimètres de longueur et quarante-sept centimètres et demi de diamètre à l’endroit où était située cette cavité. J’avais compté l’âge qu’il devait avoir, malheureusement je ne l'ai pas écrit et je u’en ai pas gardé le souvenir. A l’instant où ils furent découverts, les batraciens dont il est question paraissaient inanimés; l’influence du soleil brûlant auquel ils se trouvaient soumis leur donna bientôt des forces; et quelques heures après ils changeaient de place avec aisance et faisaient preuve d’une certaine activité.
Avant d’arriver au Makondo, petite rivière dont l’embouchure est située par 13° 23' 12" latitude sud, nous ayons trouvé une si grande abondance de tsetsés , que mon bœuf en a reçu de nombreuses piqûres, en dépit des efforts de l’un de mes hommes qui, armé d’une branche, éloignait ces terribles mouches; le lendemain matin, les endroits où ces insectes avaient introduit leur suçoir étaient marqués par une exsudation dont le poil était mouillé sur un demi -pouce d’étendue. Pauvre Sinbad! il m’avait porté depuis la Liba jusqu’au Golungo Alto et m’en avait ramené sans perdre aucune de ses bizarreries, et sans avoir pu nous pardonner l'instance que nous mettions à lui faire quitter, chaque matin, les gras pâturages où il s’était rassasié la veille. Je voulais combler la mesure des services qu’il nous avait rendus en le faisant tuer tout de suite, pour satisfaire notre besoin de manger de la viande; mes hommes n’y ont pas consenti, et nous l’emmenons à Naliélé pour qu’il y finisse paisiblement ses jours.
J’ai envoyé prévenir Manenko de notre arrivée , et nous nous sommes arrêtés en face de son village, qui est à quinze milles de la Liba. Elle nous envoie immédiatement son mari avec de nombreuses provisions, et nous fait dire que, si elle ne vient pas nous voir, c’est parce qu’elle s'est brûlé le pied. Sambanza nous met au courant de toutes les affaires politiques du pays, ainsi que des méfaits de Kolimbota; et pour cimenter nos rapports affectueux , il procède le lendemain matin à la kasendi, formalité qui s'effectue de la manière suivante : deux personnes réunissent leurs mains (c'est avec celles de Pisâné que Sambanza joint les siennes), de légères incisions sont faites sur les mains croisées des deux parties, au creux de l’eslomac, sur la joue droite, et sur le front de chacune d’elles; l'opérateur recueille, au moyen d’un brin d'herbe, une petite quantité du sang qui s’échappe de ces incisions, et mêle celui de chacun des opérés, à de la bière contenue dans des pots différents; l’un boit le sang de l’autre, et ils sont unis désormais d'une amitié que l’on suppose inaltérable. Pendant cette libation, quelques-uns des assistants frappent le sol avec des gourdins et ratifient, par certaines phrases consacrées, le traité qui se conclut devant eux ; puis, les gens qui composent la suite des deux amis, finissent de boire la bière qui reste dans les pots. Les deux héros de la kasendi , considérés à l’avenir
comme parents, sont obligés de s’avertir réciproquement du danger qui les menace. Si les Makololos, par exemple, formaient le projet d’attaquer les Balondas, Pitsané se trouverait dans l'obligation d’en prévenir Sambanza, qui, en pareil cas, devrait faire la même chose à son égard. La cérémonie se termine par l’échange, entre les deux parents, de ce qu’ils ont de plus précieux; l’époux de Manenko s’en est allé, revêtu de l'habillement complet de serge verte, à parements et à revers rouges, que son ami rapportait de Loanda, et Pitsané a reçu, en outre d’une profusion d’aliments, deui coquillages pareils à celui dont Shinté m'avait fait cadeau lors de ma première visite.
Quelque temps après, le hasard établit les mêmes relations entre une jeune femme et moi ; elle avait au bras une grosse tumeur cartilagineuse qu’elle me pria d’enlever; pendant l’opération, une des artérioles qui avaient été ouvertes me lança quelques gouttes de sang dans l’œil. « Vous étiez déjà mon ami, s’écria la patiente; mais désormais nous sommes parents, et, quand vous - viendrez de ce côté-ci, faites-moi prévenir, afin que je vous prépare de quoi manger. *
Mes Zambésiens contractent ces engagements dans toute la sincérité de leur âme , et ils ont tous un ami dans chaque village où nous avons été si bien reçus. Mohorisi a épousé une femme du village de Katéma, et Pitsané en a pris une dans la ville de Shinté; ces alliances sont en grande faveur auprès des chefs balondas , à qui elles garantissent de bonnes relations avec les Makololos.
Je raconte le fait suivant, afin que le lecteur puisse comprendre l’état social de ces tribus. Comme nous attendions l'arrivée de Sambanza, il arriva de Nyenko un certain nombre de Barotsés; le chef de la bande reconduisait à Limboa le fils que celui-ci lui avait confié, parce que, depuis son départ de Nyenko, les habitants de cette ville, estimant qu’on ne peut gouverner deux territoires à la fois, avaient élu Nananko, l'un des fils de Santourou, à la place de Limboa.
Je serais allé volontiers faire une visite aux deux frères pour les empêcher de se battre ; mais l’état de mon bœuf ne me le permettait pas. Je me contentai de faire dire à Limboa que je protestais contre la guerre qu’il déclarait à Masiko , ajoutant que les Balondas nous avaient laissé franchir librement leur territoire et
que rien ne motivait les hostilités, puisqu’on ne mettait aucun obstacle à ses relations avec les monts Soloïsho.
Au moment de partir/nous sommes désertés par un Ambonda qui nous avait accompagnés pendant tout notre voyage. Son père demeure sur le territoire de Masiko, et je trouve bien naturel qu'il éprouve le désir de rentrer dans sa famille; il me laisse honnêtement un paquet de pierres à fusil dont il était chargé depuis Loanda , et ne m’emporte qu'une belle peau de tari que j’avais reçue de Nyamoana. Je regrette qu'il nous ait quittés de la sorte, je lui fais dire qu’il a eu tort de se sauver, et qu’il sera néanmoins bien accueilli s’il veut rentrer plus tard chez les Makololos. A peu de distance de là, nous rencontrons une troupe nombreuse de Barotsés , qui fuient dans la même direction. Je leur fais entendre qu’ils courent le risque d'être vendus en allant s’établir dans le Londa , tandis qu'ils sont bien sûrs de ne jamais être esclaves dans le pays de Sékélétou ; cette objection les décide à revenir sur leurs pas; la seule chose dont ils se plaignent, c’est d’être obligés d’habiter Linyanti, où l’on manque de volailles , de poisson , et où les vivres sont en bien moins grande abondance que dans leur vallée fertile.
Un certain nombre de chasseurs appartenant à la tribu des Mamboués, qui vivent sous l’autorité de Masiko, ont établi leur camp un peu au-dessous de l'embouchure delà Liba; leurs provisions de bouche se composent de chair séchée d’hippopotame, de buffle et d’alligator. Ils se servent, pour traquer les animaux qu’ils chassent, d'un bonnet fait avec la peau de la tête d’un léché ou d’un pokou dont les cornes ont été conservées , ou bien d’une coiffure représentant la partie supérieure du jabiru ( mycteru senegalensis), surmontée de la tête de cet oiseau et du bec emmanché d’un long cou. Ainsi coiffés, ils rampent dans l’herbe, où ils peuvent relever la tête sans crainte d’être reconnus par la proie qu’ils poursuivent. Ils nous ont donné trois belles tortues fluviatiles *, dont l’une avait plus de quarante œufs. Ces tortues sont très-bonnes à manger ; leur foie surtout est un excellent morceau ; leurs œufs
1. Ces trois tortues appartenaient probablement à une espèce voisine du Stnnotherus sinuatus du docteur Smith, car elles n’exhalaient aucune mauvaise odeur. La ponte de cette espèce a lieu, chaque année , à une époque déterminée, et qui est tellement régulière, que les naturels commencent leurs semailles dès qu’ils voient ces tortues venir sur la rive pour y déposer leurs œufs.
ont la coquille flexible et les deux extrémités égales, comme ceux de l’alligator. Nous apprenons par ces chasseurs qu’à l’arrivée de notre message, qui recommandait à Masiko et à Limboa de renoncer aux hostilités, la masse de la population fut tellement contente de penser qu’elle pourrait déposer la lance, que la plupart des habitants coururent en signe de joie se plonger dans la rivière. Masiko avait envoyé les individus qui nous parlent chez les Makololos pour solliciter leur alliance ; mais, n’osant pas s’acquitter de leur message , ils se sont arrêtés à moitié chemin et passent leur temps à chasser. Ils ont eu peur de moi jusqu’au moment où ils apprirent mon nom , et se sont joints à notre bande une fois qu’ils m’ont connu. Le lendemain ils ont découvert un hippopotame qu’ils avaient frappé la veille , et qui était mort de sa blessure. 11 y a bien longtemps que mes compagnons n’ont de viande. Le gibier est d'une abondance miraculeuse ; mais j’ai tellement perdu l’habitude de tirer que je manque à tous les coups. Une fois je prends la détermination d’approcher la bête de si près, qu’il lui soit impossible de m'échapper; je me couche au fond d’un canot avec deux rameurs , et nous côtoyons la rive sans bruit, jusqu’au moment où nous apercevons dans une clairière un troupeau de zèbres et de pokous ; j’élève un œil au-dessus du bord du canot; la rive est mouillée , la clairière est battue en ' certains endroits comme dans les lieux fréquentés par les alligators; nous avançons toujours, et quand nous sommes à quelques mètres de l’endroit en question, l’un de ces reptiles se précipite au fond de l’eau ; nous approchons encore , et malgré cela je ne fais que briser la jambe de derrière à un zèbre; mes deux rameurs le poursuivent ; mais la perte de l’un de ses membres de derrière n’empêche pas cet animal de prendre un galop rapide, et j’en suis pour ma poudre. Tandis que je marchais lentement à la suite de mes compagnons, au milieu d’une grande plaine, où l’herbe était couchée par son propre poids, j’aperçois un buffle solitaire qu’ont fait partir quelques-uns de mes hommes , et qui se dirige de mon côté. Je regarde autour de moi ; le seul arbre que je découvre est au moins à cent mètres, et nul refuge ailleurs; j’arme mon fusil avec l’intention de le décharger dans le front de l’animal quand il n’y aura plus que deux ou trois pas entre la brute et moi. Si le coup allait rater ! Je porte mon fusil à l’épaule, le buffle approche à toute vitesse; le galop de cette masse est ef-
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frayant; qui le soupçonnerait jamais chez un animal dont la marche est si pesante? Un arbrisseau, puis une touffe d’herbe situés à quinze pas de la'place où je me trouve, l’obligent à se détourner; il me présente l’épaule; j’entends la balle craquer sur l’omoplate, et je me précipite la face contre terre ; l’animal, égaré par la douleur, bondit , et , me rasant de son sabot , va se précipiter dans le fleuve, où nous le retrouvons sans vie. Je remerciai Dieu avec reconnaissance, et, pendant que je rendais grâce au Seigneur, mes compagnons se reprochaient amèrement de n’avoir pas été là pour me couvrir de leur corps. L’arbre qui se trouvait à cent pas de moi était un acacia de la girafe. Cela me rappelle que nous voici de retour dans la région des plantes épineuses ; celle que nous venons de traverser est couverte d’arbres verts.
27 juillet. — Nous arrivons à Libonta, où nous sommes accueillis avec des démonstrations de joie dont on n’a pas d’idée. Les femmes accourent au-devant de nous en dansant et accompagnent leurs acclamations bruyantes des gestes les plus s ngulièrement expressifs. Quelques-unes sont armées d’une natt.; et d’un bâton en guise de lance et de bouclier ; les autres se précipitent vers nous, elles couvrent de baisers les mains et le visage des amis qu’elles retrouvent, et soulèvent tant de poussière, que nous arrivons avec plaisir auprès des hommes, qui, rassemblés dans la kotlaoù ils sont assis, attendent gravement notre arrivée, d’après les règles du décorum africain. Personne ne croyait plus à notre retour, car les sorciers les plus habiles avaient déclaré que nous étions morts depuis longtemps. Lorsqu’on a exprimé toute la joie qu’on éprouve de nous revoir, et que j’ai remercié tout le monde de l’accueil qui nous est fait, j'explique les motifs qui ont prolongé notre absence; mais je laisse à mes compagnons le plaisir de raconter nos aventures. Pitsané prend la parole, et pendant plus d’une heure il fait le récit de notre voyage, qu'il présente sous le plus heureux aspect ; il s’appesantit sur le bon cœur de M. Gabriel, sur la bonté des blancs en général, et termine en disant que j’ai fait plus que je ne leur avais promis ; que je leur ai non-seulement ouvert un sentier qui conduit chez les blancs, mais que je leur ai concilié tous les chefs que nous avons trouvés sur notre passage. Le plus âgé de l'assemblée prend la parole à son tour, et, faisant allusion au déplaisir que j’éprouve des razzias qui ont
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eu lieu en mon absence contre Sébolamakouaia et Léchulatébé , il me supplie de ne pas retirer mon affection aux Makololos , de ne pas désespérer d’eux , et de gronder Sékélétou , comme s’il était mon enfant. Un autre vieillard m'adresse la même prière , et la séance est levée.
28 juillet. — Cetle journée est consacrée à remercier Dieu de la bonté qu’il a eue de nous ramener tous sains et saufs au milieu de nos amis. Chacun de mes compagnons revêt sa plus grande parure. Malgré la misère qu’ils ont parfois subie en route , ils ont rapporté leur habillement complet fait à l'européenne, et qui, d'une blancheur éclatante, produit avec leur bonnet rouge un effet saisissant. Ils font tous leurs efforts pour marcher comme les soldats qu’ils ont vus à Loanda, ils s’appellent mes braves ( battabani ), qualilication qu’ils ont trouvée d’eux-mêmes, gardent pendant tout le temps du service leur fusil à l’épaule , et s'attirent l’admiration enthousiaste des femmes et des enfants.
Nous recevons des hommes deux bœufs magnifiques , et les femmes nous prodiguent le lait , le beurre et la farine. Je suis confus de n’avoir rien à leur donner en échange ; mes compagnons leur disent que nous avons dépensé tout ce que nous possédions , et ils répondent gracieusement : « Peu importe ; vous nous avez rendu le sommeil et ouvert un sentier. » Les étrangers arrivent en foule, quelquefois d’assez loin, et rarement les mains vides.
C’est le même accueil dans toute la vallée Barotsé; chaque village nous donne un bœuf, quelquefois deux. Cette population est merveilleusement bonne; j'éprouve la plus vive reconnaissance pour toutes ces créatures généreuses; et n’ayant à leur donner que mes prières, je demande au Seigneur de permettre qu’on les instruise, et de vouloir bien leur ouvrir le séjour des élus. Je souhaite vivement de retourner parmi ces hommes simples et bons, afin de pouvoir faire quelque chose pour eux en échange de leur libéralité. Us devaient, à notre premier passage, compter sur les cadeaux que nous leur ferions au retour, car le pays des blancs est la source de tous les objets qu'ils envient; mais la fièvre et les retards que nous avons éprouvés ont épuisé toutes nos ressources ; nous revenons aussi pauvres que nous l’étions au départ, et cependant leur générosité augmente, et ma misère n'a pas même affai-
bli mon influence. Ils comprennent que c’est dans leur intérêt seul que j’ai fait cette expédition; mes Zambésiens me disent euxmêmes : « Nous ne sommes pas plus riches que quand nous sommes partis ; mais ce n’est pas vainement que nous avons été làbas. * A peine sont-ils arrivés qu’ils recueillent déjà des défenses d'hippopotame et d’éléphant pour leur second voyage.
DANS L’AFKIQUE AUSTRALE.
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