‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 83 sur 130 · HIPPOPOTAME FAISANT CHAVIRER LA PIROGUE DU DOCTEUR · texte numérisé non relu

HIPPOPOTAME FAISANT CHAVIRER LA PIROGUE DU DOCTEUR

DANS L’aFRIQUE AUSTRALE. 547

saisissent les événements appréciables par les sens, et leur prodigieuse mémoire, me font supposer qu’il n'y a pas eu de secousse perceptible de la terre au centre de l’Afrique, dans la partie comprise entre le 7* et le 27* degré de latitude sud, depuis au moins deui siècles. On n’y aperçoit aucune déchirure moderne , aucun signe récent de perturbation parmi les roches , si ce n’est aux chutes de Gonyé; on n’y voit même aucune trace d’ouragan, dont la tradition n’existe pas davantage.

13 août. — Nous quittons Naliélé. Vers le milieu du jour, un hippopotame vient heurter du front notre canot et le fait presque chavirer ; la force du coup précipite Mashaouana dans le fleuve ; les autres, dont je fais partie , s’élancent sur la rive, qui est tout au plus à dix mètres ; l’hippopotame reste à la surface de l'eau et regarde attentivement la pirogue; on dirait qu’il veut estimer les avaries qu’il y a faites ; c’est une femelle dont la veille on a tué le petit à coups de javelines. Nous étions huit dans le canot, et la violence du choc que nous avons éprouvé témoigne de la force énorme de l’animal qui l’a produit ; toutefois , le plongeon de Mashaouana, et le bain qu’il nous a fallu prendre, sont les seuls dommages que cet incident ait causés. Il est tellement rare que l’on soit attaqué par l’un de ces animaux, lorsqu’on a la précaution de naviguer près de la rive, que mes compagnons se sont écriés spontanément : « Est-ce que cette bête est folle ? »

Mokouala, le chef de Gonyé, me fait cadeau d’une belle dent d’éléphant ; je la donne à Pitsané , qui rassemble de l’ivoire avec ardeur pour le marché de Loanda. Les roches de Gonyé, formées de grès rouge, sont presque horizontales, et perforées par des madrépores dont les trous annoncent que la marche de ces zoophytes s’est effectuée dans différentes directions. Le grès s’est imprégné de fer, et a contracté, en durcissant , un éclat vi treux, qui est commun à la surface des roches de ce pays-ci.

22 aoûl. — Nous voici à la fin de l'hiver; les arbres qui couvrent les bords du fleuve commencent à boutonner et à fleurir; la sève nouvelle produit de nombreux bourgeons qui chassent les anciennes feuilles, et qui sont d’un orangé tellement vif, que je les avais pris pour des fleurs. La teinte du feuillage est, du reste, excessivement variée; on voit des feuilles jaunes, rouges, cuivrées, marron, chocolat; il y en a même qui sont noires comme de l’encre.

Je suis frappé tout autant qu'à mon premier voyage de la

beauté du Liambye; la vue de ses bords est charmante, en dépit de la teinte fuligineuse de l’atmosphère. J’avais attribué cette teinte particulière, que l’on observe tous les ans à Kolobeng pendant la saison des froids, à l’herbe des pâturages, à laquelle on met le feu sur une étendue qui a souvent plusieurs centaines de milles ; cependant on en brûle plus encore dans la province de Londa, où ce phénomène n’existe pas : il faut donc lui chercher une autre cause; peut-être, l’abaissement de la température, en condensant les couches supérieures de l’air, produit-il cette teinte brumeuse que j’attribuais à la fumée.

Il y a dans ces lieux une surabondance de vie qui tient du prodige; à peine le fleuve commence-t-il à grandir, que l’ibis religieux arrive par bandes de plusieurs cinquantaines d’individus, accompagnées d'un nombre incroyable d’oiseaux aquatiques de toute espèce ; il est des bancs de sable dont la couleur disparaît entièrement sous les canards qui les couvrent ( anas histrionica); j’ai ramassé quatorze de ces animaux après un seul coup de fusil. D’autres endroits sont chargés de pélicans; j’en ai compté jusqu'à trois cents réunis dans un assez petit espace; les rives sont bigarrées d’oiseaux de diverses couleurs, tandis que les mouettes' et bien d'autres encore rasent la surface de l’eau. L’immense quantité d’insectivores qui sillonnent l’air de leur vol capricieux, annonce que les insectes pullulent. Si vous longez le fleuve au milieu des arbrisseaux qui croissent sur ses bords, vous êtes piqué de temps en temps par des frelons qui donnent à leur nid la forme de 110s guêpiers , et qui le suspendent à une branche. La passion maternelle est si puissante chez cet insecte, qu'il vous poursuit jusqu’à trente ou quarante pas de son nid, quand par malheur vous avez rasé l’endroit où sa progéniture repose. La piqûre de cê frelon , qu’il cherche à vous infliger auprès de l’œil, produit l'effet d’un coup violent, ou d’une puissante décharge électrique. C’est tout d’abord une insensibilité complète, suivie bientôt d’une douleur excessivement cuisante, à laquelle il est rare que vous puissiez échapper, tant l’ennemi est audacieux dans sa poursuite; et cependant cet insecte, que les Béchuanas appellent mourotouani, est plus que timide lors qu’il n’a pas de famille à défendre.

I I’rocellaria turtur, Smiih.

Nous trouvons la tsetsé entre Naméta et Sékosi. Un insecte carnivore, de vingt-cinq millimètres de longueur, ayant de grandes jambes, et l'aspect famélique, voltige de tous côtés, et s’abat sur la terre nue; c’est, dans son espèce, un tigre altéré de sang; il s’élance sur la tsetsé avec avidité, et rejette le corps dont il a humé tous les fluides.

On m’apprend que des Matébélés de Mosilikatsé ont apporté pour moi, sur la rive gauche du fleuve, près des chutes de Victoria, différents objets de la part de M. Moffat, et que, malgré tout ce qu'ils ont pu dire à cet égard, les Makololos n'ont pas voulu les écouter. Ils se sont imaginé que ces paquets étaient tout simplement un prétexte employé par leurs ennemis pour leur jeter un sort. « Nous vous connaissons bien , ont-ils répondu aux Matébélés qui les priaient de venir chercher les paquets dont ils s’étaient chargés. Comment M. Moffat enverrait-il ici quelque chose au docteur, quand il sait que depuis longtemps il est parti pour le Nord? — Voici les paquets, avaient répliqué les Matébélés; nous les déposons sous vos yeux; notre message est accompli, et, si les objets du Naké viennent à se perdre, la faute en retombera sur votre tête. » Lorsque les Matébélés furent partis, les Makololos envisagèrent les choses sous un jour plus favorable ; après avoir consulté mainte et mainte fois les augures, ils vinrent chercher en tremblant les objets que leurs ennemis avaient laissés sur la rive, et les déposèrent avec soin dans une grande lie située au milieu du fleuve; ils construisirent une hutte pour y abriter ces paquets effrayants contre le soleil et la pluie, et je les y ai retrouvés un an plus tard absolument intacts. Les nouvelles qui m’arrivaient ainsi n’offraient plus d’intérêt, elles étaient trop anciennes; quant aux friandises, aux conserves que m’envoyait Mme Moffat, elles se trouvèrent excellentes. Mais quelle ne fut pas ma surprise en apprenant que mon ami, sir Roderick Murchison, avait, du fond de son cabinet, découvert avant moi, qui étais sur les lieux , la véritable forme du continent africainl; en voyant que par l’étude attentive de la carte géologique de M. Bain, jointe à quelques renseignements que nous lui avions fournis, M. Oswell et moi, il ne s’était pas borné à exposer son hypothèse dans un discours prononcé en 1852 à la Société géo-

1 Voy. la note , page 552.

graphique, mais qu’il poussait l’assurance jusqu’à m’envoyer son opinion comme une chose certaine, où je devais trouver la solution d'un problème qui pouvait m'occuper ! Il était impossible de me faire la moindre illusion, la chose était écrite, et je l’avais sous les yeux. J’étais prévenu par celui qui affirma l'existence de l’or en Australie, bien avant que la première pépite y ait été découverte. Tranquillement installé dans son fauteuil, il avait sur moi trois ans de priorité, sur moi qui pendant ce temps-là me débattais contre la lièvre au milieu des jongles et des marais, caressant la douce illusion que je serais le premier à émettre cette idée que l’intérieur de l'Afrique est un plateau humide, dont l’élévation est moins grande que celle des montagnes dont ce continent est flanqué.

On nous envoie les chevaux que nous avons laissés à Linyanti en 1853, et nous arrivons dans cette ville, où je retrouve mon chariot , ainsi que tous les objets qui m’appartiennent, dans un état de parfaite conservation. Tous les habitants sont convoqués pour entendre le rapport que nous avons à leur faire, et pour assister à la réception des cadeaux que le gouverneur et les marchands de Loanda nous ont chargés d'offrir à Sékélétou. J’explique à celui-ci que les présents que je lui apporte ne m’appartiennent pas, que ce n'est pas moi qui les lui donne ; mais qu'ils lui sont envoyés par les blancs en témoignage de l’amitié qu’ils ressentent pour lui et du désir qu’ils éprouvent de nouer des relations commerciales avec les Makololos. Je dis ensuite à mes compagnons de raconter ce qu’ils ont vu. Les choses les plus merveilleuses ne perdent rien à passer par leurs bouches. « Enfin, s’écrient-ils pour couronner leurs discours, nous avons été jusqu'au bout du monde et nous ne sommes revenus que lorsque la terre a manqué sous nos pieds. » — Alors, répond un ancien plein de malice, vous avez vu Ma-Robert 1 ? » Ils sont obligés de confesser que Ma-Robert demeure un peu plus loin que le bout du monde, et qu’ils n'ont pas pu arriver jusqu’à elle.

Les présentsjfurent accueillis avec des transports de joie, et le dimanche suivant, lorsque Sékélétou apparut à l'église en uniforme de colonel, on lui accorda plus d’attention qu’à mon prône. Ils sont du reste si bons, si touchants à mon égard, que

Page 1