Mistress Livingstone
DANS L’AFRIQUE AUSTRALE. iJÎSl
je ferme un peu les yeux sur les distractions qu’ils se permettent à l’office.
Mes Zambésiens confirment en particulier ce qu’ils ont dit en public, et tous les jours des Makololos viennent m'offrir de m’accompagner à la côte orientale. « Nous voulons avoir aussi des choses merveilleuses à raconter, me disent-ils, et revenir couverts de gloire comme les braves qui sont allés avec vous. » Pendant ce temps-là, Sékélétou s’arrange avec un Arabe appelé Ben-Habib, qui doit conduire une nouvelle caravane à Loanda. « C’est , lui dit-il, pour qu’ils apprennent le commerce que je vous confie mes hommes; c’est vous qui disposerez de tout l’ivoire; ils ne vont là-bas que pour regarder et pour entendre. » Mes compagnons doivent se reposer en les attendant, et repartir pour Loanda quand Ben-Habib en sera revenu.
Depuis mon arrivée en Angleterre, j’ai su, par M. Gabriel, que cette caravane était arrivée jusqu’à Loanda; l’ivoire avait été vendu par Ben-Habib à quelques marchands portugais de l’intérieur, qui l’avaient fait porter à la côte par les Makololos. Personne n'avait présenté ces derniers à M. Gabriel ; mais , ayant appris qu’ils étaient dans la ville , celui-ci alla les trouver, prononça les noms de Pitsané, de Mashaouana, qui le firent reconnaître, et tous les Makololos se groupèrent autour de lui. « Allez sans crainte, leur avait dit Sékélétou , nommez le docteur, et adressez-vous à son frère. » M. Gabriel avait eu pour eux les mêmes bontés qu'à l'égard de mes Zambésiens, et les Makololos, en partant, lui avaient témoigné la plus sincère affection.
On devait s'attendre à les voir tromper dans leur première entreprise commerciale ; mais je ne crois pas qu’on puisse le faire une seconde fois. Néanmoins il est fâcheux qu’il n’y ait pas de règles établies pour fixer le prix des marchandises que les natifs apportent de l’intérieur. Un trafiquant présente une certaine quantité d’objets à l’indigène ; celui-ci demande davantage, on le lui donne; l’indigène, ignorant la valeur des objets qu'il a reçus, et ne connaissant pas même celle de l’ivoire qu’il apporte, s'adresse à un autre marchand qui lui offre plus que le premier; survient un troisième qui surenchérit encore; les indigènes finissent par croire que plus ils demanderont, et plus on leur donnera ; leurs prétentions augmentent, le trafiquant s'irrite, le marché est rompu et se renoue le lendemain matin par une offre
supérieure aux offres de la veille; cela confirme les indigènes dans la pensée qu’on les exploite , et il en résulte des relations commerciales de la plus triste espèce. Il n’est pas rare de voir les naturels passer d'un marchand à un autre, faire le tour du village, et donner leur pratique au plus adroit qui les tente par quelques verres d’eau-de-vie. Si l’on ajoute à cela tous les malentendus qui proviennent de l’ignorance où les marchands sont du langage de l’individu avec lequel ils traitent, il sera facile de comprendre la nature des rapports qui existent entre les indigènes et les Européens.
Pendant notre absence, les Makololos ont fait deux razzias qui leur ont produit une énorme quantité de bestiaux : l’une de ces expéditions a été dirigée contre Léchulatébé, afin de le punir de l’insolence qu’il manifeste depuis qu’il a des armes à feu; l’autre, qui n’a pas d’excuse, et que tous les Makololos influents ont condamnée, a eu lieu contre un chef dont la demeure , très-éloignée de Linyanti , est dans la direction du nord-est. Ben-Habib , en venant du Zanzibar, avait visité Sébola Makouaia, dont la capitale était gouvernée par une vieille femme du même nom, qui, l'ayant parfaitement reçu, lui avait donné assez d’ivoire d’une qualité magnifique pour lui permettre de se poser comme négociant. Les gens qui accompagnaient Ben-Habib ayant déchargé leurs fusils, peut-être pour faire honneur à Sébola, cette pauvre femme et tous ses sujets furent tellement effrayés qu’ils se seraient tous enfuis, en abandonnant leurs troupeaux, si l’Arabe ne s’était empressé de les rassurer. Ben-Habib en conclut qu'il serait très-facile de dépouiller ces gens timides de tout ce qu’ils possédaient, et en informa l’oncle de Sékélétou, en lui proposant de’lui servir de guide s’il voulait tenter l'entreprise ; l’oncle, à son tour, en dit quelques mots à son neveu, et celui-ci, qui ne connaît pas d’autre gloire que celle des armes et du pillage, se rendit aux conseils de son oncle. Mais il fut moins heureux qu’il ne [s’y attendait ; Sébola Makouaia s’était enfuie à l’approche des Makololos, et, comme le pays est entrecoupé de marécages et de rivières, il devenait très-difficile de l’atteindre. L'ennemi, qui la poursuivait en pirogues, remonta plusieurs cours d’eau et traversa un petit lac nommé Shouia; mais lorsqu’il fut entré dans laLoangoua, rivière qui l’entraînait du côté de l’est, où les tribus sont infiniment plus belliqueuses que la peuplade de Sébola, il jugea qu'il
était plus sage de retourner à Linyanti. Au moment où les Makololos se disposaient à revenir sur leurs pas, Ben-Habib leur montra une chaîne de montagnes qui s'élevaient à l’horizon et leur dit : « Toutes les fois que vous apercevrez ces montagnes, vous n’aurez plus qu’à marcher pendant dix ou quinze jours pour arriver à la mer. »
D’après les renseignements qu’il me donna plus tard , les Banyassas habiteraient cette chaîne de montagnes, mais beaucoup plus au nord, et les rivières qui en descendent se dirigeraient au sud-ouest; il me confirma les renseignements que je tenais des autres Arabes, à l’égard de la Loapula qu’il avait traversée à Cazembé, et qui se dirige également vers le sud-ouest pour aller se jeter dans le Liambye.
Plusieurs Makololos influents, qui avaient pris part à cette expédition contre Sébola Makouaia, sont morts depuis notre arrivée : Nokouané a succombé à son étrange maladie ; un vomissement de sang, causé par la fatigue, a emporté Ramosantané , et Lérimo est affecté d’une lèpre qui est particulière à la vallée Barotsé. Je n’ai pas manqué de faire des reproches à mon enfant Sékélétou, ainsi que m’en avaient prié mes amis de Libonta ; mais je l’ai fait avec douceur1, car la violence ne produit jamais d’heureux effets. «Grondez-le bien fort, m’avait dit son beau-père, mais faites en sorte que personne ne vous entende. »
La satisfaction que les Makololos éprouvent d’être mis en rapport avec la côte occidentale est si grande que, peu de temps après notre arrivée, un picho fut convoqué pour y examiner les avantages qu’il y aurait à se rapprocher des blancs en allant s’établir dans la vallée Barotsé. Quelques-uns des anciens s'opposèrent à ce projet; c’était, suivant eux, abandonner la ligne dedéfenseque le Zambèse et le Chobé leur fournissent contre les Matébélés. Un certain nombre de jeunes gens combattirent également la proposition, parce que, disaient-ils, l'air ne fraîchit pas dans la vallée, surtout parce que l’herbe épaisse y entrave la marche et que l’on ne peut pas y courir. En général, d’ailleurs, les Makololos ont une vive répugnance pour cette localité, en raison delà fièvre qui sévit tous les ans lorsque les eaux se retirent.
Quand tout le monde eut parlé, Sékélétou se leva, et, s’adressant à moi : «Je suis très-convaincu, dit-il , de l’énorme avantage qu’il y a pour nous à trafiquer directement avec la con-
trée que vous nous avez ouverte; et je crois que nous ferions bien d’aller nous établir au milieu des Barotsés, pour faire que le chemin soit plus court entre nous et Loanda ; mais avec qui vivrai-je dans ce pays-là? Si vous veniez avec nous, je partirais demain sans rien craindre; toutefois, lorsque vous reviendrez du pays des blancs où vous allez chercher Ma-Robert, vous me trouverez à votre retour à la place que vous m’aurez choisie. »
Je ne croyais pas alors qu’il existât dans le pays aucun endroit salubre , et je ne songeais qu’à trouver un lieu central d’où l’on pût communiquer facilement avec les tribus de l'intérieur et avec Loanda, tels que seraient les environs de l’embouchure de la Liba.
La fièvre est à coup sûr un inconvénient très-réel de cette situation, avantageuse sous tous les autres rapports; l’abondance des pluies, les inondations périodiques, la prodigieuse quantité de matière en décomposition qui , après chaque débordement , reste exposée aux rayons d'un soleil tropical, l'épaisseur des forêts qui ne permet pas à l’air de circuler, tout cela contribue certainement à rendre le climat de cette vallée fort peu salubre ; mais la fièvre qui en résulte est à peu près la seule maladie qui soit connue dans cette région ; pas de phthisie , de scrofules, à peine quelques exemples d'aliénation mentale; depuis trente ans on n’y a vu ni rougeole, ni petite vérole, bien que cette dernière maladie ait constamment sévi près de la côte ; je n’ai trouvé qu'un seul cas d’hydrocéphale, très-peu d’épilepsie, pas un seul de choléra ni de cancer; et les naturels ignorent jusqu’à l’existence d’une foule de maladies qui sont communes en Europe. La fièvre, il est vrai, m’a cruellement traité; mais je me trouvais placé dans des conditions exceptionnelles ; couchant des mois entiers sur la terre humide, recevant la pluie, traversant les ruisseaux, barbotant dans la boue, couvert d’habits trempés, ne vivant que de manioc et de farine, exposé aux rayons du soleil, quand à l’ombre la plus épaisse, le thermomètre s’élevait à 96° (35° centigrades 5/9) : c’est une hygiène pitoyable à laquelle ne seraient point obligés de se soumettre les missionnaires qui s’établiraient ici. Je n’ai pas l’intention de faire valoir toutes les fatigues que j’ai pu subir et de les envisager comme autant de sacrifices; je ne crois pas qu’on puisse appliquer cette expression à rien de ce que l'on fait pour Celui qui est venu mourir pour nous; mais il m’a paru nécessaire de les mentionner pour que l’on ne s’exagère pas l’in-
salubrité de ce pays-ci en prenant pour exemple le mauvais état de ma santé.
Suivant moi, l'intérieur de l’Afrique présente au philanthrope une sphère d’action plus engageante que la côte occidentale , où des missionnaires , appartenant à diverses Églises, ont poursuivi leurs travaux avec un zèle et un dévouement que rien n’a puaffaiblir. Dans l'ouest, les fièvres sont infiniment plus graves et plus meurtrières que dans la région du centre. Ici, depuis le 8* degré de latitude, elles sont, en général, intermittentes, et comme, pour guérir l’hypertrophie de la rate qu'elles produisent, il suffit de changer de climat, le remède est facile en franchissant le 20* parallèle. Toutefois, aucune des peuplades nombreuses qui habitent le centre de l’Afrique n’éprouve la soif de s’instruire en matière de religion; elles n’ont pas cette curiosité ardente à l’égard des choses divines, que l’on remarque dans certains pays; elles ne désirent pas connaître l’Évangile dont elles ignorent les bienfaits; mais elles ne s’opposent point à sa prédication. Il n’est pas de chef qui ne se sente très-fier de la visite d’un Européen et qui ne soit enchanté de le voir s’établir dans son pays; les missionnaires n’ont rien à craindre dans tout l’intérieur du continent, où la vie et la propriété leur sont parfaitement garanties. C’est l'insalubrité de la côte et le mauvais vouloir des tribus limitrophes qui se sont opposés, jusqu’à présent, à ce que l’on pénétrât dans l’intérieur de l’Afrique. Depuis la dernière époque géologique, la mer s’est complètement éloignée du centre; pas un golfe profond, pas une déchirure de la côte n'a permis d'approcher du bassin intérieur, et à l’exception des peuplades qui habitent la lisière de cette immense presqu’île, toute la population africaine a été séparée du reste des humains. La différence des races entre pour beaucoup dans la situation respective des peuples; mais il est probable que l'insalubrité de la côte a réagi sur les hordes qui l’avoisinent, et, en concourant à leur dégradation, a élevé une double barrière entre les habitants de l’intérieur et ceux des autres parties du monde. Espérons que les moyens de transport que l’on possède aujourd’hui auront bientôt renversé les obstacles qui ont maintenu cet isolement séculaire.
M’étant assuré qu'il était impossible de se rendre à Loanda en chariot, je me demandai vers quel point de la côte orientale je devais diriger mes pas. Les Arabes, pour venir de Zanzibar,
avaient traversé un pays habité par des tribus paisibles, et m’assuraient que les chefs puissants que l’on rencontre par delà Cazembé, et qui sont à la tète des Batoutous , des Baroros et des Bagogos, ne m’empêcheraient nullement de franchir leur territoire. Ils me, disaient que la population, très-divisée, y formait de petits villages comme ceux des Balondas, et qu’on n’éprouvait aucune difficulté à se rendre de l’un à l’autre. A dix jours de marche de Cazembé, leur sentier, disaient-ils , doublait l’extréinité du lac Tanganyenka; ils ajoutaient qu’un peu au nord-ouest du bord inférieur du lac, il était facile de se procurer des canots pour le franchir, et qu’ils allaient coucher dans une lie, parce qu’il faut trois jours pour traverser le Tanganyenka d’un bord à l’autre; ce qui suppose une largeur de quarante ou cinquante milles. C’est avec le croc et non avec la rame qu’ils font cette traversée, preuve que les eaux du lac n'ont pas beaucoup de profondeur ; leur chemin était coupé, disaient-ils, par des ruisseaux nombreux et par trois grandes rivières. Il me parut dès lors qu’il serait plus sûr et plus facile de voyager par eau; cette pensée une fois admise , la voie la plus favorable était celle du Zambèse; le pays est connu des Makololos jusqu’à l'embouchure du Kafoué, où ils demeurèrent autrefois ; suivant eux, celte direction était bien préférable à celle de Zanzibar, et ne présentait d’obstacle sérieux qu’aux chutes de Mosioatounya. Les uns me conseillaient d’aller à Séshéké, de me diriger vers le nord-est pour m’embarquer sur le Kafoué, qui en est à six jours de marche, et de descendre cette rivière jusqu’au Zambèse; les autres me disaient de longer la rive droite du fleuve jusqu’en aval des chutes et de continuer ensuite mon voyage en canot. Tous étaient d’accord relativement aux difficultés que je rencontrerais sur la rive gauche du Zambèse, à cause de la nature rocheuse du terrain et des crevasses qu'il présente à chaque pas. D’ailleurs la présence de la tsetsé, qui est tellement abondante sur les deux rives qu’on ne peut y élever que des chèvres, m’imposait l’obligation de m'éloigner des bords du fleuve, dans toute la partie habitée par cette mouche.
Combien, en réfléchissant à ces divers sentiers, je regrettais M. Oswell ! S’il avait été près de moi , l’un de nous deux aurait pris la voie du Zambèse et l’autre la route de Zanzibar. Décidément cette dernière était la plus facile, en raison de l’esprit paci-
DANS L’AFRIQUE AUSTRALE. îit>7
fique et du bon vouloir des peuplades qu'elle traverse, tandis que les tribus qui bordent le Zambèse ont l’humeur plus guerrière, et qu’il en est parmi elles de complètement hostiles à nos Makololos. Mais comme le Zambèse pouvait offrir un moyen de grande communication qui rattacherait plus tard les provinces du centre à la côte orientale , je résolus de le suivre et de longer la rive gauche, parce que Tèté, qui est la station portugaise la plus avancée dans les terres , est , sur la carte de Bowdich, placée du côté nord du fleuve, ce qui est une erreur.
On approchait de la fin de septembre, et chaque jour on s’attendait à avoir de l’eau ; le ciel était couvert de nuages, le vent d’est soufflait avec violence, la chaleur était excessive, tous les Makololos me pressaient d'attendre que la pluie eût rafraîchi la terre; et, comme il était probable que la fièvre me reprendrait si je partais immédiatement , je consentis à différer mon départ.
Entre le 17* et le 18e degré de latitude, la sécheresse se fait sentir et le pays est poudreux ; c'est au nord de cette région que la zone humide commence, et l'on y éprouve, dans la partie voisine du 17* parallèle, des alternatives de sécheresse et d’humidité. La chaleur y est très-grande ; nous sommes bientôt en octobre, et le thermomètre, qui est à l'ombre et protégé contre le vent, marque 100° au milieu du jour (près de 38" centigrades); en plein air, il s’élève à 1 10° (plus de 43° centigrades); quand la nuit approche, il descend à 89* (31° centigrades 6/9); à dix heures du soir il est à 80" (26° centigrades 6/9) et descend encore jusqu’au lever du soleil, où il tombe à 70" (20° centigrades) ; c’est en général le moment le plus frais des vingt -quatre heures. Dans le milieu de la journée les indigènes se claquemurent dans leurs cases, où pendant le jour la température est agréable, mais on y manque d’air et l’on y suffoque pendant la nuit. Ceux qui en ont le moyen restent immobiles et ne font pas autre chose que d’absorber de la boyaola, qui est une espèce de bière; la transpiration abondante qui en résulte produit un certain bien-être par la fraîcheur que l’évaporation occasionne ; les serviteurs du chef, pendant ce temps-là, ne cessent pas de vociférer, de plaisanter, d’éclater de rire, de railler et de jurer; le soir on danse au clair de lune jusqu’à minuit passé; les femmes entourent les danseurs en frappant dans leurs mains , et les vieillards les contemplent
avec admiration en répétant d’un air convaincu: «C’est vraiment très-beau ! »
Quant à moi, je cause la plupart du temps, ce qui est le meilleur moyen d’instruire ceux qui m’entourent; ils écoutent maintenant le sermon du dimanche d’une oreille beaucoup plus attentive, et se tiennent mieux à l’office qu’ils né le faisaient autrefois. Le récit fréquemment répété de la sollicitude miséricordieuse du Père céleste, qui a donné son propre fils pour nous sauver, finira certainement, avec l’aide du Saint-Esprit, par faire germer l'amour de Dieu au fond de ces âmes païennes.
l" octobre. — Au moment de partir pour Loanda, Ben-Habib demande en mariage la fille de Sébitouané. Les Arabes ne manquent jamais de former de ces unions , qui leur donnent de l'influence dans la tribu; il en est qui, par ce moyen, ont acquis assez d’empire sur l’esprit d’une peuplade pour amener tous ses membres à se faire mahométans ; mais je n’ai jamais entendu dire qu’ils eussent employé la violence pour arriver à cé but, malgré tout le zèle religieux dont ils paraissent animés. Cette fille de Sébitouané , qui est demandée par Ben-Habib, est âgée d’environ douze ans; elle s’appelle Manchounyané, ce qui veut dire * un peu noire seulement, » et, en effet, la couleur de sa peau n’est pas plus brune que celle des Arabes ; de plus , elle a tous les traits de ces derniers. En ma qualité d’ami de cœur de son père , on . me consulte à propos de son mariage avec Ben-Habib , et je m'oppose à ce qu’on l’emmène je ne sais où , avec je ne sais qui , dans un endroit où on ne la reverra plus; mais Ben-Habib renouvellera sa demande, et je ne doute pas qu’il ne soit plus heureux à la première occasion.
Il est très-rare , dans ce pays-ci , que l’on demande leur consentement aux jeunes filles, quand il s’agit de les marier; néanmoins, il y a quelque temps, une servante deSékélétou, qui passe pour très-jolie aux yeux des Makololos, était recherchée par cinq prétendants qui se disputaient sa main. L’un d'eux vint faire sa demande à Sékélétou au moment où celui-ci était auprès de moi, à côté de mon wagon. Le chef ordonna froidement aux cinq amoureux de se mettre en ligne devant la jeune fille, afin qu’elle pût désigner l’objet de sa préférence. Parmi les rivaux , deux refusèrent de subir cette épreuve, qui auraient , très-volontiers, pris la belle sans s'inquiéter de savoir s’ils avaient su lui plaire;
les trois autres dandys, plus confiants en eux-mêmes, se placèrent crânement en face de la jeune fille, qui choisit, sans hésiter, le plus beau garçon des cinq. Rien de plus amusant à voir que le désappointement exprimé par les sombres visages des candidats malheureux, qui furent salués des éclats de rire de tous les spectateurs.
Depuis mon arrivée, Sékélétou n’a cessé de pourvoir à tous mes besoins avec une générosité parfaite ; il a mis à ma disposition tout le lait d’un certain nombre de vaches, et ne manque jamais, toutes les fois qu’il part pour la chasse , de faire tuer un bœuf dont toute la viande m'est destinée. 11 le fait de si bonne grâce que l'on supposerait que c’est lui qui me doit de la reconnaissance. Je voulais partir le 20 octobre, il s’y est opposé: « Attendez qu'il ait plu, dit-il ; à la première averse, je vous permettrai de nous quitter. » Il a raison; le thermomètre, exposé au soleil, mais en plein air et sur une boite de sapin, s’élève à 138° 59° centigrades), à l'ombre il se tient à 108° (un peu plus de 42° centigrades), et quand le soleil se couche il est encore à 96* (35*centigrades 5/9). Si je ne me suis pas trompé dans les expériences que j’ai faites, le sang d’un Européen serait d’une température plus élevée que celui d’un Africain ; la cuvette étant placée sous ma langue, le thermomètre demeure à 100°, il s’arrête à 98 sous la langue des indigènes. 11 y a beaucoup de malades, ce qui n’est pas étonnant ; il reste encore au centre de la ville une grande mare qu’y a laissée l’inondation ; l’eau n’a pas entièrement disparu des plaines qui séparent Linyanti de Séshéké ; la crue, beaucoup plus considérable qu’à l’ordinaire, a permis pendant longtemps d’aller en pirogue de l’une à l’autre de ces deux villes, qui, en droite ligne, sont à une distance de cent quatre-vingt-treize kilomètres. Noué y avons rencontré, lors de notre passage, de nombreuses flaques d’eau qu’il nous a fallu traverser et qui exhalaient une forte odeur d’hydrogène sulfuré ; à d’autres époques de l’année , on trouve dans ces bas-fonds des efflorescences de nitrate de soude , ainsi qu’une grande quantité de chaux provenant sans doute de la décomposition des matières végétales; j’ai souvent remarqué l’existence de ces émanations dans les lieux où abondaient les malades, et je suis persuadé qu’elles ne sont pas étrangères à la fièvre , bien que le docteur Mac William n’ait pu découvrir d’hydrogène sulfuré dans les lieux qu’il traversa,
üliO
lors de l'expédition du Niger, malgré tous ses efforts, et la sensibilité des réactifs dont il a fait usage.
Je suis extrêmement occupé : non-seulement j'ai beaucoup de malades à voir, mais encore je reçois des visites perpétuelles; Linyanti renferme sept mille habitants, et chacun pense qu’il peut venir auprès de moi, et tout au moins me regarder. En causant hier au soir avec quelques-uns des plus intelligents, ceux-ci m’adressèrent plusieurs questions au sujet des éclipses de lune et de soleil, et nous en vînmes à parler de ce monde extra-terrestre où est placé le royaume de Jésus-Christ; cette circonstance m’a montré que mes efforts n’avaient pas été sans produire quelque effet. « Presque tous les enfants, me disaient-ils, parlent des choses étranges dont vous étonnez leurs oreilles; mais les vieillards secouent la tête en disant « : Pouvons-nous rien savoir des « objets dont il nous entretient? »
« D’où cela peut-il venir? ajoutèrent quelques-uns d’entre eux, nous conservons toujours ce que l'on nous dit à propos des autres choses , et quand vous nous parlez de sujets bien plus merveilleux que tout ce que nous avons jamais entendu , vos paroles s’enfuient de nos cœurs sans que nous puissions les retenir? • La masse est beaucoup moins intelligente ; elle admet sans commentaire les vérités qu’on lui annonce et ajoute avec indifférence : «Est-ce que nous savons ? Est-ce que nous pouvons comprendre?» Les services que je leur rends, en qualité de médecin, me donnent l’occasion de juger de leur état moral d’une manière beaucoup plus certaine que ne pourrait le faire un simple missionnaire; ils ne cachent pas leurs défauts à leur précepteur spirituel, comme le font la plupart des hommes; et je n’en trouve pas moins fort difficile de porter sur eux un jugement définitif : je les ai vus accomplir les actions les plus méritoires, et se rendre parfois coupables des faits les plus odieux. Il m’a été impossible de pénétrer les motifs qui les poussent à faire le bien , et de me rendre compte de l’endurcissement ou plutôt de l'insouciance qu’ils apportent dans le mal. Après les avoir longtemps observés, j’en suis venu à penser qu’il y a dans leur nature un singulier mélange de bon et de mauvais qu’on retrouve chez tous les hommes. Cette bienfaisance inépuisable du riche envers le malheureux, cette charité à la fois profonde et simple que les pauvres des pays civilisés ont les uns
DAMS L’AFRIQUE AUSTRALE. Mil
pour les autres, n’existent pas chez eux. Ils font preuve d’une véritable bonté, et mettent de la grandeur et de la délicatesse dans leur manière de donner; mais ils sont durs envers les pauvres, et ne leur témoignent de bienveillance que pour en retirer quelque service. Lorsqu’un malheureux est sans famille, personne ne s’inquiète de pourvoir à ses besoins, de lui apporter même de l’eau quand il est brûlé par la lièvre ; et, après sa mort, nul ne prend soin d'enterrer son cadavre, qui est abandonné aux hyènes et aux vautours. Il n’y a que les parents d’un trépassé qui condescendent à toucher sa dépouille; et je pourrais citer de nombreux exemples de l’inhumanité de ces individus, parfois si généreux. Une jeune tille s’approcha un soir de ma tente, elle était nue et réduite à l’état de squelette; captive chez les Makololos, celui qui l’avait prise ne la nourrissait pas ; j’ofl'ris à cet homme, dont en effet la récolte avait manqué, de me charger de cette jeune 011e et de pourvoir à ses besoins. « Je veux bien vous permettre de l’engraisser, me répondit-il, mais je la reprendrai ensuite. » Bref, il ne voulut pas se dessaisir de sa prisonnière, qui disparut deux jours après; la pauvre enfant était sortie de la ville , et trop faible pour y rentrer, on l'avait laissée mourir à l’endroit où elle s’était arrêtée. Je vis un autre jour un petit garçon décharné qui se traînait vers la rivière pour apaiser sa soif; c’était un Makalaka, et personne ne pensait à le secourir. Il avait tant souffert de la faim, que le froid de la mort l’avait déjà saisi ; je le sauvai en lui faisant prendre un peu de lait quatre ou cinq fois par jour et, à mon départ, je le donnai à Sékélétou, dont les serviteurs sont parfaitement nourris. D’un autre côté , j’ai vu des hommes et des femmes recueillir des orphelins et les élever comme leurs propres enfants; on pourrait, en choisissant telle ou telle circonstance de la vie des Makololos, les dépeindre comme excessivement bons ou comme extrêmement mauvais.
Il me restait encore du café que j’avais rapporté d’Angola, et un peu de sucre qui s’était conservé dans mon chariot. Tant que le sucre ne fut pas épuisé, Sékélétou honora mes repas de sa visite; mais tout prend fin dans ce monde, et le sucre ne dura pas toujours, ce qui désola Sékélétou. La canne à sucre lui était parfaitement connue, puisque les Barotsés la cultivent; mais il ne savait pas qu’on en retirait cette pierre agréable et fondante qui faisait ses délices ; quand je lui eus expliqué la manière dont on Ta-
brique le sucre, il me demanda si je ne pouvais pas lui acheter les appareils nécessaires pour cette fabrication ; il planterait alors dévastés champs decannes.etse voyait déjà possesseur d’une quantité de pains de sucre. ■ Prenez tout l’ivoire qu'il vous faudra, me disait-il, alin que j’aie ce moulin. » J’étais trop heureux de pouvoir lui être agréable, et je lui promis de me charger avec plaisir de la commission qu’il me donnait. Cette réponse l'ayant encouragé, il me pria de lui rapporter, avec son moulin, un assortiment d’habits de toute espèce, de toute couleur, et surtout une jaquette de moire , puis des colliers de perles, du fil de laiton, un excellent fusil, en un mot toutes les belles choses que l’on trouve au pays des blancs. « J’ai peur, lui répondis-je, qu’il ne faille beaucoup d’ivoire pour satisfaire à votre demande. — Tout celui qui est ici vous appartient, répliquèrent ses conseillers d’une voix unanime; ce sera de votre faute si vous nous en laissez. » Sékélétou désirait aussi avoir des chevaux ; les deux que je lui avais laissés pendant mon absence, et qui vivaient toujours, lui avaient été fort utiles pour chasser la girafe et l'élan, et son ambition était d’introduire la race chevaline dans son pays. Je pensai que l’on pourrait obtenir des Portugais un étalon et quelques juments. Tous les Makololos étaient enchantés des ânes que nous avions ramenés et qui sont vraiment une excellente acquisition pour les districts de l'intérieur , puisqu’ils n’ont pas à craindre la piqûre de la tsetsé. Nos baudets, fringants comme des chevreaux, étaient venus de Loanda sans la moindre fatigue, jusqu’au moment où il fallut descendre le Liambye ; arrivés là, nous fûmes entravés par les branches, qui forment au bord du fleuve un lacis tellement serré, que les pauvres ânes , que Ton traînait au milieu des roseaux , des plantes aquatiques de toute espèce, à demi noyés et n’en pouvant plus , seraient morts de fatigue si je ne les avais pas laissés à N'aliélé. Ils avaient, pendant la route, fait l’admiration de mes Zambésiens par le discernement qu’ils avaient montré à l’égard de certaines plantes qui n’existent pas dans leur pays et que, par conséquent, ils n’avaient jamais vues; mais lorsque dans un village ils se mettaient à braire, tous les habitants s’enfuyaient plus terrifiés qu’en entendant la voix du lion.
Il ne faut pas croire que les Makololos témoignent au premier venu la confiance qu’ils m'avaient accordée ; je devais leur affection et leur respect au rapport que les Dakouains leur avaient fait
sur mon compte, et surtout à la conduite que j’avais menée depuis qu’ils me connaissaient. Aucun individu n’aura jamais sur eux la plus légère influence, s'il n’a des mœurs irréprochables et un caractère loyal ; tous les actes d’un étranger sont profondément scrutés par eux, et chacun apporte à cet examen une pénétration qui est rarement en défaut, un jugement presque toujours équitable. J’ai vu des femmes parler avec admiration d’un blanc parce qu’il se respectait, disaient-elles, et ne faisait jamais rien d’impur. Toute immoralité est condamnée sévèrement par ces idolâtres, qui flétrissent de leur mépris l’être corrompu et dégradé. Il n’est pas de vice secret dont toute la peuplade ne soit instruite avant peu, et tandis que le coupable , ignorant la langue du pays , s’imagine que sa faute est cachée, elle est aussi patente pour tous qu’elle le serait parmi nous s’il en portait l’aveu placardé sur le dos.
27 octobre. — La première pluie continue de la saison a commencé pendant la nuit; le vent soufflait du nord-est, comme il arrive toujours à Kolobeng en pareille circonstance. Je puis donc enfin partir. La mère de Sékélétou me prépare un sac d’arachides qu’elle fait frire dans de la crème avec un peu de sel et qui me serviront pendant le voyage; c'est un mets qui, dans le pays, est jugé digne de paraître sur la table du chef; d’autres femmes écrasent du maïs pour m’approvisionner de farine , et Sékélétou désigne Sékouébou et Kanyata pour diriger mon escorte. Sékouébou a été fait prisonnier dans son enfance par des Matébélés qui avaient émigré dans le voisinage de Tèté ; il a suivi plusieurs fois les deux rives du Zambèse, et connaît parfaitement les dialectes des peuplades qui habitent les bords du fleuve. C’est un homme plein de sagesse et de jugement, dont la perte m’a laissé plus tard des regrets ineffaçables. Il me conseille de nous éloigner du Liambye à cause de la tsetsé, de la nature rocailleuse du terrain, et parce qu’ensuite, au delà des chutes, le fleuve tourne vers le nord-nord-est.
Mamiré , qui a épousé la mère de Sékélétou, vient nous faire ses adieux. * Vous allez, me dit-il, chez des tribus à qui nous ne voudrions pas nous confier , parce que nous avons eu de grands torts à leur égard ; mais vous leur portez des nouvelles que personne n’a jamais entendues, et Jésus vous protégera au milieu de nos ennemis. S’il vous conduit sûrement et que, vous ramenant ici avec Ma-Robert , il me permette de vous revoir, je dirai qu’il
!Uik
a répandu sur moi la plus grande de ses faveurs.... Puissiez-vous trouver un sentier qui vous conduise chez les tribus étrangères, et qui amène chez nous les blancs et les peuples des autres pays ! » Je lui dis mes craintes de voir les Makololos continuer leurs maraudages , qui les empêchent d’être en bonnes relations avec les tribus voisines, et je lui reproche d’avoir trempé dans la dernière expédition, qu’il aurait dû prévenir. Il abonde dans mon sens un peu plus vite que je ne l’aurais voulu, mais il paraît néanmoins comprendre tout ce qu'il y a d’injuste dans ces razzias brutales. Motibé, au contraire, emploie tous les subterfuges qu'il peut trouver pour justifier le pillage; il ne veut pas admettre que les Makololos aient eu le moindre tort dans les guerres qu'ils ont faites ; c’est aux Boërs, aux Matébélés, qu’il faut adresser des reproches, ?t toutes les tribus, mais non pas à la sienne. Lorsqu’il était enfant, une bande de Boërs avait attaqué sa famille ; il s’était réfugié dans le trou d’un fourmilier, d'où on l’avait fait sortir pour le battre avec une lanière de peau d’hippopotame ; ce souvenir est toujours présent à sa mémoire, et toutes les fois que je lui recommande d’user de son influence pour conserver la paix ; « Dites aux Boërs, me répond-il , de déposer d’abord les armes. » Toutefois il parait sentir la différence qu’il y a entre les véritables chrétiens et ceux qui n’en portent que le nom ; et nous nous sommes toujours séparés en fort bons termes.
r.er»