‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 85 sur 130 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Départ de Linyanti. — Orage. — L’auleur est équipé une seconde fois parles Makololos. — Descente du Liambye. — Kotla de Sékoté. — Son tombeau.— Chutes de Mosioatounya. — Fissure gigantesque. — Autels des Barimos. — Le pilon des dieux. — Seconde visite aux chutes. — Jardin au milieu d'une Ile. — Devins indigènes. — Razzia makololo. — Amende imposée aux maraudeurs. — Mambaris. — Désir des Makololos de réprimer la traite des nègres. — Séparation du docteur et de Sékélétou. — Voyage nocturne. — Le Lékoné. — Anciens lacs d'eau douce. — Formation du lac Ngami. — Traditions indigènes. — Écoulement des eaux de la grande vallée. — Rapport des indigènes sur la région du nord. — Cartes. — Village de Moyara. — Coutumes sauvages des Batokas. — Échelles commerciales. — Préservatif contre la tseté. — Le puits de la joie. — Premières traces de commerce avec les Européens. — Dégradation des Batokas. — Traversée de l'Ungouési. — Formation géologique. — Ruines d’une ville considérable. — Productions du sol. — Fruits abondants.

3 novembre. — Nous quittons Linyanti, accompagnés de Sékélétou et suivis d’environ deux cents personnes. Tous les hommes les plus influents de la tribu font partie de notre escorte ; nous sommes nourris aux frais du chef qui, pour cela, prend des bœufs à chaque endroit où nous arrivons. Notre caravane traverse pendant la nuit le territoire infesté par la tsetsé ; la plus grande partie de nos compagnons a pris les devants alin de nous préparer notre bivouac. Nous attendons avec quarante jeunes gens, Sékélétou et moi , que la nuit soit arrivée pour franchir l’espace redoutable ; vers dix heures, l’obscurité devient si profonde que les chevaux et les hommes se trouvent complètement aveuglés ; d'immenses éclairs se déploient sur le ciel noir, où ils forment huit ou dix branches pareilles à celles d’un arbre; à la lueur des nappes de feu qui embrasent l'horizon, j’aperçois tout le pays qui nous environne; les flammes s’évanouissent et les ténèbres sont plus profondes que jamais ; les chevaux tremblent et hennissent d’effroi ; ils se cherchent réciproquement , et chaque nouvel

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éclair montre les hommes dispersés dans toutes les directions, ou tombant les uns sur les autres en poussant de joyeux éclats de rire.

Le tonnerre a de ces roulements effroyables qu'il ne fait entendre que dans la zone torride, et qui, d’après le témoignage de certains voyageurs, sont plus forts dans la région africaine que dans toute autre partie du monde; la pluie arrive et nous flagelle avec une violence qui met le comble au désordre de la caravane. Après la vive chaleur que nous avons éprouvée pendant le jour, nous ne tardons pas à ressentir un froid qui nous glace, et nous nous dirigeons vers un feu qu’on aperçoit au loin. Ce sont des gens qui passent , allant comme nous d’une ville à l’autre, mais dans le sens opposé ; il est rare que l’on ne rencontre pas sur cette route des individus qui aillent de Séshékéà Linyanti, et réciproquement. Tout mon équipage est à la station prochaine, et je me suis couché sur la terre nue et froide, comptant passer une misérable nuit; mais Sékélétou s'approche, il étend sur moi son propre manteau et n’a plus rien pour se couvrir lui-même. Je suis profondément ému de cet acte de généreuse bonté. Il serait bien dommage que la civilisation dût anéantir de pareils hommes, ainsi qu’on a vu disparaître certaines races d’animaux à l’approche d’espèces nouvelles, destinées à les remplacer. Oue Dieu permette au moins, si pareille époque doit venir, qu’ils aient reçu l’Évangile, aOn que leur âme soit consolée à leurs derniers moments.

Lorsque nous sommes à Séshéké, Sékélétou me fait présent de douze bœufs, dont trois sont habitués àêtre montés.Il y ajoute une énorme provision d’excellent beurre, de très-bon miel, un certain nombre de houes et des grains de verre, pour que je puisse acheter un canot lorsque nous aurons passé les chutes. Du reste, sans sa générosité mon voyage devenait impossible ; j’ai dépensé tout ce que j’avais pour me rendre à la côte. A Loanda j’ai touché soixante-dix livres (1750 francs) qui m’étaient dues pour mon traitement; j'ai payé les gages de mes hommes , et tout le reste était épuisé lorsque je suis arrivé à Linyanti. Ce sont donc les Makololos, et diverses tribus africaines, qui m'ont donné le moyen de faire une partie de la route de Linyanti à Loanda et qui me fournissent complètement celui d'aller à la côte orientale; je leur en garderai toujours une vive reconnaissance.

DANS L’AFRIQUE AUSTRALE. o(il

13 novembre. — Moriantsané, l’oncle de Sékélétou et celui qui gouverne Séshéké , nous rejoint ici. Quelques-uns de mes gens s’embarquent et descendent leZambèse; les autres conduisent les bœufs sur la rive, et nous passons la nuit dans l’île Mparia, qui est située à l’embouchure du Chobé ; cette lie est formée de trapp, revêtu d'une pellicule de cuivre vert et contenant des cristaux de quartz.

14 novembre. — Nous sommes retenus quelques heures par le vent d’est, qui soulève des vagues assez fortes pour submerger nos esquifs. Le Zambèse est très-large et très-profond en cet endroit, et renferme deux lies considérables qui, vues des bords du fleuve, paraissent toucher à l’autre rive. C’est dans ces îles qu’avant d'être vaincus par Sébitouané,les Batokas abandonnaient les malheureux qu’ils s'étaient engagés à passer et qu’ils laissaient mourir de faim après les avoir dépouillés de leurs bestiaux. Les Ilarotsés croient qu’il existe dans ces parages un monstre caché au fond du Zambèse, et qui, s’attachant aux canots, les empêche d’avancer en dépit des rameurs ; à Naméta, dont les environs passent pour être fréquentés par le monstre, mes canotiers, malgré tout ce que je puis leur dire, quittent le fleuve et suivent une de ses branches, afin d’éviter le péril qui les menace. On est convaincu dans le pays que certaines prières ont le pouvoir de charmer cette hydre effroyable. Il est assez étrange de retrouver au cœur de l’Afrique les mêmes fables que chez les peuples des contrées polaires ; seraient-elles les derniers souvenirs qu’a laissés l’existence de monstres disparus? Les os fossiles que renferme le tuf calcaire de cette région révéleront probablement l’ancienne faune du pays.

Après avoir fait environ dix milles, nous arrivons à l’Ile de Xampéné, siiuée à l’origine des rapides, qui nous obligent à sortir du fleuve et à marcher sur ses bords. Le lendemain soir, nous campons en face de l’ile de Chondo; le jour suivant, nous traversons le Lékoné, appelé aussi Lékouiné, et nous arrivons de bonne heure à l’île de Kalaï. Cette lie appartenait autrefois à Sékoté, le dernier des chefs batokas qui furent détrônés par Sébitouané; elle est entourée de hautes falaises et protégée par les eaux du fleuve qui, resserrées entre les deux rives, se précipitent avec force dans ce chenal étroit et profond. Confiant dans cette position qu’il croyait inexpugnable, Sékoté eut l'audace de faire traverser le fleuve aux

Matébélés, ennemis des Makololos. Sébitouané, avec cette promptitude qu’il mettait dans toutes ses entreprises, descendit le Zambèsc; côtoyant la rive pendant le jour, naviguant toute la nuit au milieu du courant, afin d’éviter les hippopotames, il s’empara de Kalaï, dont le chef s’était sauvé, tua une partie des Batokas, emmena l'autre captive , et depuis cette époque file de Sékoté resta soumise à la domination des Makololos. Elle est assez grande pour avoir renfermé une ville considérable; on y voit au nord la kotla du chef, qui est ornée d’un certain nombre de perches surmontées de crânes humains, et d’un monceau de têtes d’hippopotames garnies de leurs défenses , dont l’ivoire n’a souffert que des injuresdu temps. Apeu de distancedecet ossuaire, et placéàl’ombre de quelques arbres, on trouve le tombeau de l’ancien chef ; il est entouré de soixante-dix énormes défenses d'éléphant plantées dans le sol, et dont les pointes sont tournées vers l'intérieur du cercle ; la tombe elle-même est couverte d’une pile de trenle dents pareilles qu’y a déposées la famille du défunt; le soleil et la pluie ont profondément altéré celles qui en ont subi l’influence, mais les autres sont assez bien conservées. J’avais envie de m’emparer de quelques-unes des défenses d’hippopotames que je voyais là et qui sont les plus grosses que j’aie jamais rencontrées ; mais j’ai eu peur que cela ne fût considéré comme un sacrilège et que, plus tard, s’il nous arrivait quelque malheur, mou escorte ne l’attribuât à celte violation d’un tombeau. Sékoté passait, parmi ses sujets, pour avoir enterré dans ce lieu funéraire une préparation magique d’où résultait une épidémie, chaque fois qu’il plaisait au chef d’ouvrir le vase où elle était renfermée.

Comme c’est ici que nous devons nous éloigner du fleuve pour aller au nord-est, j'irai visiter demain les chutes que les indigènes appellent Mosioatounya, et qu'ils nommaient autrefois Shongoué. J’en ai souvent entendu parler depuis que je suis chez les Makololos; et l’une des premières questions que m’ait faites Sébitouané est celle-ci : « Avez-vous dans votre pays de la fumée qui fait le bruit du tonnerre?» Jamais les naturels ne se sont approchés de la cascade ; ils ne l’ont vue qu’à distance, et, frappés de la colonne de vapeur qui s’en élève et du bruit qu’elle répand, ils se sont écriés : «Mosi oa tounya (la fumée tonne làbas). » Quant au nom de Shongoué, qu’ils donnaient autrefois à

cette cascade, je n’ai pas pu en découvrir l’étymologie d’une manière certaine. Le mot qu’ils emploient pour désigner une marmite ressemble beaucoup à celui de Shongoué; peut-être ont-ils voulu dépeindre l’aspect vaporeux de la cataracte en l’appelant Chaudière fumante, mais je n’oserais pas l'affirmer. Persuadé que M. Oswell et moi nous sommes les premiers Européens qui ayons visité les rives du Zambèse au centre de l’Afrique, certain dès lors que cette cascade est inconnue parmi nous, j’ai usé du droit de la baptiser à mon touret je l’ai appelée : Chutes de Victoria. C’e3t la seule fois que j’aie pris la liberté d'appliquer un nom anglais aux lieux ou aux choses que j’ai trouvés sur ma route. La preuve que le cours du Zambèse est complètement inconnu en Europe, c’est qu’un géographe consommé, qui a étudié tout ce qui s’est écrit sur cette matière depuis Ptolémée jusqu’à nos jours, vient d’aflirmer, dans l’une des séances de l’Athénée, que « le Liambye n’a aucun rapport avec le Zambèse, qui prend sa source dans les montagnes du centre et va se perdre au milieu des sables du désert Kalahari ; » c’est absolument comme si un indigène de Tombouctou déclarait, sans avoir vu ni l’un’ ni l’autre, que la Tamise et le Pool sont deux rivières différentes. Liambye et Zambèse, qui veulent dire : le Fleuve, ont exactement la même signification dans la langue des naturels.

Après avoir navigué pendant vingt minutes, depuis Kalaï, nous apercevons les colonnes de vapeur, très-justement appelées fumée, et qui, à la distance où nous sommes, environ cinq ou six milles, feraient croire à i’un de ces incendies d’une vaste étendue de pâturages, que l’on voit souvent en Afrique. Ces colonnes sont au nombre de cinq et cèdent au souffle du vent ; elles paraissent adossées à un banc peu élevé dont le sommet est boisé. De l'endroit où nous nous trouvons, le faite de ces colonnes va se perdre au milieu des nuages ; elles sont blanches à la base et s’assombrissent dans le haut, ce qui augmente leur ressemblance avec la fumée qui s’élève du sol. Tout le paysage est d’une beauté indicible; de grands arbres, aux couleurs et aux formes variées, garnissent les bords du fleuve et les lies dont il est parsemé ; chacun a sa physionomie particulière, et plusieurs d’entre eux sont couverts de fleurs; le massif baobab, dont chaque branche formerait le tronc d’un arbre énorme, se déploie à côté d'un groupe de palmiers dessinant leurs feuilles légères sur le ciel , où elles

tracent des hiéroglyphes qui signifient toujours « loin de ta patrie, » car ce sont elles qui impriment au paysage son caractère exotique. Le mohonono argenté, qui, dans cette région, est pareil, pour la forme, au cèdre du Liban, fait un heureux contraste avec le sombre motsouri, taillé sur le patron du cyprès, et dont la teinte brune est rehaussée par des fruits écarlates. Quelques-uns de ces arbres ressemblent à nos grands chênes ; il en est d’autres qui rappellent nos ormes séculaires et nos vieux châ- ‘ taigniers : néanmoins personne ne peut se figurer la beauté de ce tableau d’après ce qui existe en Angleterre. Jamais les regards des Européens ne l’ont contemplé; mais les anges doivent s’arrêter dans leur vol pour l’admirer d’un œil ravi. Des collines de cent à cent trente mètres de hauteur, couvertes d’arbres qui laissent apercevoir entre eux la nuance rutilante du sol, bornent la vue de trois côtés. Il ne manque au paysage que des cimes neigeuses se confondant avec l'horizon.

A huit cents pas environ de la cascade, je change de canot pour en prendre un beaucoup plus léger, dont les rameurs habiles me font passer au milieu des tourbillons et des écueils, et me conduisent à une Ile située au bord de la rampe où les eaux viennent tomber. La rivière est basse et nous permet d’atteindre un lieu qu'il est impossible d’approcher lorsque les eaux sont grandes; mais, bien que nous ne soyons plus séparés de l’abîme que par une très-faible distance, personne, je le suppose, ne pourrait voir l'endroit où cette niasse d’eau va s’engouffrer. La lèvre opposée de la fissure où elle disparait n'est pourtant qu’à cinq mètres de nous tout au plus. Je gravis avec émotion la rampe du précipice, je regarde au fond d'une déchirure qui traverse le Zambèse d’une rive à l’autre, et je vois un fleuve de mille mètres de large, tombant tout à coup à plus de trente mètres de profondeur, où il se trouve comprimé dans un espace de quinze à vingt mètres de large. L’abîme est tout simplement une rupture de la chaussée de basalte, crevasse profonde qui, après avoir croisé le lit du fleuve , se prolonge au nord du Zambèse à travers une chaîne de montagnes, sur un espace de trente à quarante milles. Figurez-vous, immédiatement au delà du tunnel, des collines boisées s’étendant jusqu'à Gravesend; supposez une couche de basalte à la place du terrain fangeux de la ville de Londres ; imaginez une fissure d’un bout à l’autre du tunnel ; donnez à cette

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crevasse une longueur de quarante milles, à son ouverture un écartement de vingt-cinq à trente mètres à peine; représentez-vous la Tamise se précipitant tout entière au fond du gouffre , où elle se détourne et bondit en rugissant à travers les collines qui se déploient à sa gauche, et vous aurez une idée approximative du spectacle le plus saisissant que j’aie contemplé en Afrique. Si l’on regarde au fond de l’ablme du côté de la rive droite, on ne distingue rien qu’un nuage épais dont la masse blanche, à l’instant où je la regarde, est entourée de brillants arcs-en-ciel1; de ce nuage s’élève un jet de vapeur de cent mètres de haut ; à cette élévation la vapeur se condense, devient fuligineuse et retombe en une pluie line qui a bientôt fait de transpercer mes habits; elle est surtout sensible de l’autre côté de la tissure ; à quelques mètres de l’ablme se dresse un rideau d’arbres verts dont les feuilles sont mouillées perpétuellement; une quantité de petits ruisseaux partent de leurs racines et vont se jeter dans le gouffre béant ; mais la colonne de vapeur, qu'ils rencontrent dans leur chute, les fait remonter avec elle, et jamais ils n’atteignent le fond de l'abîme, où ils se répandent sans cesse.

A gauche de l’tle, on peut suivre des yeux la masse écumante du fleuve se dirigeant vers les collines, et mesurer du regard la hauteur de la falaise d’où il se précipite. Les deux murailles de cette crevasse gigantesque sont perpendiculaires et formées d’une masse homogène; l’eau, en coulant sur la roche, en a usé le bord à un mètre d’épaisseur et l'a dentelé comme une scie; l’aréte opposée est demeurée vive, excepté du côté gauche, où l’on aperçoit une fente, et d’où un quartier de roche parait vouloir se détacher; mais la crevasse elle-même se trouve encore dans l’état où elle a dù être à l’époque où elle s’est formée. La roche est d’un brun sombre, jusqu'à trois mètres au-dessus du fleuve, endroit où elle est décolorée par les eaux qui s'élèvent chaque année à cette hauteur à l’époque des inondations. De l’endroit où je suis placé, on voit parfaitement la masse d’eau quitter son lit , tomber au fond du gouffre, en nappe aussi blanche que la neige, se briser en morceaux, si je puis parler ainsi, et lancer des jets d’écume de chacun de ses éclats, absolument comme les tiges d'acier que l’on

1 . I.c soleil est sur le méridien , et la déclinaison est presque égale au degré de latitude auquel est située la cataracte.

brûle dans l’oxygène produisent des gerbes d’étincelles : on dirait une myriade de comètes neigeuses, précipitant dans l’abtme leur chevelure rayonnante. Je n’ai jamais vu qu’on ait signalé nulle part cet aspect singulier.

Les colonnes vaporeuses qui jaillissent de cet abîme sont évidemment le résultat de la compression de l’eau , dont la pesanteur, augmentée par la violence de la chute, se joint à la résistance qu’éprouve cette masse énorme. Des cinq colonnes, trois sont plus fortes que les deux autres ; le courant qui produit celles qui surgissent près de la rive gauche est, à l’endroit où il se trouve resserré entre le bord de l'ile et celui du fleuve, plus considérable que la Clyde à Stonebyres, quand elle est débordée. Le Zambèse, dont à cette époque les eaux sont basses, a plus de six cents mètres de large à l'endroit où nous sommes, et plus d'un mètre de profondeur au bord du précipice. Je donne ces chiffres comme étant le résultat d’une approximation plutôt que d’un calcul rigoureux , et j’espère que d’autres voyageurs fourniront à cet égard des renseignements plus précis. Le fleuve, au-dessus des chutes, me paraît avoir une largeur de mille mètres; mais il est fort possible que je me trompe : car, ayant estimé à Loanda qu’il y avait quatre cents mètres d’un point à un autre de la baie, il s’en trouva neuf cents. J’ai essayé de mesurer la largeur du Liambye avec un 01 très-fort, qui était la seule ligne que j’eusse à ma disposition ; mais, à deux ou trois cents mètres du rivage, mes hommes se sont mis à causer, n’ont pas vu, malgré mes avertissements, que le fll s’emmêlait ; ils ont continué de ramer, la ligne s’est rompue et le courant l’a entraînée. J’ai essayé vainement de me rappeler la manière dont on mesure un fleuve au moyen du sextant; la seule chose qui me soit revenue à la mémoire, c’est que le procédé est fort simple et que je l'ai su autrefois; j’en suis d’autant plus contrarié. Je me sers néanmoins d'un autre système pour mesurer le fleuve un peu plus bas, et je lui trouve près de mille mètres de large; c’est également la largeur que les Portugais lui ont reconnue à Tèté, où je le crois moins étendu qu’en amont des chutes. Il est possible que je me trompe, mais ce serait alors- en restant au-dessous de la vérité. Quant à la gravure qui accompagne ce volume, elle a été faite d’après une esquisse rapidement croquée sur les lieux, et complétée par le graveur au moyen des explications que je lui ai données. Pour

voir l’abime autant qu’il l’a montré, il faut s’avancer jusqu’au bord du précipice; les trois colonnes du milieu devraient être moins fortes que les autres, et il aurait fallu donner à toutes les cinq une forme plus conique.

Les Makololos prétendent que, du côté de l’est, la crevasse est beaucoup plus profonde; il y a là, dit-on, un endroit où la falaise est inclinée au lieu d’être perpendiculaire , et où la pente est si douce que l’on peut y descendre en s’asseyant sur le roc. 11 arriva une fois que de malheureux Batokas, poursuivis par les Makololos, ne s’arrêtèrent pas à temps, et furent précipités dans l’ablme, où ils disparurent littéralement broyés. Le fleuve, disent mes rameurs, apparaît là-bas comme une ligne blanche, et si loin, si loin de vos yeux (probablement à cent mètres de profondeur), qu’on se- sent défaillir en le regardant, et que l’on s’éloigne bien vite en rampant sur la terre.

Bien que le bord de la crevasse ne présente d’altération visible que sur une épaisseur d’un mètre du côté où l'eau se précipite, et que la base de la muraille opposée m’ait paru intacte, il est probable cependant qu’elle n’a pas résisté à l'action incessante des flots qui la minent, et que la partie inférieure du gouffre est plus large qu’à l’endroit où la surface du fleuve apparaît comme une ligne blanche; il est possible même qu’il existe des fissures par lesquelles une portion de l’eau du Zambèse filtre au-dessous du rocher.

Si nous en jugeons par le peu d’altération qu’a subie la crête de la roche basaltique, l'époque de la rupture de cette roche ne serait pas très-ancienne, géologiquement parlant. Je regrette de ne pas pouvoir mesurer d'une manière positive sa largeur à l’endroit de la cataracte, afin que plus tard on puisse savoir si elle est demeurée stationnaire, ou de combien elle a varié. Son ouverture ne semble pas aujourd'hui excéder la longueur d’un palmier; si elle s’élargissait graduellement, ce serait la preuve d’un drainage plus actif des plaines de cette région, que l’on pourrait alors espérer de voir devenir plus salubre. Toujours est-il que l’Afrique a subi, à l'égard de ses lacs, des changements considérables, depuis une époque relativement peu éloignée.

Trois chefs Batokas avaient choisi, pour offrir des prières et des sacrifices aux Barimos, l’ile où je me trouve actuellement, et deux autres endroits dans le voisinage de la cascade. Ils se plaçaient

pour prier en face du nuage qui s'élève du gouffre, et unissaient leurs invocations au rugissement delà cataracte. Ils devaient, en face de ce tableau saisissant, éprouver une émotion profonde, et c’est peut-être l’effroi religieux qu’ils ressentaient à la vue de ce spectacle sublime, qui leur avait fait choisir cet endroit pour y élever leurs autels. Le fleuve a lui-même pour les habitants de cette contrée quelque chose de mystérieux.

* Nul ne sait d’où il vient, nul ne sait où il va, » dit la chanson des rameurs en parlant du Zambèse.

Le double iris qu’ils remarquaient sur la nuée vaporeuse, et qu’ils n’avaient jusqu’alors observé que dans le ciel, pouvait leur faire croire que c’était l’un des tabernacles où la Divinité se renferme. A Gonyé, ceux de mes Zambésiens qui se trouvaient avec moi éprouvèrent une respectueuse frayeur à la vue de l’arc-en-ciel qui brillait sur la cascade. Lorsqu’ils le voient dans les nuages, ils le nomment Moïse oa Barimo (le pilon des dieux); et ces trois chefs qui le retrouvaient ici près de la terre, immobile audessus de la cataracte mugissante, voyaient peut-être en lui le symbole de l’Être suprême, trônant dans son immuabilité audessus des choses périssables qu’il renouvelle sans cesse. Toutefois la pensée de Dieu n’éveillait dans leur âme qu’un sentiment de terreur, elle ne modifiait en rien leur nature sanguinaire ; et Sébitouané accomplit une belle action enchâssant de leur retraite ces cruels seigneurs des îles.

De retour à Kalaï, après avoir longtemps réjoui mes yeux de la vue sublime de Mosioatounya, j’éveillai tellement la curiosité de Sékélétou, qu’il se décida le lendemain à venir lui-même voir ce merveilleux spectacle. Je l’accompagnai afin de déterminer la position de la cataracte, en prenant le degré de latitude de l’ile qui se trouve à quelques pas du gouffre ; mais les nuages s’y opposèrent et je ne peux donner que la position de Kala'i, qui est situé par 1 7° 5 1' 54" latitude sud, 25° 41' longitude est. Sékélétou , en approchant de l’ile où j’avais été la veille, manifesta la crainte de se voir entraîné dans le précipice; toutefois, nous arrivâmes sans accident, et je me disposai à prendre mes observations astronomiques ; pendant ce temps-là mes compagnons s’amusaient à jeter des pierres dans l’abîme et s’étonnaient énormément de les voir diminuer de grosseur, et même disparaître à leurs yeux, avant qu’elles fussent arrivées au fond du gouffre.

Un autre but que le désir de relever la situation de la cataracte me ramenait dans cette île : j’avais remarqué la veille qu'elle était couverte d’arbres étrangers, dont le fleuve avait probablement apporté la semence, car je ne les avais rencontrés nulle part ; en outre, grâce à l'humidité constante qu’y entretenait le voisinage de la cascade, le sol y était couvert d’une herbe aussi verte que celle de nos pelouses. Je conçus le projet d'y établir un jardin; je choisis pour cela un endroit assez éloigné de la cataracte, afin de préserver ma pépinière de l’excès d’humidité qui , dans la partie la plus voisine de la chute, produit en abondance des cryptogames charnus de la forme d’un champignon. Une fois l’emplacement déterminé, j’y plantai une centaine de noyaux de pêches et d’abricots, et une quantité de grains de café. J’avais déjà tenté d’introduire chez lesMakololos divers arbres fruitiers, mais on avait oublié de les cultiver, et le jeune plant était mort faute de soins. J’ai payé un Makololo pour qu'il entourât d’une haie mon jardin de la cascade; et, s’il remplit ses engagements, je suis persuadé que ma pépinière réussira. Ma seule crainte à son égard vient des hippopotames, dont j’ai aperçu les pas dans l’ile; sans eux je ne douterais pas que les arbres de ce verger ne devinssent les pères d’une nombreuse lignée de leur espèce. Ma plantation terminée, j’ai gravé sur un arbre mes initiales, et j’ai mis au-dessous 1855 ; c’est la seule fois que je me sois permis cet acte de vanité.

En revenant à Kalai, nous avons aperçu la hutte où les ballots que m’envoyait M. Moffat avaient été déposés; elle est placée sous un groupe de palmiers; et Sékélétou m’assura que personne n’aurait jamais voulu toucher à ces paquets , alors même que je serais mort dans mon voyage, tant la crainte qu’ils avaient inspirée était grande. Les sorciers avaient été si positifs dans leurs déclarations, que les porteurs, en soulevant l’une des caisses, crurent, de bonne foi, y sentir remuer un chevreau. Quel échec pour les devins, qui avaient de plus affirmé que nous avions tous péri avant de gagner Loanda! Je leur portais malheur; et, comme j’avais toujours à leur jeter à la face quelque méprise du même genre, ils finirent par refuser de consulter leurs dés en ma présence. J’aurais été plus satisfait encore d’avoir à démasquer l’erreur du sorcier Murchison, dont j’étais obligé de reconnaître la puissance divinatoire ; mais, si je île pouvais lui contester l’ad-

inirable induction dont la preuve écrite avait reposé si longtemps en vue des colonnes de Mosioatounya, j’étais bien sûr au moins que personne ne m’enlèverait la découverte de cette admirable cataracte.

Lorsque les eaux sont basses, on aperçoit les colonnes de vapeur d’une distance de cinq ou six milles; quand elles sont grandes et que le fleuve est débordé, on voit ce magniGque panache à dix milles au moins de la cataracte, dont le bruit se fait entendre au delà de Kalaï, c’est-à-dire à la même distance; il est alors impossible d’arriver jusqu’à l’ile où j'ai fait mon jardin. Celui qui visitera cette chute après moi devra songer à tout cela, en comparant sa description avec la mienne.

A Kalaï, nous apprenons qu’une razzia vient d’être faite par un Makololo sur l’un des territoires vers lesquels nous nous dirigeons ; le fait est si commun dans ce pays-ci , qu’il ne m’étonne pas; mais le chef de cette expédition, ayant agi au nom de Sékélétou sans y être autorisé, va être condamné à une assez forte amende : c’est la première fois qu’un homme sera puni chez les Makololos pour s'être livré au maraudage, et cela promet un meilleur avenir. La capture des bestiaux d’autrui est loin d’être assimilée au vol ordinaire par les tribus qui le pratiquent, et chez lesquelles il n’a rien de déshonorant; avant d’être familiarisé avec les finesses de la langue, il m’arriva un jour en parlant à un chef, de lui dire : « Vous avez volé le bétail de..., etc. — Du tout , s’écria-t-il ; moi voler ! jamais I j’ai seulement enlevé les bœufs et les vaches de cette tribu. » Les anciens Écossais des Highlands employaient, en pareil cas, une expression identique à celle de ces sauvages.

On nous apprend en outre que des Mambaris, ayant pénétré jusqu’ici, ont obtenu de certains Batokas, pour quelques bribes de calicot, la vente d’une énorme défense d’éléphant qui appartenait à Sékélétou ; un peu plus loin, ils ont trouvé d’autres Batokas n’ayant pas de houes en fer ; les Mambaris s’étaient pourvus de bonnes houes dans les environs de Séshéké, et parvinrent à les échanger contre des négrillons. Jusqu’à présent les Batokas avaient refusé de leur donner des enfants pour de l’étoile ou pour des grains de verroterie ; mais l’agriculture est si pénible avec des houes en bois, qu’à la vue des houes en fer ils n’ont pas résisté au désir de les avoir' Les Makololos, dans leur indigna-

tion se proposaient d’assommer les Martibaris pour les punir de leur infâme trafic ; mais je leur fis observer qu’il serait beaucoup plus sage d’approvisionner eux-mêmes les Batokas d’instruments d’agriculture, en échange de leur ivoire, ce qui détruirait sans retour le commerce des Mambaris ; ils s’emparèrent de celte idée avec empressement, et Pitsané et Mohorisi, après avoir discouru longuement sur la valeur de l’ivoire à Loanda, sur la contrariété que les Mambaris' que nous avions rencontrés avaient témoignée de les voir parvenir jusqu’au marché des blancs, déclarèrent qu’ils étaient prêts à retourner à la côte au premier ordre que leur en donnerait Sékélétou; la chose est d’autant plus méritoire, qu'ils sont riches, et qu’ils ont chez eux une nourriture abondante et une vie toute de loisirs.

20 novembre. — M’ayant donné cent quatorze hommes pour porter notre ivoire, Sékélétou nous fait ses adieux, et nous poursuivons notre voyage en nous dirigeant vers le nord pour gagner le Lékoné. Le pays que nous traversons est admirable ; il renfermait autrefois une population nombreuse de Batokas, dont les troupeaux étaient immenses ; lorsque Sébitouané fit irruption dans le pays à la tête de sa vaillante poignée de Makololos, tous les Batokas se soulevèrent afin de dévorer l’envahisseur; mais Sébitouané, toujours victorieux, les mit en déroute, et la quantité de bêtes à cornes, de chèvres et de moutons qui tombèrent au pouvoir des Makololos, fut si grande que ceux-ci ne purent jamais les nombrer. Depuis cette époque, des buffles ont introduit la tsetsé dans plusieurs endroits où jadis le bétail abondait, et cela nous force à voyager de nuit pendant les premières étapes. Je ne puis pas bien juger de la nature du pays à la lueur douteuse du clair de lune ; cependant il me semble que nous côtoyons la rive de l’ancien lit où coulait jadis le Zambèse, avant la déchirure de Mosioatounya ; le Lékoné y serpente aujourd’hui, en suivant une direction opposée à celle que le Zambèse y avait autrefois.

L’Ungouési et le Lékoné se dirigent tous les deux vers le centre de l’Afrique, c'est-à-dire à l’opposé du fleuve où ils se jettent ; il est donc évident que nous montons à mesure que nous avançons vers l’est; le niveau de la partie la plus basse du Lékoné est à soixante mètres environ, au-dessus du Zambèse, aux chutes de Victoria, et d’une altitude bien supérieure à celle de Linyanti. Par conséquent, à l’époque où le Zambèse coulait dans cet ancien lit,

toute la région qui est bornée à l’ouest par la chaîne de montagnes située au delà de Libébé, au sud par le lac Ngami etla Zouga, et qui s’étend à l'est, de l’autre côté de Nchokotsa, formait le bassin d’un grand lac d’eau douce, qui occupait tout l’espace compris entre les IV et 2l'degrés de latitude méridionale, et dont l’existence est constatée par une foule de preuves évidentes. Toute cette région est pavée d’une couche de tuf plus ou moins tendre, suivant qu’il est recouvert de terre ou exposé aux influences atmosphériques ; dans tous les endroits oii les fourmiliers ont creusé des trous profonds, ils ont ramené à la surface du sol des coquilles fluviatiles, identiquement pareilles à celles qui existent maintenant dans le Zambèse et dans le lac Ngami. La vallée llarotsé formait un autre lac de même nature; un troisième existait au delà de Masiko, et il y en avait un quatrième auprès de la rivière d’Orange. Tous ces lacs ont disparu à l’époque du soulèvement de la contrée, où leurs eaux s’écoulèrent par les nombreux déchirements qu’éprouvèrent leurs bassins ; la fissure qui produisit la grande cataracte a donné lieu au dessèchement de cette région, où il est resté, à l’endroit le plus creux de la vallée, une petite nappe d’eau qui forme le lac Ngami. C’est par les chutes de Gonyé que les eaux du lac llarotsé ont pris leur écoulement, et ainsi des deux autres; le Congo et la rivière d’Orange traversent des failles étroites pour se rendre à la mer. Tous les lacs découverts jusqu’à présent en Afrique ont très-peu de profondeur, parce qu’ils ne sont que les restes de nappes d’eau infiniment plus considérables. On trouve à chaque instant la preuve que l’Afrique renfermait autrefois beaucoup plus d’eau qu’elle n’en contient aujourd’hui. Je ne saurais dire si les progrès de ce dessèchement s'opèrent avec autant de rapidité, sur tous les points du continent, qu’ils s’effectuent dans le pays des Béehuanas, ainsi que je l’ai montré, pour cette dernière région, dans une lettre que j’ai adressée en 1843 au doyen Buckland; mais tandis qu'il existe encore chez les Barotsés une tradition confuse de l’écoulement des eaux à travers les montagnes peu élevées qui bornent leur pays au sud, ils n’ont gardé aucun souvenir d'un soulèvement subit accompagné de tremblement de terre. La formation de la fissure gigantesque de Mosioatounya remonte peut-être à une époque trop éloignée pour avoir laissé quelque trace dans la mémoire des indigènes. Néanmoins, le souvenir d'un fait remar-

quable se transmet chez eux dans les noms qu’ils donnent aux objets, aux individus ou aux localités, et l’on n'en trouve aucun dans leur pays qui rappelle une commotion quelconque du sol. L’une de leurs légendes peut se rapporter à la construction de la tour de Babel ; mais c'est tout bonnement à la chute des maçons qui se brisèrent le crâne en tombant, qu’ils attribuent l'insuccès de l’entreprise. Suivant eux, les constructeurs de cette tour sortaient d’une cave appelée Loey (serait-ce Noé qu’ils veulent dire!), où ils se trouvaient avec tous les animaux ; quand on leur demande où cette cave était située, ils montrent tous sans hésiter le nprd- nord-est. Le nom de Loey forme une exception dans leur langue, où ils font usage du masculin dans tous les cas où on emploie le neutre en anglais.

Si nous jetons un coup d'œil sur la grande vallée du centre, il suffira du cours de ses rivières pour nous faire songer à un lac dont les eaux se seraient lentement écoulées ; formez de petits sillons dans le fond vaseux d'une mare, et vous aurez la représentation exacte du système fluvial de la contrée dont nous parlons. Peut-être le voyageur n’en sera-t-il pas frappé tout d’abord, mais il est impossible que plus tard cette idée ne se présente pas à son esprit. Aucune des rivières de la vallée du Liambye n’a de collines sur ses rives; leur cours ressemble en général à celui de la Tamise, à l’ile des Chiens. Le Liambye, en quelques endroits seulement, est obligé de monter à six ou huit mètres pour inonder les prairies qu’il traverse. Toutes ces rivières ont chacune un lit normal, simple sillon creusé à vive arête dans le tuf calcaire qui constituait jadis le fond du lac, et un autre qu’elles occupent à l’époque du débordement. Elles semblent alors former une chaîne de lacs ; on peut s’en faire une idée par le tableau que présente la Clyde lorsqu’elle est rentrée dans son lit, après avoir laissé une partie de ses eaux dans les marécages situés au-dessus du pont de Bothwell ; seulement il n’existe pas ici de coteaux s’inclinant vers les rives, car la plus grande partie de cette région ne s’élève pas à quinze mètres audessus du niveau des rivières qui l'arrosent. Les bords escarpés du Liambye en aval de Gonyé , les montagnes elles-mêmes qui entourent la vallée Barotsé, n’ont pas plus de soixante à quatre-vingts mètres au-dessus du niveau de la plaine. En général ces rivières sont extrêmement tortueuses, surtout le Chobé et la Simah, et for-

ment ce que les anatomistes appellent des anastomoses, ou, pour parler plus clairement, elles se rejoignent et s’enlacent comme les fils qui constituent les mailles d’un filet. Ainsi les indigènes m’affirment qu’on peut, en remontant la Simah, entrer dans le Chobé, descendre cette rivière jusqu’au Liambye, remonter le fleuve jusqu’à l’embouchure de la Kama, et se retrouver dans la Simah sans avoir mis pied à terre. Pareille chose arrive pour le Kafoué ; on prétend qu’il se rattache de la même façon à la partie septentrionale du Liambye, qu’il rejoint par la Loangoua; les Makololos sont allés en pirogue de l'une à l’autre de ces rivières. Il est certain que cette région est tellement plane et le cours des rivières si tortueux, que je ne vois rien d’improbable dans les assertions des natifs. Ils m’ont d’ailleurs prouvé que l’on pouvait avoir confiance dans leurs renseignements topographiques. Lorsque, en 1851, M. Oswell et moi nous découvrîmes le Zambèse dans la région centrale, nous fîmes tracer aux indigènes la carte du bassin arrosé par ce fleuve, d’après les données qui leur étaient personnelles , et nous envoyâmes cette carte en Angleterre à titre de renseignements pour les futurs explorateurs de cette contrée. Lorsque, plus tard, je remontai le Zambèse jusqu’au 14e degré de latitude sud, et que je le descendis, à mon retour d’Angola , je n’eus à rectifier que des erreurs insignifiantes sur la carte des Makololos, malgré tout le soin que j’avais apporté dans mes observations. L'ensemble de cette carte est d’une exactitude merveilleuse , et je n’hésite pas à marquer, sur celle que nous joignons à cet ouvrage, le cours des rivières d’après les détails que les indigènes m'ont fournis, dans l’espérance que cela pourra être utile aux voyageurs qui viendront après moi.

24 novembre. — Notre journée se passe au village de Moyara. Ici la vallée du Lékoné se prolonge vers l’orient presque en droite ligne, et c’est plus au nord-est que nous nous dirigeons. Le pays est rocailleux; le sol en est formé de sable rouge, couvert de beaux arbres verdoyants et chargés de fruits. Le père de Moyara fut autrefois un chef puissant; mais le fils trône misérablement sur des ruines, ayant tout au plus quatre ou cinq femmes et à peine quelques sujets. Des pieux entourent cette bourgade, et j’en ai compté cinquante-trois qui supportent des crânes humains. Ces têtes appartenaient à des Matébélés, qui, ne pouvant

approcher de l’ile de Loyéla, occupée par Sébitouané, revenaient chez eux malades et mourants de faim; le père de Moyara profita de leur faiblesse pour les faire mettre à mort, et se fit, de leurs crânes, un trophée à la manière des Batokas. Le vieillard qui s’est rendu coupable de cette horrible action repose au milieu des cabanes de son fils, dans un tombeau recouvert d’une pile d'ivoire littéralement pourri. On éprouve un sentiment de reconnaissance pour l’homme qui a fait cesser le règne de pareils misérables.

En examinant ces crânes, je fis remarquer à Moyara qu’il s’en trouvait dans le nombre qui avaient appartenu à des enfants; il en convint sans hésiter et m'en désigna plusieurs.

« Comment votre père a-t-il pu exterminer ces innocents? lui demandai-je.

— Pour montrer sa puissance, me répondit Moyara.

— Vous êtes bien sûr, repris-je, que les Matébélés vous tueront îi leur tour, lorsqu’ils reviendront ici.

— A leur approche, répliqua mon farouche interlocuteur, je cacherai les os de leurs parents. »

11 est certain qu'il se glorifie de la férocité de son père; et l'on m’assure qu’il ne manque jamais de faire voir cet abominable trophée aux personnes qui viennent dans son hameau. Lorsqu’un Batoka voulait gagner quelque faveur, il s’informait de l’instant où un étranger devait partir, allait l’attendre à peu de distance de la ville, le faisait tomber dans un guet-apens et rapportait sa tête au chef, qui la plantait au bout d’une perche et en augmentait son ossuaire, rivalisant de férocité avec ses voisins, qui se disputaient à qui posséderait le nombre de crânes le plus considérable.

Si les Portugais avaient eu , ainsi qu’on l’a écrit , une série de stations commerciales échelonnées de Tèté à Caconda, elles auraient traversé le territoire des Batokas; mais l’ignorance complète où sont les Portugais de la direction du Zambèse dans la région centrale, de son existence dans celte partie de l’Afrique, le silence absolu gardé sur la prodigieuse cataracte de Mosioatounya, qui remplit d’étonnement les naturels euxmêmes, l’absence de tradition relative à ces échelles commerciales, tout me porte à croire que ces stations n’ont jamais existé que sur le papier. Lorsque les Portugais ont réclamé

dernièrement l’honneur d’avoir traversé l’Afrique de la mer des Indes à la baie de Loanda, ils n’ont pu citer que le voyage des deux marchands nègres dont j’ai parlé plus haut. Si les stations commerciales dont il s’agit avaient existé autrefois, c’est par centaines qu’ils auraient pu produire les noms des voyageurs qui auraient fait cette traversée; et la passion du trafic est tellement forte chez les peuplades du centre , que , si elles avaient eu dans le voisinage un débouché pour leur ivoire , celui qui décore la sépulture des chefs n’y serait njus aujourd’hui.

25 novembre. — Au moment de notre départ, Moyara m’apporte une racine qui, réduite en poudre et semée sur la peau des bœufs, passe pour avoir la vertu d’éloigner la tsetsé. 11 me promet de me montrer la plante à laquelle cette racine appartient, si je veux lui donner un bœuf ; mais j’ai été si souvent trompé par les docteurs du pays, dont les drogues merveilleuses ont presque toujours été bien loin de produire l'effet annoncé, que n’ayant pas le temps nécessaire pour expérimenter le préservatif de Moyara , je n’accepte pas la proposition qui m’est faite, et je remets à plus tard l’examen de cette précieuse racine, dont l’efficacité n’est probablement qu’éphémère. Moyara est aujourd’hui dans la dépendance complète des Makololos, et mes hommes, qui ne sont pas encore habitués à la règle de conduite que je cherche à leur imposer, l’avaient contraint à venir avec eux et lui avaient donné une partie de leur ivoire à porter. Lorsque je l’eus déchargé de cette obligation, qui lui déplaisait fort , il s’est confondu en remercîments et s’en est allé , tout joyeux, se reposer au milieu de son ossuaire.

26 novembre. — Nous arrivons à une petite citerne qui est creusée sous un énorme figuier, et dont l’eau est d’une fraîcheur délicieuse. On l’appelle Namilanga, c’est-à-dire puits de la joie, parce que jadis, en revenant de leurs expéditions, les maraudeurs s’asseyaient autour de cette fontaine, où ils étaient régalés de bière et de musique, et salués des acclamations de toutes les femmes des villes voisines. La température de la journée est à l’ombre de 104° (40° centigrades), et de 94* (34° centigrades 6/9) après le coucher du soleil ; mais il y a de l’air, et la chaleur est supportable.

Autrefois tout ce pays-ci, qui est aujourd’hui morne et dé- •» sert, était habité par une population nombreuse. Le vieux chef

de Namilanga nous raconte que, lorsqu’il était enfant , son père était parti pour Bambola, où demeuraient des hommes blancs ; il avait dix ans lorsque celui-ci revint au pays, pour repartir de nouveau jusqu’à l’époque où le moment fût arrivé d'arracher les dents à son fils. Comme cette opération se pratique ordinairement à l’âge de puberté, chaque absence du père avait duré à peu près cinq ans.

Presque tous ceux qui partaient pour aller à Bambola, nous dit encore notre interlocuteur, aimaient mieux le pays des blancs que celui-ci, et ne revenaient plus dans leurs villages ; ils abandonnaient leur famille, et l’on a vu des enfants se laisser flatter par les beaux habits qu’on leur donnait là-bas, et renier leurs parents pour en adopter d’autres. L’endroit que ce vieillard nous désigne sous le nom de Bambola est probablement Dambarari, qui est situé près de Zumbo. C’est la première fois que nous entendons parler d’anciennes relations avec les blancs. Il n'existe chez les Barotsés aucune tradition de ce genre; les tribus du centre n’ont pas même le souvenir d’avoir été visitées jadis par un marchand .quelconque.

Tous les Batokas ont la singulière coutume de s’arracher les dents de devant de la mâchoire supérieure lorsqu’ils arrivent à l’âge de puberté. Cet usage est suivi par les deux sexes, et, bien que les dents de la mâchoire inférieure, n’étant plus soumises au contact de celles qui les auraient maintenues, s’allongent et s’inclinent en repoussant la lèvre de la façon la plus laide, il n’est pas de jeune femme qui se trouve accomplie tant qu’elle ne s’est pas fait extirper les incisives de la mâchoire supérieure. Cela donne l'air vieux à tous les Batokas, leur sourire en devient d’une affreuse laideur, et ils sont néanmoins tellement attachés à cette coutume, que Sébitouané lui-même n’a jamais pu les y faire renoncer, malgré les ordres sévères qu'il avait donnés à cet égard. Lorsqu’on leur demande qui est-ce qui a pu donner lieu à cette pratique étrange, ils répondent que leur but est de ressembler aux bœufs , tandis que les individus qui conservent leurs dents de devant ressemblent aux zèbres. Que ce soit là le véritable motif qui ait fait naître cette coutume, c'est ce que je ne saurais dire ; mais il est à remarquer que la vénération qui existe chez la plupart de ces tribus pour la race bovine est associée à une haine profonde pour le zèbre, que cette extirpation

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