‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 87 sur 130 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Collines. — Fourmis noires. — La plfttrière. — Fourmis blanches. — Chanvre fumé. — Frontières. — Plateaux salubres. — Structure géologique. — Cigales. — Arbres et fleurs. — Le Kalomo. — Topographie. — Sanatoria. — Oiseau du buffle. — Oiseau du rhinocéros. — Chefs de troupeaux. — Coucou indicateur. — La montagne blanche. — La Mozuma. — Ancienne demeure de Sébitouané. — Village hostile. — Frénésie prophétique. — Nourriture de l’éléphant. — Fourmilières. — Mépris de tout vêtement. — Manière de saluer. — Fruits sauvages. — Libération d'un captif. — Aspiration à la paix. — Conquêtes de Pingola.

— Village de Monzé. — Aspect de la contrée. — Stations salubres. — Bienveillance de la population à l’égard des blancs. — Fertilité du sol.

— Coiffure des Bashoukoulompos. — Bonté de la sœur de Monzé. — Inclinaison des roches. — Végétation du pays. — Générosité des habitants. — Coqueluche. — Oiseaux et pluie.

27 novembre. — Nous sommes toujours chez Marimba. Les palmiers abondent , mais pas un seul de l’espèce qui fournit l’huile de palme; je n’ai encore trouvé l’éla'is guineensi3 que près de la cète occidentale ; le sol est rugueux et crevassé ; néanmoins, eu dépit de la sécheresse qui est excessive, les arbres déploient leurs feuilles nouvelles comme si la pluie était venue, et forment un fond d’un vert tendre sur lequel se détache le feuillage brunâtre du mola, qui étend sa ramée à la façon de nos chênes. L’horizon est fermé au loin par des montagnes peu élevées : les Kanjélés au nord, à l’est celles de Kaonka, vers lesquelles nous devons nous diriger demain matin. Nous avons fait un détour considérable dans la direction du nord, afin d’éviter la tsetsé et de faire une visite' aux habitants de cette région ; ceux de Kaonka sont les derniers Batokas , amis des Makololos , que nous rencontrerons sur notre passage.

En traversant la forêt, après avoir quitté Marimba, je remarque de nombreuses fourmis noires qui reviennent de faire la guerre; je les ai souvent observées dans différentes parties de l’Afrique, et notamment à Kolobeng. D’un noir légèrement lavé de gris,

elles ont à peu près douze millimètres de longueur et marchent trois ou quatre de front; quand on le3 dérange, elles font entendre un sifflement distinct ou profèrent un cri particulier; elles sont guidées par un petit nombre de chefs qui ne portent jamais rien, et dont elles paraissent suivre la trace au moyen de l’odeur que ceux-ci répandent sur le sol. Un jour, m'habillant derrière un buisson, il m’arriva de jeter l’eau de ma cuvette sur le sentier qu’un régiment de fourmis noires avait suivi quelques instants avant; quand, à leur retour, celles-ci arrivèrent à l’endroit qui avait été mouillé, elles furent complètement égarées : ce n'est qu’après une demi-heure de recherches , qu’ayant fini par tourner la place où l’eau avait été répandue, elles retrouvèrent leur chemin et purent rentrer chez elles. Jetez une poignée de sable au milieu du régiment , les fourmis qui sont à l'arrièregarde ne savent plus de quel côté donner de la tête ; elles semblent alors ne se rappeler qu’une chose, c’est qu’elles ne doivent pas reculer ; c’est un fourmillement incroyable autour du monticule malencontreux , que pas un de ces soldats égarés n’a l’idée de franchir pour continuer sa route. Ils vont reprendre leur sentier à quelques pas en arrière, examinent de nouveau la butte, qui n’a pas un quart de pouce d’élévation, cherchent de tous côtés, mais ne songent pas un instant à retourner à leur fourmilière ou à l’endroit d’où ils viennent; enfin, après un quart d’heure de désordre et de sifflement, l’une des fourmis fait un détour qui, par hasard la ramène sur la piste des premières qui ont passé ; toutes les autres décrivent exactement la même courbe, et la tête de la colonne est bientôt rattrapée.

Lorsque les fourmis noires vont assiéger les fourmis blanches, on voit les termites se précipiter au dehors dans un état de confusion impossible à décrire; les chefs des assaillants, que l’on distingue de la plèbe à leur taille beaucoup plus développée, surtout dans la partie postérieure, saisissent les fourmis blanches une à une, les piquent de leur aiguillon, et les jettent de côté ; mais en les piquant elles ont versé dans la blessure un fluide dont les effets sont pareils à ceux du chloroforme, et qui, sans tuer les termites, ne leur permet plus de mouvoir qu’une ou deux pattes de devant ; à mesure que les noirs capitaines rejettent les termites engourdis, les soldats s’en emparent et s’éloignent en les emportant.

Un matin, je vis sortir une colonne de fourmis noires qui me paraissaient aller au combat et je me mis à les suivre; elles passèrent auprès d'un bâton qui, enfoncé dans une galerie de termites, contenait un certain nombre de ces insectes; mais à ma grande surprise elles ne s’arrêtèrent pas; j’arrachai le bâton en brisant la voûte de la galerie, et je le posai en travers de la colonne de fourmis noires ; les termites que j’avais découverts s’enfuirent rapidement, se cachèrent sous les feuilles et n’attirèrent pas tout d’abord l’attention des guerrières ; mais l’un des capitaines du régiment noir les ayant enfin aperçus, il se précipita vers eux, les chloroforma comme je l’ai décrit plus haut, et les livra aux soldats qui les emportèrent immédiatement. Je croyais à cette époque, sur la foi de Brougham’s Paley, que les termites allaient devenir les esclaves de leurs vainqueurs; mais, ayant sauvé quelques-uns des captifs, je ne pus pas les faire sortir de l’état d’insensibilité où les avait mis la piqûre de leurs ennemis. Je supposai d’abord que les soldats, qui les saisissent par le cou avec leurs mandibules, les avaient trop serrés; mais les larves de termites que j’enlevai aux fourmis noires ne se développèrent nullement, bien que je les eusse placées dans des conditions favorables ; de plus, en examinant l’ouverture qui sert de porte à ces bandes rapaces pour rentrer dans leurs casernes, j’y ai toujours trouvé un monceau de têtes et de pattes de fourmis blanches, qui prouve que ces noirs bandits, plus féroces que les ravisseurs d’esclaves, descendent au niveau des cannibales.

Ailleurs j’ai surpris une bande de ces fourmis noires emportant leurs larves d’un endroit où l’inondation était à craindre ; leur nombre s’élevait à douze cent soixante ; elles franchissaient une certaine distance , déposaient les larves qu’elles tenaient et que les autres fourmis venaient prendre immédiatement pour les transporter plus loin. Toute la fourmilière était en rumeur, et je ne vis pas une seule fourmi blanche parmi cette population , qui émigra tout entière. Par une froide matinée d’hiver, j’observai des fourmis noires d’une autre espèce, qui rentraient dans leurs quartiers , rapportant chacune un captif dont le sort n’était pas douteux , car la soldatesque brutale avait déjà privé de leurs pattes les fourmis blanches dont elle était chargée. Le fluide qu’émet cette espèce est d’une saveur acide extrêmement prononcée.

J’avais souvent remarqué l’état de stupeur que certains insectes produisent chez la proie qu’ils réservent à leurs larves ; il est facile de l’observer chez un hyménoptère appelé vulgairement la plâtrière tyclopxus eckloni) et qui, par ses habitudes, se rapproche un peu de l'abeille maçonne. D’environ trente et un millimètres de longueur et d’un noir de jais, la plâtrière entre dans les maisons', tenant avec ses pattes de devant une petite boule de mortier de la grosseur d’un pois; elle dépose cette petite boule à la place qu’elle a choisie pour y établir sa construction, et forme une cellule de la même longueur que son corps, en ayant soin de bien étendre le plâtre sur les murs, de manière que l’intérieur du petit édifice soit parfaitement poli. Lorsque cette besogne est terminée, elle va chercher sept ou huit chenilles, ou bien des araignées qu’elle engourdit au moyen du fluide que son aiguillon leur inocule , et emmagasine, dans la petite maison qu’elle vient de bâtir, ces insectes qui fourniront de la chair fraîche à l’une de ses larves dont elle va déposer l’œuf à côté d’eux ; elle finit de clore ce garde-manger, où la vie s’entretenant chez les insectes qu’elle a seulement paralysés, empêchera qu’ils ne se corrompent ou ne se dessèchent. Lorsque sa larve aura accompli sa dernière métamorphose, elle détachera l’opercule dont sa mère a fermé sa retraite, prendra sa volée, vivra un instant pour elle-même, et à son tour construira l’asile de sa progéniture. On voit souvent la plâtrière traîner, au moyen de ses pattes et de ses ailes, une chenille ou un grillon beaucoup plus gros que son corps, mais qui est parfaitement immobile sous l’influence de l’espèce de chloroforihe qu’elle lui a inoculé.

Pour en revenir à nos fourmis , il est heureux que les noires dévorent les blanches, caries termites auraient bientôt fait d’envahir tout le continent, sans les nombreux ennemis qui s’acharnent à les détruire. Néanmoins, d’une activité que rien ne surpasse, ils jouent un rôle important dans la nature et font disparaître les matières végétales avec la même rapidité que les fourmis rouges dévorent les matières animales. La plus grande partie de l’existence des termites se passe dans des galeries souterraines construites pendant la nuit et où ils circulent à l’abri des oiseaux; toutefois, à un signal donné, je n’ai jamais pu savoir lequel, les termites sortent par milliers de leur retraite, et le

bruit qu’ils font, avec leurs mandibules, en coupant les brins d’herbe par morceaux d’une certaine longueur, produit l’effet de la brise murmurant dans les arbres; ils traînent ces solives herbacées jusqu’aux portes de leur forteresse, les y amoncellent et restent près d’un mois sans reparaître, mais non pas sans travailler, car ils ne sont jamais inactifs. Une fois, mon lit d'herbe avait été préparé dans un endroit complètement dépourvu de végétation; le3 fourmis blanches sonnèrent aussitôt l'appel, et toute la masse accourut aux fourrages. Pendant toute la nuit , elles coupèrent les brins d’herbe et les transportèrent sans s’arrêter une seconde ; elles poursuivirent leur besogne avec la même énergie pendant toute la journée du lendemain et toute la nuit suivante , et ne disparurent qu'après avoir emporté le dernier fétu ; il y avait trente-six heures qn’elles travaillaient sans relâche, et rien, dans leurs allures, n’annonçait la moindre fatigue. Presque toutes les fois que nous séjournions quelque part, elles dévoraient l'herbe de ma couche, et auraient mangé la natte sur laquelle je reposais, si l'on n'avait pas eu le soin de faire un lit d’herbe assez épais pour les empêcher d’y arriver. Je les ai entendues opérer, dans certains cas, avec un ensemble, une précision véritablement singulière; plusieurs centaines d'ouvriers, par exemple, sont entrain de construire un tunnel dont il ne reste plus qu’à polir la surface inférieure ; un signal est donné, et tous les maçons frappent trois ou quatre fois, avec une mesure parfaite, l'enduit qu’ils viennent de poser. Le bruit qu’ils produisent alors est analogue à celui qu’on obtient en faisant tomber à terre les gouttes de pluie dont une branche d'arbre est couverte.

On ne saurait mettre en doute l’utile concours des termites ; nous avons déjà fait observer la fertilité spéciale des monticules élevés par ces insectes , et il est certain que les forêts des tropiques seraient bien autrement impénétrables et pestilentielles, si les fourmis blanches ne travaillaient sans cesse à les déblayer du bois mort et des matières végétales en décomposition dont elles sont encombrées.

Les Batokas de cette région sont d’un type extrêmement inférieur, et il n'est pas probable que l’on puisse améliorer leur état physique et moral, tant qu’ils fumeront du chanvre avec autant d’excès. La toux violente dont le fumeur est saisi, après avoir aspiré deux ou trois bouffées de ce narcotique, ne les guérit

point de cette fatale habitude. On ne s’imagine pas le dégoût qu’ils inspirent à celui qui les regarde; ils prennent une gorgée d’eau qu’ils rejettent avec la fumée, toussent, crachent, suffoquent, et entremêlent ces quintes dégoûtantes de phrases sans suite et presque toujours à leur propre louange. L’ivresse qui résulte de cet usage pernicieux, excessivement répandu dans toutes les tribus de l’intérieur , conduit à la frénésie; les soldats de Sébitouané fumaient du chanvre au moment d’assaillir l’ennemi, afin d’augmenter leur ardeur belliqueuse. Il m’a été impossible de faire abandonner cette coutume aux jeunes Makololos, bien que tous les anciens fussent de mon opinion, car il n’est pas un seul vieillard , dans toute la tribu , qui ait adopté l’usage du chanvre. Je ne serais pas surpris que cette fatale coutume, qui occasionne parfois l’inflammation des poumons, eût causé la mort prématurée de Sébitouané.

Comme je n’en ai pas l’expérience , je ne peux pas décrire les délices que procure cette ivresse ; mais ses effets doivent avoir beaucoup de rapport avec ceux du hachshish, qui est un extrait de chanvre, et qui produit, ainsi que l'opium, des phénomènes différents, selon la nature des individus. Quelques-uns des fumeurs voient les objets beaucoup plus éloignés qu’ils ne le sont réellement, d'autres infiniment plus gros, et, pour passer au-dessus d’un brin de paille, ils lèvent le pied comme s’ils avaient à franchir un tronc d’arbre. Les Portugais sont tellement convaincus des effets délétères du chanvre, que, dans la province d’Angola, tout esclave qui en fait usage est sévèrement puni.

28 novembre. — Les habitants du dernier village de Kaonka se plaignent d’être continuellement pillés par les liatoka? indépendants. Les Makololos regardent ceux-ci comme des rebelles, et j’ai promis d’user de mon influence pour engager ces révoltés à modifier leur conduite ; j'ai, en même temps, imposé à Kaonka l'obligation de ne leur donner aucun sujet de mécontentement. D’après les ordres de Sékélétou, il leur a envoyé le tribut d'arachides et de mais qu’il devait faire porter à Linyanti; ce qui a épargné aux habitants de sa province un voyage à la capitale.

Mes Batokas ont emporté de chez eux une telle masse de provisions, que les vivres sont loin de nous manquer.

En sortant de chez Kaonka, nous traversons un district inhabité, mais admirable, dont le territoire légèrement ondulé sert

de limite entre les Batokas soumis à l'autorité des Makololos et ceux qui refusent de la reconnaître. La plaine offre aux yeux l’aspect de grandes vagues courant du nord au sud, et réciproquement. On n’y trouve pas de rivière , mais des étangs assez nombreux. C’est ici qu’habitait Sébitouané avant d’avoir été vaincu par les Matébélés; d’après le témoignage de mes hommes, cette région est un véritable paradis; ses pâturages, sa fertilité, son air salubre, tout concourait à la rendre précieuse aux Makololos, chez qui l’agriculture et l’élève du bétail sont fort en honneur. Le terrain est sec et formé en grande partie de sable rougeâtre. 11 y a peu de bois; mais de grands arbres touffus apparaissent çàetlà, dans les endroits où jadis étaient situés les villages des Makololos. J’ai mesuré l’un de ces arbres qui appartenait àl’espèce des figuiers; il avaitunpeu plusde douze mètres de circonférence; le cœur en avait été brûlé, et quelqu’un y avait établi son logement, car j’y ai trouvé les restes d’un lit et la place d’un foyer. La vue de cette plaine découverte , l’élévation croissante des lieux et l’air pur qu’on y respire, nous procurent un bien-être infini. La grosse bête abonde; on voit au loin des buffles, des élans, des gnous, des bubales, des éléphants qui ne connaissent pas la crainte, n’ayant personne qui les chasse. Les lions , qui suivent partout les grands animaux , rugissent autour de nous ; mais il fait clair de lune et nous ne courons aucun danger. Hier au soir, comme j’étais debout sur une masse de granité, l’un d'eux a rugi après moi , bien qu’il fît encore jour.

La pluie, sans être universelle, est tombée en maint endroit, et la température est des plus agréables; le thermomètre, à six heures du matin, marque 70° (21' centigrades); à midi, 90° (32° centigrades 2/9), et le soir, 84° (29° centigrades). Le temps est couvert et empêche toute observation astronomique.

Les différentes roches que l’on trouve à l’ouest du pays de Kaonka, gneiss talcaire et micaschiste blanc, s’inclinent généralement du côté de l’ouest; de grandes masses de granité arrondies, renfermant du mica noir, commencent à paraître dans le district de Kaonka; la surface de ces roches est disposée à s'écailler, et d’énormes cristaux se projettent à l’extérieur de la partie qui est à l’air.

Dans quelques-unes des localités où la pluie est tombée avec abondance, on est littéralement assourdi par le chant des cigales,

dont les notes stridentes vous écorchent les oreilles; un grillon, vêtu de brun , jette au milieu de ce chœur diabolique un son aigu, d’une monotonie égale au bourdonnement d’une cornemuse écossaise. Je ne peux pas comprendre qu'une aussi petite créature puisse produire un son d’une telle puissance; on dirait que le sol tremble sous cette vibration mordante. Lorsque les grenouilles, les cigales et les grillons s’en mêlent, c’est à n’y pas tenir; et cette musique vous poursuit à plus d'un quart de mille.

Mon attention est attirée par un arbre qui me paratt nouveau ; ses feuilles sont les mêmes que celles de l’acacia, mais l'extrémité des branches d'où elles sortent ressemble exactement à une pomme de pin oblongue. On voit partout des coquelicots ; et une grande partie des arbres et des plantes que l’on rencontre sont absolument les mêmes que ceux du Pungo Andongo. Une fleur aussi blanche que la neige apparaît çà et là, et tinit par couvrir la plaine d'un tapis d'une blancheur immaculée, et qui se renouvelle chaque matin; lorsque le ciel est couvert, cette fleur ne dure pas même jusqu'au milieu du jour; elle se pesche sur sa tige et périt une heure ou deux après qu’elle est éclose. Les indigènes l’ont nommée Tlaliou en pitsé, ou pied de zèbre , en raison de la forme de sa corolle; j'ai porté jusqu'à l’tle Maurice quelques racines de cette jolie fleur, qui est légèrement bulbeuse.

30 novembre. — Nous traversons le Kalomo, rivière d’environ cinquante mètres de large, et qui, dans celte région, est la seule que l’on ne voie jamais tarir. Le Kalomo est rapide, et va tomber dans le Zambèse un peu au-dessous des chutes de Victoria. L'Ungouési etleLékoné se dirigent vers l'ouest, ainsi que leurs affluents; le Kalomo, du côté du sud, et toutes les rivières que nous allons rencontrer maintenant prennent leur cours vers l’est. Nous sommes ici au point culminant des hautes terres ; l'eau entre en ébullition à 202° (94° centigrades 4/9). Nous nous trouvons ainsi à mille cinq cent vingt-cinq mètres au-dessus du niveau de l’Océan. Le granité se montre de nouveau par grandes masses arrondies qui font virer l'inclinaison de3 roches de gneiss et de micaschiste de l'occident à l’orient. J’ai mentionné, à propos de la chaîne de l'ouest, la formation de schiste argileux dont nous avons une section dans la vallée du Ouango; là-bas le gisement des strates est presque horizontal, mais ici le granité semble avoir été l’agent actif du soulèvement, car c’est contre lui que s’abulent les roches de gneiss

et de micaschiste , à l'est comme à l'ouest. Ces plateaux, soit à l’occident, soit à l'orient, sont beaucoup plus salubres que le reste de la zone où ils se trouvent , et ressemblent , à cet égard aussi bien que par l’aspect général de la contrée, à cette partie de la région orientale qui confine au désert Kalahari.On ne rencontre, au sommet du plateau où nous sommes, ni fontaine ni marécage ; et nous n’apercevons, à l’est du Kalomo,que des plaines ondulées, dépourvues d’arbres et tapissées d’une herbe courte. Aux environs des chutes de Victoria le sillon se dirige en mourant vers le nord-est, et l'on aperçoit, dans cette direction, des plaines élevées également dénuées d’arbres. On dit qu'un autre sillon, commençant aussi à la cataracte, s'incline au sud-est, car les montagnes du pays des Mashonas s’aperçoivent, d’après M. Mofl'at, à quatre journées environ à l’est de Matlokotloko , résidence actuelle de Mosilikatsé*. Il est impossible de dire jusqu’où s’étend cette chaîne du côté du nord ; mais tout porte à croire que le bassin intérieur, bien qu’il conserve sa forme générale, n’est pas flanqué de montagnes abruptes depuis le 12* degré de latitude sud jusqu’à l’équateur. Cette question mérite d'être étudiée par ceux qui, plus tard, visiteront le centre de l’Afrique; d’autant plus qu’on ne saurait trop recommander ces hautes terres aux personnes que la science ou le commerce amèneront dans cette partie du monde; les Makololos, que la fièvre a décimés dans la vallée, n’ont jamais éprouvé ici un mal de tête. On peut arriver, par eau, du centre mêmedu continent jusqu’au pied de la chaîne, endroit où se rencontre le seul obstacle qui s’oppose à la navigation; en profitant de la saison favorable pour franchir la vallée, on pourra, nous le répétons, s’établir sans crainte sur le plateau. Nous ignorons quelle peut être son étendue; mais l’inclinaison des roches semble annoncer qu'au nord-nord -est, à quelques degrés de latitude au delà du champ de mes explorations, il ne doit pas être à plus de trois cents ou trois cent cinquante milles de la côte (de quatre cent quatre-vingts à cinq cent

1. M. Moffat, & propos de ces montagnes, fait la remarque suivante : < J’y ai vil un certain nombre de chèvres angoras, dont la plupart étaient blanches, et qui étaient couvertes de poils tellement longs et tellement fournis, que l’on ne distinguait pas leurs pieds. »

(Mofl'at, Visite à Mosilikatsé, Journal de la sociéli' royale de Géographie, XVI* vol., p. 96).

soixante kilomètres). Il en est de même à l’ouest, où le littoral de l'Océan est bien moins salubre que les districts de l’intérieur, et surtout de la frontière de la province d’Angola.

La distance qui sépare les deux plateaux de l’est à l’ouest peut être d’environ 10° de longitude ou six cents milles géographiques (onze cents kilomètres). D’après toutes les réponses que j’ai obtenues à cet égard, il n’existerait pas une seule montagne sur l'un ou sur l’autre de ces plateaux, et c’est à peine si l’on en trouve quelques-unes dans l’espace dont ils forment l’enceinte; le Monakadzé, qui est la plus haute de tout ce bassin, n’a guère que trois cents mètres au-dessus du fond de la vallée. Cette absence de montagnes, dans cette partie du continent, m’a fait emprunter à l’agriculture le terme de sillon pour désigner ces coteaux prolongés qui vous conduisent, par des ondulations successives, à une hauteur de mille cinq cent vingt-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer. Nous verrons plus tard que les montagnes situées en dehors de cés sillons ne forment qu’une chaîne peu élevée, dont l’altitude, en maint endroit, ne dépasse pas celle du fond de la grande vallée centrale. Si nous laissons de côté l’endroit le plus large du bassin intérieur, et que nous n’envisagions que la partie constituée par le versant occidental des hautes terres de l’est, nous pourrons dire que la forme de cette région est une gorge étroite creusée entre deux plateaux, ayant chacun environ deux cents milles de largeur (trois cent vingt-deux kilomètres), et dont la rampe descend ensuite jusqu’à la mer. Si j’ai raison de croire que c’est au soulèvement du granité qu’est due la formation de ces plateaux élevés, on peut induire de l’inclinaison des roches, dirigée vers le nord-nord-est, que la structure géologique de cette contrée s'étend plus loin vers le nord , que les deux ou trois lacs situés dans cette région sont de la même nature que le lac Ngami, et qu’ils ont été réduits à leur dimension actuelle par un phénomène analogue à celui qui a formé les chutes de Victoria.

Nous rencontrons, sur les bords du Kalomo, un éléphant qui n’a pas de défenses, chose aussi rare dans ce pays-ci que le contraire à Ceylan. Il prend la fuite dès qu’il nous aperçoit; n’est-il pas étrange que la vue d’un homme puisse inspirer de la crainte à une bête aussi formidable? Les buffles abondent; on les voit paître, pendant le jour, par troupeaux nombreux, et dans toutes

les directions ; hier, j’étais parvenu, en rampant dans l’herbe, à m’approcher de l’une de leurs bandes et j’avais tiré un magnifique taureau, qui était tombé sous mon coup de fusil ; les autres, n’apercevant pas d'ennemi , regardaient avec surprise autour d’eux, se demandant qui avait pu frapper leur camarade, lorsque mes hommes se montrèrent; à cette vue, les buffles, qui s’étaient approchés du blessé, le relevèrent avec leurs cornes et le portant à moitié, le placèrent au centre de la bande et l’entraînèrent. En général, quand l’un de ces animaux reçoit une blessure ou tombe malade, ses pareils le frappent de leurs cornes et l’expulsent du troupeau ; les zèbres, dans ce cas-là , mordent l’infortuné qu’ils chassent en lui lançant des ruades ; instinct qui a pour but de ne permettre qu’à l’animal sain et vigoureux de concourir à la propagation de l’espèce. Nos buffles se disposaient tout simplement à obéir à cet instinct, quand la vue de mes compagnons leur fit prendre la fuite; ils donnèrent, tout en se sauvant, des coups de cornes au malheureux blessé; etmes hommes, prenantle change, crurent, au contraire, qu’ils l’aidaient à s’enfuir. Il avait été frappé entre la quatrième et la cinquième côte ; la balle lui avait traversé les poumons et s’était logée sous la peau; malgré cela, et bien que la balle pesât deux onces, il franchit une assez grande distance en courant, et mes hommes ne purent s'en emparer qu’en lui faisant prendre l'eau dans un étang, où ils le tuèrent à coups de lance. Le troupeau dont il faisait partie se dirigea vers notre camp et passa auprès de nous avec un galop rapide ; du sommet de la fourmilière où nous nous étions réfugiés tous, je vis parfaitement que le troupeau était conduit par une vieille vache; elle dépassait les autres bêtes d'une demilongueur, et avait sur le garrot une vingtaine d'oiseaux du buffle (texlor erythrorhynchus), qui sont les bons génies de sa race. Tandis que les buffles paissent tranquillement , ces oiseaux cherchent pâture en sautillant autour d'eux , ou , perchés sur leur échine, les débarrassent des insectes dont ils sont infestés ; à l’approche d’un danger quelconque, les textors, dont la vue est beaucoup plus perçante que celle des buffles , s’envolent immédiatement ; ceux-ci lèvent la tête pour découvrir le motif qui a causé la fuite de leurs gardiens, et s’éloignent dans la direction qu’ont prise les oiseaux, qui continuent de les accompagner soit au vol, soit perchés sur eux, comme dans le cas dont nous parlions tout à l’heure.

Le buphaga africana remplit le même office auprès du rhinocéros ; les Béchuanas l’ont nommé kala, et celui qui chez eux veut parler d’un individu à qui son appui est nécessaire, l’appelle mon rhinocéros, sous-entendant qu’il est son buphaga. On ne peut pas dire que ce soit par intérêt que cet oiseau accompagne le quadrupède auquel il s’est dévoué : car, à l’exception de quelques tiquets ponctués, il n'y a pas d’insectes sur le cuir épais et nu du rhinocéros; mais le buphaga parait avoir pour cet animal le même attachement que le chien a pour son maître. C’est par la fuite de son gardien que le buffle est averti de l'approche de l’ennemi, tandis que le rhinocéros, dont l’oreille est fine et la vue mauvaise, apprend le danger qui le menace par la voix de son buphaga; chaque matin celui-ci fait entendre son cri d’appel en cherchant son affreux compagnon, qui a pâturé toute la nuit. On voit, dans la province d'Angola , un autre oiseau de la même famille, le buphaga erythrorhyncha , dont le bec, en forme de pinces recourbées et figurant un forceps , lui permet d’arracher les tiquets profondément enfouis dans la peau du rhinocéros; grâce à la pointe acérée des ongles qu’il possède, l’érythroryncha se suspend aux oreilles de l’animal, dont il débarrasse l’intérieur des parasites qui s’y trouvent , sans produire plus d’effet sur le tissu cutané de la bête, qu’une capsule de bardane sur le nôtre.

.Fai vu, dans les endroits où il n’y avait pas de grands quadrupèdes, ces deux buphagas chercher leur nourriture au milieu des roseaux.

Le chef d’un troupeau est en général le plus prévoyant et le plus craintif de toute la bande; s’il est frappé de mort, ceux qu'il dirigeait paraissent ne plus savoir que faire et s’arrêtent, complètement déroutés ; ils cherchent alors à se suivre mutuellement, et il en résulte une confusion plus ou moins prolongée. Il m’arriva un jour de tuer la bête qui conduisait une troupe de zèbres ; c’était une jeune femelle qui, mordue autrefois à la jambe de derrière par un carnivore , en était devenue tellement prudente, qu’elle avait été choisie pour diriger le troupeau. Chaque fois qu’un animal sauvage prend la fuite, tous ceux qui l’aperçoivent, alors même qu’ils sont d'une autre espèce, se sauvent immédiatement; c’est donc le plus timide qui mène les autres. Le surcroît de prudence que la nature a donné à la mère, chargée de pourvoir à la sécurité des jeunes, fait qu’à l'époque où les fe-

melles ont des petits, c’est parmi elles qu’est choisi le conducteur de la harde. Il est probable que la séparation des sexes provient, chez beaucoup d’espèces d’antilopes où elle se remarque tous les ans, de ce que les femelles, continuellement sur le quivive, ne sont suivies dans leurs fugues perpétuelles que par les jeunes mâles ; je suis d’autant plus porté à le croire, que, bien qu’on les rencontre fréquemment par troupes distinctes, on ne voit jamais les femelles expulser les mâles qui les accompagnent. Il doit y avoir un autre motif chez les éléphants pour que les deux sexes ne soient jamais réunis: les jeunes mâles restent bien avec leurs mères jusqu’à l’époque où ils sont complètement développés ; mais ensuite la séparation est tellement absolue, qu’en voyant un tableau où des mâles seraient mêlés à des femelles, celui qui aurait vécu dans un pays où les éléphants sont communs, en concluraitque ce tableau n’a pas été fait d’après nature.

2 décembre.— Nous sommes arrêtés auprès d'une petite montagne appelée Maoundo, et nous recevons l’invitation fréquente du coucou indicateur. J'ai entendu dire, par certains indigènes, que cet oiseau vous conduit quelquefois auprès d’une bête sauvage, au lieu de vous mener à côté des abeilles. Voulant prendre à cet égard des informations plus précises, je demande à chacun de mes hommes si jamais il a été trompé dans son attente lorsqu’il a suivi ce cher petit indicateur; sur les cent quatorze individus qui composent mon escorte, un seul a été conduit auprès d’un éléphant, ainsi que je l’ai été moi-méme auprès d’un rhinocéros ; tous les autres sont arrivés à la ruche qui leur avait été promise; et je suis persuadé que la majorité des personnes qui se laisseront guider par cet oiseau ne manqueront pas de trouver du miel et y seront amenées directement.

3 décembre. — Après avoir traversé un pays où les pâturages sont magnifiques et où le terrain forme des plis admirables, nous avons passé la Mozouma ou rivière de Dila. Au midi de cette rivièrè, et à l’est de l’endroit où nous l’avons franchie, s’élève le mont Taba Chéou’, qui tire son nom d'une roche blanche, disposée en masse (probablement de la dolomite), et qui en forme le sommet. Lorsque j’avais entendu parler de cette montagne à Linyanti, je m’étais liguré que la substance brillante dont on me

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