Mont Blanc
faisait la description devait être de la neige, d’autant plus que mes interlocuteurs me présentaient leur mont Blanc comme excessivement •élavé; j'oubliais alors que je parlais aux habitants d'un pays de plaine à qui les hautes montagnes sont inconnues ; mais lorsque, en passant dans les environs, je demandai aux indigènes quelle était la substance blanche qui couronnait le Taba Chéou, ils me répondirent que c’était de la pierre; et cette fois je suis persuadé que leur témoignage est exact. De l’endroit où nous sommes, la vue embrasse parfois un espace de vingt à trente milles, borné par la côte élevée qui se prolonge au sud-est, parallèlement au Zambèse ; l’herbe qui tapisse la terre est fine et courte, et l’on apprécie d’autant mieux les beautés de ce vaste horizon et de cette prairie où la marche est facile, quand on a voyagé pendant plusieurs mois de suite au milieu des forêts épaisses du Londa et parmi les herbes inextricables de la vallée des Barotsés.
La Mozouma est le premier cours d'eau qui nous annonce que nous descendons maintenant vers la côte orientale ; je découvre sur ses rives des morceaux de lignite; ils peuvent indiquer la présence de la houille, qui manque essentiellement dans la région du centre. Nous passons fréquemment auprès des ruines de grandes cités, où l'on ne trouve d’autre souvenir des habitants que les meules usées par l’usage, et les billes de quartz au moyen desquelles s'opérait la mouture, seuls hiéroglyphes que renferme le pays. Ces boules gisent en grande quantité, çà et là, parmi les décombres, ce qui prouve que c’est la guerre qui a dépeuplé ces lieux : car il est probable que, si les habitants avaient émigré paisiblement, ils auraient transporté ces billes dans leur nouvelle demeure.
Nous voyons sur les bords de la Mozouma l’endroit qu’habitait jadis Sébitouané. On me fait remarquer les piles d'ossements des bœufs et des vaches que les Makololos avaient enlevés à l’ennemi, et qui, ayant été piqués par la tsetsé, furent tués immédiatement. Leurs troupeaux étaient encore si nombreux, qu'après l’attaque victorieuse des Matébélés, Sébitouané engagea les Batokas à reprendre leurs bestiaux , car il était impossible aux Makololos d’emmener avec eux tous ceux qu'ils possédaient. Non-seulement cette région offre d’excellents pâturages, mais la terre y convient parfaitement aux cultures du pays: car, située sur le versant oriental du coteau, elle reçoit une plus grande quantité de pluie que
le versant opposé. Sékouébou a été chargé par les Makololos, qui regrettent toujours ce pays-ci, de m’en faire valoir les avantages afin de me déterminer à y construire un établissement; je n'avais pas besoin de cela pour apprécier toute la valeur d’une pareille situation.
La vue de ce beau pays, que j’admire en un jour de bonne santé, remplit de joie et de bien-être mon esprit et mes sens. Rien ne manquerait à cette contrée si elle avait des habitants ; les Batokas, dont elle était peuplée, se sont enfuis dans les montagnes ; nous serons bientôt chez eux, et mes hommes ne sont pas sans inquiétude sur la manière dont il3 nous accueilleront.
4 décembre. — Je me sui3 arrêté à un quart de mille de leur première bourgade, et j’ai envoyé deux de mes hommes prévenir les habitants de notre arrivée et leur faire part de nos intentions pacifiques. Le chef est venu me voir un instant après, et m’a traité avec beaucoup d’égards; mais, à l’approche de la nuit, toute la population d’un village voisin est arrivée, et s’est conduite d’une façon bien différente. Du cercle d’hommes farouches dont nous étions entourés, se détacha un illuminé en poussant des cris frénétiques; les yeux lui sortaient de la tête, sas lèvres étaient couvertes d’écume et tous ses muscles frémissaient. 11 s'approcha de moi en brandissant une petite hache d’armes, et, sans la défense positive que je leur avais faite de porter le premier coup, mes hommes lui auraient certainement cassé la tête ; ils tremblèrent pour moi, et je ne fus pas sans crainte ; mais ne voulant pas témoigner d’effroi devant des étrangers, et surtout en face des gens de ma suite, je fixai un regard ferme sur la petite hache du forcené. Je me disais que ce serait une sotte manière de quitter ce monde, que d’avoir la tête fendue par un sauvage en fureur, ce qui, après tout, vaut encore mieux que de mourir d’hydrophobie ou du délirium tremens. Sékouébou avait pris sa lance, comme pour s’amuser à percer un morceau de cuir; mais en réalité pour la plonger au cœur du fou, si par hasard il me menaçait de plus près. Dès que j'eus fait preuve suffisante de courage, je priai, d’un signe, le chef qui nous avait témoigné de la bienveillance, d’éloigner ce misérable, ce qu’il fit immédiatement. J’aurais voulu tâter le pouls de notre frénétique, pour savoir si le tremblement convulsif qui agitait ses membres n’était pas une chose feinte; mais je trouvai plus sage de me tenir à distance de sa
hache. Néanmoins, il était couvert d’un flot de sueur qui coula pendant trente à quarante minutes, après quoi son accès diminua peu à peu, et finit par se calmer. Cette fureur extatique est l’opposé direct du somnambulisme, et je suis étonné qu’on ne l’ait pas essayée en Europe comme on l’a fait du magnétisme.
Nos derniers visiteurs ne prenaient pas la peine de cacher le mépris qu’ils faisaient du petit nombre de mes compagnons, et s’écriaient d'un air triomphant : * C’est Dieu qui nous les donne! — Ils viennent se perdre au milieu de nos tribus. — C’est pour être misa mort qu'ils sont venus jusqu’ici. Comment se défendraient-ils contre nous tous? Ils n’ont pas même de boucliers! » Effectivement Sékélétou avait défendu à mes hommes d’emporter cette arme défensive, comme il l’avait fait à mes Zambésiens lors de mon voyage à Loanda. Nous nous attendions à être attaqués pendant la nuit, et nous avions fait nos préparatifs en conséquence, rechargé nos fusils qui étaient toujours au nombre de cinq, disposé nos munitions, etc., etc.; ma» la nuit fut très-calme, et l’ennemi n’osant pas nous assaillir, malgré ses fanfaronnades, essaya de nous pousser vers les Bashoukoulompos, qui passent pour être la race la plus féroce de cette partie de l’Afrique. J’ai refusé les guides qu'ils ont voulu nous faire prendre, et le bon chef, étant venu avec nous, a dispersé les groupes assez nombreux qui se formaient sur notre passage, et qui nous suivaient dans la forêt ; grâce à lui, nous sommes arrivés sans encombre hier au soir à un petit village situé au pied d’une chaîne de montagnes peu élevées, et qu’on appelle Chizaména. Cette région-ci est plus boisée que le plateau que nous laissons derrière nous, mais on y trouve peu de gros arbres ; beaucoup de ceux que l’on y rencontre ont été brisés par les éléphants à quarante ou cinquante centimètres du sol, et ont formé des têtards. En général, pourtant, ces animaux produisent très-peu de dégâts dans les forêts, j’en ai toujours été frappé ; ils se nourrissent principalement de tubercules, de racines et de fruits ; parfois néanmoins, ils courbent des arbres de la grosseur d’un homme, et les brisent pour en dévorer les pousses nouvelles ; on dit qu’ils réunissent leurs efforts quand ils veulent arracher de gros arbres. Les indigènes des provinces de l’intérieur prétendent que jamais l’éléphant ne mange d’herbe ; en effet, c'est dans les environs de Tèté que j’ai vu paître cet animal pour la première fois.
DANS L’AFRIQUE AUSTRALE. GU.'t
et je ne lui ai vu tondre l’herbe que parvenue à sa maturité, herbe dont la graine est tellement farineuse que les indigènes la récoltent et s’cn nourrissent eux-mêmes.
Que de fourmilières dans ce pays-ci ! elles couvrent la plaine exactement comme les tas de foin dans une prairie, ou les tas de fumier dans un champ où l’on va semer du blé. Au fond des bois elles atteignent des dimensions considérables : jusqu’à douze ou quinze mètres de diamètre à la base, et six ou sept mètres de haut pour le moins. Comme ailleurs, la fertilité de ces petites collines est beaucoup plus grande que celle du terrain qui les environne, et c’est au flanc de ces fourmilières que l’on cultive ici le maïs, les giraumonts et le tabac.
Nous avons franchi les frontières des Batokas indépendants qui sont hostiles aux Makololos, et ceux que nous trouvons ensuite , et qui se donnent le nom de Batongas , nous accueillent à merveille; ils viennent en foule des villages environnants, chargés de masukas et de maïs dont ils nous font cadeau, et nous expriment la satisfaction qu’ils éprouvent de voir pour la première fois un homme blanc qui leur apporte la paix. Les femmes sont un peu plus vêtues que dans le pays des Balondas ; mais les hommes vont et viennent in puris naturalibus; ils ont même perdu la feuille de vigne traditionnelle, et ne paraissent point en ressentir la privation. J’ai demahdé à un gros vieillard s’il ne croyait pas qu’il serait mieux d’être un peu plus couvert; il m’a regardé d’un air de pitié, et s’est mis à rire en pensant que je le trouvais peu convenable : il est évident que l’usage de se vêtir, si peu que ce soit, lui parait une superstition, et qu’il est au-dessus d’une telle faiblesse- Je lui ai dit qu’à mon retour j’aurais ma famille avec moi, et que personne ne paraîtrait devant elle dans l’état où je le voyais.
« Comment nous couvrir s’écria-t-il, puisque nous n’avons pas d’habits? » Je lui répondis qu’à défaut d’autre chose on avait toujours une poignée d’herbe à mettre ; ce qui lui parut une excellente plaisanterie.
Plus nous avançons , plus les habitants sont nombreux ; ils viennent tous regarder l’homme blanc, phénomène qu’ils n’ont jamais contemplé, et nous apportent des masukas et du maïs. Rien n’est plus étrange que leur manière de saluer ; dès qu’ils sont devant vous, ils se jettent sur le dos, se roulent par terre, et se
C0<1 EXPLORATIONS
frappent la partie extérieure des cuisses en exprimant la satisfaction qu’ils éprouvent de votre visite et en répétant les mots kina bomba. Cette méthode m’est particulièrement désagréable , et je m’égosille à leur crier : « Finissez donc ; je n’ai pas besoin de tout cela. » Mais ils s’imaginent que je ne me trouve pas assez bien accueilli et, plus ils me voient mécontent, plus ils se roulent avec fureur et se frappent les cuisses avec violence. Je ne saurais dire le sentiment pénible que j’éprouve de leur dégradation. Mes propres llatokas, ceux qui font partie de mon escorte, sont d’une nature bien inférieure à celle de mes Barotsés, et j’ai beaucoup plus de peine à les conduire; il faut les surveiller continuellement pour les empêcher de commettre des vols dans les endroits que nous traversons, et pour leur imposer silence afin de n’ètre pas compromis sans cesse par des phrases comme celles-ci : « J’ai brisé tous les pots de ce village , » ou bien : « J’ai tué un homme près de cette cabane.* Ils aiment beaucoup à raconter les prouesses qu'ils ont faites à l’époque où ils se battaient dans les rangs victorieux des Makololos ; mais c’est nous faire courir un véritable danger, au milieu des populations qui ont été victimes des hauts faits qu’ils racontent. Je les fais venir, je leur montre l’indiscrétion de leurs propos, je leur défends de les continuer, et je leur signifie que j’emploierai tous les moyens pour maintenir la discipline; heureusement qu’ils ont peur et que cette menace, renouvelée de temps en temps, les fait rentrer dans l’ordre.
L’état moral de ces llatokas me rappelle toujours la population de Kuruman, qui n’était pas moins avilie ; un homme qui aurait versé des pleurs y aurait été méprisé ; on y regardait l’attendrissement comme une transgression à la loi ; et pourtant j'ai vu Baba, un grand chasseur, l’interprète du capitaine Harris, écouter l’Évangile dans l’église de Kuruman, et, touché de la parole du Christ, fondre en larmes sans souci de l’opinion de l’auditoire, dont plusieurs membres s’agenouillèrent en pleurant à leur tour. Plus tard Baba, qui fut tué par un rhinocéros, ne versa pas une larme tandis qu’il agonisait, broyé par la bête furieuse, et pria d'un air tranquille, jusqu’au moment où il perdit connaissance. Je ne m'attribue pas la gloire de cette transformation, elle appartient à Dieu ; et, si les Batokas viennent jamais à lui ressembler, ce qui est possible, l'influence qui aura changé leur cœur sera certainement divine.
Une grande partie de cette contrée est couverte de masukas, et le sol est tellement jonché des fruits de ces arbres, que mes hommes ne cessent pas un instant d’en manger; un arbre du même genre, mais plus petit, et que les indigènes appellent molondu, porte des fruits de la grosseur d’une belle cerise, dont la peau est tendre, la pulpe sucrée et légèrement acidulée. Le fruit du combo est également très-bon, à ce que disent les naturels ; mais il n’est pas mûr à l’époque où nous sommes.
6 décembre. — Nous avons campé dans les environs d’une série de villages. A peine étions- nous arrivés qu’un homme est accouru vers nous, les mains attachées derrière le dos, et m’a supplié de le délivrer; le chef de la bourgade s’avança au moment où je mettais pied à terre, car je n’étais pas encore descendu de mon bœuf, et je lui demandai quelle était la faute que cet homme avait commise. Il me répondit que c’était un fugitif de la tribu desBashoukoulompos qu’il avait bien voulu recevoir ; qu’il lui avait donné une femme, un jardin et des graines pour l’ensemencer ; mais qu’ayant refusé de satisfaire à toutes les demandes du proscrit, celui-ci l’avait menacé de mort et avait été vu, la nuit précédente, rôdant à la dérobée autour du village, probablement dans l'intention d’exécuter son projet. Là-dessus je répondis au fugitif qu’il fallait, avant tout, faire amende honorable et promettre qu’il renoncerait à ses projets de violence ; il refusa d’abord de s’engager à ne pas frapper son beau-père, et linit cependant par consentir à tout ce que je lui demandais. Le beau-père promit à son tour de délivrer son gendre dès qu’il serait rentré chez lui; mais celui-ci n’en voulut rien croire et s’écria d'un air désespéré : « Il me tuera s’il m'emmène ; homme blanc, ne me quittez pas !» Je üs prendre un couteau à l'un des individus qui étaient là, et j’ordonnai qu’on le délivrât sur-le-champ; les cordes qui le garrottaient lui étaient entrées dans les chairs, et les coups qu'il avait reçus l’avaient rendu boiteux.
Les habitants de ces villages nous apportent d’énormes quantités d’arachides, de sorgho et de maïs. Tous ces pauvres gens m’expriment la joie qu’ils éprouvent de ces paroles de Jésus- Christ : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! » et me répondent en s’écriant : « Nous sommes fatigués de fuir; donnez-nous le repos 'et le sommeil. » Ils sont bien loin de comprendre toutes les vérités que je leur annonce, mais il
n'est pas étonnant qu’ils saisissent avec ardeur tout ce qui leur parle de paii.
Depuis cinquante ans des guerres continuelles ont décimé leur tribu, et les malheureux sont maintenant dispersés et dépouillés. Les troupeaux innombrables que Sébitouané leur enleva, n’étaient que les restes de ceux qu’avait détruits leur précédent vainqueur. Un homme poussé par l’amour de la guerre, un de ces conquérants qui, de temps immémorial, surgissent dans l’intérieur de l'Afrique deux outrais fois par siècle, et qu’on appelait Pingola, fondit tout à coup du nord-ouest ; il balaya le territoire de ces peuples amis du bétail, livrant à ses hordes barbares jusqu’aux dernières vaches des troupeaux, et s’empara des villes en faisant rougir le fer de ses flèches au moyen des soufflets de forge dont il s’était fait suivre.
Sébitouané vint ensuite et fut obligé de fuir, à son tour, devant les Matélébés, de Mosilikatsé qui réduisirent les Batokas à la condition où ils se trouvent maintenant.
10 décevibre. — C’est aujourd’hui dimanche; nous passons la journée au village de Monzé, qui est considéré comme le chef de tous les Batokas dont nous avons traversé le territoire. Sa résidence est située près du mont Kisékisé, d’où l'on découvre un espace d’au moins trente milles, offrant des plis de terrain nombreux, et qui, tapissé d’une herbe courte, est presque entièrement dépourvu d’arbres. Ces immenses pâturages étaient autrefois couverts de troupeaux ; mais les Batokas ne possèdent plus qu’un petit nombre de chèvres et quelques oiseaux de basse-cour ; avant la guerre ils habitaient ces grandes villes dont nous avons vu les débris , et maintenant ils occupent de petits villages disséminés dans la plaine, où ils cultivent de grands enclos.
Au loin, vers le sud-ouest, l’horizon est borné par de sombres chaînes de montagnes qui courent le long des rives du Zambèse. On dit qu’à cet endroit du fleuve, il existe un rapide qui entrave la navigation, et qu’on appelle Kansala ; en amont de ce rapide, le Zambèse coule paisiblement depuis le territoire de Sinamané, chef batoka dont la domination s’étend sur les deux rives et commence immédiatement après les chutes de Victoria; Kansala est, dit-on, le seul rapide que l’on rencontre sur le Zambèse jusqu’à celui de Kébrabasa, qui est à vingt ou trente milles au-dessus de Tèté. Les montagnes que, d’ici, l'on voit s’élever au-dessus
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de l’horizon, du côté du nord, se trouvent sur les rives du Kafoué.
Nous avons eu ce matin la visite de Monzé ; il était enveloppé d’un grand manteau et s’est roulé par terre en criant Kina bomba, comme ils font tous. La vue de ces hommes , complètement nus, qui se vautrent dans la poussière, avec l'intention de me faire honneur, m’est toujours très-pénible, et m’inspire une vive reconnaissance pour le ciel, qui m'a fait naître dans un milieu si différent de celui où croupissent tant de pauvres créatures.
Le chef était accompagné de l’une de ses femmes, qui aurait été jolie si elle avait conservé ses dents; elle tenait à la main une petite hache d’armes, et joignait aux vociférations pompeuses de son mari des cris d’autant plus enthousiastes , qu’elle n’avait jamais vu d'homme blanc et qu’elle ne se sentait pas de joie. Les salutations accomplies, Monzé, qui est d’une excellente nature, fut bientôt à l’aise avec nous, et la plus grande partie du jour s’est passée en conversation. Tous les chefs des environs sont arrivés les uns après les autres, chacun nous apportant du mais, du sorgho et des arachides. Monzé nous avait fait présent d’une chèvre et d’une poule, et fut ravi des quelques madras que je lui ai donnés en échange; on ne peut pas se figurer l'admiration qu’a éveillée cette cotonnade , lorsqu’ayant plié en fichu le plus criard de ces mouchoirs éclatants , je le posai comme un châle sur les épaules de sa fille ; Monzé me déclara qu'il allait convoquer tous ses sujets pour que l’on dansât autour de l’enfant couvert de cette magnifique parure.
Après avoir expliqué à tous ceux qui étaient là que mou intention était de leur ouvrir un sentier, afin qu'ils pussent échanger leur ivoire contre les objets qui leur sont nécessaires, et s’épargner le crime de trafiquer de leurs semblables , je leur ai demandé s’ils verraient avec joie l’établissement d’un missionnaire dans leur pays. Tous m’ont témoigné la satisfaction la plus vive de l’espérance que je leur donnais du séjour d’uh homme blanc parmi eux, et se sont sengagés à protéger sa vie et ses propriétés. Je leur faisais cette demande, parce qu'il serait d’une grande-importance de pouvoir établir des stations dans un pays salubre, où les Européens, affaiblis par le climat du littoral, pourraient venir se retremper, et qui serviraient de points de communication entre là côte et les provinces de l’intérieur. Je sais que la réponse
des cent cinquante hommes qui accompagnaient Monzé ne garantit pas autre chose qu’un bon accueil au missionnaire qui voudra venir dans cette contrée ; mais c’est déjà beaucoup : s'il a du bon sens, il est sûr de n’avoir rien à craindre, ni pour sa vie, ni pour ses biens; et, s'il est loyal dans sa conduite et sincèrement dévoué aux intérêts des habitants , il passera bientôt parmi eux pour le bienfaiteur du pays. Les Batokas n’éprouvent certainement pas le besoin de connaître la foi chrétienne, puisqu’ils n’en ont aucune idée; mais la défaite et la ruine ont brisé leur orgueil, et leur âme , abattue par les maux qu’ils ont soufferts, parait disposée favorablement à recevoir l’Évangile. Quelle influence n’acquerrait pas sur leur esprit l'homme intelligent et dévoué qui , tout en les instruisant, favoriserait leur bien-être et leur rendrait peu à peu leur ancienne prospérité , en les aidant à reconstituer leurs troupeaux. La langue qu’ils parlent est un composé des divers idiomes des peuplades du centre ; et, comme il y a parmi les Batokas, soumis aux Makololos, beaucoup d’individus qui comprennent ces différents langages et qui parlent le sichuana, il serait facile aux missionnaires d’apprendre en peu de temps le dialecte du pays.
Monzé n’a jamais reçu la visite d’un blanc ; tous les marcliands qu’il a vus étaient nègres, et venaient, dit-il, pour lui acheter de l’ivoire et non pas des esclaves ; mais il a entendu dire que des blancs étaient passés bien loin de son village, du côté de l’est, allant chez Lazembé ; il fait sans doute allusion à Lacerda et à Pereira, qui ont été voir ce chef.
Les rivières de ce pays-ci manquent d’eau pendant une partie de l’année; je n’en ai pas trouvé une seule qui pût servir à l’irrigation des terres. Il y a peu de bois ; çà et là de grands arbres isolés, de petits bouquets d’arbres verts; mais la quantité de mais et d’arachides que nous rencontrons sur notre passage montre qu’ici la pluie est moins rare que dans le pays des Béchuanas, où l’on ne peut cultiver le mais que dans les basfonds humides ou sur le bord des rivières. Les pâturages sont excellents pour les moutons et pour les bêtes à cornes ; le sol est rarement pierreux , et, d’après l’opinion de mes Makololos, trèscompétents en cette matière , le terrain est partout d’une qualité supérieure et permet d’y obtenir , sans leur donner le moindre soin, les plantes qui exigent le sol le plus riche.
Coiffure des Bashoukoulompos.
vingt-cinq de hauteur. Les proportions varient fréquemment : quelques-uns de ces cônes n’ont pas plus de huit à dix centimètres de diamètre ; les autres sont inclinés en avant et figurent le cimier d’un casque; celui du chef, au lieu de se terminer simplement par un sommet tronqué, s'allonge en pointe aiguë, formant une ba-
Nous recevons la visite des habitants d’un village qui portent la coiffure des Bashoukoulompos; c’est la première fois que j’ai 1 occasion d’examiner cette mode bizarre : les cheveux qui recouvrent le sommet de la tète sont tressés de manière à former un cône obtus ayant à la base vingt centimètres de large et vingt ou
guette dressée comme un paratonnerre, et qui n'a pas moins d’un mètre à partir de la base; mais la structure de l'édifice est exactement la même. Il parait qu'il entre dam sa confection du poil de différents animaux; toujours est-il que l’extérieur en est travaillé comme un panier ou comme un tissu dont les fils auraient la grosseur d’une petite corde ; le reste de la chevelure, ou, pour mieux dire, de la toison, est coupé très-ras tout autour de la tête, ce qui donne aux individus qui portent cette coiffure l’air d'avoir un bonnet phrygien perché au sommet du crâne. On dit que les tiraillements exercés par ce système sur le cuir chevelu sont extrêmement pénibles , mais qu’on finit par s’y habituer. Monzé me dit qu’ autrefois ses sujets étaient coiffés de la même façon, et qu’il était parvenu à leur faire abandonner cette mode , qui a de nombreux inconvénients ; je lui réponds qu’il devrait bien les déshabituer de s’arracher les dents de devant ; mais il sourit en hochant la tête et ajoute que la mode serait, dans ce cas-là, plus forte que lui, puisque Sébitouané lui-même n’a pu en triompher.
11 décembre. — Au moment où nous allions partir, Monzé nous donne un des quartiers d’un buffle qui a été déchiré hier au soir par des lions. Nous traversons le Makoé, petite rivière qui va tomber dans le Kafoué, en se dirigeant à l’ouest, et nous nous détournons vers le nord pour aller faire une visite à Sémalemboué , qui jouit d’une grande influence de ce côté-là.
Nous passons la nuit au village de la sœur de Monzé ; elle porte le même nom que son frère, et tous deux ont des traits féminins qui seraient assez jolis ; mais ils sont complètement défigurés par cette folle coutume de s’édenter.
11 est rare qu’on ait à se louer du gibier de potence; toutefois, la première personne qui vient nous souhaiter la bienvenue au village de Monzé-sœur, est le prisonnier que j’ai fait mettre en liberté la semaine dernière. Il nous apporte du sorgho et de la farine, et , après avoir fait notre éloge aux personnes qui nous entourent : « Finirez-vous de les regarder ? s’écrie-t-il ; ne savezvous pas qu’ils ont la bouche comme tout le monde? » Il s’éloigne et revient peu de temps après, chargé de gros fagots d’herbe pour organiser mon lit, et m’apporte du bois et une marmite de terre pour faire cuire nos aliments.
12 décentre. — Nous avons eu de l’eau pendant toute la matinée; la pluie venait du nord , et c'est la première fois que cela arrive
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depuis que je voyage sous cette latitude. Dans la province d'Angola, au contraire, ainsi que dans le pays de Londa, c’est toujours de ce point de l’horizon que viennent les pluies continues ; à Pungo-Àndongo, par exemple, le crépissage des maisons est complètement enlevé du côté du nord, tandis que chez les Béchuanas la pluie ne vient jamais que de l’est ou du nord-est.
Le temps s’éclaircit vers le milieu du jour, et la sœur de Monzé nous fait la conduite pendant un mille ou deux. Elle me dit, au moment de nous séparer, qu'elle a envoyé des ordres à un village éloigné, pour que l’on nous portât des vivres à l’endroit où nons passerons la nuit, et répond, aux remerclments que je lui adresse, en m’exprimant la joie que lui fait éprouver l’espérance de vivre en paix : « Il serait si bon , dit-elle, de pouvoir dormir sans rêver de quelqu’un qui vous poursuit avec une lance! »
En face de nous s'étend une chaîne de montagnes boisées qu’on appelle Chamaï. Nous traversons le Nakachinta , petite rivière qui va rejoindre le Zambèse en coulant dans la direction de l’est, et nous franchissons des côtes élevées , formées d’un micaschiste pareil à celui qui abonde dans le Golungo Alto; celui que nous trouvons ici est couvert de porphyre et de grès feldspathique linement laminé, auquel se mêle du trapp. Ces roches, toutefois, ne se dirigent pas vers l’intérieur du continent comme celles de la province d’Angola ; depuis que nous avons passé les niasses de granité que l’on trouve sur les bords du Kalomo, les roches, et surtout le fnicaschiste, prennent une direction différente et s'inclinent du côté de l'est. Un nouveau changement s’opère un peu plus loin dans l’inclinaison des roches; nous en parlerons plus tard, lorsque nous serons à l'endroit où nous l’avons remarqué. Les montagnes qui longent le Zambèse forment, à notre droite, un rideau sombre et ininterrompu , tandis qu’à notre gauche, celles qui se déploient dans le voisinage du Kafoué nous apparaissent comme une rampe bleuâtre, beaucoup moins haute et brisée à différents intervalles.
Nous passons deux petites rivières qui ne tarissent jamais et qui ont leur embouchure dans le Kafoué. Le pays est très-fertile, mais ne présente nulle part cet excès de végétation qui vous rend ailleurs la marche si pénible.
L’eau entre en ébullition à 204° (95° centigrades 5/9) ; c’est** une preuve que nous ne sommes pas encore descendus au
niveau de Linyanti ; mais nous avons laissé derrière nous les masukas et divers autres arbres qui nous étaient devenus familiers. L’orseille et les lichens, si communs dans les forêts de l’Angola et du Benguela , commencent à paraître sur les arbres, et les mousses à tapisser la terre; toutefois nous ne rencontrons pas, de ce côté-ci du continent, ces fougeraies épaisses que l’on trouve partout dans la province d’Angola ; l’orseille et les mousses n’y sont elles-mêmes qu’en assez petite quantité.
Partout les habitants continuent à nous approvisionner de vivres , qu’ils nous fournissent en abondance ; ils ont appris , d’une façon ou de l'autre , que j’avais des médicaments, et, au grand déplaisir de mes hommes, qui voudraient garder pour eux toutes mes drogues, ils m'amènent leurs enfants pour que je les soigne ; quelques-uns de ces pauvres petits ont la coqueluche : c’est l’une des rares maladies épidémiques dont on ait à souffrir dans ce pays-ci.
En passant auprès des arbres , je viens d’entendre , pour la première fois, le cri du mokoua-rcia ; est-ce le micrnpogon tulphuralus? Les indigènes, qui ont appelé cet oiseau gendre de Dieu , prétendent que son cri est formé de la répétition du mot potila, quf veut dire pluie; et l’on m’assure qu’il ne le profère qu’au moment des grandes averses. On dit encore qu'il va pondre dans le nid de la corneille du Sénégal à dos blanc, dont il commence par jeter les œufs, procédé qui ferait croire qu’il appartient à la famille des coucous. Cette habitude, jointe à la bonne nouvelle qu’il apporte en annonçant la pluie, a gagné au mokouareza l’affection des naturels; par contre, la corneille à dos blanc est fort mal notée dans leur esprit : ils s’imaginent que c’est elle qui empêche de pleuvoir, et, pendant la sécheresse, ils cherchent son nid avec ardeur pour le détruire, afin de rompre le charme qui, suivant eux, s’oppose à l’ouverture des nuages.
Tous les oiseaux réunissent leurs voix chaque matin; et deux de ces chanteurs ont des notes puissantes et mélodieuses.