‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 90 sur 130 · ÉLÉPHANT ABRITÉ PAR SA · texte numérisé non relu

ÉLÉPHANT ABRITÉ PAR SA

ensuite dans une fosse remplie de vase où ils se barbouillèrent de fange; le petit folâtrait gaiement , il agitait ses oreilles et balançait sa trompe à la mode éléphantine ; sa mère, de son côté, remuait la queue et les oreilles pour exprimer sa joie. Tout à coup retentirent les sifflements de ses ennemis, dont les uns souillaient dans un tube, les autres dans leurs mains jointes, et qui s’écrièrent pour éveiller l’attention de l'animal :

O chef I nous sommes venus pour vous tuer ;

O chef! ainsi que bien d'autres, vous allez mourir;

' Les dieux l’ont dit , etc. , etc .

Les éléphants relevèrent les oreilles, écoutèrent ce bruit étrange et sortirent de la fosse au moment où leurs assaillants se précipitaient vers eux. Le jeune s’enfuit d’abord en se dirigeant devant lui ; mais apercevant les chasseurs à l’extrémité de la vallée, il revint auprès de sa mère, qui se plaça entre lui et le danger, et lui passa mainte et mainte fois sa trompe sur le dos afin de le rassurer. Tout en s'éloignant, la pauvre mère s'arrêtait souvent pour regarder ses ennemis, qui continuaient leur musique infernale, puis elle se retournait vers son éléphanteau, le rejoignait bien vite, ou marchait de côté en hésitant, comme si elle avait été partagée entre le besoin de protéger son fils et le désir de châtier ses audacieux persécuteurs. Ceux-ci étaient environ à cent pas derrière elle, quelques-uns sur le côté, mais à pareille distance, jusqu’au moment où elle fut obligée de traverser un ruisseau. Le temps qu’elle mit à le franchir et à remonter sur l’autre bord permit aux chasseurs de gagner du terrain ; lorsqu’ils ne furent plus qu’à une vingtaine de pas, ils lui lancèrent leurs javelines. Toute rouge du sang qui coulait de ses blessures, la mère prit la fuite sans plus paraître songer à son enfant ; j’avais dépêché Sékouébou aux chasseurs pour leur porter l’ordre de ne pas attaquer l’éléphanteau. Le pauvre petit s’éloignait aussi vite que possible ; toutefois, les éléphants, vieux ou jeunes, ne prennent jamais le galop, une marche très-rapide est leur plus vive allure ; et Sékouébou n'était pas arrivé que le petit éléphant s’était réfugié dans l’eau, où mes hommes l’avaient tué. Le pas de la mère se ralentit par degrés ; puis, se retournant en poussant un cri de rage, elle se précipita sur les chasseurs, qui se dispersèrent en se jetant à droite et à gauche ; elle suivit une

ligne droite, et passa au milieu de la bande éparpillée, ne s’approchant que d’un homme qui avait un morceau d’étoffe sur les épaules (les habits de couleur voyante sont toujours dangereux en pareil cas). Elle recommença trois fois cette charge, et ne parcourut pas plus de cent mètres dans les deux dernières; ayant traversé un ruisseau, elle s’arrêta plusieurs fois pour regarder les chasseurs, malgré de nouvelles javelines qui lui étaient envoyées; enfin, après avoir perdu considérablement de sang, elle chargea une dernière fois ses ennemis, tourna sur elle-même en chancelant, et mourut agenouillée.

Je n’avais pas suivi tous les détails de la chasse ; mon attention en avait été détournée par le soleil et la lune qui apparaissaient ensemble au milieu d’un ciel pur ; d’ailleurs je souffrais de voir détruire ces nobles animaux qui pourraient rendre de si grands services en Afrique, et le sentiment pénible que j’en éprouvais n'était pas atténué par la pensée que j’étais possesseur de l’ivoire que cette mort me faisait acquérir. Je regrettais qu’on eût tué ces pauvres bêtes, surtout l’éléphanteau, puisque pour le moment nous n’avions pas besoin de viande; mais il est juste de dire que je n’avais pas éprouvé ces nausées lorsque la veille , chassant moi-même, j’avais le sang échauffé par l'ardeur de la poursuite.

Nous devons peut-être juger les actions que nous ne sommes pas tentés de commettre avec plus d’indulgence que nous ne le faisons généralement. Si, d’abord, je ne m’étais pas rendu coupable du même fait, je me serais enorgueilli de ma sensibilité, lorsque j’aurais senti mon cœur défaillir en voyant mes compagnons exterminer ces éléphants.

Celui que j’avais tué la veille était un mêle non encore parvenu au terme de sa croissance; il mesurait au-dessus de l’épaule deux mètres cinquante-quatre centimètres; la circonférence du pied de devant était d’un mètre dix centimètres, qui, multipliés par deux, égalent deux mètres vingt centimètres. La femelle avait atteint son complet développement, et mesurait deux mètres , soixante-quatre centimètres de hauteur; la circonférence du pied de devant était d’un mètre vingt-deux centimètres, qui, multipliés par deux, égalent deux mètres quarante-quatre centimètres. La hauteur des mâles adultes que l’on rencontre dans cette région est en général de trois mètres, ainsi que plus tard nous avons pu le constater; la circonférence du pied de devant était alors

de un mètre quarante-six centimètres, qui, multipliés par deux, égalent deux mètres quatre-vingt-douze centimètres. Nous donnons ces détails parce qu'il a été observé que deux fois la circonférence de l'empreinte laissée par le pied de devant sur la terre, forme la hauteur de l'animal. Comme en effet cette empreinte est un peu plus large que le pied lui-méme, elle semble fournir un moyen exact de mesurer la taille des éléphants qui ont passé ; toutefois les chiffres que nous venons de citer montrent que cette méthode est surtout applicable aux adultes. Dans le sud de l'Afrique, il suffit de la taille de l'éléphant pour le distinguer de celui des Indes : ici la différence est beaucoup moins sensible, la femelle y étant à peu près de la même grosseur qu’un mâle ordinaire de l'espèce asiatique ; mais l’oreille de la race africaine est un signe distinctif qui empêche de s’y méprendre, même en voyant une gravure. Celle de la femelle dont nous avons raconté la mort avait un mètre trente-cinq centimètres de longueur et un mètre vingt-deux centimètres de large. J’ai vu un nègre s'abriter complètement de la pluie en se glissant sous l'une de ces oreilles; celle de l’espèce indienne n’a pas plus du tiers de cette dimension. Les éléphants représentés sur les médailles antiques prouvent que ce caractère important n'avait pas échappé aux anciens; Cuvier a même avancé qu’il était mieux connu d’Aristote que de Buffon.

Je désirais vivement savoir si l’éléphant d’Afrique peut être apprivoisé ; je dois à la bienveillance de l’amiral Smyth, mon ami, de pouvoir donner au lecteur une solution satisfaisante de la question qui m'occupait. Deux médailles tirées du catalogue

descriptif que l’amiral a fait de son cabinet de médailles romaines, prouvent, par la dimension des oreilles, qu’elles représentent de véritables éléphants d’Afrique. Ceux-ci étaient même

plus dociles que l’espèce asiatique et on leur apprenait à danser, à marcher sur la corde, etc. Ces médailles ont été frappées l’an 197 après Jésus-Christ : l'une est de Faustina Sénior, l'autre de Septime Sévère; les éléphants qu’elles représentent venaient d’Afrique, d’où ils avaient été conduits à Rome. Aucune tentative n’a été faite au Cap pour domestiquer cet animal si utile; jamais on ne l’a même exhibé en Angleterre, où il n’en existe qu’un très-jeune de cette espèce au Musée britannique.

L’abondance de nourriture que fournit cette région, comparativement à celle du Sud, ferait supposer que les animaux doivent y être plus grands que dans le Midi ; mais l'impression que j’en avais gardée, à première vue, a été confirmée par les mesures que j’ai prises et qui m’ont prouvé qu’au nord du vingtième degré de latitude les animaux sont plus petits que ceux de la môme race que l’on rencontre au midi de ce parallèle. Les premiers éléphants môles adultes que nous vîmes sur les bords de la Zouga, M. Oswellet moi, ne nous semblèrent pas plus gros que les femelles (toujours plus petites que les môles) que nous avions vues auprès du Limpopo , où les éléphants atteignent plus de trois mètres soixante-six centimètres de hauteur ; l’un de ceux que j’ai mesurés sur les rives de la Zouga avait trois mètres quarante-cinq centimètres, et dans ce pays-ci je ne leur trouve plus que trois mètres. Les défenses, toutefois, augmentent de dimension à mesure qu’on se rapproche de l’équateur. Malheureusement je n'avais pas mesuré les autres animaux du Sud ; mais ils me produisirent également l’effet d’être d’une taille moins élevée dans le Nord que dans le Midi. La première fois que dans ce pays-ci nous vîmes des coudous , ils nous parurent si petits en comparaison de ceux que nous avions l'habitude de rencontrer dans le Sud, que nous nous demandâmes si ce n’était pas une nouvelle espèce d’antilopes. Le léché, qui ne se trouve pas au midi du vingtième degré, est remplacé par le pokou dans la région qui est au nord de la partie qu’il habite; le pokou n’est, il est vrai, qu’une variété du léché, et ne se distingue de celui-ci que par sa petitesse et sa couleur tirant plus sur le rouge. Une grande différence de taille se remarque aussi chez les animaux domestiques des deux régions. Toutefois l’influence des lieux est moins sensible chez ces derniers que chez les animaux sauvages. L’espèce bovine des Batokas, par exemple, très-jolie, très-douce, ayant le caractère

enjoué et presque toujours une grande distance entre les yeux, est infiniment plus petite que la race aborigène que l’on trouve dans le Midi. Ajoutons cependant que le bétail de la vallée des Barotsés est de grande taille, bien qu’il soit placé sous la même latitude que celui des Batokas ; mais il est possible que la race des bétes à cornes des Barotsés vienne de l'Ouest , car celle que l'on voit sur la côte, où elle subit l'influence de la mer, comme à la baie du petit poisson , à Ambriz, et à Benguéla , est d’une taille fort élevée. C’est du môme endroit, probablement, qu’est venue la race à grandes cornes qui mesure 2 mètres de haut, et qu’on trouve sur les bords du lac Ngami. Les chèvres et les volailles sont également fort petites dans toute la région tropicale ; même les chiens, excepté dans les lieux où la race a pu être améliorée par des croisements d'origine portugaise. De même que leurs bêtes bovines , les chiens des Barotsés font exception à cette règle ; ce sont de grands animaux à l’air farouche, bien qu’en réalité ils soient très-lâches. C’est une chose surprenante que cette décroissance de taille, précisément dans un pays où la nourriture abonde; mais le climat des tropiques ne semble pas plus favorable au développement des animaux qu’à celui de l’homme. Ce n’est pourtant pas défaut de soin relativement à la perpétuation de la race ; les naturels choisissent toujours pour la reproduction le mâle le plus fort et le plus grand du troupeau ; et la même chose arrive dans la nature, puisque les mâles sauvages n'obtiennent la possession des femelles qu’après avoir vaincu leurs rivaux. Il n’en est pas qui ne portent les cicatrices des blessures qu'ils ont reçues dans le combat. L’éléphant que nous avons tué hier avait une hernie ombilicale de la grosseur de la tête d’un enfant, et qui était sans doute produite par les coups d'un rival. Quant à la femelle, ses blessures lui avaient été faites par des chasseurs; elle portait au côté deux plaies non fermées et avait, à trente centimètres de l’extrémité de la trompe, une ouverture béante de quinze centimètres de longueur, qui devait l’empêcher de puiser de l’eau.

Dans l’estimation qu’on a faite de la quantité de nourriture nécessaire pour les grands animaux, on n’a pas apporté une attention suffisante au genre d’aliments qu’ils choisissent. L'éléphant, par exemple, est un mangeur des plus délicats ; il affectionne particulièrement les arbres et les fruits à saveur douce : le mohonono, le mimosa, tous ceux qui contiennent beaucoup

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de matière saccharine, de mucilage et de gomme. On lui voit secouer les grands palmyras pour en faire tomber les semences qu’il ramasse et qu’il mange une à une; ou bien on le trouve à côté du masuka, ou d’autres arbres fruitiers, dont il cueille patiemment les fruits, et toujours un à un. Il se nourrit aussi des bulbes et des tubercules de certaines plantes qu’il déterre, mais il ne les digère pas complètement. Bruce a dirigé l’attention des naturalistes sur les morceaux de bois non digérés, qu'il avait vus dans la fiente de l’éléphant ; il doit avoir observé que ni les feuilles, ni les graines ne changent de nature en traversant l’appareil digestif de cet animal; les fibres ligneuses des racines et des branches qu’il a mangées sont rendues à l’état d’étoupes, la partie nutritive seule en a été extraite. Ce choix de matières mucilagineuses et la faculté d’en absorber complètement toute la portion alimentaire, éxpliquent le peu d’influence que de nombreux troupeaux d’éléphants produisent sur la végétation d’un pays , leur ■goût délicat exigeant la qualité plutôt que la quantité des aliments qu’ils absorbent. La masse de graisse que renferme leur corps les fait vivement apprécier des naturels, qui sont tous très-friands de cette matière, et qui l’emploient, non-seulement comme nourriture, mais aussi pour s’en barbouiller l’épiderme.

Le pays que nous traversons après être sortis de la vallée aux éléphants est très-beau, mais fort peu habité. La roche sous-jacente, qui est formée de trapp, contient des filons de gneiss talcaire; on voit souvent le trapp saillir sur ses bords ou s’incliner un peu, soit au nord, soit au sud ; mais la direction en est généralement au nord-ouest ; dans les environs du Losito, la hornblende , le micaschiste et diverses roches schorlacées remplacent le trapp.

Autour de nous l’aspect des roches témoigne d’une force volcanique ayant agi simultanément sur toute cette partie de la région du Zambèse. En face de la dislocation des roches sur les deux rives, j’en suis venu à penser qu’à l’époque de la formation de la cataracte de Victoria, la puissance qui a opéré la fissure dont elle résulte avait en même temps changé le cours du fleuve en lui ouvrant tout à coup un autre lit depuis cet endroit jusqu’en aval de la gorge de Lupata.

18 décembre. — Après avoir traversé le Losito et franchi la montagne, nous atteignons la résidence de Sémalemboué, dont

le hameau est bâti sur le bord du Kafoué, au pied de la chaîne de montagnes où cette rivière s’ouvre un passage. Le Kafoué s’appelle quelquefois Kahowhé ou rivière des Bashoukoulompos ; il a plus de deux cents mètres de large à l’endroit où nous sommes, et l’on y voit une énorme quantité d’hippopotames dont les petits sont juchés sur les épaules de leur mère. Nous nous trouvons ici à peu près à la même hauteur que la ville de Linyanti.

A peine étions-nous arrivés, que Sémalemboué s’est empressé de venir nous faire sa visite ; il m’a dit qu’il avait souvent entendu parler de moi, et que, maintenant qu’il avait le plaisir de me voir, il n’avait plus qu’une crainte , c’est que je ne m’endormisse ayant faim , et que je ne vinsse à passer une mauvaise nuit dans son village. Cette formule était une manière délicate de nous offrir des vivres, et Sémalemboué termina sa phrase en nous présentant six paniers de farine et de maïs, et une énorme corbeille d’arachides. Ce matin il nous a fait donner vingt autres paniers de farine ; je ne peux lui faire qu’un bien pauvre cadeau en échange ; mais il accepte mes excuses avec politesse, trouvant fort naturel que je n’aie point d’étoffes ou de grains de verre, puisque je viens d'un pays où il n’en existe pas. D’ailleurs la joie que lui donne l’espérance de vivre en paix avec ses voisins lui paraît d’une valeur bien plus grande que tous les présents qu’il peut nous faire : « Je vais cultiver beaucoup de maïs , ajoute-t-il , puisque nous pourrons manger et dormir sans inquiétude. » line chose digne de remarque, c'est qu’aux yeux de tous les indigènes, la paix semble devoir résulter de la prédication de l’Évangile. L’existence de Dieu leur est familière, et il est inutile de la leur expliquer. Lemot/lézo, dont Sékouébou fait usage pour désigner la divinité, est parfaitement compris et ne soulève aucune objection. Comme presque tous les nègres, les habitants de ce paysci ont beaucoup de penchant à suivre un culte quelconque ; Sémalemboué en profite pour tirer des peuplades voisines une grande quantité d’ivoire , sous prétexte qu’il est doué d’une puissance surnaturelle. Il transmet cet ivoire à d'autres chefs qui vivent sur le bord du Zambèse, et reçoit en échange des tissus de coton fabriqués en Angleterre, et qui viennent de Mozambique par le canal des marchands babisas; les hommes de ma suite commencent ici à vendre leurs anneaux et leurs colliers, qu’ils troquent pour de l’indienne.

Sémalemboué est accompagné dans la visite qu’il nous fait par quarante hommes vigoureusement taillés. Ils ont la tête couverte d’une toison fort épaisse, qui est relevée chez quelques-uns au sommet du crâne et attachée de manière à former un cône ; chez les autres , elle est divisée en deux portions, dont la plus considérable est tordue en petites cordes et figure un chapeau coquettement placé sur l’oreille, tandis que l’autre partie, abandonnée à sa frisure naturelle, produit l’effet d’une touffe de cheveux s'échappant d’un bonnet de laine.

C'est en frappant dans leurs mains que les gens de ce pays-ci nous accostent. Des femmes viennent me voir de tous les villages des environs, et la frayeur que je leur inspire, et qu’il m’est trèsdifficile de calmer, leur fait battre des mains avec plus de vigueur que jamais.

Sékouébou est le seul des Makololos qui connaisse cette partie du continent ; d’après lui , nul endroit ne convient mieux à l’établissement d’une tribu , et il démontre avec beaucoup d’éloquence toutes les ressources que cette contrée fertile offrirait aux Makololos, dont elle satisferait tous les besoins. U est certain qu’elle pourrait nourrir une population mille et mille fois plus nombreuse que celle qui l’occupe aujourd’hui.

Nous traversons, auprès de Losito, un endroit où jadis ont campé les Matébélés, chez qui Sékouébou a longtemps été captif; en voyant les os des bœufs qu’ont dévorés les vainqueurs, et l’endroit où ceux-ci ont exécuté leurs danses sauvages, le pauvre garçon entonne un chant de guerre contre les Matébélés. Il me désigne, à l’ouest et à deux jours et demi de la résidence de Sémalemboué , un district où demeura Sébitouané. Les montagnes y renferment une source d'eau chaude, appelée Nakalombo, et dont la vapeur se distingue d’assez loin.

« Si votre Molékané vivait encore , me dit Sékouébou en parlant de Sébitouané, c’est là qu’il vous conduirait pour y vivre avec lui; vous seriez au bord du fleuve, et, en descendant le Zambèse, vous arriveriez chez les blancs qui sont auprès de la mer. »

Ce district est l’un des endroits favoris des Makololos, et l’on pourrait sans doute y établir un centre de civilisation. Au nord, s'étend une plaine immense peuplée, dit-on, par les Bashoukoulompos et diverses tribus qui récoltent une énorme quantité de grains, de patates douces, d’arachides, etc. ; ils ont également

îètres i/2 pour 300 mè latitude sud, et la par

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des plantations de cannes à sucre, et je suis persuadé qu’ils se livreraient volontiers à la culture du coton, s’ils en avaient le débouché. Toutes ces peuplades ont la passion du trafic ; malheureusement elles ne connaissent pas d’autre commerce que celui qu’elles font de leur ivoire et de leurs esclaves.

Le Kafoué entre dans une gorge étroite, aux environs du village de Sémalemboué. J’ai donné à cette gorge , située par 15" 48' 19" latitude sud, 28° 22' longitude est, le nom de Bolengoué, qui est celui de la montagne dont elle est formée du côté du nord. Sémalemboué nous accompagne jusqu’à un défilé qui est à peu près à un mille au sud de son village, et à peine sommesnous dans la montagne que nous nous trouvons à l’endroit où l’on franchit le Kafoué. Au moment de quitter Sémalemboué, je lui passe une de mes chemises, et il s’éloigne en paraissant enchanté de mon cadeau.

La rivière a au moins deux cent vingt-cinq mètres de large en cet endroit , mais elle est rocailleuse et peu profonde ; après l’avoir traversée, nous en suivons la rive gauche, et nous sommes complètement enfermés entre de hautes montagnes.

Les moindres langues de terre placées entre le Kafoué et la rampe de la gorge ont été mises en culture ; de l’autre côté de la montagne, le sol est fertile sur une immense étendue; mais une partie de la population est venue ici chercher un asile contre la rapacité de ses ennemis. La quantité d’hippopotames que renferme la rivière oblige les habitants à creuser des trappes nombreuses pour protéger leurs récoltes. Dans l’ignorance où ils vivent des armes à feu, ces hippopotames sont tellement peu farouches qu’ils ne font pas la moindre attention à nous; les jeunes, un peu plus gros que des bassets , et montés sur le cou de leurs mères, nous regardent entre les oreilles de celles-ci, et ne paraissent nullement s'inquiéter de notre présence; quand ils sont d’une taille un peu plus forte, ils se posent sur le dos de la femelle. Ayant besoin de viande, nous tuons l’un des adultes, et sa chair, comme toujours, ressemble énormément à celle du cochon. C’est une femelle qui mesurait un mètre quarante-sept centimètres de hauteur et trois mètres vingt centimètres de l'extrémité du mufle à la racine de la queue. Les hippopotames de cette rivière paraissent d’une humeur querelleuse, à en juger par les blessures dont les femelles, aussi bien que les mâles, portent les cicatrices ;

nous avons eu, auprès des chutes , l’exemple d’un jeune qui fut tué par un vieux mâle , chose qui arrive fréquemment.

Pendant que mes hommes sont en train de dépecer l’hippopotame, je gravis une montagne appelée Maboué asoula, dont le nom signifie pierres qui sentent mauvais; ce n’est pas la plus haute de celles que j’aperçois, mais elle n'a pas trente mètres de moins que la plus élevée de toute la chaîne; sa hauteur est de deux cent soixante-quatorze mètres cinquante centimètres au-dessus de la rivière, qui se trouve au même niveau que la ville de Linyanti.

Mes hommes qui, en fait de montagnes, n’ont jamais vu que des fourmilières , trouvent celle-ci d’une élévation prodigieuse ; quand je leur dis qu'il y a des monts qui percent les nuages, ils suspendent leur haleine et portent les mains à leur bouche. Les montagnes qui nous entourent paraissent, il est vrai, beaucoup plus élevées qu'elles ne le sont réellement, à cause de leurs flancs abrupts; mais leur altitude est bien moins grande que le plateau que nous laissons derrière nous; elles forment une sorte de corniche inférieure à la rampe orientale, exactement comme les montagnes du Golungo Alto, dans la province d'Angola. Je suis continuellement frappé de la similitude que présentent la formation et la nature des roches que l’on trouve des deux côtés de l’Afrique; mais, ainsi qu’on peut le voir par la coupe idéale dont le tableau est ci-joint , les rampes inférieures sont d’une structure différente.

Du Maboué asoula, on découvre cinq chaînes distinctes, dont celle des Bolengos est la plus éloignée du côté de l’ouest, et celle des Komangas la plus orientale; entre ces deux points extrêmes se trouvent les deux chaînes de Sékonkaména et de Funzé. Des pics nombreux se détachent de la rampe et sont généralement couverts de forêts ; leur cime est couronnée de belles roches de quartz blanc, ou revêtue d’une couche de dolomite ; sur le versant occidental de la Sékonkaména, se trouvent de grandes masses de cyanithe ou disthène, et, sur les flancs de la quatrième et de la cinquième sierra, il existe une grande quantité de minerai de fer spéculaire magnétique et des morceaux arrondis de minerai de fer noir, également très-magnétique, et renfermant une proportion considérable de métal. De petites rivières, qui tarissent pendant une partie de l’année , coulent entre les flancs abrupts de ces montagnes , dont beaucoup ont été formées par

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le soulèvement du granité de la même manière que celles du Kalomo. Des chaussées de ce granité, en surgissant, ont repoussé des masses énormes de micaschiste et de quartz ou de grès schisteux, qui se sont repliées sur elles de chaque côté comme des draps suspendus sur une corde; la strate supérieure est toujours composée de dolomite ou de quartz blanc d’un vif éclat.

Sémalemboué aurait voulu nous faire prendre un peu au nordest; nous aurions, de cette manière, traversé le territoire des Babimpés, dont quelques-uns nous avaient engagés à prendre cette route comme étant moins rocailleuse ; mais le désir que j’avais de regagner le Zambèse m’a décidé à traverser la montagne aux environs de l’embouchure du Kafoué. La distance que nous avions à franchir et qui, à vol d’oiseau est très-peu de chosë, nous a demandé trois jours de marche. Nos bœufs ont été si fatigués , par l’ascension et la descente de ces masses rocheuses et abruptes, qu’il a fallu en tuer plusieurs , dont l’un était une bête magnilique, ornée de plus de trente lanières flottantes , détachées de son propre cuir, et que Sékélétou, dont il faisait l’orgueil , voulait montrer aux blancs comme un spécimen de son troupeau. Nous voyons beaucoup d’éléphants en traversant la montagne, et mes hommes en ont poursuivi trois qu'ils ont tués.

Du sommet de la rampe extérieure, le tableau qui se déroule à nos yeux est splendide. A peu de distance du pied de la montagne, le Kafoué serpente au milieu d’une plaine couverte de forêts et s’enfuit pour s’unir au Zambèse qu’on aperçoit au loin, flanqué des sombres montagnes qui ferment l'horizon. Au moment où je regarde ces montagnes, leur base est voilée de nuages floconneux qui courent le long du fleuve; sur la rive gauche du Kafoué, des centaines de zèbres et de buffles paissent au milieu des clairières, de nombreux éléphants pâturent et ne paraissent mouvoir que leurs trompes. Je voudrais être à même de photographier ce tableau qui disparaîtra devant les armes à feu, et qui s’efîacera de la terre avant que personne l’ait contemplé.

Tous ces animaux sont d’une extrême confiance ; nous voilà descendus de la montagne, et les éléphants, arrêtés sous les arbres, s’éventent de leurs grandes oreilles comme si nous n’étions pas à deux cents mètres de l'endroit où ils se trouvent; de grands sangliers fauves (poiamoclmnis), nous regardent avec surprise et leur nombre est immense. La quantité d’animaux qui couvre la

plaine tient du prodige ; il me semble être à l'époque où le mégathérium paissait tranquillement au sein des forêts primitives.

Les habitants de la montagne n’ont pas de fusils et vont bien rarement à la chasse ; à l’exception de quelques marchands balisas, ils n’ont jamais reçu la visite de personne, pas même celle des mulâtres portugais.

Nous sommes retenus par la pluie sur les rives du Chiponga, et malheureusement le pays est infesté par la tsetsé. Je dois à l’obligeance de M. Gray, du Musée britannique, la gravure cijointe, qui représente cet insecte, dont les ravages m’ont été trop connus *.

f . La laeué. — 2. La même grossie. — 3. Trompe de la Isetsc.

L’insecte est représenté, au n' l de la gravure, un peu plus petit qu’il ne l’est réellement , ce qui tient à ce que l’échantillon qui a servi de modèle s’était contracté en se desséchant, car la tsetsé est un peu plus grosse que notre mouche ordinaire. Le n° 3 fait voir l’appareil dont elle est munie pour opérer la piqûre qu’elle inflige et pour aspirer le sang de l’animal, après avoir introduit dans sa peau le fluide vénéneux contenu dans la glande qui est située à la base de la trompe.

Nous avons voulu partir; mais la pluie nous a bientôt contraints de retourner sur nos pas. Les nuages viennent de l’est et se ras-

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