là* 37' 22" latitude sud, 30* 32' longitude est
j'ai tâché de les distraire en leur montrant ma montre et divers objets qui les intéressent vivement; ils se sont éloignés peu à peu, et je me suis trouvé seul avec les hommes qui devaient ramener le canot après m’avoir conduit sur l’autre bord, où je suis enfin arrivé sans encombre. Peut-être l’altitude menaçante de la population n’était-elle motivée que par la crainte d’une attaque de notre part ; je ne saurais l’en blâmer, car elle a de bonnes raisons pour se défier des blancs.
Nos guides ont passé la rivière à leur tour pour nous faire leurs adieux , et nous avons été nous asseoir sous un mangoustan qui a près de cinq mètres de circonférence. Je les ai trouvés beaucoup plus communicatifs qu’ils ne l’avaient jamais été ; ils me dirent qu’autrefois le pays, sur les deux rives, appartenait aux liazungas, qui l’avaient quitté depuis fort longtemps à l’approche de Changaméra, de Ngaba et de Mpakané. Sékélétou , qui était avec ce dernier, prétendit qu’il n’était jamais venu jusqu'à l’embouchure de la Loangoua, ce que nos guides confirmèrent. Il sait le véritable nom du mangoustan, et nous en fit voir sept autres à peu près au même endroit , ainsi que plusieurs tamarins. .Vlbourouma envoie chaque année des hommes recueillir les fruits de ces arbres ; mais, comme tous les naturels que j’ai connus, il n’a pas la patience d’en propager l’espèce. J’ai fait présent de quelques bagatelles à nos guides, et je les ai priés de remettre de ma part à Mbourouma une jaquette de serge rouge que Sékélétou m’avait donnée pour acheter un canot ; ils parurent enchantés , et je me suis trouvé fort heureux de nous quitter bons amis.
16 janvier. — En passant au pied d'une chaîne de montagnes que l'on appelle Manzanzoué, je découvre les ruines de huit ou dix maisons construites en pierre et à mi côte, de façon à dominer le Zambèse; elles avaient toutes été bâties sur le même plan : un corps de logis au fond d’une grande cour, dont les murs étaient formés comme ceux de la maison , d’un grès tendre de couleur grise cimenté avec de la vase. Ces constructions ont été faites par des esclaves ignorant l’art de bâtir , car souvent les pierres ne recouvrent pas les joints de l’assise inférieure, et, en certains endroits, elles sont posées directement au-dessus les unes des autres, de façon à présenter une suture qui va de la base au sommet de l’édifice; on avait autrefois dissimulé ces défauts sous
une couche épaisse d’argile, dont on voit encore les vestiges ; elle est remplacée aujourd’hui par des figuiers qui croissent sur ces murailles, dont ils retiennent les fragments. La pluie, à différentes places, a délayé la terre et fait écrouler des pans de mur qui se sont détachés en blocs; unë partie de la charpente s’est effondrée, mais les poutres et les chevrons sont encore tout entiers , bien qu’il y ait assez longtemps que ces maisons soient en ruine pour que des arbres de la grosseur d’un homme aient poussé entre leurs murs. De l’autre côté du fleuve on aperçoit une muraille , qui, d'après son élévation , devait appartenir à un fort ; ainsi l’église, placée entre la rive droite de la Loangoua et la rive gauche du Zambèse, se trouvait au centre de la ville.
La situation de Zumbo était admirablement choisie. Derrière nous s’élève une masse de hautes montagnes , couvertes d’arbres, d'où se détachent les Manzanzoués, qui s’étendent au nord sur la rive gauche de la Loangoua, tandis qu’au sud-est la vue plonge sur un immense tapis de verdure, où l’on aperçoit au loin une petite montagne ronde qu’on appelle Tofoulo. De leurs vérandahs, les marchandsde Zumbo jouissaient de la vue magnifique du confluent des deux rivières, entre lesquelles s’élevait leur église, et de celle de tous les terrains où ils récoltaient du froment qui, sans irrigation, était deux fois plus grand que celui des plaines de Tèté. De Zumbo, les trafiquants pouvaient pénétrer au nord-nord-ouest par la Loangoua.au sud-ouest par le Zambèse, et à l’ouest par leKafoué. Néanmoins, c'était avec le nord qu’ils avaient le plus de relations, et leur commerce portait principalement sur l’ivoire et sur la traite des nègres. Mais les colonies portugaises étant essentiellement militaires, et la paye des officiers très-minime, ceux-ci, obligés pour vivre de se livrer au négoce , emploient tous les moyens qui sont en leur pouvoir à concentrer les affaires dans les villages qu'ils commandent, et il en résulte que, dans le pays, les entreprises commerciales ont toujours été fort restreintes.
Plusieurs caravanes, néanmoins, ont pénétré dans le nord, jusqu’à la résidence de Cazembé, où se rendit lui-mème le docteur Lacerda, qui commandait Tèté ; malheureusement il mourut pendant le séjour qu’il fit dans cette ville, et ses papiers, dont s’empara un jésuite qui l’accompagnait, ne furent jamais publiés; il est probable que ce jésuite avait l’intention de les faire paraître ; mais il fut frappé de mort lui-mème peu de tempsaprès son retour,
etles papiers du docteur ne se sont jamais retrouvés. Celui-ci désirait vivement établir une voie de communication entre Angola et Tèté, comme moyen plus rapide de correspondre avec le Portugal que par la voie du Cap; mais, depuis que la traversée a lieu par l’isthme de Suez pour aller dans les Indes, l’Afrique orientale communique avec Lisbonne par la mer Rouge et la Méditerranée.
Péreira, qui est allé visiter Cazembé, a fait de la puissance de ce chef une peinture brillante que j’ai tout lieu de croire exagérée. Les sujets de Matiamvo m’ont tous "parlé de Cazembé comme du vassal de leur chef; et, d’après ce que m’ont dit tous les indigènes qui sont allés le voir, il serait sur la même ligne que Shinté et Katéma , bien que ses sujets soient un peu plus nombreux. Le titre d’empereur, qui lui a été donné, ne parait nullement lui convenir; et le fait que raconte Péreira, de vingt individus exécutés en un jour dans la ville de Cazembé, n’a été confirmé par personne; toutefois, il a pu assister à l’une de ces hécatombes qui, au nord du 20' degré de latitude , ont lieu à la mort d’un chef pour que l’Ame de l’auguste défunt ne soit pas isolée dans l’autre monde; ou bien encore il a pu voir l’un de ces sacrifices , alors bien moins nombreux , que font les nègres de cette région pour se procurer certaines parties du corps des victimes, qu’ils emploient à des préparations magiques.
La dernière tentative qui fut faite auprès de Cazembé pour établir des relations commerciales avec son' peuple a complètement échoué. Il avait envoyé quelques-uns de ses sujets à Tèté, pour engager les Portugais à venir le voir; ses messagers avaient voulu profiter de l’occasion pour faire un peu de trafic ; mais il ne leur avait pas été permis de vendre et d’acheter à qui bon leur semblait , et Cazembé ne voyait pas pourquoi il accorderait aux Portugais la liberté commerciale qui n’existait pas chez eux; en conséquence, il défendit à ses sujets de fournir aux marchands étrangers des vivres au-dessous de la taxe qu’il avait fixée; et les marchands, à moitié morts de faim , s’éloignèrent en disant pis que pendre de lui.
Nous supposions qu’après avoir passé la Loangoua nous n’aurions plus de montagnes à franchir, mais on en trouve encore derrière les Manzanzoués, à cinq ou six milles de la rivière. La tsetsé et les fatigues de la route ont déjà fait périr deux de nos bœufs de selle, et bientôt le petit que je monte actuellement n’aura plus la
Bimt» SE PRÉCIPITANT Al' MILIEl' DE L’ESCORTE DI DOCTEIR.
force de me porter. Nous traversions hier un fourré très-épais, lorsque trois buffles que nous n'avions pas aperçus , nous ayant sentis, se précipitèrent au milieu de nous. Mon petit bœuf prit immédiatement le galop en dépit des broussailles; lorsque je pus . parvenir à me retourner, je vis l’un de mes hommes à un mètre et demi ou deux en l’air, au-dessus d’un buffle qui fuyait en perdant un flot de sang. Je courus à mon pauvre compagnon : il venait de retomber sur le ventre, après avoir été porté pendant trente mètres sur les cornes du buffle, et, malgré cela, il n’avait ni plaie ni fracture; au moment où les buffles avaient débuché, il s’était débarrassé du fardeau qui le gênait et avait percé d’un coup de lance le premier qui s'était approché de lui ; c'est alors que la bête furieuse l’avait enlevé sur ses cornes avant qu’il ait eu le temps de se réfugier sur un arbre. Nous l’avons massé vigoureusement , et nous nous sommes remis en route ; je suis sûr que dans huit jours il n’y paraîtra plus et qu’il chassera avec autant d’ardeur que si jamais rien ne lui était arrivé.
A Zumbo nous avons trouvé un ancien grès de coulèur grise, dont l’inclinaison est généralement dirigée vers le sud ; il contient des cailloux roulés, et forme le lit du fleuve. Le Zambèse est ici d’une très-grande largeur et renferme beaucoup d’tles qui sont toutes habitées; le 16, nous campons à la hauteur de l’une de ces îles, que l’on nomme Shibanga. Les nuits sont chaudes; le thermomètre ne descend pas au-dessous de 80° (26" centigrades 6/9) ; et nous en avons 91 (32° centigrades 7/9) au coucher du soleil. Nous ne pouvons pas nous procurer d'eau fraîche, même en entourant le vase qui ja contient d’un linge mouillé ; celle que nous buvons est chaude et par conséquent peu agréable; nous n’en absorbons pas moins une énorme quantité. Je remarque sur les buissons de petites masses d'une substance pareille à de l’écume et de la grosseur d'une balle, dont je ne peux pas m’expliquer la nature.
17 janvier. — Ce matin nous voyons sortir de l’île de Shibanga un homme vêtu d’une jaquette et portant un chapeau ; il est tout à fait noir et il arrive de Tèté. Je comprends, pour la première fois, que les Portugais sont établis sur la rive droite du Zambèse et que depuis deux ans ils sont en hostilités avec les indigènes. Ainsi je vais tomber au milieu de la guerre, sans avoir de préférence pour l’un ou l'autre parti. Le nègre en jaquette et à cha-
peau nous conseille de traverser immédiatement le fleuve , afin d'éviter Mpendé. Les guides que nous tenions de Mbourouma nous avaient déjà prévenus contre ce chef, qui , disaient-ils , est bien résolu à ne pas permettre à un blanc de franchir son territoire. J’accepte donc le conseil du nègre et je lui demande de vouloir bien nous prêter ses canots pour effectuer notre passage; mais il craint de déplaire aux seigneurs du Zambèse, et nous sommes obligés de rester sur la rive gauche et d’affronter l’ennemi.
La première île que nous rencontrons appartient à un bel et brave homme, nommé Zungo, qui nous apporte immédiatement une quantité de grain renfermé dans une espèce de bourriche faite avec de l'herbe et confectionnée d’une façon particulière. Il reçoit de la meilleure grâce du monde les excuses que je lui fais de n’avoir rien à lui donner en échange, et nous envoie recommander à son beau-frère Pangola par un exprès qu’il lui dépêche immédiatement.
Le pays que traverse le fleuve est couvert de buissons épineux enchevêtrés les uns dans les autres, qui me forcent à me baisser jusqu’à terre ou bien à attendre que mes hommes en écartent les branches, afin que je puisse passer. L’herbe est épaisse et grande, mais moins impénétrable et moins haute que celle de la province d’Angola ; quant au mais, il est pareil à celui que les Américains envoient pour semence aux habitants du Cap.
Le bord immédiat du Zambèse est, en général, marécageux et parsemé de villages entourés de champs cultivés ; sur la limite du marais s’élève un plateau où. les arbres abondent, et je crois en apercevoir un autre qui formerait derrière celui-ci un étage supérieur ; mais je ne trouve nulle part de ces terrasses qui, en d’autres lieux, révèlent l’existence d’anciennes baies maritimes. Notre sentier, fort pénible de toute manière, rend la possession d’un canot indispensable; malheureusement je n’ai pas le moyen d'en acheter , ils sont trop chers , et , lorsque la chose m’était possible , je n'ai pas voulu me séparer de mes compagnons au moment où nous pouvions être attaqués.
18 janvier. — Hier nous avons campé sous un énorme figuier. De grands troupeaux de buffles et d’antilopes couvraient la plaine, où ils paissaient tranquillement. S’il y avait des armes à feu dans le pays, ils n’auraient pas tant de calme et de confiance. Pangola
vient nous voir et nous apporte des vivres. 11 y a peu de contrées où cent quatorze vagabonds, jeunes et vigoureux, seraient nourris par les villageois avec cette générosité pleine de délicatesse. Mes hommes, depuis quelque temps, ont eu l’idée d’entrer dans les villages près desquels nous passons, et de se mettre à danser; leur succès est vraiment incroyable; les jeunes femmes, surtout, sont ravies des pas nouveaux qu'ils exécutent ; je soupçonne mes artistes d’en inventer pour la circonstance et de se livrer à toute la fougue de leur imagination. « Dansez pour moi et je moudrai du grain pour vous, > s’écrient les femmes émerveillées. «Je vous le disais bien, que ces gens-là ont un cœur, » répète Sékouébou à chaque nouveau témoignage de libéralité. Mes hommes conviennent qu’il a parfaitement raison ; et satisfaits de leur voyage et d’eux-mêmes : « Regardez plutôt, disent-ils; nous sommes bien loin de chez nous, et malgré cela nous n’avons pas maigri. » Le fait est que la chasse nous a toujours fourni de la viande, et que nous avons été largement approvisionnés de farine.
Pangola nous avait dit qu’il nous ferait passer de l’autre côté du fleuve, mais il ne tient pas sa promesse; il craint d'irriter son voisin en nous aidant à le fuir , et nous continuons à suivre la rive gauche du Zambèse. Malgré l'inquiétude que m’inspire la manière dont Mpendé nous accueillera, je ne peux pas m'empêcher d’admirer le pays que nous traversons, et de comparer cette vallée fertile aux terres de Kolobeng, où, après plusieurs mois d'attente, nous n’avions qu’une pluie d’orage, aussitôt absorbée. Je n’oublierai jamais la souffrance que l’on éprouve pendant ces longs jours de sécheresse, la chaleur brûlante des vents d'est qui soufflent dans cette région, le ciel jaunâtre et sans nuages, l’atmosphère étouffante, l’herbe flétrie, les fleurs inclinées sur leur tige, les feuilles ridées et pendantes , le bétail amaigri , les habitants découragés; nos propres cœurs abattus et notre espoir trompé. Que de fois alors, dans le morne silence des nuits, j’ai entendu le sifflement aigu du docteur invoquant les nuages qui ne paraissaient même pas , tandis que je m'endors ici aux grondements du tonnerre et que je vois à mon réveil les vallées fécondes luxuriantes de fraîcheur 1 Je suis dans cette heureuse disposition d’esprit où sont les gens qui arrivent au port après une longue traversée ; la terre me parait bien belle, et je vois le paysage sous son plus heureux jour.
Puisque personne ne veut nous prêter des canots , il faut , en dépit de nos appréhensions, arriver chez Mpendé. On aperçoit au nord-nord-est une haute montagne qui me paraît plus élevée que toutes celles que j'ai trouvées dans ce pays-ci ; vue de différents points, on dirait qu'elle est formée de deux cônes réunis; celui du nord domine celui du sud. Au nord-est s'élève une autre montagne dont la cime ressemble à une hache, et qui pour cette raison est appelée Motemwa. De l’autre côté de cette montagne s’étend, vers l'est, le territoire de Kaimboua, qui, d'après la version des gens du pays, s'est battu avec les Bazungas, dont il aurait été vainqueur. Les montagnes que l’on voit sur la rive gauche du fleuve portent le nom de Kamoenja.
A peine sommes-nous arrêtés près de son village, que Mpendé fait demander qui nous sommes et ordonne aux guides qui nous ont accompagnés de retourner immédiatement chez eux et de ramener leurs chefs ; mais il ne me fait rien dire. Nous voyageons avec une lenteur désespérante ; les bœufs qui ont été piqués par la tsétsé ne font pas deux milles par heure ; en outre, il faut nous arrêter à chaque village, faire avertir le chef de notre arrivée, le recevoir, lui expliquer nos intentions et attendre qu’il nous ait fait préparer de la farine. Je me console en pensant que toutes ces conversations préparent l’avenir et faciliteront la voie à ceux qui viendront après nous.
23 janvier. — Ce matin, au lever du soleil, un certain nombre des sujets de Mpendé se sont approchés de notre bivouac en poussant des cris étranges et en agitant vers nous un objet rouge ; ils ont fait ensuite un grand feu, y ont brûlé des amulettes et se sont éloignés en proférant les mêmes vociférations qu’à leur arrivée. Tout ce manège avait pour but de neutraliser notre puissance et de nous intimider. Depuis lors des bandes d'individus armés se rassemblent de tous les points de l’horizon, et quelquesunes d’entre elles passent auprès de nous à la dérobée. Si nous nous dirigions vers le fleuve, ce serait témoigner de la crainte ; et je suis résolu d’attendre ce qui doit advenir, confiant en celui qui dispose du cœur de tous les hommes.
Les sujets de Mpendé ont évidemment à notre égard des intentions hostiles ; aucun message ne nous a encore été envoyé, et les trois hommes qui sont allés hier au soir dans le village pour y demander des vivres ont été suivis par des
individus qui hurlaient comme des bêtes fauves; on les a forcés de rendre hommage au chef, et, quand ils eurent obéi, Mpendé leur a fait donner quelques épis dont le grain avait été enlevé. Comme il paraît certain que nous aurons à nous battre, j’ai fait tuer un bœuf dont mes hommes se distribuent la viande ; c’est un moyen que Sébitouané employait toujours pour donner du courage à ses guerriers. Je suis sûr que nous serons victorieux, et mes compagnons, qui connaissent leur supériorité militaire sur tous le3 riverains du Zambèse, se réjouissent à la pensée de se battre et de se procurer de l’ivoire. « Nous aurons avec cela, disent-ils, du grain et des habits. » Pauvres gens ! il est certain que leur garde-robe n'est pas brillante; leur jaquette de cuir tombe en lambeaux, et ne remplit que bien maigrement l’office de tablier; aussi les Zambésiens de Mpendé, grassement nourris et cossument vêtus, les regardent-ils avec un air de dégoût et de hauteur méprisante. Tout cela n'inspire à mes hommes qu’un désir un peu plus vif de se mesurer avec ces dédaigneux ; loin d’être intimidés par les sortilèges de nos ennemis, ces vétérans de la maraude m'ont déjà fait demander la permission d’aller prendre les épouses de Mpendé. Les quartiers de bœuf sont à la broche ; ils rôtissent à grand feu, peut-être bien un peu vite, et les jeunes gens de la bande attisent le brasier en me disant : « Vous nous avez vus en face des éléphants et des buffles, mais vous ne savez pas ce que nous sommes capables de faire en combattant des hommes. » Si Mpendé engage la lutte, il verra bientôt qu’il a fait une grave méprise.
Toute la tribu est réunie à huit cents pas de notre bivouac , mais les arbres nous empêchent de distinguer ses mouvements ; de temps en temps quelques individus viennent espionner les nôtres ; je les interroge, impossible d’obtenir de réponse. Je leur donne un cuissot de bœuf en les priant de le porter à Mpendé ; longtemps après deux vieillards apparaissent ; ils viennent, disentils, pour demander qui je suis; je leur réponds que je suis Anglais. « Nous ne connaissons pas cette tribu, reprennent-ils; et nous pensons que vous appartenez à celle des Bazungas, avec qui nous nous sommes battus autrefois. » Je suppose qu’ils parlent des mulâtres*, et je leur montre ma tête et ma poitrine en leur de-
1 J'ignorais alors que ce sont les Portugais qu'ils désignent ainsi.
mandant si les Bazungas ont la peau et les cheveux pareils aux miens. « Oh ! non, s’écrient les deux vieillards, leur peau est bien moins blanche ; vous êtes donc alors de cette tribu qui a un cœur pour les noirs? — Certainement, «leur dis-je avec effusion. Ils partirent, et je viens d’apprendre qu’une longue conférence a eu lieu entre le chef et ses conseillers. « L’arrêtera-t-on au passage après qu’il a traversé le territoire de tant de nations qui n’ont jamais eu às’en plaindre?» s’écrie le chef d’un village voisin, avecquij’ai causé hier, et qui s’appelle Sindésé Oaléa. Grâce à l'insistance de notre bienveillant avocat, Mpendé se laisse enfin convaincre, et, puisque j’appartiens à la blanche tribu amie des noirs, il consent à nous laisser passer. Dès que j’apprends cette décision du conseil, j'envoie Sékouébou négocier l'achat d’un canot, l’un de mes hommes étant fort malade et ne pouvant pas continuer la route à pied. Sékouébou n’avait pas fini d’exposer son affaire que Mpendé s’écria en l’interrompant : « Cet homme est vraiment l’un de mes amis, puisqu’il me met au courant de ses afflictions! — Ah ! si vous le connaissiez comme nous qui vivons avec lui, continua Sékouébou, profitant avec adresse de la tournure que prenait l’entretien, vous sauriez quel prix il attache à l’amitié de Mbourouma, et surtout à la vôtre ; et comme il est étranger dans le pays, il compte sur vous et il espère que vous lui indiquerez sa route. — Il faut qu’il traverse la rivière, répondit vivement le chef ; le sentier de ce côté-ci est rude, la montagne difficile, et le chemin bien plus long pour aller à Tèté. — Mais comment passer le Zambèse, si vous ne nous aidez pas? répliqua Sékouébou. — C’est vrai , lui dit Mpendé ; je regrette que vous ne soyez pas venus plus tôt; mais soyez tranquille, vous passerez la rivière. » J’ai su depuis que c’était son magicien qui l’avait empêché de venir me voir, et même de manger la viande que je lui avais envoyée, ce qu’il regrettait vivement. Il a fait plus tard tout ce qu’il pouvait pour nous être utile, et nous nous sommes séparés dans les meilleurs termes du monde.
24 janvier. — Mpendé envoie deux de ses notables porter, aux habitants d’une île qui se trouve en aval de son village, l’ordre de nous passer de l’autre côté du Zambèse. Le fleuve est si large que malgré l’habileté de nos rameurs , notre passage n’est terminé qu’après le coucher du soleil. Le Zambèse a ici mille mètres d’une rive à l’autre et sept à huit cents d’une eau
profonde, coulant avec une vitesse de trois milles trois quarts par heure (cinq mille trois cent soixante mètres).
25 janvier. — Nous avons bivouaqué dans une tlo et abordé ce matin sur la rive droite du fleuve. L’eau a baissé de 50 centimètres; bien qu’elle dépose encore au fond du vase où elle a séjourné quelques heures, elle est moins rouge qu’elle ne l’était dans les environs de la Chiponga, et l’on ne voit plus autant de débris & la surface du fleuve. Ce n’est pas encore l’époque où il déborde dans la vallée du centre; la crue qu’il vient d’avoir provenait des pluies qui sont tombées sur les flancs extérieurs du plateau oriental.
Les habitants de cette région paraissent abondamment pourvus de calicot et d’indienne fabriqués en Angleterre ; ces marchandises pénètrent jusqu’ici par le moyen desBabisas, dont la cupidité est si grande que l’on m’affirme qu’ils vont jusqu’à troquer leur nouvelle épouse contre une défense d’éléphant.
Nous ne sommes pas très-éloignés de la latitude de Mozambique, et j’ai eu de nouveau la pensée de me diriger vers cette ville au lieu d’aller au sud-est ; mais le désir de m’assurer des moyens de communication offerts par le Zambèse a prévalu cette fois encore et je poursuis ma route vers Tèté , bien qu’elle me conduise chez les ennemis des Portugais. La région qui s'étend au nord des montagnes que nous laissons à notre gauche, est appelée Senga, du nom de ses habitants , les Basengas; le minerai de fer y abonde et renferme, dit-on, des veines de métal pur ; les Basengas ont la réputation de travailler le fer à merveille. Au delà du territoire de Senga est située une chaîne de montagnes appelée Mashinga, où jadis les Portugais allaient chercher de l’or; et de l’autre côté de ces montagnes demeurent des tribus nombreuses, que l’on désigne sous le nom général de Maravis.
Tout le pays qui est au nord du Zambèse est, dit-on, beaucoup plus fertile qu’au midi ; les Maravis, par exemple, récoltent des patates douces d’une grosseur énorme, qui dégénèrent bientôt sur la rive droite du fleuve. Les tubercules de cette plante (convolvulus batata)ne se gardent pas plus de deux ou trois jours, à moins qu’on ne les ait coupés par tranches et fait sécher au soleil ; toutefois, les Maravis les conservent pendant plusieurs mois dans des silos où ils les enterrent avec des cendres de
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bois. Malheureusement tous les Maravis sont en hostilité avec les Portugais, et comme c’est dans les ténèbres qu’ils attaquent leur ennemi, il est très-dangereux de traverser leur territoire.
Les vastes plaines que l’on trouve au nord-est du fleuve sont dénuées d’arbres, mais couvertes d’herbe, et marécageuses en différents endroits.
29 janvier. — J’éprouve une joie sincère d’être entin sur la rive méridionale du Zambèse, et n’ayant pas autre chose à donner à Mpendé pour lui témoigner ma reconnaissance, je lui envoie une chemise et l’une de mes cuillers.
La première lie que nous rencontrons appartient à un homme appelé Mozinkoua; nous y sommes retenus pendant plusieurs jours par une pluie incessante, qui me confirme la théorie pluviale des ltakouains ; deux rangées de nuages flottaient rapidement de l’est à l’ouest; dès qu’elles se sont trouvées dans une direction opposée l’une à l’autre, nous avons eu immédiatement de la pluie. Les habitants d’une région aride comme celle de Kolobeng sont presque tous fort habiles en météorologie, et, quand on reste quelque temps au milieu d’eux, on finit par examiner les nuages avec un intérêt aussi vif que celui qu'ils y apportent. M. Moffat, pour qui l'état du ciel est un sujet d’observations incessantes, a noté le curieux phénomène de coups de tonnerre sans qu’il y eût un seul nuage; mistress Livingstone l'a remarqué elle-même dans une autre circonstance, et M. de Humboldt a vu de la pluie également sans apparence de nuages, ce qui n’est pas moins bizarre. Quant à moi, je n’ai jamais eu cette bonne fortune ; mais j’ai été , par hasard , témoin de la chute de trois aérolithes, que malheureusement je n’ai jamais pu retrouver : l’un d’eux tomba dans le lac kumadau, avec une détonation pareille au bruit sec de certains éclats du tonnerre ; c’était vers le milieu du jour, et les femmes des villages bakouroutsés voisins du lac en poussèrent toutes un cri d'effroi. L'n autre, dont la descente fut très-visible, tomba également avec le bruit de la foudre dans un endroit que l’on appelle le Grand Chouaï ; la chute du troisième eut lieu près de Kuruman : c’était le soir, et les habitants de Daniel’s Kuil et de Motito, qui se trouvaient à plus de soixante-quatre kilomètres de côtés opposés, prirent cet aérolithe pour une étoile filante ; le bruit dont il était
accompagné me produisit l’effet d’un coup de canon, et j’entendis, deux ou trois secondes après, un son mat analogue à celui d’un corps qui rebondit sur le sol. Est-ce à la chute de pareils aérolithes que l’on doit attribuer l’éclat du tonnerre, par un ciel d’une pureté absolue?
Il y a si longtemps que la pluie nous retient ici, que ma tente recommence à tomber en lambeaux. L’un de mes hommes vient de mourir après une longue maladie, que je n’ai jamais pu comprendre. C’était l’un des Batokas, et j’ai eu beaucoup de peine à décider ses compagnons à le porter lorsque la marche lui fut devenue impossible ; ils voulaient l’abandonner aussitôt qu'ils le virent dans un état désespéré. Un autre me prévient qu'il veut rester avec Mozinkoua, sous prétexte que, les Makololos ayant tué son père et sa mère, il ne voit pas pour quel motif il continuerait à voyager avec eux; je lui réponds qu’il est libre de faire ce qui lui convient, que si par hasard il changeait d’avis il n’aurait qu’à nous rejoindre, et qu’il sera toujours le bienvenu parmi nous; je recommande ensuite à Mozinkoua de ne pas le vendre comme esclave. Nous recevons la visite de plusieurs personnes qui sont allées à Tèté; elles nous disent que nous ne sommes plus qu’à dix jours de marche de cette ville. L’une d’elles, un Mashona qui arrive de très-loin du côté du sud-ouest, me témoigne le plus vif désir de nous accompagner jusqu’au pays des blancs ; il me dit avoir entendu parler dans ses voyages de la tribu des Anglais, et de la haine qu’ont les blancs de cette nation pour les marchands d’esclaves : « Ce sont des hommes, » dit-il à Sékouébou. La manière dont il appuie sur ce mot prouve qu'il regarde les traitants, ainsi qu’il le dit lui-même, comme de simples animaux.
Du reste, cette opinion à l’égard des Anglais est générale depuis la ville de Mpendé jusqu’à la côte ; elle influe sur mes compagnons, et je sens que je grandis chaque jour dans leur estime. Les esclaves eux-mêmes ont la plus haute idée de la nation anglaise. « C’est notre frère qui approche, et nous vous quitterons tous pour aller avec lui, » dirent en riant les serviteurs du commandant de Tèté, lorsqu’ils apprirent que j’arrivais. Toutefois il nous restait encore quelques obstacles à vaincre pour parvenir jusque-là.
Un peu avant notre départ, le Mashona qui désirait tant nous
accompagner vint me dire que sa femme ne voulait pas le lui permettre, et bientôt l’épouse elle-même nous confirma cette décision. Les femmes n’ont ici qu’une légère ouverture à la lèvre supérieure, ouverture qu’elles obtiennent par la pression d’un anneau brisé dont les deux bords enserrent la lèvre et finissent par la percer ; on rencontre les petites filles avec cet anneau qui n’a pas encore perforé les chairs ; lorsque l’ouverture est formée, on y insère un petit bouton d’étain ; ce sont les Portugais qui fournissent le métal avec lequel ce bijou est fabriqué. On rapporte que jadis on a trouvé de l’argent dans cette province, et pourtant il n’est personne dans le pays qui sache le distinguer de l’étain; mais l’or, dont l’existence est complètement ignorée dans la région centrale, est connu des habitants de cette contrée, qui l’appellent dalama; c’est la première fois que je lui trouve un nom dans la langue des indigènes.
En causant avec les uns et les autres dans les villages où nous passons, je vois qu'ils ont fort peu d’estime et d’affection pour les marchands d’esclaves; à leurs yeux, tous les traitants qui leur en ont acheté , leur ont fait par cela même un tort considérable. * Les esclaves de Nyoungoué (c’est ainsi qu’ils appellent Tèté) sont nos enfants, disent-ils; et les Bazungas ont bâti leur ville avec notre chair. » Ils avouent bien qu’ils ont accepté les valeurs qui étaient le prix du marché; mais ils n’en pensent pas moins que les Bazungas sont coupables de les. avoir amenés à conclure un pareil arrangement. D'après ce qu’ils me disent à l’égard de l’ancienne ville de Zumbo, dont les terres appartiennent encore aux Portugais, ceux-ci les auraient achetées, et l’acquisition d’une partie de leur territoire ne serait pas envisagée par les habitants sous le même jour que l'achat des esclaves.
l*r février. — Nous rencontrons quelques marchands indigènes, et, comme la plupart de mes compagnons sont maintenant tout à fait nus, j’achète du calicot américain portant la marque suivante : * Lawrence Mills, Lowel;» je donne en échange deux petites défenses d'éléphant, et je distribue l’étoffe aux plus nécessiteux.
Après avoir quitté Mozinkoua, nous arrivons sur les bords du Zingési , petite rivière de sable actuellement débordée, que nous atteignons par 15° 38' 34* latitude sud, 31° l' longitude est; et qui a cinquante ou soixante mètres de large sur plus d’un mètre de profondeur; comme toutes les rivières du même genre, elle est à
DANS L’AFRIQUE AUSTRALE. (jUS
sec pendant la plus grande partie de l’année ; mais en creusant le sable à trenle centimètres, on rencontre l’eau , qui coule sur un lit d'argile au-dessous de la couche sableuse : c’est là le phénomène que l’on a désigné par le nom pompeux de rivière souterraine. Nous essayons de passer à gué le Zingési ; des myriades de parcelles de roche nous frappent les jambes , et chacun de nos pas creuse dans le sable un trou profond, élargi bientôt par le courant, qui est très-rapide dans ces sortes de rivières ; il en résulte que celui qui me précède n’est dans l’eau que jusqu’à la ceinture, mais que j’en ai jusqu'aux épaules et que ceux qui viendraient après moi en auraient par-dessus la tête; aussi nous empressons-nous d'abandonner l’entreprise. Quant à nos bœufs, je les avais fait conduire par le Zambèse. La quantité de gravier que charrient ces rivières, à l’époque où elles débordent, doit être excessivement considérable, à en juger par celui qu’entraîne le Zingési. Le frottement continuel de l'eau sur les rochers en détache sans cesse des parcelles plus ou moins grosses; quand on plonge au fond des rivières où ce phénomène a lieu, on entend de la manière la plus distincte des myriades de cailloux qui se heurtent les uns contre les autres, comme dans le Vaal, par exemple, où ce bruit m'a frappé pour la première fois.
A la hauteur du village de Mosousa , trois éléphants se sont réfugiés dans une lie, dèux mâles adultes et un.jeune qui est à peine de la taille d’une femelle ; c'est le premier exemple que j’aie trouvé d'une semblable réunion. Fort ennuyés de la visite de ces animaux qui ravagent leurs récoltes, les habitants sont venus prier mes hommes de les en délivrer. Ceux-ci ne demandaient pas mieux ; mais à leur approche les éléphants se sont enfuis à l’extrémité de l’île, et traversant le fleuve en nageant la trompe en l’air, ils ont gagné la rive, où, n’ayant pas de canots, les chasseurs n'ont pas pu les aller rejoindre. Pour ma part, je ne tenais pas du tout à les voir tuer ces éléphants : car depuis le village de Mpendé nous sommes dans un pays où les lois sur la chasse sont extrêmement rigoureuses. Chaque territoire est strictement déterminé (ce sont , en général , les petites rivières , qui sur les deux rives coulent perpendiculairement au Zambèse , qui servent de limites à ces peuplades) ; quand un éléphant , poursuivi et blessé sur le territoire d’un chef, va mourir chez un autre, le propriétaire du sol a droit à la moitié de la béte; le chasseur,
avant de toucher à son gibier, doit faire prévenir le chef et attendre que celui-ci ait envoyé quelqu'un qui le représente et qui préside au partage. Si l’animal est entamé lorsque le délégué arrive, il appartient tout entier au seigneur de la terre; s’agit-il d’un buffle, le chasseur, qui a déjà partagé la bête avec le chef de l'endroit où elle est morte, doit en outre le quartier de derrière au chef du territoire où il a chassé l’animal. Lorsque c'est un élan, dont la chair est estimée partout morceau de roi, la part du chef est encore plus grande, et par conséquent celle du chasseur presque réduite à rien. Si l’on ne retrouvait pas cette loi chez les Bamapélas, dont la demeure est très-loin d’ici vers le sud, j’attribuerais cet abus de la force au même principe qui, chez les peuplades de la côte occidentale, fait payer aux voyageurs un droit de passage, véritable exaction, née du trafic des esclaves.
Dans les provinces de l’intérieur, le premier qui blesse un animal, ne lui eût-il fait qu’une simple égratignure , est considéré comme le possesseur, de la bête; celui qui a porté le second coup a droit à un quartier de derrière, et lè troisième à une épaule; le chef reçoit en général un morceau qui lui est donné comme tribut ; en certains endroits c’est la poitrine, ailleurs, toutes les côtes et l’un des quartiers de devant; je me suis presque toujours conformé à cet .usage, bien que l’on n’y soit pas obligé toutes les fois que l’animal est tué à coups de fusil. Cette coutume d’adjuger la bète au premier qui l’a frappée stimule d’une manière incroyable l’activité des chasseurs; ils font ensuite leurs conventions particulières. L’un de mes hommes, qui passe auprès de ses compagnons pour connaître un charme d'une puissante efficacité dans la chasse à l'éléphant , va reconnaître d'abord les animaux qu'il s’agit d’attaquer : s’il déclare que la chasse doit avoir lieu , toute la bande le suit aveuglément; si au contraire il décide que l’on doit s’abstenir, chacun dépose les armes. Une certaine partie de l’éléphant lui appartient de droit pour l'office qu'il remplit; et telle est la confiance des nègres de ce pays-ci dans l’efficacité des charmes, que tous les chasseurs que nous rencontrons offrent à notre sorcier de le payer largement, s’il veut leur donner la recette de sa préparation magique.
Près du village de Mosousa, nous traversons une petite rivière appelée Chowé; elle ne coule aujourd’hui que par l’effet des pluies
récentes. Lorsqu’elle est à sec, les gens qui habitent ses bords extraient, du sable qu’elle renferme, un peu de sel que viennent leur acheter les tribus du voisinage. On n’en trouve pas dans tout le pays des Barotsés et des Balondas, et depuis Angola c’est la première fois que j’en rencontre. La petite provision que j’avais achetée à Mpololo étant épuisée, il y a plus de deux mois que je me passe de ce condiment, et je n’en ai pas souffert, si ce n’est parfois d’un violent besoin de manger de la viande lorsque nous en manquions, et de boire du lait dont nous, n'avons pas une goutte.
D’un brun rougeâtre, le sol est tellement compacte, que la marche est fort pénible; mais en revanche ces terres grasses sont excessivement fécondes, et les gens de ce pays-ci cultivent des quantités surprenantes de maïs, de millet, de sorgho, d’arachides, de giraumons et de concombres. Lorsqu’une plante ne réussit pas dans un endroit, ils la repiquent dans un autre; j’observe même qu’ils font des semis dans les îles, dont le sol est plus humide que celui de la plaine, et qu’ensuite ils transportent le jeune plant dans leur enclos. C’est une preuve que la pluie est moins fréquente dans cette région que dans le pays des Balondas, où j'ai vu les céréales présenter à la fois tous les degrés de maturité.
Ici, les habitants construisent leurs cabanes sur des échafaudages élevés qu’ils placent dans leurs enclos, afin de se protéger contre l’hyène tachetée, qui, d’après leur témoignage, est extrêmement redoutable; c’est un animal très-lâche, mais qui s'approche souvent des personnes endormies et qui leur déchire la figure.
Une hyène a enlevé à Mozinkoua la lèvre supérieure, d'un coup de dent ; j’ai entendu dire que des hommes étaient morts des blessures que leur avait faites cette vilaine bête : car, bien qu’il suffise de la voix humaine pour la mettre en fuite lorsqu’elle approche, une fois que ses dents sont enfoncées dans la chair, elle tient bon et fait preuve d’une puissance de mâchoire surprenante; on lui voit écraser avec la plus grande facilité des tibias et des fémurs de bœuf, dont les nègres ont enlevé la viande et la moelle. J’ai ouï dire que des enfants avaient quelquefois disparu, emportés par des hyènes.
Nous voici retombés au mileu d'une population extrêmement généreuse ; mes hommes ne reviennent jamais d’un village sans avoir les mains pleines , et la manière dont on vous offre des
vivres, dans presque toutes les provinces de l’intérieur qui n'ont pas eu de relations avec les Européens, est tellement remplie de délicatesse, que l'on accepte avec un vrai plaisir. C’est à qui nous fera des excuses de ne pas nous donner davantage ; ce sont des regrets continuels de n’avoir pas été avertis de notre arrivée ; ils auraient moulu plus de farine, préparé plus d'arachides; quant à nous qui n’avons rien à leur offrir, ils trouvent cela tout naturel, puisque nous venons d’un pays où il n’y a pas de marchandises fabriquées par les blancs.
Toutes les fois que je l'ai pu , j’ai donné quelques objets ayant une certaine valeur ; les présents que j’ai faits à Shinté, à Katéma et à plusieurs autres m’avaient coûté deux livres (50 francs) et ne manquaient pas d’utilité. Mais il est des gens riches qui, pouvant faire autrement, ne craignent pas d’offrir trois boutons en échange de l’hospitalité qu’ils ont reçue; je n’ai jamais pu les comprendre; bien certainement, en écrivant cela dans leurs livres, ils ne se doutent pas qu’ils ont compromis l’honneur du nom anglais. Mais les hommes qu’ils rémunèrent de la sorte en sont confus pour eux ; les femmes en rient comme des folles et se hâtent de donner à leurs serviteurs le cadeau qu’elles dédaignent. « Il y a donc aussi des avares parmi les blancs, disent-elles , des gens qui n'ont pas de cœur? » Un marchand qui avait donné un vieux mousquet à un chef était devenu l’objet de la risée générale : « Ce blanc, disaient les femmes, qui fait cadeau d’un fusil qui était neuf à l’époque où son grand-père tétait son arrière-grand’mère! » Il en résulte que les indigènes, en voyant se renouveler de pareils traits d'avarice, trouvent nécessaire de rappeler aux gens qu’il leur est dû quelque chose; et les voyageurs se plaignent ensuite d’être harcelés par ces mendiants éhontés. Je n’ai jamais souffert des exigences et de l’importunité des indigènes que sur les confins de la civilisation.
4 février. — La pluie nous retarde beaucoup ; tous les matins au point du jour il tombe une averse , bien qu’il n'y ait pas le moindre vent; les nuages se dissipent, nous faisons quelques milles, et la pluie recommence pour durer cette fois plus longtemps. Jusqu’ici le vent a toujours été de l'est; mais à présent il est si fréquemment de l’ouest , qu'il a fallu changer complètement l’orientation de nos bivouacs, afin de ne pas l’avoir en face de nous.
Les bords du Zambèse sont ici couverts de très-beaux arbres ; mais la population y est tellement nombreuse, que tout le bois sec est enlevé immédiatement et qu'il est fort difficile d'avoir du feu. Dans certains villages, les habitants nous prient de ne pas couper les arbres qui croissent dans tel ou tel endroit qu’ils nous désignent, et où sont placées les tombes de leurs parents. On y trouve un grand nombre de tamarins et un arbre qui leur ressemble beaucoup, le motondo, qui porte des fruits de la grosseur d'une petite prune et que les éléphants mangent avec avidité; les Portugais vantent l’excellence de son bois pour la construction des barques, en ce sens qu’il ne pourrit pas dans l’eau.
6 février. — Nous arrivons au village de Boroma, situé au milieu de beaucoup d’autres, qui sont tous environnés de cultures étendues. Sur la rive opposée du fleuve s’élève un groupe de montagnes cbniques appelées Chorichori. Boroma ne vient pas nous voir, mais il m’adresse un délégué très-convenable. Quelques instants après, je lui envoie Sékouébou pour lui annoncer notre’ départ ; la mère de Boroma nous fait répondre qu’elle espérait que nous resterions jusqu’au lendemain matin, et qu'elle n’a malheureusement pas de farine ; mais l’excellente femme nous envoie une poule et un panier de mais , et nous fait dire en même temps que, si Boroma ne s'est pas présenté pour nous voir, c’est parce qu’il est ce matin au pouvoir des Barimos, ce qui veut dire probablement que Sa Seigneurie est ivre.
Nous suivons le Zambèse jusqu’à la hauteur du mont Pinkoué, situé sur la rive gauche par 15° 39' 11" latitude sud, et 31° 48' longitude est. Les dernières pluies ont été si abondantes , que le fleuve a débordé de nouveau et qu’il charrie une quantité d’arbres et de débris de toute espèce.
La fréquence de ces inondations , causées par les eaux pluviales qui tombent de ce côté-ci du plateau , a sans doute empêché les Portugais de reconnaître la nature particulière du débordement qui s’observe dans l’intérieur, et leur a fait croire qu'il avait lieu aussitôt que la saison des pluies est commencée. Le cours du Nil, étant opposé à celui du Zambèse, ne doit pas avoir de ces crues secondaires , ce qui a permis de constater la périodicité de son débordement annuel, depuis sa naissance jusqu'à son embouchure. Si le Zambèse se dirigeait vers le sud et venait se jeter dans la mer au cap de Bonne-Espérance , son
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débordement serait identique à celui du Nil, et rien n’en dérangerait la régularité ; il ne recevrait aucun affluent du Kalahari, qui ne renferme pas de rivières, ainsi que la partie correspondante de la région traversée par le Nil. Rappelons-nous qu’autrefois l’ancien fleuve, qui se jetait dans le lac à Bouchap, suivait exactement celte direction , et il est probable qu’il déborda tous les ans jusqu’à l’époque où se produisit le phénomène qui amena la tissure de Mosioatounya.
La crue ne se fait pas seulement sentir sur le Zambèse; toutes les petites rivières qu’il reçoit sont également débordées, et nous perdons un temps si considérable à les remonter pour les passer à gué , puis à les redescendre pour regagner le bord du fleuve , que je me décide à m’éloigner du Zambèse et à me diriger au sud-est. C'est en face du mont Pinkoué que nous prenons cette direction , et nous entrons sur un terrain plus ferme, où croissent les mopanés ( bauhinias). Un écureuil ( sciurvs Cepapi) a déposé, dans une cavité que présente l’un de ces arbres, une provision de graines qu’il a cachées sous un monceau de feuilles vertes. Ce n’est pas pour vivre pendant la saison des frimas qu’il amasse toutes ces graines, mais pour se préserver de la disette pendant l’été , où les amandes de toute espèce ont disparu. A chaque pas nous rencontrons des arbres silicifiés : les uns, restés debout , n’ont plus décimé; les autres gisent par terre, où sont brisés par morceaux ; l'un d’eux a un mètre quarante centimètres de diamètre : il devait être d’un bois tendre comme celui du baobab , car il ne présente que six zones concentriques par vingt-cinq millimètres. Le rayon étant de soixantedix centimètres, ce gros arbre n’avait que cent soixante-huit ans lorsqu’il a cessé de vivre. Je trouve également un morceau de palmier transformé en oxyde de fer , et dont les pores sont remplis de silice pure. Tous ces arbres fossiles reposent sur un grès tendre de couleur grise , contenant des bancs de cailloux roulés, et qui forme la roche sous-jacente depuis Zumbo jusque dans les environs de Lupata. On le rencontre également à Litoubarouba et dans la province d’Angola, où il renferme des galets absolument pareils à ceux que l’on voit aujourd’hui sur la plage de Loanda ; mais je n’ai pas trouvé une seule coquille à l’endroit où nous sommes. Je remarque sur cette roche une quantité de nodules et des tertres composés d’argile durcie, présen-
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tant des zones de différentes nuances , et dont les lignes sont ondulées , ce qui me fait croire qu’ils ont été constitués par les tourbillons formés autour du pied de ces vieux arbres fossiles ; un peu de marne calcaire se trouve au-dessus du grès tendre.
Gomme on a dit qu’il existait autrefois des mines d’argent dans le district de Chicova , où nous voici arrivés , j’en étudie la structure géologique avec attention; la base en est généralement formée de ce grès tendre , de couleur grise, dont j'ai parlé plus haut. Sur les bords de la Bangoué nous trouvons une chaussée de basalte ayant cinq mètres et demi de large , et courant du nord au sud ; depuis , nous en avons rencontré plusieurs qui se dirigeaient un peu à l’est. Le grès est disloqué dans le voisinage de ces éruptions basaltiques; sur les rives de la petite rivière du Naké, il est même soulevé tout à fait, et présente une section composée, à l’étage supérieur, de grès en poudingues, puis , en descendant , de grès schisteux, de schiste argileux , et enfin d'une veine de houille assez miuce ; il disparaît à peu de distance, coupé par une nouvelle chaussée de basalte qui court à l’est-nord-est , dans la direction de Chicova.
Ce territoire de Chicova n’est pas un royaume , comme on l’a rapporté; c’est une plaine très-unie, dont une portion est inondée tous les ans par le Zambèse , et qui convient à merveille à la culture des céréales. J’ai été bien heureux de cette découverte d’un filon de houille, mais je n’ai pas aperçu la moindre trace d'argent. S'il est vrai qu'autrefois on en ait exploité des mines dans cette province , il est bien étrange que les habitants en aient perdu complètement le souvenir, au point de confondre ce métal avec l'étain. Quant à ces couches de basalte, j’ai appris plus tard qu'il existait des rapides dans le Zambèse , précisément aux environs de Chicova. Si je l’avais su plus tôt, je ne me serais pas éloigné du fleuve sans les avoir examinés. Ces rapides, que l’on appelle Kébrabasa, m’ont été dépeints comme étant formés par des rochers qui traversent le lit du fleuve, et qui apparaissent au-dessus de l’eau. Je ne doute pas qu'ils n’aient été soulevés par l’une ou l’autre de ces chaussées de basalte , qui toutes se dirigent vers ce point. En quittant les rives du Zambèse , j’avais l'intention d’éviter différents chefs qui prélèvent de lourds tributs sur les étrangers, à propos du droit de passage.
Nous avons suivi pendant quelque temps les bords du Naké ,
dont les rives sont couvertes de fourrés impénétrables ; les villages n’y sont pas nombreux , mais au moins nous y avons été bien reçus. Les habitants se donnent le nom de Bambiris , et l’ensemble de leurs diverses tribus forme la nation des Banyaïs.
L’un de nos guides est un bavard sempiternel qui s’arrête à chaque instant pour demander qu’on le paye, afin qu’il puisse, dit-il , avoir le cœur joyeux. Je suppose qu’il nous conduit à dessein aux endroits les plus inextricables du fourré, dans l’intention de nous faire sentir qu’il nous est nécessaire. Nous ne sortons d’un hallier que pour entrer dans un autre, et chaque fois nous retombons dans le Naké, dont le lit est plein de gravier tranchant. Nous n’avons de l'eau que jusqu’à la cheville, mais elle est véritablement brûlante, et nous sommes exténués; de plus, notre homme, tout en causant, nous présente aux habitants sous un jour des moins flatteurs, disant dans chaque village que nous sommes un tas de vauriens qui ne valons pas qu’on nous accueille. Sékouébou en est révolté, et, comme cela de- ’vient intolérable, je congédie mon bavard, en lui donnant un morceau de calicot de un mètre quatre-vingts centimètres, et en lui conseillant d’être à l’avenir un peu plus réservé. Il est bon , quand on a une mercuriale à faire , de l’accompagner d’un cadeau; l’on gagne toujours à se quitter à l’amiable. Notre causeur s’éloigne en souriant, et mes hommes prétendent que sa langue est raccourcie.
Les environs du Naké sont montagneux, les vallées couvertes de jongles , et les champs cultivés y ont été pris sur la forêt, dont le sol est extrêmement fertile.
A son origine, le Naké se dirige vers le nord , et ensuite du côté de l’est ; il a cinquante ou soixante mètres de large, mais la plupart du temps on ne peut y puiser de l’eau qu’en faisant un trou dans le sable qui le recouvre. Je trouve dans son lit des roches volcaniques, absolument de la même nature que celles que j’ai rencontrées plus tard à Aden.
13 février. — Le chef de cette région s’appelle Nyampoungo; je lui envoie mes derniers mètres d’indienne, en le priant de nous donner un guide qui nous conduise jusqu’à la résidence du chef voisin. Après en avoir délibéré longtemps avec son conseil , il me renvoie mon étoffe, en me promettant de satisfaire à ma requête , et me demande seulement quelques grains de verroterie.
Nyampoungo a la réputation de posséder le moyen de faire pleuvoir, et les tribus voisines lui adressent des messages pour le prier d’évoquer la pluie. Tout cela me confirme dans cette opinion, qu’il pleut beaucoup moins dans ce pays-ci que dans la province de Loanda.
La conduite de Nyampoungo à notre égard est des plus généreuses ; il m’envoie du riz et fait dire à mes hommes d'aller dans tous ses villages , et de se faire donner les aliments dont ils auront besoin.
En regardant mes livres , son beau-père me dit qu’il en a déjà vu, mais qu’il en ignore l'emploi. Comme il me parait avoir beaucoup d'intelligence, je l’interroge à l’égard de l’argent; il ne connaît pas du tout ce métal : « Nous n’en avons jamais tiré de la terre , me dit-il ; mais nous avons trouvé de l’or en lavant le sable de la Louia et du Mazoé , rivières qui vont rejoindre la Louénya. » On peut, je crois, affirmer que les habitants de ce district n’ont jamais exploité de mines d’argent. Ils invoquent les trépassés ; toutefois l’idée de prier Dieu leur parait étrangère ; ils écoutent néanmoins avec révérence les paroles que je leur dis à ce sujet.
Nyampoungo est affligé d’une maladie appelée sésenda par les docteurs indigènes; c’est une espèce de lèpre, assez commune dans ce pays-ci, bien que les habitants soient très-propres. Ils n'ont jamais eu de troupeaux; lorsque je demande à leur chef pourquoi ils n’ont pas de bestiaux : « Qui nous donnera le charme qui permet de les retenir? * me répond Nyampoungo. Je découvre que la tsetsé est dans le pays; mais il n’en sait rien, et suppose qu’il lui est impossible d’avoir des vaches et des moutons, parce qu’il n'a pas la drogue qui permet de les charmer.