‹ Explorations dans l'intérieur de l'Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse de 1840 à 1856Chapitre 95 sur 130 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Chasse à l'éléphant, offrande et prières aux Barimos pour qu'elle soit heureuse.— Résultat des lois sur la chasse. — Festin. — Hyènes rieuses.

— Nombreux insectes.— Notes singulières d'oiseaux chanteurs. — Chenilles.— Papillons. — Silice. — Le fruit du mokoronga. — Aventure avec un rhinocéros. — Le Koroué. — Miel et cire des abeilles. — Superstitions à l'égard du lion. — Raisin. — L’Oué. — Village de Monina.

— Noms indigènes. — Gouvernement des BanyaVs. — Chef électif. — Instruction de la jeunesse. — Danse guerrière. — Folie et disparition de Monahin. — Recherches infructueuses. — Sympathie de Monina. — Le Tangoué. — Épreuve du Mouavi. — Un homme déraisonnable. — Droits de la femme. — Présents. — Température. — Détour pour éviter les villages. — Couleur et chevelure des Banvaïs. — Champignons. — Mokouris. — Le Shékabakadzi. — Aspect de la contrée. — Le docteur et son escorte sont poursuivis par une bande d'indigènes. — Menace déplaisante. — Réveil causé par une compagnie de soldats. — Déjeuner civilisé. — Arrivée à Tèté.

14 février. — Nous avons quitté ce malin Nyampoungo, et nous suivons le Molingé, rivière de sable qui va tomber dans le Naké. L'ne fois sortis des jongles qui couvrent les bords de ces petites rivières, nous rentrons dans la région des bauhinias, où le chemin est plus facile. Après quelques heures de marche , nous apercevons un éléphant, et mes hommes sont bientôt à sa poursuite. Comme depuis plusieurs jours ils n’ont mangé que du mats, le désir de se procurer de la viande les anime, et, bien que cet éléphant soit un vieux mâle, il ne tarde pas à être tué. Les sujets de Nyampoungo n’ont jamais vu de pareils enragés ; l’un d'eux s’est jeté sur la bête et lui a coupé les jarrets d’un coup de hache. Quelques chasseurs du pays ont assisté par hasard à cette attaque furieuse; le plus âgé a tiré sa tabatière et l’a vidée au pied d’un arbre, comme offrande aux Barimos , alin que la chasse fût couronnée de succès. Aussitôt que l'animal est tombé, toute ma bande s’est mise à danser avec frénésie autour de cette

DANS L’AFRIQUE AUSTRALE. Gfi5

proie gigantesque; les Banyais les ont regardés avec stupeur, * J'ai bien vu, me dit l'homme à la tabatière, que vous voyagez avec des gens qui n’ont jamais su prier; c’est pour cela que j'ai offert à leur intention la seule chose que je possédais; et l’éléphant ne s’est pas même défendu. » Dès le commencement de la chasse, l’un des compagnons de ce vieillard s’est avancé de quelques pas vers le lieu du combat, et a prié d’une voix fervente pour que l’issue en fût heureuse. J'admire la foi profonde de ces pauvres gens dans l'existence des êtres invisibles, et je prie à mon tour afin qu’ils puissent connaître le Dieu souverainement bon, qui est le père de tous les hommes. Quant aux gens de mon escorte, dont les sentiments religieux n’ont pas grande élévation, ils ont néanmoins leurs croyances ; et, à propos de cet éléphant qu'ils ont tué d'une manière si vaillante, ils me disaient tout eu causant : < C’est Dieu qui nous l’a donné ; il a dit à cette vieille bête : « Va là-bas, il y a des hommes qui ont besoin de toi pour « te manger. »

La rigueur des lois sur la citasse nous oblige à envoyer prévenir Nyampoungo, afin que celui-ci informe de notre succès un certain individu chargé de veiller au partage des animaux qui sont tués dans le district où nous sommes, et dont le propriétaire demeure près du Zambèse. C’est le côté sur lequel l’animal est tombé, qui appartient au possesseur de la terre, et les naturels nous font observer combien nous sommes heureux ; l’une des défenses de notre éléphant est brisée près de la mâchoire, et c’est à l’autre que nous avons le droit de prétendre. Les hommes que j’ai dépêchés hier à Nyampoungo viennent seulement de revenir : ce sont des Banyais; ils nous rapportent du grain , une poule et quelques rangs de perles de verre d’une fort belle qualité, qu'ils nous offrent à l'occasion de lâchasse que nous avons faite la veille; ils nous disent que les Barimos ont été remerciés de notre succès, et ajoutent ; « Voici la bête, mangezla et réjouissez-vous. » Ils ont amené avec eux une société nombreuse pour partager leur festin, et nous y invitent généreusement. Mes compagnons y font honneur, bien que la venaison me paraisse très-faisandée ; il aurait fallu faire la curée beaucoup plus tôt; mais, si nous avions touché à l’animal avant de remplir les formalités d’usage, nous eussions tout perdu. Cette odeur nous attire une quantité surprenante d’hyènes, qui,

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pendant ces deux nuits n’ont pas cessé de se faire entendre; leurs cris imitent assez bien des éclats de rire , et mes hommes prétendent qu’elles se réjouissent, parce qu’elles savent bien qu’ils ne mangeront pas tout leur éléphant et qu’elles en auront une part.

L’herbe est tellement haute qu'elle me rappelle la vallée de Cassangé. Aussitôt que la saison des pluies commence, les insectes pullulent; pendant que nous attendions que le délégué fût arrivé pour découper notre éléphant, j'en ai remarqué des myriades d'une petitesse infinie, qui s’agitaient sur mes caisses; en les examinant à la loupe, j’en ai trouvé de quatre espèces différentes ; les uns, d’un beau vert rehaussé d’or, lustraient leurs ailes qui brillaient d’un éclat métallique; les autres avaient la transparence du cristal ; une troisième espèce était d'un rouge vif, et la quatrième, noire comme du . jais. Ces infiniment petits dévorent toutes les graines; chaque plante a son insecte particulier, et, quand la saison des pluies est terminée, il reste bien peu de semences qui n'aient pas été plus ou moins attaquées, les plus vénéneuses tout aussi bien que les plus inoffensives ; le kongouané lui-même est rongé par un insecte écarlate; les euphorbes ont les leurs; et le piment à baies, dont la saveur brûlante éloigne tous les autres, est dévoré par une larve. Les myriapodes abondent ici, comme dans plusieurs districts où leur nombre m'avait déjà frappé ; ceux que je vois, dans ces parages, ont le corps rougeâtre et les pattes bleues; ils sont inoffensifs et vous inspirent néanmoins un dégoût insurmontable. Peut-être produisons-nous le même effet à l’éléphant et au rhinocéros, dans les lieux où on leur fait une chasse active ; il est certain qu’ils éprouvent une horreur profonde pour l’affreux bipède qui détruit leur repos.

Dans les endroits les plus retirés de la forêt, un léger bourdonnement témoigne de la joie des insectes; on les voit par millions voltiger au soleil, et raser de leur aile brillante les feuilles inondées de lumière. (Jue de myriades dont la vue nous échappe et qui agitent dans l’ombre leurs suçoirs avides , leurs mandibules infatigables, qui vivent dans l'intérieur des tiges, l’épaisseur des tissus, la chair des fruits, la moelle des arbres, sous l’écorce des racines et l’épiderme des tubercules! Partout la jouissance à plein bord, la vie organique enveloppant la terre d'un

tissu d'existences heureuses, nées du sourire de l'Ètre bienfaisant qui a créé tous les mondes.

On dit en général que les oiseaux des tropiques ne chantent pas; j'étais déjà d’une opinion contraire dans la province de Loanda, où pourtant les oiseaux sont très-rares; mais ici les chœurs de la gent ailée ne sont pas moins nombreux et moins retentissants qu'en Angleterre. J’avoue cependant que les oiseaux de ce pays-ci n’ont pas la voix aussi mélodieuse que les nôtres ; on croit toujours qu'ils chantent dans une langue étrangère. Quelques-uns me rappellent le chant des alouettes, dont je rencontre effectivement plusieurs espèces. Je retrouve quelques notes de la grive ; l'un me fait penser au chardonneret, et tel autre au rouge-gorge ; mais leurs chants sont entremêlés de notes bizarres qui éclatent de la façon la plus inattendue : celuici profère délibérément un pic, poc, poc, d’un singulier effet, tandis que son voisin jette un son isolé qui ressemble au pizzicato d’un violon ; le mokoua réza fait entendre un sifflement analogue au chant du merle, et le termine par un cri plusieurs fois répété, que les indigènes traduisent par le mot poula, poula, et qui, suivant moi, serait beaucoup plus exactement traduit par ouip ouip. Ajoutons à cette mêlée de cris sonores qui traversent la mélodie, l’appel retentissant des francolins, le roucoulement des colombes*, le tchik, tchik, tchik, tcheur, tcheur, de l’oiseau du miel, et, aux environs des villages, le cri des pintades , le chant du coq, en un mot toutes les voix de la bassecour, imitées par le moqueur. Bref, ce sont bien moins les chants qui manquent aux oiseaux de ces forêts, qu’un poète qui les exalte à son tour ; les nôtres, que l'on vante depuis Aristophane, ont une réputation à la fois classique et moderne à soutenir, et font de nobles efforts pour augmenter leur gloire.

Quand tout languit par la sécheresse et qu’un soleil dévorant brûle la plaine et flétrit la feuillée, tout est silencieux autour de nous ; mais qu’une ondée arrive, toutes les voix éclatent, et c’est un concert infini de chansons joyeuses et de doux propos d’amour.

Les collectionneurs ayant choisi les plus beaux d'entre tous, on a cru que les oiseaux des tropiques avaient nécessairement des couleurs resplendissantes, ce qui est vrai pour les oiseaux du Brésil ; mais ici leur tenue est décidément fort modeste, du

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moins quant à la majorité; on en voit de très-brillants, mais ils font exception.

15 février. — Plusieurs de mes compagnons ont été mordus par des araignées et par différents insectes. La piqûre ou la morsure a été quelquefois très-douloureuse ; mais, à part la souffrance, elle n’a été suivie d’aucun accident. Nous rencontrons souvent une grosse chenille appelée lézountabouéa ; elle est brune et couverte de longs poils gris qui la font ressembler à un porc-épic en miniature; si par hasard on vient à la toucher, ces poils vous entrent dans la peau , s’y attachent et vous causent une douleur cuisante. Plusieurs chenilles sont pourvues du même moyen de défense ; lorsqu’on pose la main sur elles, ce qui arrive fréquemment en passant au milieu des buissons où elles se trouvent, leur contact produit le même effet que la piqûre des orties. Il résulte de toutes ces chenilles une grande variété de papillons; l’un d’eux a le vol de l'hirondelle; je n’en vois pas dont les couleurs soient remarquables.

Nous traversons les monts Youngoué ou Mvoungoué, qui sont composés de plusieurs roches éruptives. J’y rencontre des brèches, formées d’ardoise ou de marne altérée contenue dans du quartz, et différentes amygdaloïdes.

Il est curieux d’observer la variété de formes que présente la silice; nous la trouvons ici en roches porphyroides, en poudre globuleuse de la grosseur des graines de navet, ou cristallisée à l’intérieur de cavités formées tout à coup par l’expansion de l’air ou d'un gaz quelconque, et où ces cristaux sont réunis par masses de différentes couleurs, jaune, rouge, verte ; de plus elle y compose des touffes d’asbeste jaune, ou des lamelles disposées de manière à figurer du bois fossile.

Les monts Youngoué constituent le déversoir où prennent naissance les rivières sableuses que nous avons mentionnées plus haut , rivières qui coulent vers le nord-est pour aller se jeter dans le Zambèse ou dans ses affluents; il se forme également, sur le versant opposé, d’autres rivières du même genre, telles que l’Oué, le Kapopo et la Doué, qui se dirigent vers le sud et tombent dans la Louia.

Un grand nombre d’éléphants sont venus ici manger un fruit qu’on appelle mokoronga ; c’est une baie noire, remplie d’un suc violet, et que je trouve délicieuse; la seule chose que je lui.

reproche est la dimension exagérée du noyau, comparativement à la grosseur de la pulpe; c’est au reste le défaut principal de tous les fruits sauvages. Le mokoronga est très-commun dans tout ce pays-ci, et les naturels en mangent les fruits avec avidité : « C’est de la graisse toute pure!» s’écrient-ils avec enthousiasme; pompeux éloge, car, suivant eux, la graisse est l’aliment par excellence. Bien que ces fruits ne soient pas plus gros qu’une cerise, j’ai vu des éléphants les cueillir avec patience et les manger un à un pendant une heure de suite.

Nous remarquons les empreintes d’une femelle de rhinocéros noir* accompagnée d’un jeune. Nous n’en avons trouvé qu’une seule fois depuis notre départ, dans les montagnes de Sémalemboué : car cet animal est excessivement rare dans tout le pays qui est au nord du Zambèse. Le rhinocéros blanc, rhinocéros simus de Burchell, qui est le mohohou des Béchuanas, a complètement disparu de celte région et sera bientôt inconnu dans le Sud; il ne mange à peu près que de l’herbe; son caractère doux et conûant le livre à la merci des chasseurs, et, depuis l’introduction des armes à feu dans le pays, l'espèce en a considérablement diminué. Le rhinocéros noir est beaucoup plus sauvage’, et, comme toutes les bêtes d’un méchant naturel, jamais on ne lui trouve une once de graisse sur le corps, double motif pour qu’il survive à son congénère, plus timide et plus gras. M.Oswell poursuivait un jour deux de ces animaux qui se retournèrent tout à coup et revinrent lentement sur lui ; sachant combien il est difficile de frapper d’une seule balle le petit cerveau du rhinocéros, il attendit que celui des deux qui s’avançait le premier lui présentât l’épaule et ne fût plus qu’à une distance de quelques mètres pour lâcher la détente ; il pensait échapper ensuite à la bête furieuse en sè rejetant de côté ; mais, bien qu’il eût déchargé son fusil presque à bout portant, il fut lancé en l’air avec force et

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