Rhinocéros bicornis, Linn
2. Toutes les fois que l’on rencontre des empreintes de rhinocéros, on aperçoit en même temps que l'animal a fouillé la terre et les buissons avec sa corne puissante; on a cru y trouver la preuve qu'il était sujet à des accès de fureur indomptable ; mais c’est avec joie, et non avec rage, qu’il se livre à cet exercice , et comme dans l’expansion d une force exubérante. 11 lui arrive également de s’adosser à des broussailles et de labourer le sol avec ses pieds, sans doute pour se nettoyer les sabots, de la même façon qu’on le voit faire aux chiens sur les touffes d’herbe : ce qui n’est certainement pas de la rage.
liTU
retomba sans mouvement aux pieds de la brute. Quand il reprit connaissance, il trouva son corps et ses membres couverts de larges blessures ; j’ai vu , longtemps après , celle qu’il avait reçue à la cuisse : elle était toujours béante sur une longueur de quinze centimètres. Les rhinocéros blancs, eux-mêmes, ne sont pas toujours inoffensifs ; l’un d’eux , blessé mortellement par M. Oswell , posa sa corne sous le ventre du cheval de son ennemi , et jeta en l’air du même coup monture et cavalier.
D'après les naturalistes , il y aurait quatre espèces de rhinocéros ; mes observations personnelles m’ont amené à conclure qu’il n’en existe pas plus de deux; les différences qui ont motivé la création des deux autres espèces résultent de l’âge où ces animaux ont été observés; quant à la direction des cornes, elle ne saurait former chez le rhinocéros, pas plus que chez le bœuf, un caractère spécifique. Néanmoins, le docteur Smith, qui est le meilleur juge que nous ayons en cette matière, admet trois ou quatre variétés de rhinocéros. Il suffit à la plupart des lecteurs de savoir qu’il y a , parmi ces animaux , deux espèces bien distinctes et bien déterminées , qui diffèrent entre elles d’aspect et d’habitudes. Nous comprenons parfaitement qu’il n’y ait pas de rhinocéros dans la vallée du centre, où, pendant l’inondation, ils seraient trop facilement poursuivis par les indigènes au milieu du réseau fluvial qui couvre le pays; mais je ne m’explique pas l’absence complète de girafes et d’autruches dans les grandes plaines élevées des Batokas ; à moins d’admettre , avec les indigènes , qu’on trouve au nord de cette région un autre lacis de rivières dans le voisinage du lac Shouia , rivières qui auraient empêché ces animaux de se diriger vers le sud. Il n’existe pas de mots dans la langue des Batokas pour désigner la girafe et l’autruche. La première est néanmoins très-commune sur le delta formé par le Liambye et le Chobé, ce qui permet de croire qu’elle y est venue du nord en suivant le plateau de l’ouest ; on peut même supposer qu’elle y est arrivée du sud, le Chobé n’étant pas assez large pour lui avoir fait obstacle; mais le Zambèse paraît avoir opposé une barrière infranchissable à la girafe et à l’autruche, qui abondent au pays des Mashonas et dans le désert Kalahari.
Nous traversons de grands bois de mopanés ( bauhinia ), où mes compagnons prennent une énorme quantité de koroués {tockvs
erythrorhyncus), dont les nids sont creusés dans ces arbres. Hier, en passant à côté de l’un de ces nids, qui était prêt à recevoir la femelle, je l'ai soigneusement examiné ; l’orifice du trou, muré des deux côtés, conservait une ouverture en forme de cœur, et tout juste assez grande pour que l’oiseau pût y entrer. L’arbre était creusé au-dessus de cette ouverture, de manière à offrir une espèce de chambre supérieure où se réfugie la femelle en cas de surprise. Un peu plus loin il y avait un œuf dans l’un de ces nids; il était blanc et ressemblait beaucoup à celui du pigeon: au moment où la femelle fut saisie par mes hommes, elle en pondit un second, et nous lui en avons trouvé quatre autres dans l’ovaire.
C’est à Kolobeng que je vis cet oiseau pour la première fois ; j’étais allé dans la forêt pour abattre des arbres, et je m'étais arrêté auprès de l’un de ceux que. j’avais choisis, lorsqu’un indigène, qui se trouvait avec moi, s’écria : « un nid de koroué ! » Je" n’aperçus qu’une fente d’environ douze millimètres de large et de huit ou dix centimètres de longueur, qui me parut être l’ouverture d’une cavité peu profonde; je pensai que le koroué était un animal de petite taille , et j'attendis avec intérêt ce que mon homme allait extraire du creux de l'arbre; il démolit la muraille qui se trouvait de chaque côté de la fissure et, plongeant son bras dans le trou , il en retira un tock à bec rouge , qu’il tua immédiatement. Une fois, me dit-il, que la femelle commence à couver, elle est soumise à une réclusion absolue; l’entrée du nid est murée par le mâle, qui ne réserve que l'ouverture strictement nécessaire pour y introduire le bec afin de nourrir la femelle; celle-ci dépose ses œufs sur une couche de plumes qu’elle s’est arrachées, et demeure avec ses petits jusqu’à l’époque où ils sont en état de voler; pendant tout ce temps-là, c’est-àdire pendant deux ou trois mois, le père nourrit toute la famille. La recluse devient alors si grasse qu’elle constitue pour les indigènes un morceau très-recherché, tandis que le pauvre mâle arrive à un tel état d’épuisement et de maigreur, que, lorsque la température baisse tout à coup, ainsi que cela arrive souvent après un orage, il est saisi par le froid et ne tarde point àmourir.
Étant repassé huit jours plus tard auprès de l’arbre où mon compagnon avait pris le koroué, je vis l’orifice du trou muré de nouveau : était-ce l'époux inconsolable qui s’était déjà remarié? Je ne touchai pas au nid, dans l’intention de constater l'époque
où la femelle en sortirait ; mais, ayant eu beaucoup à travailler, il me fut impossible de retourner à l’endroit où je l’avais vu. C’est à présent que l'incubation commence; beaucoup de nids sont déjà murés, et l’on me dit ici, comme à Kolobeng, que la femelle ne sort de l’arbre qu’au moment où les jeunes ont toutes leurs plumes, ce qui arrive à l'époque de la maturité du sorgho. L’apparition des jeunes koroués est, pour les indigènes, le signal de la moisson ; et, comme c'est vers la lin d'avril que les grains sont recueillis, la durée de l’emprisonnement de la femelle serait alors de deux à trois mois. On dit que parfois elle couve d’abord deux œufs , qu’au moment où les deux jeunes qui en résultent sont prêts à la suivre, les deux autres sortent de leur coquille et sont alors nourris par le père et la mère, qui ont rétabli la cloison à l’entrée de leur demeure. J'ai remarqué plusieurs fois la branche où le mâle vient se percher pour nourrir sa famille ; les indigènes observent avec soin la fiente qui est déposée à un mètre de l’orifice du nid, et qui leur fait découvrir la retraite de ces oiseaux.
Le coucou indicateur remplit son office avec beaucoup de zèle, et fait trouver à mes compagnons une énorme quantité de miel. Les abeilles sont excessivement nombreuses ; mais les indigènes n’en récoltent pas la cire, qui dans la province de Loanda est l’objet d’un commerce étendu ; et je n’ai pas découvert une seule ruche artificielle dans ce pays-ci, où nous trouvons toutes les abeilles dans le creux des mopanés. C'est sans doute au débouché avantageux que le Brésil offre à la cire d'Angola, qu’il faut attribuer le développement de cette branche de commerce chez les Balondas ; j’ai vu payer la livre de cire jusqu'à cent cinquante reis (60 centimes) sur la rive du Quango. Il y a beaucoup d’abeilles dans certains districts du pays des Batokas ; ceux-ci payent souvent avec leur miel le tribut qu’ils doivent à Sékélétou ; mais ils rejettent la cire comme inutile , n’ayant pas de marché où ils puissent la vendre : la même chose existait au lac Ngami à l’égard de l’ivoire, avant que nous y eussions pénétré.
Les rapports que mes Zambésiens ont faits de la valeur de la cire à Loanda, suggérèrent à mes compagnons actuels l’idée d’en porter un peu à Tèté comme essai ; mais ne sachant pas la manière de la préparer, la leur est tellement brune qu’ils n’ont pas pu la vendre ; j’en ai vu plus tard à Kilimané qui avait été récoltée par les indigènes des environs de ce pays-ci.
Bien que nous approchions des établissements portugais, nous voyons toujours beaucoup de gibier. Mes hommes viennent de tuer six jeunes buffles qui faisaient partie d'un énorme troupeau ; l’abondance de ces animaux, et celle des antilopes, démontre qu’il ne suffit pas de l'arc et des flèches pour en diminuer le nombre. Il y a également ici une grande quantité d'hyènes et de lions qui se multiplient, sans que personne pense k détruire ces derniers ; les habitants s'imaginent que l’âme de leurs chefs décédés habite le corps de ces animaux ; ils croient même qu’un chef a le pouvoir de se métamorphoser en lion quand il a envie de tuer quelqu’un , et qu’il reparaît ensuite sous sa forme ordinaire : c’est pour cela que, toutes les fois qu’ils rencontrent un lion, ils frappent dans leurs mains, ce qui est leur manière de saluer. Il en résulte que ces félins se sont tellement multipliés que, lorsque les.indigènes s’égarent, ils sont obligés de passer la nuit sur les arbres afin d’échapper aux dents et aux griffes de ces terribles an imaux ; aussi nous voyons dans les bois de petites huttes construites au milieu des branches, et qui ont été faites par des gens que la nuit avait surpris dans la forêt ; nos guides s’effrayent continuellement de voir mes hommes se séparer les uns des autres pour suivre le coucou indicateur ou pour aller à la recherche des koroués, et ils ne cessent de les avertir du danger qu’ils courent de rencontrer des lions. Je suis souvent obligé d'attendre ma suite vagabonde pendant une heure ou deux ; mais le soleil est si brûlant que je ne suis pas fâché d'avoir un prétexte pour me reposer. Il est impossible d’accomplir dans cette région les marches prodigieuses des voyageurs qui parcourent la zone boréale; quand nous avons franchi dix ou douze milles (quinze ou vingt kilomètres), nous en avons assez , non pas que nous ne puissions en faire davantage ; mais c’est de recommencer tous les matins qui nous fatigue. Nous taisons d'ailleurs beaucoup plus de chemin qu'il ne serait nécessaire, parceque nous voulons éviter de passer dans les villages ; et puis la température est suffocante ; on boit énormément et l’on ne prend pas la peine d'épurer l'eau qu'on absorbe avec avidité ; je n’ai jamais été aussi fatigué de la chaleur que dans les bas-fonds qui avoisinent le Zambèse, et ce-, pendant elle y est moins vive que sur les hautes terres que nous avons traversées.
Nous venons de franchir le Kapopo et l’Oué, qui ont de l’eau
dans ce moment-ci ; mais ils sont presque toujours à sec. La vigne est très-commune dans toute cette région ; elle abonde partout sur les rives du Zambèse ; on en trouve , dans le pays des Batokas, une variété dont les feuilles sont larges et dures pour résister à l'action du soleil, et qui donne un raisin noir excessivement doux; mais les espèces que l'on rencontre le plus fréquemment, l’une à feuilles rondes et à fruits verdâtres, l’autre à feuilles palmées ressemblant beaucoup à celles de l'espèce cultivée, et à grappes violettes ou brunes, ont de gros pépins qui produisent un sentiment d'astriction des plus désagréables. Les Portugais font du vinaigre avec le raisin de cette espèce ; quant aux indigènes, ils mangent indistinctement celui de toutes les variétés. Il est probable qu’un pays où la vigne croit spontanément avec autant d’abondance et de vigueur conviendrait à merveille à la production du vin ; notre sentier en est tellement obstrué qu’il faut faire grande attention pour ne pas tomber en se prenant les pieds dans le réseau de sarment qui le tapisse. La terre en outre est couverte de galets dissimulés dans l’herbe, et qui rendent la marche excessivement pénible ; je suis persuadé de l’avantage que retirerait d’un pareil exercice un individu affligé d’obésité; mais pour un malheureux qui a sué toute sa chair et qui est de la maigreur d’une arête, je ne vois à cela d’autre bénéfice que de faire faire à un honnête homme l’expérience du tread-mill.
Bien que la saison des pluies ne soit pas tout à fait terminée, beaucoup de mares sont déjà taries, et le sol est couvert, en maint endroit, de petites plantes vertes de la famille des cryptogames, qui ont une odeur très-forte et qui lui donnent l’air d’être moisi. Dans les parties qui sont tapissées de grandes herbes, il s’échappe de cette végétation épaisse, que vous écartez sur votre passage, des bouffées de chaleur nauséabonde qui vous montent jusqu’au front ; tout paraît malsain autour de nous, et cependant nous n’avons pas de fiévreux.
La petite rivière d’Oué coule dans un lit profond dont les bords, d’une hauteur de trois mètres cinquante centimètres , sont formés de tuf et de grès rouge tendre, bigarré de blanc et de formation alluvienne. Nous trouvons également dans cette région des cavités argileuses de deux mètres de profondeur sur plus d’un mètre de diamètre ; elles forment dans certains endroits d’ex-
cellentes citernes; ailleurs elles sont remplies de terre, et les habitants y ont parfois déposé la dépouille de leurs chefs.
20 février. — Nous arrivons au village de Monina, situé auprès d’une rivière de sable, nommée Tangoué, par 16° 13' 38“ latitude sud et 32° 32' longitude est. Monina est très-populaire chez toutes les tribus du voisinage, en raison de sa générosité ; il reconnaît, ainsi que Boroma, Nyampoungo, Jira, Souza, Katolosa ou Monomotapa, la suprématie de Nyatéwé, qui règle toutes les disputes de ces chefs relativement à la délimitation de leurs territoires. Nous avons observé la même confédération dans plusieurs parties de l’Afrique, et notamment dans la province de Loanda.Katolosaest l’empereur Monomotapa des récits historiques; mais c’est aujourd’hui un assez pauvre sire. Les Portugais fournissaient autrefois à ce monarque des subsides et une garde qui avait pour mission d’honorer les funérailles de tous ses sujets d’une décharge de mousqueterie. Un sérail de cent femmes est le seul vestige que son successeur ait conservé de sa puissance ; toutefois son héritage, à la mort de celui qui le possède , n’en est pas moins l’occasion d’un combat acharné. Motapé, l’un des prédécesseurs de Katolosa, était le chef des Bambiris , tribu de la race des Banyaïs ; il avait sans doute plus d’énergie que son successeur , mais sa puissance était insignifiante. Quant au nom sonore de Monomotapa , il faut se rappeler que Mono, Moéné, Mona, Mana ou Moréna, signifient tout simplement chef, et qu’une grande confusion est résultée, dans la dénomination des différentes tribus, de ce qu’on les a désignées sous le nom de leur chef, dont on a fait un pluriel. Dire, par exemple, les Monomoizès ou les Monomotapistas est absolument la même chose que si l’on appelait les Écossais des lords Douglasses. L’expression de Monomoizès se compose de Moiza ou Mouïza, dont le pluriel, Babisa ou Aiza, est le nom d’une grande tribu du Nord ; on a commis dans sa construction la faute que je signalais tout à l’heure. Certaines méprises sont venues également de la prédilection pour la lettre r que l’on a souvent substituée à l’ l ; c’est ainsi, par exemple, que l’on a dit Arroangoa pour Loangoua, Rouanha pour Luénya. On désigne les Bazizoulous , ou Mashonas, sous le nom de Morourourous.
Le gouvernement des Banyaïs est assez remarquable en ce qu’il présente une sorte de république féodale. Le pouvoir est électif, et c’est le fils de la sœur du chef décédé que l’on choisit de
préférence à l’héritier du défunt. Si par hasard ce candidat ne satisfait pas les électeurs, ceux-ci vont en chercher un autre jusque dans les tribus du voisinage : c’est presque toujours un parent de celui qu'ils ont à remplacer, mais jamais le fils ou la fille du chef qui vient de mourir. Lorsqu’on annonce sa nomination à l’élu du peuple, il est d’usage qu’il refuse le pouvoir, comme n’étant pas à la hauteur des obligations qu’impose l’autorité suprême; on insiste, il accepte, prend possession des biens de son prédécesseur et en adopte les femmes et les enfants, qu’il a soin d’entretenir dans une position dépendante. Il n’est pas rare que, fatigués de ce vasselage, ceux-ci aillent s’établir un peu plus loin et fondent quelque bourgade; le chef ne manque pas alors d’envoyer quelques-uns des jeunes gens qui l’entourent pour visiter, de sa part, le vassal qui l’abandonne ; et si l’on ne reçoit pas ses mandataires avec toute l’humilité convenable, si l’on ne frappe pas des mains avec assez de vigueur ou pendant assez longtemps, la bourgade est immédiatement brûlée. La nation se divise en deux ordres, celui des hommes libres , qui ne peuvent jamais être vendus, et celui des esclaves, dont l’extérieur est aussi dégradé que leur position est abjecte. Les enfants du chef appartiennent nécessairement à la classe des hommes libres, mais leurs privilèges ne sont guère plus étendus que ceux des personnes du même ordre.
Monina est entouré d’un grand nombre de jeunes garçons de douze à quinze ans, et qui appartiennent tous à des familles libres. La même chose a lieu dans les tribus voisines : tous les enfants parvenus à l’âge de puberté sont réunis autour d’un homme influent qui est chargé de les instruire. J’ai demandé quel est le genre d’instruction qu’on leur donne, on m’a répondu tout simplement ;
« Banyai , » ce qui équivaut, j’imagine, à ce que serait l’américanisme pour un Américain. Ils sont soumis à une discipline rigoureuse, et ne peuvent se marier que lorsqu’ils sont remplacés par une nouvelle génération. Leurs familles donnent de l’ivoire à Monina pour que celui-ci leur en achète des vêtements ; elles pourvoient à leur nourriture , en les faisant accompagner de serviteurs qui font venir des grains et des légumes pour leurs jeunes maîtres et pour eux. Lorsque ces jeunes gens reviennent dans leurs villages, on leur donne une thèse à soutenir en public, et leurs parents sont très-glorieux de leurs succès oratoires.
J’ai fait dire à Monina que je n’avais pas autre chose à lui don-
dans l’afrique australe. G77
ner que des houes en fer; il a répondu qu’il n’en avait pas besoin, qu'il était tout-puissant dans le pays que nous avons à franchir, et que, s’il lui plaisait de nous empêcher de passer, personne ne lui en ferait des reproches. Boromo, son petit garçon, est venu me voir; je lui ai fait présent d’un couteau; il est parti et m'a rapporté un pot de miel. J’ai eu, peu de temps après, la visite de Monina, et je lui ai donné l’une de mes chemises. « Évidemment cet homme n’a rien, a-t-il dit à ses conseillers; s’il avait quelque chose, il achèterait des vivres, et je ne vois pas ses gens aller aux provisions. » Mais le conseil n’est pas du même avis; il est persuadé que je possède des valeurs et que je les dissimule; je trouve un peu dur d’être accusé de mensonge. C’est probablement pour nous intimider qu’on a exécuté , le soir de notre arrivée, une danse guerrière à cent pas de l’endroit où nous campons; quelques-uns des danseurs avaient des fusils, mais la plupart étaient armés de grands arcs et de lances; ils battaient du tambour avec fureur, et de temps en temps déchargeaient un fusil ; la danse armée indique toujours des intentions hostiles, et mes hommes comptaient bien être attaqués. C'est avec cette perspective que nous nous sommes couchés, bien résolus à nous défendre chaudement si l’on venait nous assaillir; mais, une heure ou deux après la fin du jour, les danseurs s’éloignèrent et, n’entendant plus rien, nous nous sommes endormis. Pendant la nuit, Monahin, l’un de mes chefs de section , quitta sa couche et, se tournant du côté du village, dit à son voisin qni n’était qu’à demi réveillé : * N'entends-tu pas ce qu’ils disent ? Viens et écoute ! » 11 sortit du camp et s’éloigna dans la direction opposée à celle de l’ennemi. Tous mes hommes étaient couchés la lance au poing, et nous n’avions pas de sentinelle; celui à qui Monahin avait parlé crut probablement rêver, il ne donna pas l’alarme, et ce matin * seulement, à mon réveil, je me suis aperçu de la disparition de Monahin; nous l’avons cherché partout sans découvrir sa trace. 11 avait eu, dans ces derniers temps, une attaque de pleurésie dont il était parfaitement guéri ; mais, depuis quelques jours, il se plaignait de la tête : cependant il était de bonne humeur, et, m’ayant pris dans ses bras hier matin pour me faire passer un ruisseau, il me plaisanta sur ma légèreté croissante; le soir, il demeura près de moi jusqu’à la nuit sans paraître effrayé de la démonstration du peuple de Monina , et je ne peux m’expliquer
sa fuite que par un trait de folie soudaine. Peut-être , s'étant éloigné du camp, a-t-il été dévoré par un lion ; mais je crois plutôt à un accès d’aliénation mentale ; il commandait mes Batokas de Mokouiné, qui le regardaient avec horreur, ainsi que tous leurs compatriotes. « Mokouiné, disaient-ils, a été tué par l’ordre des Makololos, mais c’est de la main de Monahin qu’il a été frappé.» Les homicides que les membres de ces différentes tribus commettent sur le champ de bataille ne chargent pas leur conscience; personne d’ailleurs ne songe à les leur reprocher; mais celui qui, dans une razzia particulière, tue un personnage influent , se le voit rappeler sans cesse par les propos continuels dont son crime est l'objet; il en résulte une obsession poignante qui amène quelquefois la perte de la raison ; et jamais, dans une contrée comme celle-ci, on ne retrouve un fugitif. Si Monahin est allé dans quelque village, on prendra soin de lui, je n’en doute pas ; mais sa perte m’est extrêmement douloureuse; c’était un homme plein de bon sens et d'une extrême obligeance ; pauvre Monahin ! J’ ai immédiatement averti Monina du malheur qui m’arrive; il a fait chercher dans tous les environs, battre tous les jardins et ordonné à quiconque apercevrait mon Makololo de me le ramener tout de suite; il est évident qu’il sympathise avec mes regrets; de plus, il craint d’être soupçonné de rapt, car il m’a fait dire que l’on n’enlevait jamais personne dans sa tribu , que ce n’était pas l’usage, et que tous les Banyaïs considèrent comme un crime la capture d’un étranger. Après trois jours de recherches inutiles, je me dispose h continuer notre route , et Monina nous laisse partir sans y apporter le moindre obstacle.
En quittant son village, nous entrons dans une rivière de sable d'une largeur de quatre cents mètres, et qu’on appelle Tangoué ; il est tout aussi fatigant de marcher sur cette couche profonde de gravier que de voyager dans la neige. Le pays est plat , mais de hautes montagnes se dressent dans le lointain ; celles de Lobalé s’aperçoivent du côté du sud ; la plaine est couverte de forêts peu élevées, et tellement infestée par les lions, que les naturels ne s'y hasardent jamais seuls. Je me suis écarté un instant du sentier, et, bien que ce fût au milieu du jour, à peine étais-je à quelque distance de mes hommes, qu’un animal s’est enfui en bondissant au milieu des grandes herbes qui s’élevaient au-dessus de ma tète; ce n’était certainement pas une antilope; toutefois je
n’ai pas pu distinguer si c'était une hyène ou un lion. Cette abondance de grands carnivores me fait perdre l'espoir de retrouver Monahin .
On voit des empreintes nombreuses de zèbres, de buffles et de rhinocéros noirs.
Après deux heures de marche, nous arrivons au village de Nyakoba. Les deux hommes que nous avait donnés Monina pour nous servir de guides ne veulent pas admettre que je me trouve sans grains de verre. Il est vexant de voir sa véracité mise en doute ; je leur ouvre mes caisses pour leur montrer que je n’ai rien qui puisse leur être utile; et quand ils en sont bien convaincus, iis finissent par accepter quelques verroteries que Sélcouébou détache de sa ceinture; je promets en outre de leur envoyer trois mètres et demi d’indienne lorsque nous serons à Tèté.
Comme nous sortions du village, arrivait un docteur-sorcier, connaissant des cas de magie, et toutes les femmes de Monina se rendaient à jeûn dans la plaine. Elles vont y subir une épreuve que l'on appelle mouavi, et qui se pratique de la manière suivante : quand un homme s’imagine que l’une ou l’autre de ses femmes lui a jeté un sort, il envoie chercher un docteur dont la spécialité est de préparer une infusion de goho; toutes les femmes du prétendu ensorcelé vont dans les champs, où elles ne prennent rien jusqu’au moment où le docteur a fini de préparer son breuvage. L’opération terminée, chacune des épouses, la main tendue vers le ciel , boit la dose voulue de cette drogue tant soit peu vénéneuse ; celle qui la vomit est considérée comme innocente , et revient chez elle tuer un coq, dont elle fait hommage à ses bons génies pour les remercier de leur protection ; mais la malheureuse que la drogue a purgée est déclarée coupable et brûlée vive sur-le-champ. Cette procédure sommaire excita d’autant plus ma surprise, que, d’après tout ce que j’avais vu dans ce pays-ci, les hommes me paraissaient tenir les femmes en trop grande estime pour oser les expédier de la sorte. On m’a répondu que c’étaient les femmes elles-mêmes qui, jalouses de prouver leur innocence, réclamaient cette épreuve dans laquelle elles ont une foi profonde. L’ordalie est fréquente chez tous les nègres qui habitent au nord du Zambèse. J’ai vu dans la province d’Angola un mulâtre dont la mère, qui était parfaitement libre, se rendit de son propre mouvement à Cassangé, pour y subir l’épreuve du poison,
dont elle mourut immédiatement. Son fils , l’un des négociants les plus riches du pays, n’avait pas môme eu l’idée de s’opposer à cette folie mortelle. La même coutume existe chez les Barotsés, les Bashubias elles Batokas.mais avec quelque variante. Chez les premiers, par exemple , la drogue est administrée à un coq ou à un chien, et le juge prononce l’acquittement ou la condamnation de l’accusé d’après l’effet que produit sur l’animal cette médecine judiciaire. A ce propos, j’ai raconté à mes hommes qu’autrefois, dans le pays où je suis né, lorsqu’une femme était accusée de sorcellerie, on la jetait dans un lac, après luiavoir attaché les pieds et les mains avec des cordes; si elle venait à surnager, on la déclarait coupable et on la livrait aux flammes ; si elle coulait à fond, elle se noyait, mais son innocence était clairement prouvée; et mes auditeurs ressentent de la sagesse de mes aïeux la même impression que fait naître en moi leur épreuve du mouavi.
L'individu qui avait été choisi par Nyakoba pour nous guider jusqu’au prochain village, est venu débattre le prix de ses services, et m’a demandé une houe; j’ai accepté ses conditions , et je lui ai montré la houe que je lui donnerais; il en a été ravi et l’a emportée pour la faire voir à sa femme; un instant après il est revenu en me disant qu’il aurait été bien content de venir avec moi , mais que sa femme n’y avait pas consenti. « Rendez-moi la houe que vous avez prise, lui dis-je alors. — J’en ai besoin , répondit-il. — Dans ce cas-là, conduisez-nous. — Mai3 puisqu’elle ne veut pas ! — Avez-vous jamais vu un pareil imbécile ? demandai-je à mes hommes. — Oh! répliquèrent mes compagnons, c’est que dans ce pays-ci les femmes sont les maltresses. » Sékouébou m’apprit qu’il était allé chez notre guide, et que ce dernier lui avait dit en lui montrant sa femme : « Pensez-vous que je puisse quitter cette jolie créature? N’est-ce pas qu’elle est jolie? » - D’après tout ce que l’on a répondu à mes questions, ajouta-t-il, je vois bien que les femmes ont ici un pouvoir extraordinaire. * Le guide que nous finissons par obtenir, un jeune homme intelligent, dont les traits ont beaucoup du type arabe, me confirme dans cette opinion. Celui, nous dit-il, qui vient à aimer une jeune fille d’un autre village, et qui est agréé par la mère de celle-ci, quitte sa famille pour aller vivre chez sa femme ; il est dès lors obligé de rendre à sa belle-mère certains services, comme, par exemple, de l’approvisionner de bois pour l'entretien de son feu; devant la
vieille dame, il lui est interdit de s’asseoir autrement qu’en se mettant à genoux et en s’accroupissant sur les talons, car ce serait une grave offense que de lui présenter les pieds. S’il est fatigué du genre de vie qu'on lui impose, il peut retourner dans sa famille; mais il est obligé, dans ce cas-lù, de renoncer à ses enfants, qui appartiennent à sa femme. Cette coutume est la confirmation du fait que les Européens qualifient d’achat de l'épouse, et qui sur les lieux est envisagé d’une manière différente. C’est moins la jeune fille que l’on paye, en donnant tant de chèvres ou tant de bêtes bovines à ses parents , que le transfert de sa lignée à la famille où elle entre. Toutes les fois que le mari n'a rien donné pour l’avoir, les parents de la jeune fille ont le droit de réclamer ses enfants, comme appartenant à leur maison ; et c’est la renonciation à ce droit que l’époux achète en donnant une somme quelconque à son beaupère au moment du mariage. Ici les hommes ne payent rien à cet égard, et c’est un système que mes compagnons approuvent , non pas comme époux, mais en leur qualité de pères ; ils seraient très-contents de marier leurs filles sous ce régime, qui augmenterait la population de leur village. D'autre part , la bravoure qu’ils déploient en chassant l'éléphant excite l'admiration des Bambiris, qui voudraient bien les avoir pour gendres, aux conditions précitées; mais aucun ne se laisse séduire. Ils voudraient bien ne pas vendre leurs filles, mais ils veulent acheter leurs femmes , et garder leurs enfants.
Un mulêtre portugais a eu un fils dans l’une de ces tribus ; jamais il n’a pu obtenir qu’il lui fût restitué : l'enfant vit toujours avec sa mère , et personne ici ne reconnaît les droits paternels. Tout ce que j’ai vu dans cette province m’a fait concevoir la plus haute idée de la position que les femmes y occupent, et les Portugais m’ont affirmé la même chose. Toutes les fois qu’il leur est arrivé de réclamer un service d'un Banyaï, celui-ci leur a toujours répondu ; « Je veux bien , et je vais aller demander la permission à ma femme. * Si elle y consent, le mari vient retrouver le Portugais et s’acquitte fidèlement de sa tdche ; mais si la femme refuse , aucune séduction ne peut lui faire accomplir ce qu’elle ne lui permet pas. On m'avait fait l’éloge du physique des Banyaïs, et l'on ne m’avait pas trompé; il ost certain qu’ils sont d’une fort belle race.
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Nous nous en tirons beaucoup mieux avec Xyakoba que je ne l'aurais espéré. J’ai montré tout de suite à son mandataire que je n'avais rien à lui donner. Comme tous les autres, ce dernier doutait de ma bonne foi; mais Xyakoba lui a reproché vivement sa défiance, et m’a envoyé tout de suite deux paniers de sorgho et de mais , en me faisant dire qu’il croyait à mes paroles, et qu'il me donnerait des guides pour me conduire a Tèté directement, sans que je sois obligé de traverser d’autres villages.
Les oiseaux de ce pays-ci ont des chants pleins de douceur, et je crois entendre les canaris , comme dans la province de Loanda.
Une forte averse que nous avons eue dans la matinée a fait descendre le thermomètre de 14* (7° centigrades 7/9 ) en une heure. Du reste, depuis le commencement de février, la température a baissé d’une manière sensible. Au mois de janvier, letermemoyen des degrés de chaleur au point du jour était de 79® (26* centigrades}, et le chiffre le plus bas auquel le thermomètre soit descendu a été de 75° (24® centigrades). Xous avions 90* (32° centigrades 2/9) à trois heures de l’après-midi, et 82® (27* centigrades 7/9) au coucher du soleil. En février la température est tombée à 70® (21® centigrades) , pendant la nuit, et le terme moyen de la chaleur fut de 88® (31® centigrades); elle s’est élevée une fois seulement à 94® (34® centigrades 4/9) , et un orage éclata presque immédiatement. Malgré cela, nous avons aujourd’hui beaucoup plus chaud qu'à l’époque où nous étions sur les hauteurs.
Notre guide évite plusieurs villages en faisant un détour à travers la forêt. Xous voyons les restes d’un lion qui a été tué par un buffle, et les belles cornes d'un poutokouané' qui a été dévoré par un lion.
Le bruit du tambour, que nous avons entendu toute la nuit , prouve qu’il y avait un mort dans quelque village des environs. Il est assez dangereux pour les marchands de passer au moment des funérailles d’un chef. L’exécution de la loi est alors suspendue jusqu'au moment où le défunt est remplacé , et parfois quelques vauriens en profitent pour piller les ballots des voyageurs.
Xous continuons à faire de grands circuits pour nous éloigner