CHAPITRE XXXI
Réception du commandant. — Sa générosité envers mes hommes. — Le village de Tèté. — Sa population. — Spiritueux. — Le fort. — Cause de la décadence de l’autorité portugaise. — Esclaves employés au lavage de l’or. — Insuffisance du nombre des laboureurs provenant de la traite des nègres. — Estacade du rebelle Nyaudé. — Révolte de Kisaka. — Plantations de cannes à sucre. — Filons de houille. — Source chaude.
— Contrée pittoresque. — Voie fluviale pour se rendre aux mines de charbon de terre. — Salaire des ouvriers. — Prix des denrées. — Visite aux lavages d’or. — Méthode employée pour se procurer ce précieux métal. — Houille dans les environs d’un gîte aurifère. — Présent du major Sicard. — Culture du froment par les indigènes. — Libéralité du commandant. — Renseignements géographiques du sefior Candido.
— Tremblements de terre. — Idées des naturels sur l’Être suprême, sur l’immortalité de l’âme et ses transmigrations. — Goût prononcé pour les funérailles pompeuses. — Restrictions commerciales. — Anciens établissements des jésuites. — État de la religion et de l’éducation à Tèté.
— Débordement du Zambèse. — Culture du colon. — Plantes textiles.
— Le docteur est retenu par la fièvre. — Écorce du kumbanzo. — Médicaments indigènes. — Qualité du fer. — Disette à Kilimané. — Mort d’une dame portugaise, ses funérailles. — Désintéressement et bonté des Portugais.
Le commandant Tito Augusto d’Araujo Sicard m’a parfaitement accueilli ; il fait tous ses efforts pour me sortir de l’état de maigreur où je me trouve réduit ; il insiste pour que je reste avec lui pendant tout le mois prochain, de manière à être assez vigoureux pour braver les effets du pays insalubre qu’il me reste à franchir; il a généreusement approvisionné de millet tous mes hommes, et en les hébergeant dans l’une de ses maisons, en attendant qu’ils aient construit leurs cases, il les a préservés de la piqûre des tampans que Ton appelle ici carapatos *. J’ai entendu raconter par les Banyaïs d'effroyables effets
1. Un autre insecte, qui ressemble à un ver blanc, s'introduit dans le pied des indigènes et leur suce le sang. » Le tant pan, dit M. Westwood, est une grosse
produits par cet insecte. M. Sicard me les confirme et ajoute que, chez les étrangers surtout, la lièvre déterminée pai; les carapatos est extrêmement dangereuse. Les homœopathes apprendront avec plaisir que les indigènes écrasent le tampan et le font entrer dans le médicament qu’ils emploient contre la piqûre de cet insecte. -
Le village de Tèté est bâti sur une pente qui descend jusqu'au bord du Zambèse ; la roche qui constitue la rive est un grès teinté de gris et entamé par l’eau du fleuve; la strate en est profondément ridée et chacune de ces rides compose l'une des rues du village, car les maisons sont construites sur la crête du pli formé par la roche. Le fort, situé sur la rive même, est dominé par le sommet du coteau. Une grande vallée s’ouvre au midi de la ville, et par delà cette vallée s'élève une montagne oblongue qui s’appelle Karouéira. Tout le pays environnant est rocailleux et profondément déchiré , mais l’on a mis en culture les moindres endroits qui pouvaient l’étre. Les maisons de Tèté sont couvertes d'herbe et de roseaux ; la pluie a délayé la vase qui en cimentait les murs, et toutes ces constructions dégradées ont un aspect misérable et malpropre. On ne trouve de chaux que dans les environs de Mozambique; toute celle qui a été employée pour faire les bancs de certaines verandahs fut tirée de cet endroit. 11 est évident que les Portugais ignorent l'existence des marbres blancs et roses que j’ai trouvés sur les bords du Mbaï et de l'Ungouési, et dont je rapporte quelques échantillons. Ils ne connaissent pas davantage la dolomite, qui se trouve auprès de Zumbo, sans quoi ils ne seraient pas allés aussi loin quérir la chaux qui leur était nécessaire. Tèté compte à peu près trente maisons européennes ; le reste est composé de cases habitées par les indigènes, et construites avec des branches et du pisé. La ville est entourée d'une muraille qui peut avoir trois mètres de hauteur, mais la plupart des natifs ont préféré s’établir en dehors du mur d’enceinte. On peut évaluer la population de Tèté à
mite ayant beaucoup de rapport avec l’argos reflexus, appelé aussi punaise venimeuse de Perse, dont on raconte des choses surprenantes, que les observations qui ont été faites sur le tampan confirment en partie. » M. Westwood croit également que la larve porte-venin, appelée n’goua, est celle d’une espèce de chrysomèle. La larve de l’espèce britannique exsude en cas d’alarme un fluide jaune, épais et fétide, mais on n’a pas entendu dire qu'il eût des propriétés vénéneuses.
quatre mille cinq cents Ames , dont une partie seulement est fixée dans, la ville , qui n’a guère que deux mille résidents. La majorité s’occupe d'agriculture et habite les environs. Comparativement à ce qu’elle était jadis , Tèté n'est plus maintenant qu'une ruine. Le nombre des Portugais, en dehors de la garnison , y est à peine de vingt individus ; celui des militaires est beaucoup plus nombreux. Cent cinq hommes avaient été envoyés du Portugal à Senna ; mais au bout d’un an, vingt-cinq étaient morts de la fièvre, et l’on a transféré les autres à Tèté, qui est beaucoup plus salubre. Toutefois, l’usage des spiritueux', dont ils abusent, joint à la nourriture malsaine qu’ils partagent avec les gens du pays, ne permet pas d’espérer qu’ils profiteront longtemps du bénéfice de ce changement de localité. A Kilimané , la lièvre est tenace et continue ; ici , elle guérit , dit-on , au bout de trois jours ; on commence par administrer des médicaments très-anodins ; mais, si le quatrième jour la fièvre n’a pas cédé, on fait subir au malade un traitement des plus énergiques.
Le fort de Tèté n’est qu’un petit édifice carré, attenant à une caserne couverte en chaume, et où est logée la troupe. Il renferme peu de canons, mais en bien meilleur état que ceux d’aucune des forteresses de la province d’Angola ; et c’est à ce point de défense que les Portugais doivent d’avoir conservé les possessions qu’ils ont dans ce pays-ci, où leur puissance a considérablement diminué. Autrefois ils tiraient de cette région, non-seulement de la poudre d’or et de l’ivoire, mais une quantité considérable de froment, de millet , de maïs, de café, de sucre, d’huile , d’indigo , qu’ils exportaient en Europe. La poudre d’or se recueillait en différents endroits, au nord, au sud, et à l’ouest de Tèté. Un marchand conduisait tous ses esclaves au lieu du lavage , emportant avec lui autant d’indienne et d’autres marchandises qu’il pouvait s’en procurer. Il faisait au chef du territoire où il arrivait , un cadeau de la valeur de vingt-cinq francs , et partageait ses hommes en plusieurs escouades , ayant chacune à leur tête un domestique de confiance qui surveillait leur travail, et qui, de plus, achetait aux indigènes la poudre d'or qu'ils
1. Les indigènes extraient des céréales, de plusieurs fruits sauvages et de diverses plantes, une énorme quantité de spiritueux qu’ils distillent au moyen de canons de fusil et d’une certaine quantité de pots de terre remplis d’eau pour les maintenir dans un état de fraîcheur convenable.
EXPLOITIONS
avaient pu recueillir. Plusieurs marchands se réunissaient parfois sur un point donné ; ils formaient alors ce qu’on nommait un tara, et construisaient une église où venait officier l’un des missionnaires du voisinage. Les naturels et leurs chefs se montraient favorables à ces établissements , qui leur offraient un débouché pour leur mais et leur millet, et tous les ans cent trente livres d’or étaient récoltées par ce moyen. On en obtenait probablement davantage , mais nous citons le chiffre de l'or qui était officiellement déclaré pour être soumis à la taxe. Aujourd’hui la quantité d’or que lavent les Portugais ne s’élève pas annuellement à plus de huit ou dix livres. Au début de la traite des nègres , les négociants crurent y voir un moyen plus prompt et plus facile de s’enrichir que par l’agriculture ou par la recherche du métal, et ils exportèrent leurs esclaves tant et si bien, qu’il ne resta plus de bras pour cultiver leurs champs ni pour défendre le pays. C’était l’histoire de la poule aux œufs d’or ; une fois les travailleurs exportés en Amérique, plus de café, de cannes à sucre, d’indigo, de produits d’aucune espèce. Les maîtres finirent par suivre leurs esclaves , et le gouvernement fut obligé de rendre une loi pour arrêter l’émigration. A la même époque, un Asiatique, ayant du sang portugais dans les veines, et qui s’appelait Nyaudé, construisit une estacade au confluent de laLouénya et du Zambèse. Le commandant deTèté lui envoya un officier à la tête d’une compagnie pour le sommer de se rendre en sa présence ; l’Asiatique demanda seulement la permission d’aller changer de vêtements ; l’officier y consentit et donna l’ordre à ses hommes de déposer leurs armes. Le tambour s’entendit tout à coup, les soldats s’inquiétèrent, l’officier ne voulut pas écouter leurs craintes, et, quelques minutes après, lui et ses hommes étaient, pieds et poings liés, au pouvoir de l’ennemi. Le commandant de Tèté arma tout le corps des esclaves et marcha contre l’estacade de Nyaudé ; mais, tandis qu'il traversait la Louénya , le fils du rebelle , nommé Bonga, suivait la rive gauche du Zambèse avec une troupe nombreuse de gens déterminés, et attaquait Tèté, qu’il trouvait sans défense. Il mit le feu à la ville, qui brûla tout entière, à l’exception du fort, de quelques maisons, de celle du commandant, et de l’église , où les femmes et les enfants se réfugièrent , et où ils furent épargnés, car il n’est pas un des natifs de cette région
DANS L’AFRIQUE AUSTRALE. (i'JI
qui ose attaquer la maison du Seigneur. La nouvelle de ce désastre étant parvenue au commandant , la terreur s’empara de sa petite armée , qui prit la fuite ; et Katolosa , qui jusqu’ici avait protesté de son dévouement aux Portugais, n’en fit pas moins prisonniers tous les fuyards qu’il put saisir , et en tua beaucoup d’autres pour s’emparer de leurs armes. Cette version est à la fois celle des indigènes et celle des Portugais.
Un autre mulâtre de Macao , nommé Choutama ou Kisaka , se révolta également de l’autre côté du Zambèse. Son père étant mort , il s’imagina que les Portugais l’avaient ensorcelé, et mit le feu, par vengeance, aux plantations que les négociants de Tèté avaient sur la rive gauche du fleuve. Ainsi que je l’avais déjà remarqué, cette rive est beaucoup plus fertile que celle où nous sommes, et les Portugais y avaient des villas où ils revenaient tous les soirs '. L’expédition de Kisaka porta le dernier coup à la fortune des trafiquants de Tèté. On essaya en vain de châtier l’auteur du mal, à qui le gouvernement de la métropole vient même d’accorder une entière amnistie.
Les Portugais se trouvèrent ainsi placés entre deux feux: Kisaka , sur la rive gauche, et Nyaudé, sur la rive droite; celuici, en outre, ayant placé son estacade de l'autre côté de la Louénya, pouvait à son gré leur interdire toute communication avec la côte. La Louénya se précipite dans le Zambèse avec tant de force qu’on est obligé, quand on remonte le fleuve en canot, à l’époque où les eaux sont basses, de franchir cette rivière séparément, un peu en amont de son embouchure, afin de n’être pas jeté par le courant sur la rive gauche du Zambèse, où l’on se briserait contre les rochers. Cette obligation conduisait donc tous les canots à l’estacade de Nyaudée qui, embusqué au passage, ne manquait pas de les piller; il a tenu pendant deux ans les Portugais en échec dans leur fort de Tèté, les contraignant à faire le voyage de Quilimané en suivant la rive gauche du fleuve , afin de se procurer les valeurs nécessaires à l’achat de leur nourriture; et le commerce, qui languissait depuis le commencement de la traite des nègres, fut entièrement interrompu. Le commandant actuel de
1 . D’après les détails qui m’ont été donnés sur cette expédition , quatre mille hommes auraient mâché des cannes à sucre pendant deux jours sans être parvenus à détruire toutes celles de la plantation où ils étaient campés; cet incident peut faire juger de l’importance de la culture des Portugais à l’époque dont il s’agit.
Tèté, le major Sicard, a mis fin à la guerre par la seule influence que lui a donnée sur les indigènes sa conduite généreuse et loyale. « C'est un homme que nous n’attaquerons jamais, parce qu'il a un bon cœur, ■ me disaient lesBanyais toutes les fois qu’ils me parlaient du commandant.
Si en 1853 j’étais venu ici au lieu d’aller à Loanda, je me serais trouvé au milieu des fureurs de la guerre, dont probablement j’aurais été victime. Nous arrivons juste au moment où la paix vient de se conclure. A l’époque où les autorités portugaises reçurent, par l’entremise de lord Clarendon et du comte de Lavradio, la nouvelle que je me rendais à la côte en suivant les bords du Zambèse, tous ces messieurs déclarèrent que, dans l’état des choses, il était impossible à un Européen de traverser le territoire des Bambiris.
Néanmoins quelques indigènes, qui avaient descendu le fleuve jusqu’à Tèté, ayant, sans doute à propos du sextant et de l’horizon artificiel, dit que le fils de Dieu avait traversé leur village et que, détachant le soleil, il le mettait sous son bras , le major Sicard ne douta pas que ce voyageur ne fût celui qui étaitannoncé par la dépêche de lord Clarendon.
Lorsque j’ai parlé au commandant de la veine de charbon de terre que j’avais découverte, il m’a dit que les Portugais en connaissaient neuf, dont cinq étaient situées sur la rive gauche du fleuve. Dès que j’ai été reposé de mes fatigues , je suis allé voir ces filons précieux. Nous avons descendu le Zambèse jusqu’à l’embouchure du Lofoubou, que l’on appelle, aussi Révoubou ; c’est une belle rivière aux eaux rapides et transparantes, et qui se jette dans le Zambèse, à deux milles au-dessous de Tèté. Après avoir fait quatre milles en remontant le Lofoubou , nous avons abordé près d’une petite cataracte, et nous avons fait deux milles à travers des jardins d’une grande fertilité, qui nous ont conduits au but que nous voulions atteindre. La veine de houille est placée dans le Mouatizé ou Motizé, l'un des affluents du Lofoubou ; elle se montre dans la rive taillée à pic, et s’enfonce dans la rivière en se dirigeant vers le nord ; elle présente, en commençant, une veine de vingt-cinq centimètres d’épaisseur; vient après cela une couche de calcaire compacte qui sépare cette première veine d’une seconde beaucoup plus épaisse, dont on aperçoit un mètre quarante-cinq centimètres , et qui peut en avoir davantage sous la
surface de l'eau ; cette partie de la veine a vingt-sept mètres de longueur; mais, à cent mètres à peu près, en remontant la rivière, on distingue des veines très- minces de trapp noir vésiculaire qui pénètrent dans le calcaire compacte ; elles le transforment en porcellanite, et cristallisent en partie la houille qui les touche. I n autre filon de houille plus considérable apparaît dans la berge du Morongonzi , autre affluent du Lofoubou, qui a son embouchure sur la rive droite de cette rivière, à peu de distance de celle du Mouatizé. L’Inyavou et le Makaré , qui tombent également dans le Lofoubou, renferment aussi plusieurs veines de charbon de terre ; il en existe, me dit-on , dans le pays des Maravis , où la houille se présente à la surface du sol : il est évident qu’elle y a été soulevée par l’action volcanique, à une époque plus récente que celle de la formation des terrains carbonifères.
Nous avons remonté leZambèse pour visiter une source chaude, nommée Nyamboronda, qui est située dans le lit d’une petite rivière qu'on appelle Nyaondo, et qui prouve que la force ignée agit encore dans cette région. Pour arriver à cette source nous avons, débarqué à l’embouchure d'une petite rivière appelée Mokorozi , et, nous dirigeant à l’est , nous avons trouvé la source chaude, après avoir fait environ deux milles. Cette source, placée au pied d’une haute montagne, bouillonne sur l’un des côtés du Nyaondo; une vapeur très-abondante, et d’une grande âcreté, s’élève du terrain environnant sur un espace de trois à quatre mètres carrés, et la surface du sol est tellement chaude en cet endroit qu'il fut impossible à mes compagnons d’y rester avec leurs pieds nus. L’eau sort par plusieurs petites ouvertures ; mais le jet principal s’échappe d’un bassin de un mètre de circonférence et de trente centimètres de profondeur; des bulles de gaz s’élèvent constamment du fond de la source ; le gaz qui s’en dégage prend à la gorge, mais n’est pas inflammable. Le mercure plongé dans le bassin marque immédiatement 158° (70° centigrades), et s’arrête, un instant après, à 160, où il se fixe (71° centigrades 1/9); même après avoir coulé pendant quelque temps sur les pierres, l’eau est encore trop chaude pour que l’on puisse y tenir la main ; de petits poissons viennent fréquemment tomber dans celte eau brûlante où ils sont bientôt morts ; une grenouille, à qui j’ai vu tenter l’expérience, a été cuite en un instant. L'eau a déposé sur
la pierre une croûte de sel blanc, et les indigènes ont fait des trous auprès du bassin pour en extraire le sel que contient l’eau qu’il renferme. Cette fontaine est située parmi de puissantes chaussées de porphyre syénitique, bordées de masses de gneiss, et qui se dirigent au nord-est. On y trouve de nombreux échantillons de pierre-ponce à demi formée, et des laves; quelques-unes des couches de grès ont été disloquées par l’éruption du basalte et de la hornblende; le grès qui touche au basalte est converti en quartz.
Tout le pa>s est couvert de montagnes boisées jusqu’à la cime, et le paysage est des plus pittoresques ; les vallées sont fécondes, bien cultivées, et l'exploitation des houillères ne présenterait pas de difficultés sérieuses. Le Lofoubou a cinquante et quelques mètres de largeur; il ne tarit jamais; et, en octobre, époque où les eaux sont le plus bas, il a encore une profondeur de quarantecinq centimètres, qui suffirait pour la navigation des bateaux plats; si l'on pouvait éviter la petite cascade dont j’ai parlé plus haut , il ne resterait plus que deux milles à franchir par terre pour arriver aux mines. On approcherait encore plus facilement des veines de charbon qui se trouvent après la cataracte ; celle du Mouatizé offrirait de plus cet avantage, que la mine serait naturellement drainée par la rivière. D’après les renseignements qui m’ont été donnés, il existerait aussi des filons de houille dans le territoire des indigènes indépendants, mais je ne les ai pas visités. Je suis persuadé que tout l'espace compris entre Zumbo et Lupata renferme une houillère dont la largeur est au moins de deux degrés et demi de latitude, y compris les nombreuses failles qui ont été produites autrefois par l’action volcanique. La roche de grès à teinte grise, sur laquelle se trouvent les arbres siliciliés que nous avons rencontrés sur notre passage, a la même étendue.
Les Portugais estiment que la plantation où est située l’une de ces veines de charbon de terre vaut à peu près soixante dollars (300 francs); il est probable que l’on en demanderait davantage; mais, si le propriétaire avait des prétentions exagérées, il serait facile d’acheter des indigènes les parties de leur territoire qui contiennent de la houille : ils les céderaient à des conditions avantageuses.
Les ouvriers libres que l’on emploie aux travaux agricoles, à ceux des mines, et au lavage de l’or, reçoivent par jour, à titre de salaire, un mètre quatre-vingts centimètres de calicot écru ; on
peut les avoir à bien meilleur marché lorsqu’on les engage pour toute la lune ; ils sont alors payés à raison de quatorze mètres et demi de calicot par mois. La journée des maçons et des charpentiers est également d'un mètre quatre-vingts de calicot, mesure, qui forme ce qu’on appelle une braça. Les marchands de Quilimané demandent quatre braças (sept mètres vingt centimètres) par jour. Le calicot écru de fabrique anglaise ou américaine est la seule monnaie courante du pays ; le transport des marchandises de Quilimané à Tèté par le Zambèse ajoute dix pour cent à leur prix d’achat; il se fait en général au moyen d’énormes canots et de chaloupes que l’on construit à Senna.
La valeur totale des marchandises qui ont remonté le Zambèse pendant les cinq derniers mois s’est élevée à trente mille dollars (150000 francs). Le tralic emploie annuellement, comme objets d’échange, pour soixante-quinze mille francs de calicot, de fil de laiton, de grains de verroterie, de poudre et d’armes à feu; ce dernier article a été prohibé pendant la guerre et ne se vend même aujourd’hui qu'en très-petite quantité. Ces marchandises ne rapportent qu’un bénéfice de dix pour cent dans le voisinage de la colonie; elles sont échangées pour de l’ivoire et de la poudre d’or ; on exporte en outre un peu d’huile et de froment , mais pas autre chose. Le commerce avec les tribus éloignées est bien autrement profitable; trente anneaux de laiton se payent .’i Senna douze francs cinquante centimes, vingt-cinq francs à Tèté, et cinquante chez les tribus qui demeurent au delà des frontières. La culture du café, qui faisait autrefois l'un des objets importants de l’exportation, est complètement abandonnée depuis la traite des nègres; il serait même difficile de trouver un seul caféier dans cette province. On rencontre partout l’indigotier argenté, qui croit spontanément en Afrique ; la casse1 abonde à Tèté même, et dans les environs ; mais on n’y recueille ni l'indigot ni le séné. Les Américains achètent ces racines de Colombo, qui sont très-communes depuis Tèté jusqu’à la côte, et ils en extraient, dit-on, une matière tinctoriale, l'ne espèce de salsepareille pousse avec abondance depuis Loanda jusqu’à Senna; mais elle n’a jamais fait partie des objets exportés.
1. Elle parait être la cassia acutifolia qui fournit le véritable séné «lu commerce, et que l’on trouve dans différentes parties de l’Afrique et des Indes.
{Docteur Hooker.)
Les denrées, bien qu’elles soient toujours à bas prix, sont maintenant beaucoup plus chères qu’elles ne l’étaient il y a deux ans; on avait alors vingt-quatre volailles pour un mètre quatre-vingts centimètres de calicot; on n'en a plus que six aujourd’hui pour la même quantité d’étoffe. Le grain est vendu dans de petits sacs nommés panjas et qui sont faits avec des feuilles de palmyra, comme les ballots dans lesquels le sucre nous arrive. Le panja de froment vaut de cinq à six francs à Tèté ; mais, dans les lies qui sont audessous de Lupata, on achète le sorgho, au prix d’un mètre quatrevingts centimètres de calicot les trois panjas. Les objets de consommation les plus chers sont le café et le thé, principalement, qui monte parfois à vingt-deux francs cinquante centimes la livre. La nourriture est meilleur marché en aval de Lupata ; mais avant la guerre, les îles qui parsèment le Zambèse étaient toutes habitées, et, grâce à la fertilité du sol, on avait sur toute la rive du grain et des volailles littéralement pour rien. Depuis la paix, les insulaires commencent à revenir dans leur ancienne demeure ; la tsetsé néanmoins les empêche d’avoir des bestiaux ; le district de Tèté est le seul de cette région où cette mouche fatale n’existe pas.
J’ai profité de ma visite à la source chaude pour examiner les anciens lavages d’or situés dans la petite rivière de Mokorosé, qui est tout près du 16* degré de latitude. Les rives sont couvertes de beaux mangostans au milieu desquels vivaient les Portugais pendant la récolte du précieux métal. Le procédé de lavage qu’ils emploient encore aujourd'hui est long et fatigant : il consiste à mettre de l’eau chargée de sable aurifère dans une sébile de bois, à laquelle on imprime un .mouvement qui lui fait décrire un demi-cercle; le gravier le plus lourd, qui s’est déposéau fond de la sébile, est enlevé soigneusement avec la main, et l’opération recommence jusqu'à ce que l’or reste seul dans l'écuelle de bois ; on l'y trouve sous formes de paillettes excessivement ténues, que j’aurais prises pour du mica, si l’on ne m’avait pas affirmé que je me trompais. L’or étant d'une pesanteur beaucoup plus grande que le sable, j'aurais supposé qu’il allait au fond de l’eau , mais c’est précisément le contraire qui arrive dans l’opération que j’ai vu pratiquer ici. Malgré l’infériorité du procédé qu’ils emploient, les Portugais ont du bénéfice à chercher de l’or; et je suis persuadé que, s’ils traitaient leurs sables par le mercure, ils y gagneraient beaucoup. Il existe, à l'est et au nord-est de Tèté, six lavages au-
dans l’afrique australe.
rifères bien connus, ceux de Mashinga, de Shindundo, de Missala, de Kapata, de Mano et de Jawa. D’après la description qui m’a été faite du terrain où il se trouve, je suppose que l’or se rencontre à la fois dans le schiste argileux et dans le quartz. Au nord-nord-ouest, dans les montagnes Mushinga, la roche est tellement tendre , que les femmes l'écrasent dans des mortiers de bois avant d’opérer le lavage.
Les vieux Portugais désignent du côté de l’ouest, dans les environs de Zumbo, une station appelée Dambarari, qui se trouve sur la rivière Panyamé, et dont les environs fournissaient autrefois une grande quantité d'or. Plus loin et toujours à l’ouest, est situé le royaume d'Aboutoua, célèbre jadis par son commerce de poudre d’or, et qui aujourd’hui nous est complètement inconnu. A l’est nous avons les lavages de Mashona, de Bazizoulou, et enfin celui de Manica.où l’or est plus abondant que partout ailleurs, et qui, suivant certains individus, aurait été l’Ophir de Salomon. L’or que j’ai vu provenant de ce lavage était de la grosseur d’un grain de blé. En posant la pointe d’un compas sur Tèté, si nous décrivons un cercle de trois degrés et demi de rayon, en nous dirigeant du nord-est au sud-est de la ville, en passant par l’ouest, nous aurons compris toute la région aurifère qui soit connue dans cette partie de l’Afrique. Les parcelles d’or que l’on trouve à la circonférence du cercle formant des grains beaucoup plus volumineux qu’au centre du circuit, je suppose que les véritables gîtes aurifères sont situés autour des filéns de houille ; on aurait, dans ce cas-là, deux mines précieuses, placées dans un pays bien arrosé, où le bois et les vivres abondent, circonstances favorables qu’il est bien rare de trouver réunies. Les habitants verraient avec plaisir le lavage de l’or se développer de nouveau et reprendre l’importance qu’il avait autrefois; actuellement, ils ne recueillent de poudre d’or que quand ils ont besoin d’étoffe ; mais ils connaissent parfaitement la valeur de ce métal, qu’ils apportent dans des tuyaux de plume d'oie et dont ils demandent vingt et un mètres et demi de calicot par tuyau de plume.
Quand, après avoir débordé, les rivières qui roulent de l'or sont rentrées dans leur lit, les indigènes fouillent le sol aux endroits où la couche de limon déposée par les eaux commence à sécher la première ; ils ne creusent jamais à plus d'un mètre et demi de profondeur, et s’imaginent que la terre leur manquerait sous
les pieds s’ils y pénétraient davantage ; viennent-ils par hasard à trouver une pépite, ils l'enterrent soigneusement, dans la persuasion qu’elle se multipliera et que c’est le noyau précieux d'où proviennent les paillettes qu’ils recherchent. Cette coutume m’a tellement étonné, de la part d’individus qui apportent la poudre d’or dans des tuyaux de plume et qui la mélangent de certaines graines enchantées , afin de n'en pas perdre un atome , que j’ai révoqué en doute le récitqui m’en était fait; mais tous les Portugais, à qui les habitants et le langage des indigènes sont familiers, m’ont confirmé la chose. En supposant qu'elle existe vraiment, cette coutume doit avoir eu pour origine le désir de frauder les chefs, qui autrefois s’attribuaient la propriété de ce#pépites.
Le major Sicard, dont la bonté pour moi et pour mes gens a été sans bornes, m'a fait cadeau pour ma fille d’un rosaire fait avec l’or du pays par un indigène de Tèté ; il y a joint des échantillons de poudre d'or de trois différents lavages , que l’on peut voir au Musée de géologie pratique de Londres, où je les ai déposés avec les morceaux de houille que j’ai recueillis à Mouatizé et à Morongozé.
La houe des indigènes est le seul instrument aratoire qui soit employé dans toute la province; on y cultive néanmoins d’énormes quantités de sorgho ( Holcus sorghum ) , de lotsa ( Penniselum typhoideum), de millet, de riz et de froment, des citrouilles, des concombres, des melons, diverses espèces de haricots et de fèves, dont une variété, que les Béchuanas appellent lilloo , se développe sous la terre, de même que l’arachide. On sème le blé dans les bas-fonds que le Zambèse submerge tous les ans ; dès que les eaux se retirent, les femmes déposent quelques grains de froment dans un creux qu'ellès font avec la houe et qu’elles recouvrent en ramenant la terre avec leurs pieds ; un sarclage est donné un peu plus tard, et cela représente nos labours profonds, notre chaulage, notre fumure et nos hersages ; quatre mois après la plantation du grain , la moisson attend la faucille et rapporte cent pour un.
Le blé réussissait encore mieux dans les environs de Zumbo, où il tombe, en hiver, une pluie fine et douce que l’on y désigne sous le nom de pluie du froment, et qui est inconnue dans les provinces du centre.
La partie la plus ténue de la farine donne un pain beaucoup
moins blanc que celui qui est fait avec la seconde qualité ; c'est avec la bière indigène que les habitants de Tèté font lever la pâte ; leur pain est excellent, mais à Quilimané, où le cocotier abonde, on emploie du toddy pour le même usage, et le pain est encore plus léger.
Comme je devais laisser à Tèté la plupart de mes hommes, le commandant leur a donné des terres, où ils vont récolter de quoi vivre, et les a généreusement approvisionnés de blé en attendant la moisson ; il a permis en outre aux plus jeunes de chasser l’éléphant avec ses domestiques, afin qu’ils pussent, en en vendant l’ivoire et la viande, acheter différents objets pour emporter dans leur pays ; ils ont tous été ravis de la générosité du major, et soixante-dix d’entre eux en ont immédiatement profité. Il m’avait été impossible de trouver de l’indienne pour vêtir mes hommes ; mais le commandant a eu la bonté de leur fournir des vêtements , et de m’équiper moi-même des pieds jusqu’à la tête ; j’ai insisté pour qu’il acceptât en échange une certaine quantité d’ivoire ; il a refusé jusqu’au moindre dédommagement , et c’est avec une profonde reconnaissance que je me rappelle toutes ses bontés. J’ai reçu de ses nouvelles depuis mon retour en Angleterre ; mes hommes avaient tué quatre éléphants dans les deux mois qui avaient suivi mon départ.
Le jour de mon arrivée, j’ai reçu la visite de tous les principaux habitants de la ville, y compris celle du curé. Pas un d’eux ne se doutait de l’endroit où le Zarabèse prend sa source ; ils envoyèrent chercher les naturels qui avaient le plus voyagé; mais aucun n’avait remonté le fleuve même jusqu’à la hauteur de Kansala. Le père de l’un des rebelles qui dernièrement ont fait la guerre aux Portugais, avait été assez loin au sud-est pourentendre parler de notre voyage au lac Ngami, et cependant il ignorait, comme les autres, que le Zambèse coulât au centre de l'Afrique. Mais ils connaissent beaucoup mieux que moi la région qui est au nord de Tèté. L’un d’eux, qui avait accompagné le major Montéiro chez Cazembé, nous dit qu'il avait vu le Luapura ou Loapula se diriger vers le Luaméji ou Liambye, où celte rivière avait son embouchure, bien plus loin que la ville de Gazembé; mais il s'imaginait que, d’une manière ou de l’autre, le Luapura traversait la province d’Angola. Cette direction de plusieurs rivières qui prennent leur cours vers le centre, a fait supposer aux géographes
que l’intérieur de l’Afrique était composé de plateaux sablonneux où ces rivières allaient disparaître.
Le senor Candido a visité un lac situé à quarante-cinq jours de marche, au nord-nord-ouest de Tèté; c’est probablement le lac Maravi des géographes, puisque pour y arriver il a passé chez les tribus qui portent ce nom. Les habitants de la côte méridionale de ce lac s’appellent Shivas , ceux de la rive du nord, Mujaos, et donnent au lac, dont ils habitent les rives, le nom de Nyanja ou Nyanjé, qui signifie simplement grande eau, ou lit d’une grande rivière. Au milieu de cette nappe d'eau s’élève une montagne appelée Mourombo ou Mourombola , qui est habitée , et dont la population a beaucoup de bêtes bovines. Le senor Candido a traversé le Nyanja dans l’une de ses parties les plus étroites , et il lui a fallu trente-six heures pour en effectuer le passage. Les pirogues furent manœuvrées pendant toute la traversée avec dès crocs, et, si nous admettons qu’elles aient franchi deux milles par heure, cela ferait supposer que le Nyanja pouvait avoir en cet endroit soixante-dix milles ou à peu près ( plus de cent douze kilomètres). Ce lac est situé au milieu de trèsvastes plaines herbeuses , où les voyageurs marchèrent pendant sept ou huit jours sans rencontrer un arbre, et où ils furent obligés d’employer de l’herbe et des tiges de sorgho pour alimenter leur feu. Tous les habitants de cette région possèdent des bestiaux qu’ils vendent presque pour rien. Il s’échappe deux rivières de l’extrémité méridionale du Nyanja : l’une, qui s’appelle comme le lac et va se jeter dans la mer sur la côte orientale, où elle change de nom ; et le Shiré, qui , à son origine , porte le nom de Shiroua , et se dirige vers le Zambèse, oit il a son embouchure un peu en aval de Senna. D’après les renseignements que le senor Candido a recueillis sur les lieux mêmes, le lac Nyanja serait tout simplement une expansion de la rivière dont il porte le nom, et qui, venant du nord , se diviserait pour entourer le Mourombo 1 , nommé ainsi [iar allusion aux deux branches du fleuve qui se réunissent à sa base. Le Shiré traverse un pays plat et marécageux , mais qui renferme une population nombreuse et, dit-on, d’un grand courage. Les Portugais ont vainement essayé de remonter cette