‹ Explorations et missions dans l'Afrique équatorialeChapitre 10 sur 66 · LA CHANSON DU SOMMEIL · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU SOMMEIL

Il fallait pénétrer au delà du lac Ngami. Deux fois Livingstone en fut empêché; la première fois ce fut un chef qui lui refusa des canots pour passer la Zouga, la seconde fois ce fut une mouche, la tsetsé, qui piqua ses bœufs et les fit périr. Il ne se découragea point, et content d'avoir sauvé de la fièvre plusieurs compatriotes qui mouraient au bord du lac, il revint au pays des ^éc^wawas (1850). Quelque temps après il s'enfonça pour la quatrième fois dans le Kalahari, emmenant avec lui sa femme et ses jeunes enfants. Il atteignit cette fontaine qui survit aux étangs desséchés, et la laissant à sa droite, à sa gauche mettant le lac Ngami, il s'engagea dans une effroyable contrée : pour unique végétation quelques plantes rabougries s'étiolant sur une épaisse couche de sable. On n'entendait plus le rugissement du lion, ou, si on l'entendait encore, il était affaibli par l'immensité d'une solitude sans écho. Pas un cri d'oiseau, pas un bourdonnenjent d'insecte, pas un souffle dans l'air embrasé, un silence de mort, rien que le bruit des pas sur le sable brûlant. L'occident ressemblait à l'entrée d'une fournaise. Chobo, un

race, il sentait l'isolement de son pays; il pressentait qu'au delà du continent une race vivait, plus industrieuse, plus morale, plus pacifique que la race noire, et l'idée fixe de sa vie était d'entrer en relation avec les blancs. A peine eut-il appris par la renommée, qui court très rapidement dans le désert, l'arrivée d'un homme blanc, qu'il envoya des présents à trois rois ses vassaux; à l'un, Sékomi, il envoya treize vaches brunes; à l'autre, Léchulatébé, treize vaches blanches. Le troisième vassal n'était autre que Sêchelé, il reçut treize vaches noires. Scbitouané fit lui-même une centaine de milles au-devant de Livingstone ; il l'attendit dans l'île du Ckobé^ il chanta quand il arriva la chanson du sommeil, car le sommeil ou la paix est le souhait des peuples qui n'ont pas encore reçu le pacificateur céleste. Il eut pour Livingstone les prévenances délicates de celte hospitalité qui fut la charité des premiers hommes (1). Il lui offrit le taureau, la jatte de miel, présents des temps homériques, il le confia aux soins de son intendant, lui fit préparer un lit d'herbes nouvelles, et pour le couvrir pendant la nuit il lui donna des peaux de bœufs qui, préparées d'une certaine façon, étaient aussi souples que le drap. Une grande flamme allumée par les indigènes pour réchauffer les voyageurs, écarter les bêtes fauves, attester devant la nature la présence de l'homme, s'éleva dans les ténèbres, et tout le monde s'endormit sans crainte au pétillement de ce feu joyeux.

(I) La Genèse appelle l'hospitalité du même nom que la charité : miser icoî^dia.

SÉBITOUANÉ

Déjà rétoile que les Africains appellent traîneur de la nuit, Sirius, déclinait vers l'occident lorsque Livingstone s'éveilla dans un pays nouveau. La nuit avait alors cette douceur balsamique (1) qui rend les matins et les soirs délicieux dans l'Afrique australe. On ne pouvait désirer plus de fraîcheur ni plus de chaleur dans l'air (2). A peine apercevait-on à l'extrémité des herbes longues une perle de rosée oh souriait ce que Shakespeare appelle « l'œil gris du matin », et les ombres s'allongeaient en se dégradant insensiblement aux dernières lueurs du feu nocturne qui s'éteignait, lorsque Livingstone vit une forme humaine s'approcher de lui.

Il reconnut Sébitouané.

Le roi des Makololos s'était, levé tandis que les hommes de sa suite dormaient encore, pour s'entretenir avec son hôte. Tous deux s'assirent près du foyer (3) dans l'intimité de la nature et de la solitude, et Sébitouané dit :

(1) Voi/age dans l'Afrique australej p. 136.

(2) Ibid.

(3) Ibid., p. 87.

race, il sentait risolement de son pays; il pressentait qu'au delà du continent une race vivait, plus industrieuse, plus morale, plus pacifique que la race noire, et ridée fixe de sa vie était d'entrer en relation avec les blancs. A peine eut-il appris par la renommée, qui court très rapidement dans le désert, l'arrivée d'un homme blanc, qu'il envoya des présents à trois rois ses vassaux; à l'un, 5eA;omi, il envoya treize vaches brunes; à l'autre, Léchulatébé, treize vaches blanches. Le troisième vassal n'était autre que Sécheléj il reçut treize vaches noires. Sébitouané fit lui-même une centaine de milles au-devant de Livingstone ; il l'attendit dans l'île du Chobé, il chanta quand il arriva la chanson du sommeil, car le sommeil ou la paix est le souhait des peuples qui n'ont pas encore reçu le pacificateur céleste. 11 eut pour Livingstone les prévenances délicates de cette hospitalité qui fut la charité des premiers hommes (1). Il lui offrit le taureau, la jatte de miel, présents des temps homériques, il le confia aux soins de son intendant, lui fit préparer un lit d'herbes nouvelles, et pour le couvrir pendant la nuit il lui donna des peaux de bœufs qui, préparées d'une certaine façon, étaient aussi souples que le drap. Une grande flamme allumée par les indigènes pour réchaufi'er les voyageurs, écarter les bêtes fauves, attester devant la nature la présence de l'homme, s'éleva dans les ténèbres, et tout le monde s'endormit sans crainte au pétillement de ce feu joyeux.

(I) La Genèse appelle l'hospitalité du même nom que la charité : miser icordia.

vu

SÉBITOUANÉ

Déjà rétoile que 1^ Africains appellent traînenr de la nuit, Sirius, déclinait vers Toccident lorsque Livingstone s'éveilla dans un pays nouveau. La nuit avait alors cette douceur balsamique 1; qui rend les matins et les soirs délicieux dans TAfrique australe. On ne pouvait désirer plus de fraîcheur ni plus de chaleur dans Tair S;. A peine apercevait-on à l'extrémité des herbes longes une perle de rosée où souriait ce que Shakespeare appelle if l'œil gris du matin ». et les ombres s'allongeaient en se dégradant insensiblement aux dernières lueurs du feu nocturne qui s'éteignait, lorsque Livingstone vit une forme humaine s'approcher de lui.

H reconnut Sébitouané.

Le roi des Makololos s'était levé tandis que les hommes de sa suite dormaient encore, pour s'entretenir avec son hôte. Tous deux s'assirent près du foyer (3} dans l'intimité de la nature et de la solitude, et Sébitouané dit :

{!) VoifOffe dajis l'Afrique australe, p. 13C.

(2; Ibid.

(3^ lùid., p. 8:.

<( Je n'ai point hérité le pouvoir de mes pères, je no suis point le fils d'un roi, mais, depuis mon enfance, un fugitif, un exilé, le compagnon d'infortune de mes soldats. Je suis né loin d'ici, au pays des Sassoutos ; vingt-six ans se sont écoulés depuis que les Criquas me chassèrent de Kuruman (1). Je me repliai sur Melita. Là je me croyais à l'abri de toute attaque lorsque je m'aperçus que j'étais entouré d'anthropophages réunis tout exprès pour se repaître de mes soldats. Je prévins l'ennemi, je groupai les femmes et les enfants derrière le rempart vivant des troupeaux, et je culbutai d'un seul élan l'armée des tribus sauvages. Si j'avais cherché la conquête, j'aurais pu m'emparer de leur pays, mais je ne cherchais que la paix, et je reculai jusqu'à Litoubarouba. C'était le temps où les Béchuanas massacraient le père de Séchelé et détrônaient Séchelé luimême, lorsque tout à coup — sans doute il vous a raconté cette histoire — un prince inconnu, sorti du désert, vint et vainquit les rebelles. Cet inconnu c'était moi, Séchelé me doit son pouvoir. Litoubarouba fut notre résidence commune. Là j'espérais trouver la paix, ou comme nous disons, le sommeil. Les Boers m'assaillirent. Le sable du désert qui but alors le sang de mes soldats, de mes braves Makololos, crie vengeance contre ces hommes blancs dont les crimes inconnus peuvent échapper à vos histoires, mais à Dieu, non.

« Plus loin, toujours plus loin ! me disait je ne sais quelle voix intérieure: il me semblait que plus loin je trouverais la paix. Je pris la route oti vous avez failli .périr, je franchi le Kalahari, au bord du lac Kumadau je fus maître. Léchulatébé devint mon vassal. Si par

(1) Les Criquas envahirent Kuruman vers 182ô.

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hasard il avait mis obstacle à votre arrivée, son opposition lui coûterait cher.

« Je me croyais en sécurité lorsque les Matébélés vinrent à l'orient et prirent mon bétail. Alors, cerné par le malheur et le désert, je devins comme un lion qui voit se rétrécir autour lui le cercle des chasseurs : je bus dans ma fuite J'eau de la Zouga, relevai fièrement la tête et regardai vers quel point de Thorizon je devais continuer mon voyage à la recherche de la paix. Peutêtre, me disais-je, est-il au delà du désert, à TOrient ou à l'Occident, une race plus humaine qui ait un cœur pour les noirs (d), qui puisse me donner le repos par le respect de ses armes ou de son nom. Peut-être aussi pourrais-je acquérir un canon, cette arme si formidable que nul n'oserait m'attaquer désormais. Je m'enfonçai dans la solitude en me dirigeant vers l'occident. Cette fois la soif me vainquit et non les armes. J'arrivai au bord d'une citerne, je décidai que les hommes boiraient seuls. Je perdis mes bœufs pour la seconde fois, ils s'enfuirent chez les Damaras.

(( Je ne pouvais atteindre les blancs à l'occident, peut-être à l'orient seraient-ils plus accessibles. Je fis volte-face, remontai le Théougné jusqu'au mont Sorila, traversai les plaines marécageuses qui séparent le Chobé du Zambèze. Un jour il me fallut traverser ce fleuve. Les Batokas en habitaient les îles. On ne savait ce qui se passait là, nul étranger n'en était revenu. Seulement dans ces îles on voyait, par les temps clairs et les jours de soleil, blanchir quelque chose comme des ossuaires. Les Batokas attiraient les peuplades fugitives. « Venez, disaient-ils, nos canots sont sûrs, nos bras sont nerveux, nous passerons l'eau. » Puis ils

(1) Paroles des sauvages à Tarrivéo de Livingstonc. Voyage d'exploration dans r Afrique australe.

déposaient leurs passagers sur des îlots écartés, les dépouillaient de tout, les abandonnaient à leur misère ou les décapitaient, et leurs têtes fixées sur des pieux formaient des trophées qui laissaient voir au loin la gloire des Batokas. Ils cherchèrent à m'attirer comme les autres étrangers. Leur chef oflrit gracieusement de me faire traverser le Zambèze: j'acceptai. J'exigeai que ce chef vînt s'asseoir dans mon canot et ce ne fut pas dans une île qu'il me conduisit. S'il ne me faisait pas aborder au rivage, il avait tout à craindre, il portait Sébitouané. Je le retins jusqu'à ce que mon peuple et mes troupeaux fussent déposés, sains et saufs, au delà du Zambèze. J'allais continuer vers l'orient mon voyage à la recherche de la paix, lorsque Sénoga le voyant, celui dont nul ne savait la demeure, qui marchait endormi et reparaissait au retour de la lune, couvert de peaux de bêtes et debout devant moi, Sénoga, me fit signe d'arrêter. Il dit:

O toi que rOrient attire, Vois-tu cette lueur ? —

K Non, répondis-je.

— Eh bien ! moi je la vois.

Ce n'est pas l'aube encor puisque le jour expire, Ni le feu que le pâtre allume dans le bois.

Roi Sébitouané, fuis cette étrange aurore.

« Or cette lueur n'était autre que le feu des canons portugais : se tournant vers Toccident, le voyant ajouta :

. . . . Au couchant j'aperçois- encore Une eau vive étoilant l'ombre des rameaux verts. Je n'aurai ni cette eau, ni cette ombre en partage. Vis heureux I moi je meurs et j'aurai pour breuvage L'eàu saumâtre qui dort dans les puits du désert, Où le rhinocéros trempe sa barbe blanche....

« Sénoga mourut dans l'année ; je le tenais pour un imposteur et pourtant sa mort me fit impression. Je me remis en marche du côté qu'il avait indiqué. Je trouvai dans Touest le pays des Barotzès, une vallée majestueusement inondée par le cours supérieur du Lyambie (1) et par ses affluents, féconde et verte lorsque les eaux rentraient dans leur lit. Voilà le spectacle qui s'offrit à moi comme une vision de paix. Je saluai ma patrie : j'y construisis ma demeure et les étables de mes troupeaux.

<f J'avais compté sans mes anciens ennemis les Matébélés. Ils accourent, je dépose des chèvres dans une île du Zambèze, je laisse des canots sur le rivage. Attiré par l'appât, l'ennemi se précipite dans l'île, mais déjà les canots, conduits par une main qui m'était dévouée, s'éloignent. Les Matébélés se voient abandonnés dans nie. Or pas un ne savait nager. D'autres Matébélés arrivent à leur tour, ils sont munis de canots. Ils viennent venger leurs compatriotes. Je les préviens, je descends le fleuve, je les épie, divise leurs forces, enfin les aborde, seul et désarmé, disant : « Vous ai-je attaqués? non. Vous voulez me tuer, le crime est de votre côté. » Il fallait bien que la guerre finît, et elle ne pouvait finir que si l'initiative du désarmement et du pardon venait de l'un ou de l'autre camp. Elle vint du mien. Les Matébélés se dispersèrent à ma voix comme des troupeaux timides. Le châtiment les poursuivit. Ils devinrent la proie des Batokas, et descendant à mon tour chez ces pirates, j'exterminai leur race.

« Vainqueur aujourd'hui de tous mes ennemis, maître au centre de l'Afrique, fortifié par une muraille impénétrable de roseaux, j'attends encore la paix : mais

(1) Le Lyambie s'appelle Zambèze ailleurs qu'au pays desBarotzès.

d'où me vient cette bonne fortune qu'un de ceux vers qui je voulais aller vienne à moi dans mes derniers jours et m'apporte enfin le sommeil, qui toujours a fui loin de moi? »

C'était ainsi que Sébitouané avait fait de longs efforts pour se dégager de la ceinture de barbarie qui l'enserrait de toute part; le condamnait à vivre, lui, l'ami de la paix et de la civilisation, au centre d'un continent complètement isolé du reste du monde. Il avait fallu qu'il se résignât à mourir où la nature l'avait fait naître. Il ne fut jamais content de son sort. Toute sa vie il alla et il vint comme un lion captif dans sa cage, et pourtant en Europe on l'eût appelé un homme providentiel. Il n'était qu'un chef de peuplade et cependant il semblait qu'il eût reçu la mission vraiment épique de fonder une patrie. Il accomplit cette mission à travers tous les obstacles, il erra longtemps dans le désert avec les Makololos ses sujets à la recherche de cette patrie. Il l'avait trouvée malsaine, mais paisible, et c'était la paix qu'il voulait. Il avait toujours guerroyé contre son gré, il ne demandait qu'à faire paître ses troupeaux comme le pasteur Abraham ou le pasteur David, avoir rouler en silence au-dessus de sa tête les étoiles de la nuit, à se cacher le jour à l'ombre des forêts, à se nourrir avec simplicité du maïs de ses champs et des fruits acides du mokouri.

Sans le savoir il avait atteint un plus noble but que la stabilité dans la patrie. L'unité de son empire, de la langue Bechuana parlée dans cet empire et enrichie par M. Moffat d'une traduction des Ecritures, favorisait l'apostolat chrétien; les Batokas exterminés, l'Afrique centrale n'était plus inabordable et les missionnaires n'étaient plus exposés à décorer de leur crâne un trophée de village. Sébitouané fut peut-être un précur-

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seur. Parfois des conquérants ont eu ce rôle. Lorsque Dieu apparut àÉlie sur le mont Horeb, le prophète entendit d'abord mugir un vent violent, et ce n'était pas le Seigneur, puis apparut un feu, et le Seigneur n'était pas le feu, la terre trembla et le Seigneur n'était pas dans le tremblement. Enfin Élie entendit comme un soupir imperceptible de la brise : c'était le Seigneur. Les conquérants qui balayent la terre avec l'impétuosité de la tempête, qui la font trembler et qui la dévorent, ne sont que les précurseurs du Seigneur; mais quand le Seigneur lui-même viendra sur le continent africain ce sera dans la douceur et dans la paix. Il dédaigne la hache de Sébitouané comme il dédaigne le glaive de César et s'insinue plutôt qu'il ne s'impose par l'influence de son esprit et de sa grâce persuasive.

Sébitouané était grand, plus grand même qu'aucun de ses^sujetsne le supposait, et pourtant il était simple e\i bon. Il avait émancipé les fils des vaincus en déclarant que tous les membres de la tribu étaient les enfants du chef. De pauvres gens venaient-ils chez lui d'un lointain pays pour vendre des peaux et des houes, il allait s'asseoir auprès d'eux, quelle que fût leur chétive apparence, il leur demandait s'ils avaient faim, il ordonnait à ses serviteurs d'apporter du miel, de la farine et du lait, y goûtait devant eux pour éloigner tout soupçon de leur esprit et leur faisait faire un bon repas, peut-être pour la première fois depuis qu'ils étaient au monde. Ravis au delà de toute expression de ses manières affables et de sa conduite généreuse, ces étrangers sentaient leur cœur s'émouvoir et s'ouvrir, ils donnaient au chef qui les accueillait ainsi toutes les informations qu'ils avaient pu se procurer, ils chantaient ses louanges et les répandaient au loin. « Il a du cœur et il est sage », disaient-ils en parlant de ce roi

60 DAVID LIVlNGSTONE ET SA MISSION SOCIALE.

qui, en dehors des tours extérieures de Sion, pratiqjaait la loi naturelle et la morale hospitalière d'Abraham ou de Job, recevait les pauvres à sa table, et, fidèle sans le savoir, appartenait à la société universelle des justes dont la théologie a dit : Ils n'ont tous qu'un cœur et qu'une âme, hors de cette âme il n'est point de salut.

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