‹ Explorations et missions dans l'Afrique équatorialeChapitre 9 sur 66 · LA TEKRE DE SERVITUDE · texte numérisé non relu

LA TEKRE DE SERVITUDE

Le Kalahari ou la terre de servitude s'étend depuis la rivière d'Orange jusqu'au lac Ngami et depuis la côte occidentale de l'Afrique jusqu'aux premières pentes des monts xVlagaliesberg. Au premier aspect cette terre a des séductions pour le voyageur, et, pareille aux sphinx assis à l'entrée du Sahara, la nature invite le passant à sonder son mystère. On voit d'abord, éparses çà et là, les touffes d'une herbe épaisse (1); dans les intervalles de ces touffes, des plantes grimpantes couvrent de leurs guirlandes un sable léger dont les plaines sont unies comme un océan toujours vert. Puis de gigantesques mimosas se dressent un peu au-dessous de Thorizon, et l'on découvre, encore au delà des forêts, noires sous un ciel d'un bleu mat, et qui sollicitent l'étranger à s'engager dans leur profondeur. Il entre, marche quelques heures à travers l'épaisse végétation. Bientôt la soif commence à le brûler, il aperçoit une flaque d'eau qui brille au soleil : il goûte cette eau, et la trouve amère. La soif est le mal de ce pays, il est impossible d'y remédier si on n'en sort pas au plus vite, et comment faire si on a perdu son chemin ? Point de sources, pas d'eaux

(l; Voyage dans C Afrique australe, p. lo4. — Detmier voyage de Livingslonej trad. de madame Loreau, p. 53, In fine.

courantes; çà et là la plaine est coupée par le lit desséché d'anciennes rivières : il ne reste au fond que des cailloux roulés. La pluie tombe, mais le sable absorbe chaque goutte d*eau à mesure qu'elle tombe et la soif du voyageur augmente. Si par hasard il soulève les branches pour s'ouvrir un passage, il s'aperçoit que des serpents d'un bleu ardoise se confondent avec les rameaux; il veut écarter les feuilles, il voit des serpents verts qui se confondent avec les feuilles. Il trouve le Chosa Bosigo dont le nom signifie : celui qui rappelle la nuit : « Il est en effet noir comme Tébène, et, ce qui le rend particulièrement hideux, ce sont des yeux arrondis, convexes, de grandeur disproportionnée, de la même couleur que tout le reste du corps, et lançant un regard terrifiant auquel rien ne ressemble dans la nature (1).» A la nuit tombante, le voyageur entend un grondement qui semble sortir de terre : il a cru d'abord que c'était le cri de l'autruche, mais ce bruit est trop profond, trop sourd pour être autre que le rugissement du lion... Alors, à moins qu'il ne soit Livingstone, il a peur, il comprend qu'il est dans un désert, qu'il foule une terre maudite; il ressent quelque chose de ce qui se passa dans l'âme de Gham alors que la malédiction de Noé retentit sur sa tête.

Si cette terre maudite est habitée, elle ne peut l'être que par les hommes dont parle Job : « De disette et de faim, ils se tiennent à l'écart, fuyant dans les lieux arides, ténébreux, désolés et déserts. Ils coupent les feuilles des arbrisseaux et se nourrissent de la racine des genévriers. Ils sont chassés d'entre les hommes, et on crie après eux comme après un larron. Ils habitent dans le creux des torrents, dans les trous de la terre et

(1) M. Lemue, cité par M. H. Pommier.

des rochers. Ce sont des hommes de néant et sans nom qui sont abaissés plus bas que la terre (1).» Ces hommes s'appellent Bakalaharis. Ils n'ont point toujours habité ce désert, où ils sont contraints de vivre à l'état nomade. Ce sont des fugitifs qui sont déchus dans leur fuite d'un état plus avancé dans la civilisation. Ils sont les plus anciens de tous les Béchuanas : ils possédaient autrefois de nombreux troupeaux de l'espèce bovine à grandes cornes mentionnée par Bruce, mais ils furent dépouillés de leurs biens et refoulés dans le désert par une immigration de leur propre race. Ils ont conservé le culte de leurs ancêtres pour les animaux domestiques ; chaque année, leurs jardins subissent la houe, encore que les possesseurs n'aient à espérer pour récompense de leur travail qu'une faible récolte de melons et de citrouilles ; ils élèvent avec soin de petits troupeaux de chèvres, bien qu'ils puisent de l'eau pour eux-mêmes au lit de sources peu profondes avec une coquille d'oeuf. Ils labourent leurs plaines sablonneuses et élèvent ces chèvres en souvenir du temps où ils étaient agriculteurs et pasteurs. Ils perpétuent ainsi leur histoire, car leurs vieillards ne sont plus là pour la raconter, ils n*ont pu supporter la soif et les fatigues le jour où les tribus fugitives ont cherché dans le désert un asile. Les enfants ne rient pas et ne jouent pas ; ils endurent la souffrance sans une plainte et méprisent les larmes. Ils ont les membres grêles et le ventre énorme à cause des aliments grossiers dont ils se nourrissent. Les Bakalaharis sont hospitaliers, car dans leurs solitudes il est doux de voir, de recevoir un homme. La nature a donné aux peuples qui par leur état social se rapprochent des premiers âges

(I) Job, ch. XXX.

l'inslinct de l'hospitalité. Les patriarches savaient que l'humanité devait un jour recevoir un hôte divin et les peuples qui vivent encore à l'état patriarcal en ont comme un pressentiment inné. Approchez-vous d'un village, les habitants s'enfuient: mais prenez patience; asseyez-vous à l'écart près des huttes, les sauvages vont se rassurer sur vos intentions. En effet, voici qu'une femme s'avance, elle porte un peu d'eau dans un œuf d'autruche et l'offre à l'étranger. Ce verre d'eau n'obtiendra-t-il pas sa récompense du Dieu que cette femme ne connaît pas encore?

Les Bakalaharis sont entourés d'ennemis. Outre le lion, le léopard, le chat-tigre, la hyène, les serpents, ils ont à craindre la flèche empoisonnée du Bushmen, nomade habitant des mêmes solitudes, et qui dispute à ces conquérants fugitifs le sol où lui-même il est né. Moins avancés en civilisation que les Bakalaharis, mais chasseurs et libres, les Bushmen regardent leurs voisins comme des inférieurs. Les Bakalaharis étant d'une timidité servile (1), il n'est guère de chef voisin qui n'exerce une domination sur ces pauvres gens : s'il parle d'eux c'est pour dire « mes esclaves les Bakalaharis », et comme les chefs voisins sont eux-mêmes les esclaves des Boers, des Gafres et des Matébelès, on peut dire que les Bakalaharis vérifient la malédiction de Noé : « Tu seras Vesclave des esclaves ! {{) »

Eh bien ! ces esclaves aiment leur patrie. La sagesse qui lit un devoir à l'homme de peupler la terre a mis dans son cœur le patriotisme qui rend facile l'accom-

(1) Les autres sont les Bushmen, les Bassoutos et les Zoulous.

(2) Lcfvitiquej ch. xxvi, verset 3G. L'un des châtiments de Dieu est répouvanto. u Je donnerai de l'épouvante à leurs cœurs dans les contrées de leurs ennemis, le bruit d'une feuille qui vole les effrayera, ils tomberont comme si c'était un glaive. »

plissement de ce devoir, et fait que nulle terre n'est sans habitant. Les Bushmen^ les Bakalaharis ne cherchent pas une patrie plus heureuse que la leur. C'est là, dit l'un, que nos pères sont morts. C'est là, dit l'autre, que sont tombés aussi par centaines de mille les Matébelès qui nous poursuivaient, c'est laque nous échappons à l'esclavage. Que d'airtees appellent notre pays terre de servitude, nous l'appelons, nous, une terre de liberté. Ce ne sont pas seulement les. Buskmen et les Bakalaharis, ce sont aussi les hommes de génie qui chez les peuples civilisés ont deviné pour quel secret motif la Providence rendait aimable à l'homme un sol infécond : « La patrie, dit l'un d'eux, c'est là où on a des droits, et celui-là qui n'en a point est déjà un exilé (1). » Un autre dit :

L'homme dont le désert est la vaste cité

N'a d'ombre que la sienne en son immensité.

La tyrannie en vain se fatigne à l'y suivre.

Être seul, c'est régner ; être libre, c'est vivre.

L'esprit plane au désert, indépendant du lieu ;

Ici l'homme est plus homme et Dieu même est plus Dieu.

Moi-même de mon âme y déposant la rouille,

Je sens que je grandis et que je m'y dépouille,

Et que mon esprit libre et clair comme les cieux

Y prend la solitude et la grandeur des lieux (2).

Des hauteurs où cette poésie s'élève, si nous redescendons sur la terre, et sur cette terre sans eau, pareille à l'âme désolée du roi-prophète, nous trouverons encore de quoi faire aimer la solitude et bénir la Provi* dence qui veut que le désert lui-même soit habité par l'homme suivant toute la rigueur du précepte donné à Adam : « Remplissez la terre (3). » Les indigènes frap-

(i) Louis Rambaud.

(2) Lamartine, Cours de littérature^ Uo entretien, p. 395.

(3) « Crescite et multiplicamini, replète terram et subjicite eum. » Genèse,

pent le sol avec une pierre : ils n'obtiennent pas partout le même son, ils creusent et découvrent des racines tuberculeuses formées à devenir à la fois un aliment et un liquide pendant les longues sécheresses (i). L'une de ces plantes offre même ce caractère singulier que, pourvue de racines fibreuses dans son état normal, elle acquiert des tubercules toutes les fois qu'un réservoir lui devient indispensable ; elle a pour fruit un petit concombre écarlate qui peut servir d'aliment. Une autre plante, appelée leroshuGy dont la tige est un peu moins grande que les plumes d'un corbeau, cache profondément dans le sol un tubercule gros comme la tête d'un enfant et qui renferme un liquide d'une fraîcheur délicieuse. Une autre plante herbacée et rampante produit un cercle de tubercules gros comme la tête d'un homme. Comme ce patriarche qui donnait une cruche pleine d'eau à sa servante Agar, Dieu n'a pas laissé sans quelque secours la partie de la race humaine qui vit dans le désert. Aucun ange ne lui montre de source cachée, mais une providence maternelle pourvoit à sa faim et à sa soif (2). Parfois, au milieu du silence de la nuit et à plusieurs jours de marche avant d'arriver à la fontaine, l'indigène entend retentir une note bruyante et se réjouit plus que l'Européen lorsqu'il entend le rossignol. Le plus agréable des sons est pour l'Africain la voix de la grenouille (3). D'où sort cette voix? on le cherche; on ne peut le

(1) Livingstone, Voyage dans V Afrique australe^ p. 50.

(2) oc Les indigents et les pauvres cherchent de l'eau, et il n'y en a pas, leur langue s'est desséchée par la soif. Moi, le Seigneur, je no les abandonnerai pas. » Isaïe, xli, 17.

M Ils suceront les.trésors cachés dans les sables. » Deut.^ xxxiii, 19.

(3) Voir la fable des Enfants et des Grenouilles. Esope était un Africain, voilà pourquoi il témoigne tant de sympathie pour la grenouille.

découvrir: point d*eau près de là; on dirait que cette voix sort de terre. En effet la grenouille est nichée près du foyer nomade comme le grillon auprès du foyer stable et séculaire. Elle fait son trou dans les racines de certains buissons. Elle reste cachée là pendant les mois de sécheresse, et, comme elle sort rarement de sa retraite, une grosse araignée profite du terrier qu'elle a fait pour établir sa toile qui en ferme l'entrée. Elle se trouve ainsi pourvue d'une fenêtre et d'un store. Tout à coup elle élève la voix ; elle annonce la bonne nouvelle de la vie matérielle qui va renaître; à ces incantations monotones le ciel, s'abaisse et la pUiie descend. C'est l'espérance qui la fait chanter. Elle sonne à sa manière la grande fôte du. désert. Cette fête était naguère célébrée tous les ans, à peine aujourd'hui l'est-elle tous les dix ans, parce que la contrée se dessèche; mais quand vient la fête, le désert, suivant la parole d'Isaïe, fleurit comme le lis (1). Les animaux féroces cessent de se livrer, au bord des citernes, à do sanglants combats. Le buffle et le lion oublient leur antique inimitié. Dès que les premiers rayons de soleil argententla cime des arbres, le roucoulement des tourterelles ouvre un concert universel. La mesure de ce concert est scandée par les formidables coups de bec du pic et du toucan qui cherchent l'insecte sous l'écorce du mimosa. Les geais diversicolores et les étourneaux bleus circulent entre les branches. Mais ce ne sont là que les apprêts du grand festin qu'offre la nature; l'immense plaine unie comme une nappe se couvre des fleurs et des fruits du melon d'eau. La table est servie. Les convives ne se font pas attendre. Voici l'éléphant, la première puissance du désert après

(I) Isaic, cliap. xxxv, verset l^r.

riiomme, ensuite le lion qui ne vient qu'au troisième rang; voici les buffles et voici le rhinocéros, le zèbre, le gnou, la girafe, les chacals, les chats-tigres, et même les belettes et les souris Enfin le prêtre de la création, rhomme apparaît; seul de ces êtres, il est reconnaissant et pourrait dire :

« Éternel! que tes œuvres sont en grand nombre ; tu les as toutes faites avec sagesse ! La terre est pleine de tes richesses. Toutes les créatures tendent vers toi afin que. tu leur donnes la pâture en leur temps.

« Quand tu ouvres la main elles sont rassasiées de biens. Gaches-tu ta face elles sont troublées, retires-tu ton souffle, elles défaillent et retournent en leur pondre.

« Mais si tu envoies ton esprit, elles sont créées et tu renouvelles la face de la terre (i).

(l) David, ps. civ, 24, 27-30.

DÉCOUVERTE DU LAC NGAMI (1er août 1849)

« Vous ne franchirez jamais le grand désert », disait à son hôte le chef des Béchuanas. — a Je crois, répondit Livingstone, à la parole de Jésus-Christ, il a dit que rÉvangile serait prêché par toute la terre. » Et, joignant Tacte à la croyance, le voyageur partit. En 1849 il s'engagea dans le Kalahari. Sa femme, ses jeunes enfants et deux amis de sa famille, MM. Oswell et Murray, entrèrent en même temps que lui dans des hasards que les indigènes n'osaient pas tenter. On fit la rencontre d'un chef de peuplade appelé Sékomi. — « Vous allez à la mort, dit Sékomi; à la mort par la soif. »

Livingstone avança. Il prit la grande route du pays des Bamangouatos, Elle n'était autre que le lit d'une rivière desséchée qui jadis coulait du nord au sud. Il atteignit la première fontaine du désert. C'est une source mystérieuse dont on ne voit pas Teau. On ne l'entend pas murmurer non plus. On voit simplement en un lieu nommé Sérotlé un bouquet d'arbres à fleurs lilas. Pourtant si le voyageur ne trouve pas d'eau dans cette oasis, il lui faudra marcher pendant trois jours avant d'en rencontrer. C'était une perspective peu

rassurante : mais Livingstone avait confiance dans ses guides et foi dans la Providence, il creusa le sable : aussitôt apparut une e^ju souterraine. Elle filtra d'abord goutte à goutte, puis ruissela en répandant autour d'elle une fraîcheur délicieuse, et toute la caravane s'y désaltéra.

On se remit en marche, mais à peine eut-on fait quelques pas que déjà Ton eût en vain cherché le bouquet d'arbres et la fontaine. La lumière que reflétait un sable fin et blanc ne permettait plus de distinguer un buisson d'un autre. La caravane éblouie marchait au milieu de cette lumière comme si elle eût avancé dans les ténèbres : elle marcha de longues heures jusqu'au moment où son guide refusa d'aller plus loin... Hurrah I cria M. Oswell, et en môme temps il lançait en l'air son chapeau. Qu'avait-il vu? Tout le monde à la fois s'écria comme des naufragés crient : ten^e! tei^e, le lac! le lac! Il s'agissait du Ngami qu'on avait pris pour but du voyage. En effet les flèches de feu du soleil couchant glissaient sur une mer d'azur, et, comme ces rois amis dont parle le poète, on voyait deux soleils venir au devant l'un de l'autre. Les bœufs altérés se précipitèrent vers l'eau. Livingstone avoue, dans son récit, qu'il avait un secret dépit de n'avoir pas le premier jeté les yeux sur le lac : il le contemplait dans toute sa splendeur, il distinguait l'ondulation des vagues, l'ombre des arbres, les éléphants debout comme des blocs de granit au milieu des flots, il entendait le murmure de la brise dans les bauhinias qui formaient sur le rivage une ceinture verte et sonore...

Une déchirure se fit dans le crépuscule et tout disparut : c'était un mirage. On était à trois cents milles du Ngami. Livingstone voulut se rendre compte de son illusion. Une saline était là. Reste des flots amers qui

46 DAVID LIVINGSTONE Eï SA MISSION SOCIALK.

se sont envolés vers le nuage, la saline est comme le fantôme d*un océan disparu. Pour la science la saline est le résidu calcaire d'un ancien lac salé : elle est une efflorescence composée de nitrate de chaux. Pour la poésie elle est rimage de ce que fut autrefois le continent.

Aux environs de la saline les voyageurs aperçurent un léger moiivement dans les buissons : c'est un lion! cria M. Osvvell. C'était une vieille femme. Elle s'était accroupie afin de n'être point capturée; elle se crut prise, et offrit pour sa rançon tout son avoir : quelques pièges fabriqués avec des cordes. On la rassura, on la nourrit, on la combla de verroteries qui réjouirent ses yeux, et elle indiqua la source de Nchokotsa (4 juillet 1849). La source était pareille, à ces fontaines presque épuisées qu'on trouve en Orient, dans les jardins abandonnés. Un mince filet d'eau prêt à se volatiliser au milieu d'une atmosphère embrasée venait mourir à Nchokotsa ; chose étrange, ce filet d'eau, dernier vestige d'une rivière issue du lac Ngami, la Zouga, croissait, croissait toujours à mesure que les voyageurs en remontaient le cours, et vainqueur du soleil qui l'avait d'abord absorbé, il s'épanouissait de plus en plus, se rapprochait des rives abandonnées de son ancien lit, les atteignait, reflétant de fraîches forêts dans ses eaux comme pour rappeler àLivingstone la Glyde écossaise et charmer ses yeux, fatigués de lumière, par un mirage de sa patrie.

Les arbres qui croissent sur les rives de la Zouga sont le baobab, qui parfois atteint vingt-trois mètres de circonférence, raccourcit ses bras difformes, comme pour mieux porter le poids des vents qui viennent du désert et dilate une ombre impénétrable au soleil africain; le moshoma, dont les indigènes font des pirogues, le motsouri qui ressemble au cyprès ppur la forme, à l'oranger par son feuillage d'un vert sombre

semé de petites prunes roses. Il arrive qu'au clair de lune les branches de ces arbres craquent à grand bruit; on voit ondoyer leur cime et paraître au milieu de leur feuillage ténébreux deux cornes d*ivoire : les éléphants viennent boire ainsi toutes les nuits sur les rives méridionales de la Zouga. Ils poussent des cris joyeux en se jetant de Teau, et pour éviter les trappes, ils s'éloigFient lentement en ligne droite. L'antilope des marais anime aussi les bords de la Zouga. Curieuse et vive, elle présente un noble aspect lorsque, debout et la tête levée, elle regarde fixement l'étranger. Ce ne furent pas seulement des arbres et des animaux que Livingslone observa sur les bords de la Zouga; il y trouva les Bayéyès. Ce sont les quakers du centre de l'Afrique. Ils ne combattent jamais. Ils vivent au milieu de la Zouga sur des canaux qu'ils creusent dans un tronc d'arbre avec une doloire en fer. Si Tarbre est courbé, la pirogue affecte la même forme. Attiré par les manières pleines de franchise de ces mariniers paisibles, Livingstone alla s'asseoir à bord de leurs canots. Les Bayéyès ont pour ces barques grossières la même affection que l'Arabe pour ses chameaux. Ils y entretiennent le feu nuit et jour ; ils y dorment à l'abri des roseaux du rivage et n'ont rien à craindre ni des lions, ni des serpents, ni des hyènes, ni surtout de leurs ennemis. Leur voix sonore peut seule les trahir. Ils chantent des strophes en l'honneur de la Zouga poissonneuse : « La nourriture que « tu places devant les hommes est si abondante que le « messager qui se hâte est forcé de s'arrêter le soir. » A mesure qu'en avançant vers l'ouest on approchait du Ngami, la rivière allait s'élargissant, et le spectacle devenait plus digne d'intérêt. Après les sables on avait vu paraître les plantes, après les plantes les animaux, après les animaux les hommes; après l'aridité du dé-

sert la fraîcheur de la verdure et des eaux, et la Zouga et la nappe lumineuse du Ngami. Elle apparut enfin (1" août 1849), et ce n'était plus un mirage; elle fuyait plus loin que Thorizon; elle était calme, elle paraissait endormie depuis des siècles. De temps en temps des antilopes la traversaient par bonds successifs, et à chaque bond prenaient pied dans Teau peu profonde. Des roseaux chantaient sur la rive un chant monotone, et s'ouvrant par intervalles, laissaient voir des troncs d'arbres étranges, des squelettes d'animaux inconnus, entassés dans la vase, et qui semblaient apportés par les eaux. En effet, quand arrivait l'automne, les eaux du Ngami, si calme dans les autres saisons, s'enfiaient tout à coup, sortaient de leur lit, débordaient sur les roseaux de leur rivage et sur les plaines arides, se déversaient par la Zouga jusqu'aux salines du désert, s'infiltraient dans la terre, alimentaient les fontaines où s'abreuvent les Bakalaharis, et devenaient la sève de cette végétation puissante qui couvre, depuis le Ngami jusqu'au fleuve Orange, une terre où l'on ne voit point d'eau. D'où venaient ces puissantes pulsations des eaux qui font déborder le lac à des époques fixes et semblent mesurer de leur rhythme monotone la vie de la nature, comme les pulsations régulières du sang mesurent la vie de l'homme? Livingstone pensa qu'il devait exister au centre de l'Afrique, au lieu d'un désert, comme le pensaient les géographes, un bassin, et peut-être plusieurs bassins sillonnés de grands fleuves; mais au moment où, plein d'enthousiasme, il allait explorer la plaine humide qui s'étend au delà du Ngami, il sentit pour la première fois dans la brise les parfums embaumés, mais dangereux, des marécages où le lotus abonde, et l'idée de la mort, toute enveloppée dans ce parfum, vint pour la première fois visiter son âme.

Page 1