L'AUTEL
Un jour, Livingstone, accompagné de Sékélétou et des Makololos, descendit le cours paisible du Zambèze ou Lyambie, qui coule de l'ouest à l'est au milieu de l'Afrique australe. Dernier survivant des races primitives, doux comme au temps du paradis terrestre, l'éléphant vient boire aux eaux sacrées du Lyambie. « Nul ne sait d'où vient ce fleuve, nul ne sait oii il va », chantaient les rameurs, et les roseaux harmonieux accompagnaient leur chant.
Tout à coup, on aperçoit un météore étrange : cinq colonnes de fumée, blanches à la base, noires au sommet, s'élèvent à l'horizon et soutiennent un fronton de nuages. Elles sont bien à dix lieues de dislance et proviennentsans doute de l'incendie annuel des pâturages. Pourtant elles sont permanentes et leur caractère étrange excite vivement l'attention des voyageurs.
On approche, on contemple le paysage qui s'embellit sur les deux rives : l'hyphénée et le borassus, le moshomo argenté, le motsouri sombre, le dattier sauvage aux grappes de fruits dorés, croissent sur les collines; au-dessus d'eux, les groupes de palmiers dessi-
nent sur Tazur des hiéroglyphes dont le sens est toujours : loin de Ion pays; plus bas et tout au bord du Lyanibie, des arbres plongent dans Teau leurs rejetons pendants qui s'enracinent comme des colonnettes légères et forment au bord des eaux un long cloître où la nacelle passe rapidement. L'ibis religieux, le trogron à la poitrine écarlate, au dos noir, des oiseaux qui ressemblent aux feuilles de corail se parlent en une langue étrangère, des pigeons verts, des ramiers couleur ardoise azurée veloutent par leur roucoulement la. voix trop éclatante des autres oiseaux, et de jolies tourterelles, nichées dans des branches qui se penchent sur les eaux, couvent leurs œufs d'un œil calme et doux.
Un grondement se fait entendre : est-ce le tonnerre? Non, le ciel est sans nuages. C'est un bruit sourd, profond, continu. Il couvre le gazouillement des oiseaux; il s'accroît, il fait trembler la terre, il vient du côté des fumées : les rameurs s'écrient : « Mosi oa tounyaf C'est la fumée qui tonne ! »
A ce moment Livingstone se souvint d'une parole de Sébitouané : « Y a-t-il chez vous de la fumée qui tonne ? Qu'est-ce qui peut faire sortir de l'eau tant de fumée? la faire sortir sans cesse et la faire monter à une si grande hauteur? » En effet la fumée et le bruit du tonnerre paraissaient sortir du fleuve. La navigation devenait de plus en plus périlleuse. Le pilote dirigeait la manœuvre en silence ; il prévenait le timonier lorsqu'il découvrait un rocher. Les rameurs suivaient entre les écueils une route périlleuse et leur énergie maintenait la pirogue dans la seule direction qui fût libre. Ils voulaient aborder dans une île située au milieu du fleuve, au point même où les colonnes de fumée sortaient avec violence et rugissaient. Ils mirent pied
à terre dans l'île, et là que virent-ils? Le fleuve entier large de plus d'un kilomètre se versait dans une crevasse et disparaissait : on l'apercevait au loin, à travers la fumée, comme une ligne blanche, et si loin, si loin, disaient les Makololos, qu'ils se sentaient défaillir en le regardant et qu'ils s'éloignaient bien vile en rampant sur la terre.
A répoque où les eaux se sont retirées de l'Afrique, le basalte qui forme le lit du Zambèze se déchira : dès lors le fleuve eut pour lit un profond abîme qui se replie trois fois sur lui-même. La masse des eaux passe doucement dans ce labyrinthe jusqu'à ce qu'elle s'épanche enfin dans la plaine, mais dans une autre direction.
Tout homme est poète à ses heures ; en présence des grands événements de l'histoire, toute âme émue évoque au fond d'elle-même tout ce qui peut exprimer la majesté du spectacle, et faire à la voix qui sort des choses, ou plutôt à la voix de Dieu, un écho digne d'elle. L'imagination de Livinsgtone peuplée de souvenirs scientifiques crut vqir les comètes échevelées se précipiter toutes à la fois dans les abîmes de la nuit. « L'amas neigeux, dit-il en parlant de la nappe d'eau qui tombe, se dissout en des myriades de comètes liquides et bondissantes dont les chevelures ruissellent. Chaque goutte de l'eau du Zambèze paraît jouir d'une sorte d'individualité. Ces gouttes singulières perlent au bout des pagaies, s'en détachent et roulent à la surface du bois ainsi que du mercure sur une table. Dans l'abîme où elles s'agglomèrent nous les voyons former des groupes ayant chacun une traînée vaporeuse d'un blanc pur, et que nous suivons dans leur course jusqu'au moment où ils nous sont cachés par un nuage d'écume. » Pour l'éclat, Livingstone comparait aussi
ces comètes aux gerbes d'étincelles qui s*élancent de Tacier brûlant dans l'oxygène.
En se précipitant dans le gouffre, la masse liquide entraîne nécessairement un volume d*air considérable, qui, arrivé à une profondeur inconnue, rebondit chargé d'une masse de vapeur et forme au-dessus de la crevasse cinq colonnes qu'on aperçoit à vingt-cinq milles de distance. Parvenue. à trois cents pieds au-dessus du niveau du fleuve, la vapeur se condense, devient fuligineuse et retombe en une pluie fine et perpétuelle sur un massif d'arbres verts situé dans l'île où se tenait Livingstone. « Une multitude de petits ruisseaux partent des racines de ces arbres et vont se jeter dans le gouffre béant; mais les colonnes de vapeiir qu'ils rencontrent dans leur chute les font remonter avec elles et jamais ils n'atteignent le fond de l'abîme où ils se répandent sans cesse. Pas un oiseau ne perche dans le sombre massif où retombe la pluie de ses colonnes (1), pas un n'y chante, pas un n'y fait son nid. Nous avons vu des calaos et des bandes de tisserins noirs passer de la terre ferme dans les îles et retourner à la pointe des caps; mais tous évitaient la région des pluies perpétuelles, où sont les arbres verts. Le soleil même, qui partout ailleurs est si accablant, ne pénètre jamais sous cette voûte ténébreuse. En présence de cette ombre épaisse, de ce déchirement du sol, de ce fleuve qui s'engouffre et rejaillit en fumée, nous comprenons les êtres qui, dans l'enfance du globe, peuplaient l'air, la terre et les eaux : réunion de formes étranges où celle de l'homme n'existait pas. »
C'était au milieu de ces ténèbres que les brigands Balokas venaient, avant que Sébitouané les eût anéantis,
(t) Exploration du Zamhèze^ p. 239.
^j^t^imÊm
sacrifier à des Dieux redoutés. Un triple arc-en-ciel, décrivant trois quarts de cercle, rayonnait perpétuellement sur la muraille de vapeur, et la peur superstitieuse s'emparait des compagnons de Livingstone.
Lui savait que le malheur des populations africaines est d'ôtre, comme des troupeaux sans pasteur, nomades, errants, à la recherche de la patrie qui toujours fuit, incapables de fonder la maison sur la pierre dans l'indépendance et la stabilité. David, en souvenir du temps où son peuple était voyageur, dit dans un de ses psaumes : « Avant que nos marmites aient senti la flamme de la ronce épineuse, le vent du Seigneur emportera celle-ci tant vive que consumée. » Ce verset de la Bible eût été compris par des Africains. Eh bien, cette île, où nul n'osait aborder si ce n'était pour sacrifier à des dieux terribles, où la pluie et Tombre étaient perpétuelles, cette île, dit Livingstone, j'en ferai mon jardin. Il y sema des grains de café, des noyaux de pêche et d'abricot, il paya les Makololos pour entretenir ces plantes quand elles seraient grandes. Il voulait éveiller en eux le goût de l'arboriculture. Or une tribu qui fait une plantation s'y intéresse, s'attache au sol où Qroissent les arbres qu'elle a semés (1). La vie agricole succède à la vie pastorale, la stabilité à l'état nomade, la patrie aux courses errantes.
L'Esprit-Saint lui-même, quand il voulut faire arriver Israël à la stabilité promise, a signalé le rapport entre l'arboriculture et la stabilité des peuples : la métaphore qu'il emploie est des plus scientifiques : « Ponam locum populo meo Israël et plantabo eum et non tiirbabitur amplius (2). Je choisirai la place de mon peuple, et je l'y planterai comme s'il s'agissait d'un arbre. »
(1) Exploration du Znmbèze, p. 2il.
(2) lî, Rois, VIL