COUP D'ŒIL SUR LES PAYS A EXPLORER
Avant d'entreprendre la première série de ses grandes explorations Livingstone eut à chercher sa voie. Nul endroit n'était mieux fait pour s'orienter que ce plateau central où tonne la chute du Zambèze, et d'où le regard s'étend au loin.
Voici du côté de l'ouest les forêts du Londa Ici l'air est calme, étouffant, l'ombre épaisse, il n'y a point de vie. Le marécage y dort, et dans ses eaux ferrugineuses l'hippopotame ronfle sans bruit. C'est ici la région des ombres de la mort (1). C'est ici que
(l) •< Terre de misère et de ténèbres où règne l'ombre de la mort, et où il n'y a nul ordre, mais où habite une éternelle hon-eur. » (Job,x.)
l'homanité est morcelée en petites peuplades qui s'ignorent les unes les autres ; elle ressemble au serpent coupé qui se traîne au milieu des fondrières et cherche, en tâtonnant, à réunir ses tronçons dispersés. Un sentiment est commun à toutes ces peuplades, sans les unir pourtant : c'est la peur. On a peur du Matiamvo, un conquérant qui trône à cent lieues de vous, auquel on paye un tribut et qui vend pour un collier de verre toute une peuplade avec son chef; on a peur du lion et du marchand d'hommes qui rôdent autour des villages, on cache soigneusement la porte de sa cabane, on entoure cette cabane d'une palissade, et pourtant il manque parfois un enfant dans la famille ; on a peur des ombres mystérieuses, on a peur des charmes, des sorciers et de ces simulacres noirs qui se dressent dans les bois au détour du sentier, on a surtout peur des morts, soit qu'ensevelis dans la terre ils reposent la tète sur leurs genoux sous le tertre verdoyant, soit que, exposés sur les branches des arbres, ils exhalent des émanations pestilentielles au milieu des bois. Les vivants se croient tourmentés par eux (1) ; ils soutiennent avec le monde invisible une lutte perpétuelle. Suivant que les nations ont plus ou moins bien mérité de la justice providentielle, la crainte joue un rôle plus ou moins grand dans leur religion ; mais ici ce n'est pas la crainte du Dieu rémunérateur et vengeur, non, c'est la peur des ombres, des fantômes, la peur servile, qui n'est point le commencement de la sagesse, ne fortifie point le caractère et tient les peuples, comme les hommes, dans l'immobilité.
Voici d 'un autre côté, sur la côte orientale de l'Afrique, à Quilimané, à Teté, à Senna, près de l'embouchure
{\) Exploration dans l'Afrique australe, p. 431.
III iBBiflliiJAÉa*
NOUVELLE SÉRIE d'EXPLORATIONS. 8o
du Zambèze, un peuple d'hommes superstitieux, ivrognes, débauchés, paresseux, indisciplinés outre mesure, tributaires des Zoulous, scandale des peuples enfants qu'ils appellent sauvages, cherchant à s'enrichir le plus vite possible pour aller à Bombay jouir de leur fortune. Triste postérité de Vasco de Gama, les Portugais ne manifestent en Europe que leur décadence, mais, aux bouches du Zambèze, ils traînent leur décrépitude. Leur œuvre porte un nom : la traite, et se voit de très loin, comme une rougeur à l'horizon. Bientôt le nègre qui défriche son champ avec une houe de fer sur les hauts plateaux du Zambèze aperçoit une longue traînée de feu, qui suit les contours montagneux et semble ondoyer dans le ciel. « Ce n'est rien, dit-il, l'herbe est haute et mûre : on y met le feu tous les ans. » Mais une muraille ardente avance lentement et sans s'arrêter, et derrière elle marchent les chasseurs d'hommes !
Les flammes approchent avec le bruit d'un torrent. Elles atteignent le village condamné, bondissent à trente pieds de hauteur au milieu des noirs tourbillons d'une épaisse fumée, et les balles des Portugais se mêlent aux charbons ardents qui tombent plus nombreux que les flocons de neige. Où fuir, où se cacher? Les indigènes erraient à l'aventure ou se réfugiaient derrière les saillies des rocs, ou bien dans leurs pirogues au milieu des roseaux, et leurs cadavres entravaient la manœuvre du steamer qui remontait le Shiré: souvent ils s'enfermaient dans leur case, enveloppaient leur petit enfant dans une natte, et ne voulaient point, en mourant, s'éloigner des lieux où s'était passée leur enfance.
De leur côté les Portugais étaient fatalement entraînés à un tel gaspillage de vie humaine, qu'à la fin de la chasse il leur restait peu de bénéfice : dix-neqf
84 DAVID LmXGSTOiNE ET SA MISSION SOCIALE.
l'humanité est morcelée en petites peuplades qui s'ignorent les unes les autres ; elle ressemble au serpent coupé qui se traîne au milieu des fondrières et cherche, en tâtonnant, à réunir ses tronçons dispersés. Un sentiment est commun à toutes ces peuplades, sans les unir pourtant : c'est la peur. On a peur du Matiamvo, un conquérant qui trône à cent lieues de vous, auquel on paye un tribut et qui vend pour un collier de verre toute une peuplade avec son chef; on a peur du lion et du marchand d'hommes qui rôdent autour des villages, on cache soigneusement la porte de sa cabane, on entoure cette cabane d'une palissade, et pourtant il manque parfois un enfant dans la famille ; (m a peur des ombres mystérieuses, on a peur des charmes, des sorciers et de ces simulacres noirs qui se dressent dans les bois au détour du sentier, on a surtout peur des morts, soit qu'ensevelis dans la terre ils reposent la tète sur leurs genoux sous le tertre verdoyant, soit que, exposés sur les branches des arbres, ils exhalent des émanations pestilentielles au milieu des bois. Les vivants se croient tourmentés par eux (1) ; ils soutiennent avec le monde invisible une lutte perpétuelle. Suivant que les notions ont plus ou moins bien mérité de la justice providentielle, la crainte joue un rôle plus ou moins grand dans leur religion ; mais ici ce n'est pas la crainte du Dieu rémunérateur et vengeur, non, c'est la peur des ombres, des fantômes, la peur servile, qui n'est point le commencement de la sagesse, ne fortifie point le caractère et tient les peuples, comme les hommes, dans l'immobilité.
Voici d'un autre côté, sur la côte orientale de l'Afrique, à Quilimané, à Teté, à Senna, près de l'embouchure
(1) Exploitation dana l'Afrique australe^ p. 431.
NOUVELLE SÉRIE n'EXPLORATIONS. 8;)
du Zambèze, un peuple d'hommes superstitieux, ivrognes, débauchés, paresseux, indisciplinés outre mesure, tributaires des Zoulous, scandale des peuples enfants qu'ils appellent sauvages, cherchant à s'enrichir le plus vite possible pour aller à Bombay jouir de leur fortune. Triste postérité de Vasco de Gama, les Portugais ne manifestent en Europe que leur décadence, mais, aux bouches du Zambèze, ils traînent leur décrépitude. Leur œuvre porte un nom : la traite, et se voit de très loin, comme une rougeur à l'horizon. Bientôt le nègre qui défriche son champ avec une houe de fer sur les hauts plateaux du Zambèze aperçoit une longue traînée de feu, qui suit les contours montagneux et semble ondoyer dans le ciel. « Ce n'est rien, dit-il, l'herbe est haute et mûre : on y met le feu tous les ans. » Mais une muraille ardente avance lentement et sans s'arrêter, et derrière elle marchent les chasseurs d'hommes !
Les flammes approchent avec le bruit d'un torrent. Elles atteignent le village condamné, bondissent à trente pieds de hauteur au milieu des noirs tourbillons d'une épaisse fumée, et les balles des Portugais se mêlent aux charbons ardents qui tombent plus nombreux que les flocons de neige. Où fuir, où se cacher? Les indigènes erraient à l'aventure ou se réfugiaient derrière les saillies des rocs, ou bien dans leurs pirogues au milieu des roseaux, et leurs cadavres entravaient la manœuvre du steamer qui remontait le Shiré : souvent ils s'enfermaient dans leur case, enveloppaient leur petit enfant dans une natte, et ne v(5ulaient point, en mourant, s'éloigner des lieux où s'était passée leur enfance.
De leur côté les Portugais étaient fatalement entraînés à un tel gaspillage de vie humaine, qu'à la fln de la chasse il leur restait peu de bénéfice : dix-neuf
mille esclaves parvenaient chaque année à la douane de Zanzibar, mais cent soixante et onze mille périssaient avant d'arriver à l'esclavage. A Zanzibar ils étaient empilés comme du bétail sur des navires où ils mouraient en foule ; cependant que dans leur pays le sol était dépeuplé, les bras manquaient, la terre était en friche ; les traitants, incapables de travailler, mouraient de faim au milieu de la solitude qu'ils avaient faite. Incapables de se défendre, ils périssaient égorgés au milieu des révoltes qu'ils avaient provoquées ; en tous cas, punis par leur crime. Ainsi le mal, retombant sur le malfaiteur, est à lui-même sa limite.
Barbarie à l'occident et barbarie — ou si l'on veut, civilisation — à l'orient. On comprend pourquoi nul autel ne fut élevé dans l'île du Jardin. Peut-être les indigènes n'étaient-ils pas mûrs pour l'Évangile, ni les civilisés dignes de le leur porter (1).
(1) Depuis 1864, le Portugal semble se souvenir de ses glorieuses traditions :. il envoie une mission dans l'Angola, il soutient Cardozza au Zambèzo, fait étudier uue ligne de chemins do fer et expédie Sarpa Pinto pour soutenir la reprise de sa vieille politique.
Bulletin de la Société antiesclavagiste ^ n^ 9.