PAR. QUEL MOYEN LE MISSIONNAIRE ATTEINDRA SON BUT
Entre ces deux barbaries, celle des indigènes et celle des civilisés, Tune à sa gauche et l'autre à sa droite, Livingstone crut qu'il fallait appeler à son aide toutes les forces de la vraie civilisation, et dès lors une seule pensée le domina: celle d'ouvrir l'Afrique au commerce.
Était-ce là l'idée d'un véritable missionnaire? Le commerce a l'intérêt pour mobile; or il y a loin d'un pareil mobile à l'amour des âmes que Jésus poussa jusqu'à sa limite extrême, jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. Quel intérêt terrestre pourrait déterminer les missionnaires et les martyrs. à suivre l'exemple de leur maître ?
Il est vrai, le commerce n'a pas un mobile très élevé, mais n'oublions pas que Livingstone était Écossais, il était compatriote d'Adam Smith, aucune des sciences chères à son temps et à son pays ne lui était étrangère, il avait étudié cette science qui suit les faits sociaux jusqu'à leurs conséquences les plus éloignées : l'économie politique.
Cette science enseigne que le commerce a des conséquences plus nobles que son mobile. Est- il rien de plus
noble que le christianisme? Eh bien, le commerce rend plus facile l'extension de cette religion.
Comment cela ?
Au moment oi!i Livingstone explorait l'Afrique, Tun des plus grands obstacles à la propagation de TEvangile était sans contredit la traite des nègres. L'exploitation de l'homme par Thomme donnait un démenti sauvage à tout ce que pouvaient dire ou faire les ouvriers apostoliques.
Or le commerce légitime pouvait tuer le commerce spoliateur. En effet, pourquoi les indigènes livraient-ils ce qu'ils avaient de plus cher, leurs enfants, aux traitants portugais ? C'était pour se couvrir des étoffes éclatantes fabriquées à Manchester. Qu'on leur fournisse à un prix moins odieux l'objet de leur envie ; ils diront aux traitants : « Gardez votre cotonnade, vous la vendez trop cher, nous avons trouvé des vendeurs plus humains que vous, les Anglais: ce ne sont pas des ànies vivantes qu'ils demandent en échange de leurs étoffes, ce sont les produits de notre terre : retirez-vous, vous qui dépeuplez cette terre féconde, vous qui la stérilisez î » Grâce au libre commerce, la vente de l'homme deviendrait en Afrique de plus en plus impossible. La valeur de Thomme, sa valeur économique elle-même, irait s'accroissant. En effet, le travail qui crée cette valeur augmenterait. Les indigènes seraient encourairés par les débouchés du monde entier. Une industrie locale, quand le marché du monde s'ouvre devant elle, est comme une étincelle tombant dans roxv^ène. elle rayonne : elle se développe dans son milieu véritable, Tunivers, Nul désormais ne lui prendra ses ouvriers. Ouand la valeur du travail est devenue telle, on ne vend plus les traTailleurs.
Mais, dira-t-on, les marchands d'esclaves emploieront
la force pour ravir les hommes qu'on ne voudra plus leur vendre. En ce cas ils auraient contre eux non plus une peuplade craintive armée de Tare et de la lance, mais l'Europe et l'Amérique. Oui, l'Europe et l'Amérique ressentiraient les outrages faits à des peuples qui leur fourniraient les matières premières et qui leur seraient unis par la communauté des intérêts. De leur côté les Africains, s'ils avaient des produits à échanger, se pourvoiraient d'armes à feu et sauraient se défendre eux-mêmes.
Ainsi le commerce légitime ferait disparaître la traite en Afrique. Que dis-je, en Afrique ? C'est dans le monde qu'il faudrait dire. L'esclavage florissait naguère aux États-Unis. Livingstone espérait porter à cette institution par delà les mers un coup mortel au moyen de la concurrence, loi providentielle, favorable au bien général, fatale à l'industrie comme au commerce ayant pour base l'iniquité.
On sait que le travail libre est plus productif que le travail esclave. L'une des preuves de la fécondité du travail libre était citée par Livingstone, c'était l'île Mau- p^ rice. Dans cette île la terre est d'un prix élevé, aucune récolte ne s'obtient sans fumure, c'est de l'Inde que viennent les travailleurs ; et cependant cette île, ce point imperceptible dans l'Océan, fournit à elle seule au moyen du travail libre le quart du sucre dont la Grande-Bretagne a besoin. En Afrique le sol est sans valeur, il est riche, les bras pour le cultiver se trouvent sur les lieux mêmes. Si le travail libre a produit à l'île Maurice de tels résultats, qu'eussent-ils été en Afrique où la nature faisait tant d'avances au travailleur? Le travail esclave aux États-Unis n'eût pu soutenir la concurrence des Africains libres. L'institution servlle aurait cessé de paraître nécessaire aux yeux mêmes des Amé-
ricains possesseurs d'esclaves, et peut-être en 1866 des flots de sang n'eussent-ils pas coulé.
La traite étant abolie, la justice étant satisfaite, c'est
•alors qu'on peut prêcher avec fruit l'Évangile aux
nations. Tout cela, grâce au commerce! N'est-il pas
vrai de dire qu'il a des conséquences plus nobles que
son mobile ?
Ce n'est pas tout, l'abolition de la traite n'est qu'un résultat indirect. Le commerce en a d'autres, plus immédiats, aussi grands. N'est-ce pas l'échange qui distribue sur le globe ces dons gratuits dont les nations sont cohéritières, qui fait entendre aux hommes dispersés la solidarité qui les unit? Le commerce n'agitil pas ainsi dans le même sens que la religion?
Enfin il ne fait pas circuler les produits seulement, il répand au loin les idées. Pourquoi des négociants animés par la charité, autant que par l'intérêt personnel, ne sèmeraient-ils pas sur tous les rivages cette semence qui, tombant dans la bonne terre, devient le grand arbre où les vertus des cieux se reposent ! .^ Les missionnaires catholiques ont accoutumé de voir intervenir en faveur de leur œuvre quelqu'une de ces forces surnaturelles que Dieu tient en réserve pour la propagation de son règne. Livingstone fut réduit aux moyens naturels : il eut recours aux grandes forces économiques, au travail, à la concurrence, au commerce. Il n'en prépara pas moins l'avènement du royaume de Dieu. Saint François-Xavier conquit les Indes par le miracle, Livingstone prépara la conquête de l'Afrique en s'appuyant sur les lois providentielles de la société. C'est par ces deux moyens que le progrès s'opère. Nous sommes les coopérateurs de Dieu, a dit l'apôtre, et tantôt Dieu nous aide par une intervention subite de sa toute-puissance, tantôt par l'évolution
NOUVELLE SÉRIE d'eXPLORATIONS. 01
naturelle des lois qui gouvernent la nature et Thumanité.
En ouvrant au commerce une voie, Livingstone ne cessa point d'être missionnaire à son point de vue. J'invoque, disait-il, ce titre de missionnaire dans sa his large acception, et je comprends dans l'œuvre que je désigne chaque effort tenté pour l'amélioration de notre race et pour la propagation des moyens que Dieu a donnés à l'homme, afin de l'amener au glorieux achèvement de sa destinée. Chacun à la place qu'il occupe, soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, accomplit là volonté du Père qui est aux cieux : l'homme de science, en découvrant les lois cachées dont l'application rapproche les peuples et concourt à leur union comme le télégraphe électrique; le soldat en se battant pour le droit contre la tyrannie ; le marin, en arrachant de nombreuses victimes à l'avidité insatiable des trafiquants sans âme ; le commerçant, en faisant circuler les produits et en apprenant aux nations qu'elles dépendent les unes des autres; en un mot, tous ces travailleurs dont l'action, aussi bien que celle du missionnaire, prépare la fin glorieuse pour laquelle toutes les forces ont été distribuées. »•
DE LYNIANTI A NALIÉLÉ (i) (Septembre-décpmbre 1 853)
Les Ressources pécuniaires de Livingstone n'étaient pas en rapport avec la grandeur de son entreprise. Il recevait chaque année de la Société des missions de Londres deux mille francs, qui ne suffisaient pas àTaffranchir du travail manuel. Heureusement son courage et son caractère lui valaient Thospitalité d'une race constante et fidèle, industrieuse, simple dans ses mœurs, habile aux exercices du corps, apte- au commerce, amie du progrès et qui reconnaissait le missionnaire, sinon pour chef, du moins pour initiateur. C'était la race des Makololos,
Les Makololos lui commirent le soin et lui fournirent les moyens d'explorer de l'est à l'ouest, puis de l'occident à l'orient, l'Afrique australe. On sait quelles difficultés ont à surmonter les explorateurs français et même anglais, s'ils veulent obtenir du gouvernement la participation la plus légère à des entreprises dont
(1) Capitale des Barotzés. Lynianti est la capitale des Makololos. Elle renferme 7,000 habitants. Les Barotzés sont l'un des peuples conquis par les Makololos. Le 10 décembre 1853, Livingstone arrive à Libouta, la dernière ville qui soit sujette de ces derniers.
NOUVELLE SÉRIE d'eXPLORATIONS. 93
rhumanité n'est point désintéressée. Les Makololos firent tous les frais de deux entreprises de cette nature.
La première tentative se fît à travers la terre du Londa que l'ombre des bois et la peur des morts rendaient formidable aux Makololos, alors surtout qu'ils ne sentaient plus derrière eux l'inexorable hache de Sébitouané menaçant les fuyards. Sans doute Livingstone eût pu descendre en pirogue, à la faveur du Zambèze, jusqu'à Quilimané, situé sur la côte orientale, mais, redoutant une route que les négriers abreuvaient de carnage, il se dirigea vers la côte opposée où Saint- Paul de Loanda s'élève en face de l'Atlantique (1). Bien il s'en trouva, car, à ce moment-là même, une guerre entre les indigènes et les Portugais éclatait sur les bords de l'Océan Indien. Livingstone eût été confondu avec les blancs, c'est-à-dire avec les Portugais esclavagistes, et sa vie n'eût pas été respectée.
L'expédition qui devait aboutir à Saint-Paul de Loanda fut publiquement discutée par les Makololos dans .une kotla qui rappelait quelque chose de l'agora des Hellènes aux temps homériques : « Où veut vous conduire cet homme blanc? Ne voyez-vous pas que c'est à votre perte : déjà ses habits ont une odeur 'de sangl »
Ainsi parle un des vieux augures de la tribu.
Sékélétou, fils de Sébitouané^ chef de tous les Makololos, se lève à son tour :
« Quelle récompense attends-tu de tes pronostics, devin sans courage, expert en paroles décourageantes? Sans doute que la mort, qui ménage ceux qui la bravent, t'atteindra dans ton pays et dans ta hutte avant
(1) Capitale de T Angola.
de frapper ce voyageur blanc. Cesse de le soupçonner, car, entends-le bien, il est un père pour nous, il est un autre Sébitouané, »
Il dit, et la majorité de l'assemblée se prononce en faveur de l'explorateur. Vingt-sept hommes sont désignés pour l'accompagner dans l'ouest.
Ils devinrent ainsi les serviteurs d'un maître qui fit servir à leur éducation morale, en même temps qu'à ses voyages, l'autorité pleine d'affection qu'il exerça sur eux.
De leur côté les Makololos s'attachèrent à lui. Un jour, c'était le jour du départ, Livingstone fut saisi du vertige que produit la fièvre africaine, il tomba sur la terre lourdement.
« Dans le cas où vous mourriez, lui dirent ses serviteurs, vos compatriotes ne nous blâmeraient-ils pas de vous avoir permis de nous quitter pour aller dans une contrée malsaine, inconnue et . peuplée d'ennemis?
— Rassurez-vous : je laisse mon journal à votre roi Sékélétou : mes amis liront cet écrit et ne douteront pas des sentiments délicats et dévoués qui furent les vôtres; loin d'en douter, ils chercheront à vous témoigner leur reconnaissance. Pour moi, si je dois mourir, j'espère qu'un ange viendra calmer à l'heure suprême les inquiétudes de mon âme, et que d'un mot, Jésus me donnera la paix éternelle (1). » — Il dit, et aussitôt il écrivit à son frère pour lui recommander sa fille.
Le 11 novembre 1853 il partit deLynianti. Sékélétou, suivi de cent cinquante hommes, fit à son hôte l'honneur de le reconduire jusqu'à la vallée des Barotzés. Le chef montait un cheval appartenant à Livingstone,
.(1) Exploration dans V intérieur de V Afrique australe.
NOUVELLE SÉRIE DEXPLORATIONS. 1)^
et les amis du chef étaient portés par des bœufs à demi dressés, et n'ayant ni selle ni bride. La caravane, rangée en longue file, suivait les sinuosités du sentier et doublait les monticules en se repliant sur elle-même avec des fantaisies pittoresques. La coiffure des serviteurs Qottait au vent : les uns agitaient sur leur tête Textrémité blanche d'une queue de bœuf, les autres un paquet de plumes d'autruche ou des bonnets faits de la crinière d'un lion. Ils étaient vêtus de tuniques rouges ou d'étoffes bariolées. Les hommes d'un rang inférieur étaient chargés de fardeaux et les premiers de la tribu avaient à la main un petit bâton en corne de rhinocéros.
On arrive dans un village. Toutes les femmes quittent leurs demeures et viennent saluer Sékélétou :
« Grand chef! grand lion! donnez-nous le sommeil! » s'écrient-elles d'une voix perçante qu'elles font trembler par un mouvement rapide imprimé à la langue ; les hommes profèrent les mêmes cris d'une voix plus grave : Donnez- nous le sommeil. Le sommeil pour eux, c'est la paix, comme si la guerre était en Afrique la vie éveillée et l'état le plus ordinaire.
Sékélétou, dont Livingstone avait deux fois calmé l'ardeur belliqueuse, apporte à ses tributaires la paix qu'ils désirent. 11 reçoit leurs salutations avec une indifférence qui lui semble convenir à son rang. On l'informe des nouvelles du pays. Le chef du village fait bientôt circuler des calebasses de bière et de grandes jarres de lait caillé, dont l'échanson distribue le contenu, suivant son bon plaisir. Un bœuf choisi par Sékélétou est traîné au centre de la kotla. L'un des Makololos le frappe au cœur de sa javeline. Il fait la blessure aussi petite que possible afin d'éviter la perte du sang, car le sang ainsi que les entrailles de la victime sont
le salaire de celui qui l'immole. Les côtes forment la part du chef. Les autres parties sont distribuées aux principaux de la tribu. Les domestiques découpent les morceaux en longues tranches qu'ils jettent sur la braise. Quelques instants après, la viande à moitié cuite et brûlante circule rapidement de main en main. Quand tous ont chassé la faim et la soif et que personne en son âme ne peut se plaindre de n'avoir point une juste part des mets, Livingstone invite le roi des Makololos à venir prendre le café avec lui.
« Je sais, lui dit Sékélétou, que votre cœur m'est attaché, car je sens le mien qui s'échauffe en partageant votre nourriture. Le café des Criquas et des marchands qui sont venus me visiter pendant que vous étiez au Cap n'était pas aussi bon que le vôtre parce que c'était mon ivoire, et non pas moi, qu'ils aimaient. »
A ce moment une flottille de trente-trois pirogues s'apprête à descendre le Chobé.
Sékélétou se lève, il va monter dans l'un des canots, lorsqu'il entend derrière lui ces paroles prononcées d'une voix grave :
« Ce sont les aînés qui dans le combat ouvrent l'attaque. »
L'allusion est saisie : tous les jeunes gens, y compris le chef, cèdent la préséance aux anciens et attendent sur la rive que leurs aînés se soient embarqués.
La longue file de rameurs glisse sur le Chobé jusqu'au point où cette rivière entre dans le Zambèze.
Bientôt la flottille remonte ce fleuve, et c'est à Naliélé, ville située sur le cours supérieur du fleuve, que Sékélétou fait ses adieux à Livingstone.
Ce dernier continue de voyager vers l'ouest, et tous les soirs il s'arrête sur la rive. Il y trouve à chaque station de nouveaux sujets d'étonnement et d'observa-
NOUVELLE SÉRIE d'EXPLORATIONS. 97
lion : tantôt c'est une population qui travaille avec habileté le fer et le bois, tantôt un homme ingénieux qui s'est servi d'une chute du Zambèze pour conduire l'eau dans ses champs, tantôt un roi dont on vénérait la mémoire comme Santourou, tantôt un patriarche appelé Mozinkoua. Ce vieillard est assis au milieu de ses enfants; ils sont noirs, mais beaux, souriants, nés d'une seule mère : leurs demeures sont groupées en cercle autour de la maison paternelle, à l'ombre des figuiers banians dont les rejetons germent sur la terre, et, comme ces rejetons, toute la famille a pris racine autour du père.
DE NALIÉLÉ A LOANDA (Décembre 1853 — mai 1854)
Le chef des Makololos a voulu que, partout où son ami se présenterait, il fût précédé d'un héraut d'armes. Livingstone entre triomphalement dans les villages. Un ordre le précède partout sur le territoire des Makololos :
« Ne permettez pas que le nakéy c'est-à-dire le docteur, puisse souffrir de la faim. »
Tous les sujets de Sékélétou savent, comme leur chef, donner avec grâce :
« C'est un morceau de pain que je vous prie d'accepter», disent-ils d'un air affable, en donnant un bœuf.
A ces présents offerts avec tant de politesse les habitants des villages ajoutent du lait, du beurre, d'amples mesures de farine, de la bière, des fruits indigènes, le doux mobolas, l'acide mamosho et les fruits orangés du strychnos, et la fève rouge appelée mosibé.
Livingstone et ses serviteur,s remontent le cours supérieur du Zambèze, puis quittent le fleuve, s'engagent dans un affluent de la rive droite, la Liba, enfin cessent de naviguer et suivent les sentiers des forêts du Londa. Partout les iMakololos montrent ce qu'ils sont: sur les fleuves d'habiles rameurs, au milieu des bois des com-
pagnons sûrs, toujours des serviteurs dociles, naïfs comme des enfants; parfois rebelles, mais prompts au repentir; parfois un peu grossiers et cruels, mais plus souvent dévoués jusqu'à exposer leur vie pour sauver celle de leur chef. Il faut les voir au passage d'une rivière nager autour de Livingstone, se presser contre lui d'une façon si touchante qu'on ne sait lequel est le plus admirable, ou le bon naturel de ces païens, ou le talent qu'a le maître de s'en faire aimer de la sorte.
Leur éducation s'accomplit ; ils deviennent doux et bons. Tourmentés par la faim ils se révoltent à la pensée de tuer un âne qui les a longtemps servis. L'âne, disent-ils, l'âne est l'ami de l'homme, son compagnon; tuer et manger notre âne, c'est comme si l'on tuait, si Ton mangeait Tun de nous.
Ils appellent Livingstone leur père, ils ont pour lui mille prévenances, ils s'ingénient à le décharger des soins matériels, afin qu'il se livre en toute liberté à ses investigations scientifiques.
Chaque soir l'un d'eux dresse la tente du missionnaire, un autre coupe de l'herbe et fait un lit; un troisième, le héraut d'armes, coupe du bois; un quatrième
allume le feu de la kotla devant la porte de Livingstone. C'est là qu'est la place d'honneur, et chacun prend la situation qui lui appartient d'après le rang qu'il occupe.
Aussitôt que Livingstone est entré dans sa tente, Mashaouana fait son lit devant la porte de cette tente, à la place d'honneur.
Les autres se réunissent par tribus et élèvent de petits hangars autour du feu, en ayant soin de laisser devant le foyer un espace assez grand pour contenir les bêtes à cornes : le feu les rassure, et on fait toujours en sorte qu'elles le puissent apercevoir.
Les hangars sont construits de la manière suivante :
On enfonce dans la terre deux perches solides et fourchues, qu'on incline, et qui en reçoivent une autre placée horizontalement : des branches sont plantées dans la même direction que les deux fourches et attachées à la perche horizontale avec des morceaux d'écorce. Le tout est recouvert de grandes herbes en quantité suffisante pour protéger contre la pluie; en moins d'une heure on a des appentis ouverts du côté * du feu et où les animaux sauvages ne peuvent pénétrer. L'aspect de ce camp est pittoresque, il offre une image paisible quand la lune brillante de ces régions caresse de sa lumière les grands bœufs endormis et les hommes couchés sous les hangars (1).
Livingstone jouit rarement de cette paix, car la fièvre africaine ne cesse de le consumer. 11 se tourne et se retourne péniblement sous sa tente, tandis que ses compagnons dorment.
Pendant une de ces insomnies et vers minuit (janvier 1834), il voit apparaître à l'entrée de sa tente un personnage mystérieux ; ce n'est point la personne bien connue d'aucun des hommes de son escorte :
« Qui va là? dit-il.
— Etranger, répond l'inconnu, je suis le héraut d'armes de Shinté, chef des Balondas.
— Que me veut- il, ce Shinté?
— Il vous prie de vouloir bien me suivre et de venir, sans plus tarder, vous entretenir avec lui.
— A minuit?
— A minuit. C'est l'heure à laquelle notre chef a coutume de nous recevoir.
— Alors dites-lui que je nie puis m'entretenir avec lui : je déteste les paroles qu'on profère dans l'ombre
(1) Exploration dans r Afrique austrah^ p. 254.
NOUVELLE SERIK a^XPLORATIONS. dOl
et les actions qui s'accomplissent dans les ténèbres.
La nuit suivante un nouvel' énii^saire revint de la part de Shinté. Les serviteurs de LiVrngstone lui con-^ seillaient de se conformer à Tusage dti,'pays et de ne point manquer à ce rendez-vous nocturne. -; ^
« Je ne suis pas un sorcier, dit-il, pas davantage une hyène », et pourtant, au troisième message, ilcééla.
Shinté, pensa-t-il, aime les ténèbres pour elles-m'êmes, sans vouloir en profiter pour accomplir quelque noir^> dessein.
Le héraut d'armes le conduisit à la hutte de Shinté.
La porte ressemblait à une chattière, il fallut ramper pour entrer. Dans Tintérieur, que trouva-t-il?
Shinté, comme on le suppose. Ce chef avait au cou de nombreux colliers de verroterie qui brillaient dans l'ombre. Ses bras et ses jambes étaient couverts d'anneaux de cuivre et de fer. Il portait sur sa tête une sorte de casque formé de chapelets de verroterie artistement enlacés et dont le sommet était couronné d'une grosse touffe de plumes d'oie.
Un léger bruit se fît entendre.
Tl n'était pas seul dans la hutte. Il fît un signe.
Une toute petite fille parut.
« Prenez-la, dit-il, elle est à vous.
— Que dites-vous? répartit Livingstone avec étonnement.
— Je dis qu'elle est à vous : elle vous portera de l'eau : on n'est pas un grand homme si l'on n'a pas un enfant pour cet office et ma coutume est de l'offrir à mes hôtes.
— Mais cette petite est-elle une orpheline?
— Nullement.
— Alors pourquoi n'irait-elle pas puiser de l'eau pour sa mère? Voudriez-vous par hasard l'arracher à ses
iOi lUVin UVINGSTONK tf'rSA MISSION SOCIALE.
parents, leur causer ceW» i;uisante peine pour la livrer à un étranger? Qu^t h moi, ce n'est point pour me prêter à une tollé .sjioliation que je suis venu. Livrez l*ivoiro, le bé^iûU'la cire des abeilles ; recevez en échange d*autres produits : ils seront justement acquis. Vous ne serez peint généreux aux dépens d'autrui; mais Tétranger louera votre justice, elle sera connue jusque dans le$ite§de TOcéan.
.^«^ Si vous ne la recevez pas comme esclave, vous pouvez du moins Tadopler: avez-vous des enfants?
— J'en ai quatre, et je serais au désespoir si mon chef me prenait ma petite lîlle, pour l'envoyer puiser ailleurs qu'aux fontaines de son pays.
— Je comprends, vous la trouvez trop petite. >■
Vue autre enfant fut amenée : elle avait la tète de plus que la première.
v^ Tenez, voilà celle qui vous convient.
— Pas davantage.
— Vous ne voulez donc rien accepter de moi ?
— Je ne me refuserais pas à la prendre si je pouvais promettre à ses parents de la conduire dans ma famille, de rinstruire et de la renvoyer libre femme, mais si je la prenais à d'autres conditions, ou plutôt sans conditions, les.ïJalondas l' indignés diraient: N'est-ce pas là ce arrand advei-saire de Tesclavage ? Il ne s'élevait si fort contre le commerce des hommes que pour mieux nous tromper, pour traîner en esclavage Tune des nôtres.
— Rassurez-vous, les Balondas ne sauraient mf)me pas que vous l'auriez emmenée. Ses parents dorment à cette heure, ils i^ruorent qu'elle soit ici. Ne la vovant pas revenir, ils diront : Un lion l'a dévorée.
— Peut-être, mais au sein des ténèbres dont vous
1 UabitaiiLs do^ t'orOt<% de Loiidu.
NOUVELLE SÉRIE d'eXPLORATIONS. 103
VOUS enveloppez quelqu'un vous voit, et celui-là s'indignerait. En vain je m'enfoncerais dans ces forêts, un regard me suivrait dans leurs profondeurs ténébreuses, et si je pouvais tromper l'œil d'une mère, je ne pourrais échapper à l'œil de Dieu. »
DE NALIÉLÉ A LOANDA
(Janvier-mai 1854)
Livingstone eut une façon ingénieuse d'apprendre à Shinlé quelque chose de la vraie religion. Il se servit de la lanterne magique. Le premier tableau représentait le sacrifice d'Abraham. Les personnages étaient aussi grands que nature, et les spectateurs ravis trouvaient que le patriarche ressemblait infiniment plus à un Dieu que toutes les images de terre ou de bois offertes à leur adoration.
« Abraham, dit le missionnaire, était le père d'une race à qui Dieu donna la Bible, et notre Sauveur est né parmi ses descendants. »
Les femmes écoutaient avec un silence respectueux; mais, lorsque la glace où l'image était imprimée vint à remuer, le coutelas qu'Abraham tenait levé sur son fils se mut en se dirigeant de leur côté. Elles supposèrent qu'elles allaient être égorgées à la place d'Isaac et se mirent à crier toutes à la fois : « Ma mère! ma mère! »
Elles s'enfuirent pêle-mêle en se jetant les unes sur les autres, tombèrent sur les petites huttes qui renfermaient leurs idoles, sur les pieds de tabac, sur tout ce
NOUVELLE SÉRIE d'exPLORATIONS. 105
qu'elles rencontraient; il fut impossible de les rassembler de nouveau.
Toutefois Shinté resta bravement assis au milieu de la mêlée et vint ensuite examiner Tinstrument.
Qu'on se figure l'impression que dut produire celte lanterne merveilleuse au milieu d'une forêt sombre, sur des imaginations impressionnables, sur des âmes naïves et curieuses camme celle des enfants. Longtemps on s'en souvint après que « l'homme au pâle visage » eût disparu. Ainsi les rayons du soleil, traversant les vitraux des églises, projetaient sur les murailles les images des saints, et les chrétiens du moyen âge regardaient avec un naïf étonnement paraître à l'aurore, passer lentement et disparaître au déclin du jour, ces beaux fantômes^ images des réalités immortelles. Mais de peur que les habitants des forêts de Londa ne vissent dans l'image autre chose que l'image, Livingstone avait grand soin d'expliquer le mécanisme dont il avait montré les effets.
Les idoles se multipliaient à mesure que les forêts de Londa devenaient plus profondes. Ici c'était un fétiche ressemblant à l'alligator ; là c'étaient des visages humains gravés sur Técorce des arbres et semblables aux effigies qu'on a retrouvées dans les hypogées de l'Egypte. En effet, la civilisation qui s'est éteinte dans les nécropoles de Thèbes ou de Memphis a rayonné jadis sur tout le continent, et luit vaguement encore à l'ombre conservatrice des bois.
Aux branches des arbres, au bord des sentiers pendaient des épis de maïs, des racines de manioc, offrande des pauvres, souvenir des anciens sacrifices. On trouvait, de distance en distance, des monceaux de petits bâtons formés ainsi que les cairns des anciens peuples du Nord. Chaque passant ajoutait sa bûchette
et le tumulus s'élevait peu à peu jusqu'à devenir une pyramide. Ailleurs, c'était en travers du sentier quelques baguettes dont chacun se détournait avec respect. Il semblait qu'on cherchât sans cesse à désarmer la colère des êtres invisibles qu'on supposait habiter la forêt.
Cette superstition ne les rendait pas plus scrupuleux. Les Béchuanas dn sud paraissaientathées, maisils étaient moins cruels et moins rusés que les habitants des forêts de Londa. Au moment où Livingstone s'établit à Kolobeng, les Béchuanas étaient arrivés à cet état de société où, les simulacres tombant en poussière, le ressouvenir de la divinité peut toucher les âmes; tandis que le fétichisme des Balondas faisait désespérer chez eux du bon sens et des vérités communes à tous les hommes.
Tout en suivant les circuits des étroits sentiers, les voyageurs éprouvèrent une nouvelle surprise.
Ils rencontrèrent les Chiboques (13 fév. 1854).
Ce n'étaient plus de vains simulacres, c'étaient des ennemis armés de sabres, d'arcs et de lances, qui poussaient de sauvages cris, ricanaient avec des dents limées en pointes et formaient autour des Makololos un cercle menaçant.
Les soldats de Sébitouané n'auraient pas manqué de l'enjporter sur de tels agresseurs si Livingstone eût permis que le combat s'engageât. Il se porta lui-même avec un grand calme au-devant des Chiboques, et montrant à leur chef son revolver :
« Il ne tiendrait qu'à moi de vous tuer; mais je ne veux pas tremper mes mains dans le sang de celui qui est homme aussi bien que moi, et je sais que là-haut Dieu me punirait. »
Il dit et lève en même temps la main vers le ciel.
NOUVELLE SÉRIE d'EXPLORATIONS. 107
« Moi aussi, dit le chef, je crains de verser le sang, vous pouvez continuer votre chemin. »
La caravane passa; les Makololos faisaient retentir les bois de ces paroles qu'ils échangeaient entre eux : « Si notre père ne nous eût pas arrêtés, quelle brillante figure nous eussions faite devant l'ennemi ! »
Brusquement la forêt disparut : on passa de Tombre à la lumière, et Ton vit s'ouvrir à une profondeur de quatre cents pieds la luxuriante et féconde vallée du Quango, dont les rampes sont comme des chaînes de montagnes.
Livingstone put étudier en cet endroit la formation géologique du continent, et sa curiosité scientifique n'eut d'égale que son émotion religieuse en comptant ces strates superposées qui sont des créations ensevelies, des preuves d'amour que le Tout-Puissant a données à la terre avant de lui donner son fils unique.
Le Quango fut franchi et les Makololos descendirent les plaines qui finissent à Loanda.
a Où allez-vous? leur dirent des marchands d'esclaves.
— Nous allons à la côte pour faire du commerce avec les blancs.
— Vous ne savez donc pas de quelle façon se fait ce commerce? Pourrez-vous entrer dans la mer à la nuit close et prier les hommes blancs qui l'habitent de venir vous trouver?
— Certainement, et même nous serons enchantés de faire connaissance avec les hommes-poissons qui habitent l'Océan. »
Saint-Paul de Loanda ne renferme plus aujourd'hui que 12,000 habitants dont la plupart sont des hommes de couleur. Vue de la mer, la ville présente un aspect imposant. Des maisons aux murs clairement peints
brillent au soleil au milieu du vert vigoureux des ombrages, et si l'on pénètre dans la ville on y trouve les témoignages de son ancienne magnificence; on y remarque deux hautes églises : l'une d'elles, bâtie par les Jésuites, est maintenant convertie en atelier, l'enceinte majestueuse de l'autre sert aujourd'hui d'étable à des bœufs.
Il ne se trouvait à Loanda qu'un seul Anglais appelé M. Gabriel, commissaire envoyé pour la suppression de la traite. Il représentait sur la côle occidentale la politique de lord Palmerston, et grâce à lui, les Portugais de Loanda parlaient déjà du trafic des noirs comme d'une chose des temps passés. Il reçut avec cordialité son compatriote épuisé par la fièvre, il lui céda sa chambre, et après avoir couché pendant six mois sur la terre, Livingstone reposa pour la première fois dans un lit.
Cependant les Makololos ne pouvaient rassasier leurs yeux du spectacle de l'Océan ; ils 'disaient : « Les anciens nous avaient enseigné que le monde n'avait pas de fin. Tout à coup le monde nous dit : je suis fini, il n'y a plus rien de moi. »
Une seule chose les étonnait, ils ne voyaient point la mère de Robert, il fallait encore imaginer une contrée au delà de l'Océan, mais c'était une région lumineuse, enchantée, où le fer travaillé préparait^ filait et tissait le coton, où brillaient des diamants, où l'on respirait des parfums, où se trouvaient enfin les plus chères affections de leur bienfaiteur.
« Que cette région diffère, leur disait Livingstone, des forêts obscures que nous avons traversées, où la vie est plate et uniforme, où Ton s'ignore les uns les autres et où l'on étouffe! Que de vie dans les flots du vieil océan, que de lumière et de voix, que de puissance et que d'espace l »
NOUVELLE SÉRIE d'eXPLORATIONS. 109
A ce moment les Makololos aperçurent tin point blanc à Thorizon ; il grossit en se rapprochant. « Qu'est cela? demandèrenl-ils.
— C'est un brick de guerre, » répondit Livingstone, et bientôt il reconnut l'un des croiseurs de Sa Majesté britannique.
Le bâtiment entra dans le port sous les yeux des nègres émerveillés.
« Ce n'est pas un canot, disait* l'un, c'est une ville.
— Quelle ville, reprenait l'autre, que celle où, pour arriver, on grimpe avec une corde. »
Tous furent admis à visiter le navire.
« Voilà mes compatriotes, dit Livingstone à ses serviteurs en leur montrant les officiers de la marine royale.
— C'est vrai, répondirent les Makololos; ils vous ressemblent tous. »
Les officiers furent pleins de prévenance pour les amis de leur compatriote, ils voulurent qu*ils tirassent un coup de canon.
«Vous êtes des dieux! » s'écrièrent les nègres, et leur enthousiasme ne pouvait croître si ce n'est quand Livingstone leur dit :
(( Cette puissance qui vous paraît surhumaine est tournée contre les marchands d'hommes, elle n'a d'autre but que de rendre les Africains à leurs forêts natales. »
Livingstone grandit dans leur estime quand ils virent la considération dont il jouissait parmi ses compa-^ triotes. Les officiers le regardaient avec une émotion mêlée de respect : « Cet homme, disaient-ils, revient des forêts humides, des marécages pestilentiels, des lieux où nul Européen n'imprima ses pas, voyez comme la fièvre et les privations l'ont amaigri I comme sa fai-
blesse et son dénûment parlent éloqueinment en faveur de la justice qu'il a servie! »
Ils se concertèrent et vinrent le trouver.
« Vous souffrez, Docteur, lui dirent-ils, et jamais, sous cette latitude et ce climat, vous ne guérirez complètement; la lièvre vous ressaisira et vous enlèvera peut-être, alors qu'aucun d'eux ne pourra vous secourir. Notre conscience ne sera point tranquille si, revenus en Angleterre, on nous demande où nous avons laissé le D'^ Livingstone et pourquoi nous ne l'avons pas ramené. Venez, le Foreunner est prêt à quitter le rivage. Soyez des nôtres : tous les frais de la traversée nous regardent et ne sont rien à côté du bonheur de nous trouver en votre compagnie et de vous rendre la santé. »
Ils disaient, et en même temps, dans l'âme de Livingstone, les voix tentatrices de la famille et de la patrie murmuraient avec douceur.
Il rentra dans la chambre de M. Gabriel, ferma sur lui la porte, se promena quelque temps d'une fenêtre à l'autre, les yeux fixés tantôt sur la mer, tantôt sur le littoral. Il marchait seul, silencieux, calme en apparence, et pourtant il se passait dans sa conscience un de ces grands drames intérieurs oti les puissances de l'âme se dressent les unes contre les autres. Il se demandait qui prendrait soin des Makololos, et s'ils retrouveraient le sentier ; il les revoyait au passage des larges rivières, du Kasai, ou du Kuango, de la Liba ou du Zambèze, il les voyait incapables de conserver la paix avec des peuplades hostiles, il les voyait aux prises avec les Chiboques, ou craintifs, affamés, fugitifs, errants, exposés à tomber dans les pièges des marchands d'hommes, à ne revoir jamais leurs femmes et leurs enfants : et, à ce moment même, il lui semblait
NOUVELLE SÉRIE d'eXPLORATIONS. 111
que quelqu'un d'invisible lui parlait inlérieui*ement et lui disait : Reste, et retourne au pays de Sékéletou.
Puis un sentiment contraire prévalait en lui. Que me font, pensait-il, ces étrangers? leur dois-je rien et n'ai-je déjà pas assez fait pour eux? Du- reste, ils ont la mémoire fidèle, ils retrouveront infailliblement le chemin : si on les menace, ils sont prudents; si on les attaque, ils sont braves. Une providence veillera sur eux. Soudain il s'interrompit, une clarté passa dans son regard et fut l'annonce d'une victoire intérieure, il avait aperçu le devoir et s'était résolu.
Il alla droit à ses caisses, les ouvrit, en tira des cartes, des dépêches, un manuscrit, les porta aux officiers du Foreimner, acceptant seulement pour ses papiers l'oflre séduisante que ces hommes généreux lui faisaient pour sa personne même : c'était être ennemi de son repos et de son bonheur, et pourtant, s'il eût cédé à l'attrait si légitime qu'exerçaient sur lui sa famille et sa patrie, il ne les eût jamais revus, car plus tard il apprit que le Foreunner, avec tout ce qu'il renfermait, personnes et richesses, avait disparu dans les flots.
RETOUR A LYNIANTrETJRETOUR EN ANGLETERRE (27 juillet 1855 — 12 septembre 1856)
Livingstone reprit le chemin de Lynianti, il revit les forêts sombres du Londa, les fraîches vallées du Quango, du Kasaï, de la Liba, du Lyambie, la vallée Barotzé semblable à celle du Nil. Il voyageait en paix, suivant l'expression de ses compagnons, sur la terre de Diegi, ne faisant aucun mal ni au pays, ni aux jardins, bien que les petits canons anglais aient six bouches et que les balles anglaises portassent très loin et frappassent très fort.
Le 27 juillet 1855, il atteignit la frontière des Makololos. Les femmes accoururent au-devant de lui, en dansant. Les unes étaient armées d'une natte et d'un bâton en guise de lance et de bouclier, les autres se précipitèrent vers lui, couvrirent de baisers les mains et le visage des amis qu'elles retrouvaient ; tandis que les hommes, assis dans la Kotla, attendaient gravement l'arrivée de Livingstone, suivant les règles du décorum africain.
Pitsané prend la parole et fait pendant plus d'une heure le récit du voyage, qu'il présente sous son plus heureux aspect. « Nous avons été, dit-il, jusqu'au bout
NOUVELLE SÉRIE D 'EXPLORATIONS. i\^
du monde, et nous ne nous sommes arrêtés que lorsque la terre a manqué sous nos pieds. »
Le jour de l'arrivée est consacré tout entier à remercier Dieu. Les compagnons de Livingstone revêtent leur plus belle parure; ils ont sauvé de la main des voleurs et des souillures du chemin leur habillement complet fait à l'européenne, et qui, d'une blancheur éclatante, produit avec leur bonnet rouge un effet saisissant. Ils font en sorte de marcher comme les soldats qu'ils ont vus à Loanda. Ils s'appellent les braves, quahfication qu'ils ont trouvée d'eux-mêmes, gardent pendant tout le temps de l'office leur fusil à l'épaule, et s'attirent l'admiration enthousiaste des femmes et des enfants.
Deux bœufs sont offerts aux arrivants; les femmes leur prodiguent le lait, le beurre, la farine. Livingstone s'excuse de n'avoir rien h leur donner en échange, il a dépensé tout ce qu'il possédait.
Les Makololos répondent gracieusement : peu importe; vous nous avez rendu le sommeil et ouvert un sentier.
Livingstone pouvait désormais retourner en Angleterre afln de revoir celle que les Makololos appelaient Ma Robert, la mère de Robert.
Une partie de la tâche qu'il s'était proposée était accomplie. Le commerce était devenu possible entre l'intérieur de l'Afrique et les nations civilisées. Sékéletou s'entendit (1®' octobre 1855) avec un arabe nommé Benhabib qui devait conduire une nouvelle caravane à Loanda. « C'est, lui dit-il, afin qu'ils apprennent le commerce que je vous confie mes hommes; c'est vous qui disposerez de tout l'ivoire, ils ne vont là bas que pour regarder et pour entendre. » Il ajouta, parlant aux Makololos ;
Ji4 DAVID LIVINGSTONE ET SA MISSION SOCIALE.
« Allez sans crainte, nommçz le docteur, et adressezvous à son frère. »
C'était M. Gabriel qu'il voulait dire. Celui-ci vint trouver les arrivants, se fit reconnaître en prononçant le nom des premiers compagnons de Livingstone : les nouveaux venus se groupèrent autour du consul anglais qui fut pour eux, comme il avait été pour leurs devanciers, d'une bonté parfaite.
La vie pure, Tâme secourable du missionnaire avait si pleinement conquis Tesprit et le cœur des Makololos qAie la peuplade tout entière offrit de se déplacer pour se rapprocher des blancs.
« Je sais, dit Sékéletou, de quel avantage serait pour vous un trafic direct avec la contrée que vous nous avez ouverte. J'estime que nous ferions bien de nous aller établir au milieu des Barotzés; le chemin serait plus court entre nous et Loanda. Mais en quelle société serions-nous chez les Barotzés? Si vous veniez avec nous, je partirais demain sans rien craindre; toutefois, lorsque vous reviendrez du pays des blancs où vous allez chercher Ma Robert, vous me trouverez à votre retour à la place que vous m'aurez choisie (l). »
Le missionnaire ne pouvait désirer un abandon plus complet à sa volonté, une plus claire intelligence de sa pensée.
Trois mois (du 27 juillet au 3 novembre 1855) furent consacrés à déposer dans cette chère tribu ces germes d'amour pour Dieu, qui durent plus longtemps que le baobab au milieu des forêts, et que retrouve après des siècles l'apôtre qui s'aventure sous les mêmes ombrages, portant le même Dieu.
Ces germes sacrés, les Makololos devaient du moins
(i) Exploration dans l'Afrique australe , p. 500.
NOUVELLE SÉRIE d'eXPLORATIONS. 115
les garder jusqu'à la mort. A ce 'moment, nonchalante de l'avenir, heureuse du retour de son ami, la peuplade ne songe qu'à faire éclater son allégresse : le soir on danse au clair de lune jusqu'à minuit passé, les femmes entourent les danseurs en frappant dans leurs mains, et les vieillards les contemplent avec admiration (1).
Le 3 novembre 1855, Livingstone exprima le désir de gagner la côle orientale. Il voulait, si des peuples ennemis ou les rapides du Zambèze ne s'opposaient pas à ses démarches, descendre le grand fleuve en passant par les villes portugaises de Tôté et de Seuna jusqu'au village de Quilimané (2) qui, du haut de la côte limoneuse, regarde s'entrechoquer avec une rumeur perpétuelle les flots du Zambèze et ceux de l'Océan Indien. Sékéletou fit lui-même les préparatifs du départ. Il rassembla le beurre et le miel, et les bœufs, les houes même et les grains de verre, afin que son hôte pût acheter un canot, à Mosi-oa-Tounya, quand il serait au delà de la grande cataracte. Deux cents Makololos vont escorter l'homme blanc et l'aider à franchir la terre hostile des Batokas. Ceux qui n'ont pas été à Loanda, sur la côte occidentale, le veulent accompagner à la côte orientale: « Nous voulons nous aussi, disent-ils, ôtre des anciens, nous voulons avoir aussi des choses merveilleuses à raconter, et revenir couverts de gloire comme les braves qui sont allés avec vous. »
Sékéletou lui-même se fait un devoir de conduire son ami jusqu'à la cataracte. On part; le moment de la séparation est solennel, c'est le milieu de h nuit (3),
(1) Exploration dans V Afrique australe^ p. 507.
(2) Ville bâtie en Afrique h rextrcmiLé d'une dos branches, la moins connue du Zambèze et dans le but de faire clandestinement la traite des nègres : là passent tous les ans 19,000 esclaves!
(3) Pour préserver les bœufs de la piqûre do la mouche tsetsé.
lie DAVID LIVINGSTONE ET SA MISSION SOCIALE.
l'orage gronde, Téclair forme sur le ciel noir des branches pareilles à celles d'un arbre, et, à la lueur de ses feux diversicolores, on voit les colonnes de fumée qui s'échappent du gouffre où le Zambèze se verse et s'engloutit. Mosi-oa-ïounya ! centre de l'Afrique australe, lieu terrible, où la nature est grandiose, l'homme cruel, où sous les bois, dans les îles, on voit blanchir des ossuaires, où la réalité semble égaler le puissant rêve de Lamennais (1) :
« Le tyran croyait être en une plaine immense, et cette plaine était un cimetière, le cimetière d'un peuple égorgé.
« Et tout à coup voilà que la terre s'émeut, les tombes s'ouvrent, les morts se lèvent et s'avancent en foule : et il ne pouvait ni faire un mouvement ni pousser un cri.
(c Et tous ces morts, hommes, femmes, enfants, se regardaient en silence : et après un peu de temps, dans le môme silence, ils prirent les pierres des tombes et les posèrent autour de lui.
« Il en eut d'abord jusqu'aux genoux, puis jusqu'à la poitrine, puis jusqu'à la bouche, et il tendait avec effort les muscles de son cou pour respirer une fois de plus ; et l'édifice montait toujours, et, lorsqu'il fut achevé, le faite se perdait dans une nuée sombre. »
Tout autour du grand abîme, où disparaît le Zambèze, s'étend une vaste plaine, et cette plaine est un cimetière d'un peuple égorgé.
Là fut massacré par les Batokas le peuple des Matébelés. La terre ne s'émeut pas si ce n'est du bruit de la cataracte, les tombes ne s'ouvrent pas, le peuple, hommes, femmes, enfants, ne se lève pas, mais leurs
(1) Paroles d'un croyant.
farouches exterminateurs ont pris soin de les exhumer et d'ériger leurs crânes en un trophée. Ces crânes d'hommes, de femmes, d'enfants, forment avec les têtes décharnées des hippopotames, avec les défenses des éléphants dont l'ivoire blanchi tombe en poussière, je ne sais quelle fantasmagorie d'un caractère tout africain, et si effrayant que le tyran lui-même ne doit pas faire de plus sombre rêve. Il dort là, sous l'ivoire de sa tombe où gît une couronne monstrueuse formée de soixante-dix défenses pareilles aux cornes dont parle l'Apocalypse, Il est maintenant ce que sont devenus Cambyse, Senhacherib et Teglathphalasar ; son empire est ce qu'est le leur: puissants empires, forces qu'a détruits la force, Itots qu'ont submergés d'autres flots : le voyageur passe et tout cela n'est plus (1).
Ce fut dans ce lieu terrible où s'élevait autrefois l'un de ces empires, où tonne la cataracte de Mosi-oa- Tounya, où le grand justicier Sébitouané vainquit et punit les Batokas, que Livingstone prit congé du fils de Sébitouané (20 novembre 1855).
Jusqu'au jour de l'adieu, Sékélétou fut ingénieux à prévenir les | moindres besoins du missionnaire : pendant l'orage qui semblait annoncer de sa voix émue leur dernière séparation, le chef des Makolotos détacha son manteau, l'étendit sur son hôte endormi et n'eut plus rien|pour se]couvrir lui-même.
« Je suis profondément touché, écrivit Livingstone sur son journal (3 novembre 1855), de cet acte de généreuse bonté. Il serait bien dommage que la civilisation dût anéantir de pareils hommes, ainsi qu'on a vu disparaître certaines races d'animaux à l'approche d'espèces nouvelles destinées à les remplacer. Que Dieu
(1) Voir: Le Zambèze et ses affluents^ trad. Loreau, p. 185.
permette au moins, si pareille époque doit venir, qu'ils aient reçu l'Évangile afin que leur âme soit consolée à leurs derniers moments (1). »
Le 18 décembre 1855, Livingstone passa le Kafoué; le 14 janvier 1856, la Loangoua; ce sontles principaux affluents du Zambèze sur sa rive gauche. Les deux peuples dont le missionnaire redoutait l'hostilité, les Batokas et les Portugais esclavagistes, étaient, les premiers, affaiblis par une récente invasion, les seconds, condamnés à l'innocuité par un traité de paix. Le voyage, entrepris au moment le plus favorable à son accomplissement, s'effectua promptement. Après Sébitouané, après Pingola, après tant de conquérants armés, ce conquérant pacifique trouva les populations disposées à le recevoir, cherchant à réparer par l'agriculture et le commerce les maux qui leur avaient été légués par de longues guerres, humiliées, souffrantes et préparées au christianisme. Les habitants des villages accouraient à sa rencontre et battaient des mains, les femmes le saluaient en murmurant un chant monotone et doux.
« Il serait bon, disait l'une d'elles, de pouvoir dormir enfin sans rôver de quelqu'un qui vous poursuit avec une lance. — Nous sommes fatigués de fuir, s'écriaient les infortunées victimes des invasions, donnez-nous le sommeil. » Elles exprimaient au missionnaire la joie qu'elles éprouvaient des paroles de Jésus-Christ ; Paix sur la terre aux horrunes de bonne volonté.
Quand Livingstone approcha des possessions portugaises, deux vieillards vinrent le trouver et lui dirent avec une surprise mêlée de tristesse : « Vous êtes donc de cette tribu qui a un cœur pour les noirs ? » Les es-
.1; Yoyaqc (hina l'Afrique aush^ale^ p. 5(1 et suivantes.
NOUVELLE SÉRIE d'EXPLORATIONS. 419
claves de Teté dirent î\ leurs maîtres : « C'est notre frère qui approche ; nous vous quitterons tous pour aller à lui. »
Il parvint à Teté le 1" avril 1836, à Senna le 26, et le 2 mai à Qiiilimané. Il avait voyagé du Cap à Lynianti, de Lynianti à Saint-Paul de Loanda, de Saint-Paul de Loanda à Lynianti, enûn à Quilimané; aux trois extrémités de cette croix qu'il avait involontairement tracée comme un signe mystérieux sur le vieux continent, la Providence avait sauvé sa vie. Au sud, il devait périr victime desBoers; à Touest, être englouti dans le naufrage du Foreimner ; k l'est, être confondu avec les blancs et tué par les indigènes, mais cette Providence adorable qui fait suivre les moindres actes humains de conséquences dont elle a le secret voulut que son ami n'habitât plus Colobeng quand les Boers vinrent y porter le pillage et la mort, qu'il ait repris le chemin de Lynianti au moment du naufrage dn Foreminer, enfin qu'au moment où la guerre esclavagiste sévissait à Teté, il voyageât sous les forêts de Londa pour se rendre à la côte occidentale.
A. Quilimané les Makololos insistèrent tous pour l'accompagner en Angleterre. Il eut beaucoup de peine à leur faire entendre qu'il ne les pouvait emmener. Ce ne fut pas sans regret qu'il se vit obligé de résister aux prières du dernier qui l'eût suivi jusqu'à la côte. « Vous ne pouvez m'accompagner, lui disait-il, le froid qu'il fait dans mon pays vous tuerait. — Cela m'est égal, répétait Je Makololo, laissez-moi mourir à vos pieds. »
Celui qui parlait de la sorte s'appolait Sécoiiébou. C'était un hofnme aussi prudent que bon. Il possédait les dialectes des tribus que LivingsLone avait rencontrées sur son passage. Il eût été difficile sans lui d'atteindre la côte. Pour récompenser ses services Livings-
tone consentit à l'emmener : hélas ! il eut bientôt sujet de s'en repentir.
Le pauvre nègre était habitué seulement à manier les pirogues sur les flots tranquilles du Lyambie étoile de lotus. Quand il vit la mer ouvrir, en mugissant, sa gueule énorme, menaçant d'engloutir le frêle esquif qui le conduisait au navire, le vertige de Tabîme emporta sa raison.
Abord, il se calma, mais il s'imaginait être au pays des blancs. « Vos compatriotes, disait-il à Livingstone, sont extrêmement aimables... Mais quel pays est le vôtre I de l'eau, toujours de l'eau... » Il regardait tout autour de lui et ne voyait rien que l'espace et des flots, des flots à rinflni... Le vertige alors le reprit, il menaça les matelots de sa lance, lui-môme il voulut mourir: il s'enfuit à l'arrière en s'écriant : «Laissez-moi ! je dois mourir seul! vous ne devez pas mourir vous ! ne venez pas, ou je vais me jeter à l'eau ! »
Livingstone lui dit : « Sécouébou, viens, nous allons retrouver Ma Robert. » Ces mots allèrent à son cœur : « Ah oui, dit-il, — où est Robert ? »
Livingstone ne voulait pas le mettre aux fers, de peur que, plus tard, il se souvînt de ses chaînes.
Sécouébou redevint furieux : attiré par l'abîme, il s'y précipita.
Tandis que Livingstone se rapproche de l'Angleterre^ en Afrique les peuples gardent pieusement sa mémoire partout où il a passé faisant le bien. Une reine des rives du Zambèze, Ma-Mbourouma, a vu son fils tué par les chasseurs d'hommes. Elle pleure et ne veut point être consolée, elle ne peut plus habiter au milieu des siens, tant son cœur soufi're ; elle s'est enfuie de son village. Elle demande aux traitants noirs dont les canots remontent le Zambèze, s'ils n'ont pas de nou«
NOUVELLE SÉRIÉ D'EXPLORATIC^NS. 121
velles de rhomme blanc qui a passé avec des bœufs: « Il est tombé dans la mer, lui répondent- ils, mais nous appartenons à la même race. » — « Oh non, reprend la femme, inutile de me dire cela, il ne prend pas d'osclaves et désire la paix. Vous n'êtes pas de sa tribu (1). »
(1) Exploration du Zambèze^ p. 101.
L'ENTREPRISE DU MAGOMERO (6 août 1861)
Le 20 décembre 1856 Livingstone salua sa chère et vieille Angleterre. Il dit publiquement devant ses compatriotes rinfluence civilisatrice des relations commerciales et les espérances qu*il fondait sur elles: le gouvernement ne repoussa point ses ouvertures ; une nouvelle expédition fut décidée: elle eut pour but d'explorer le Zambèze et ses affluents. Le ministère en faisait les frais ; Livingstone en était le chef.
Le voyageur partit (H mai 1858), retrouva les Makololos qu'il avait laissés à ïeté (8 décembre 1838), remonta le Zambèze, mais dut s'arrêter à Kebrabasaoù Teau tourbillonne entre les rochers (janvier 1839).
Il revint alors sur ses pas pour explorer le Shiré qui, sorti du lac Nyassa, vient se mêler au Zambèze, sur la rive gauche, à trente lieues de l'embouchure de ce fleuve.
Malgré les obstacles de tout genre dont le plus sérieux était la traite, il découvrit la source du Shiré: le Nyassa aux eaux tempétueuses (1). Une population de pô-
(1) 19 septembre 1859.
NOUVELLE SÉRIE d'EXPLORATIONS. 123
cheurs se presse sur les rives escarpées de ce grand lac pour voir glisser, sur les eaux d'un azur sombre, la blanche voile de Tétranger. Des femmes, leurs bébés sur le dos, pèchent à la ligne du haut des rochers, tandis que, pareilles à des navettes infatigables, des pirogues sans voiles vont et viennent sur les eaux du Nyassa. •
Quand il eut exploré le contour de cette mer intérieure et compris de quel intérêt il serait de l'ouvrir au commerce légitime, Livingstone, le 4 février 1861, revint accompagné d'un évoque anglican, envoyé d'Oxford pour s'établir non loin du lac, sur les hauts plateaux.
M. Makensie, c'était le nom de cet évêque, se proposait de faire poindre à l'orient de l'Afrique l'aurore de jours meilleurs. Il avait une âme aimante et un cœur large. Il se demandait avec inquiétude si, parmi les indigènes, il trouverait les éléments d'une famille chrétienne, lorsqu'une aventure inespérée lui fit quitter ce souci.
Livingstone, nous l'avons vu, ne se proposait pas de fonder une mission locale ; les Boers à Golobeng, les fièvres à Lynianti l'en avaient empêché ; il voulait exercer une action plus large, sinon plus efficace, au moyen du commerce. Cependant il se fît un devoir et fut heureux de conduire M. Makensie et ses auxiliaires sur les hauts plateaux voisins du Nyassa et d'où coulent vers le Shiré plusieurs petits affluents.
L'expédition partit de Teté et laissa imprudemment dans cette ville une grande partie de ses bagages.
La route se fit d'abord par eau, sur le Shiré, ensuite par terre, au milieu des tribus complices du rapt des nègres.
Les milles succédaient aux milles et partout les ves-
L'ENTREPRISE DU MAGOMERO G août 1861)
Le 20 décembre 1856 Livingstone salua sa chère et vieille Angleterre. Il dit publiquement devant ses compatriotes rinfluence civilisatrice des relations commerciales et les espérances qu'il fondait sur elles : le gouvernement ne repoussa point ses ouvertures ; une nouvelle expédition fut décidée : elle eut pour but d'explorer le Zamboze et ses aflluents. Le ministère en faisait les frais : Livingstone en était le chef.
Le voyageur partit 11 mai l>o8 , retrouva les Makololos qu'il avait laissés à ïelt* ^8 décembre 1858), remonta le Zambôze, mais dut s'arrélerà Kebrabasaoù Teau tourbillonne entre les rochers janvier 1859>.
Il revint alors sur >es pas pour explorer le Shiré qui, sorti du lac Nyassa, vient se mêler au Zambèze, sur la rive gauche, à trente lieues de Tembouchure de ce lleuve.
Malgré les obstacles de tout genre dont le plus sérieux était la traite, il découvrit la source du Shiré: leNyassa aux eaux tempétueuses (IK Une population de pê-
■ r 19 septembre 18.VJ.
NOUVELLE SÉRIE d'EXPLO RATIONS. 123
cheurs se presse sur les rives escarpées de ce grand lac pour voir glisser, sur les eaux d'un azur sombre, la blanche voile de Tétranger. Des femmes, leurs bébés sur le dos, pèchent à la ligne du haut des rochers, tandis que, pareilles à des navettes infatigabloB, des pirogues sans voiles vont et viennent sur les eaux du Nyassa. •
Quand il eut exploré le contour de cette mer intérieure et compris de quel intérêt il serait de l'ouvrir au commerce légitime, Livingstone, le A février 4801, revint accompagné d'un évoque anglican, envoyé d'Oxford pour s'établir non loin du lac, sur les hauts plateaux.
M. Makensie, c'était le nom de cet évoque, se proposait de faire poindre à l'orient de l'Afrique l'aurore de jours meilleurs. Il avait une âme aimante et un cœur large. Il se demandait avec inquiétude si, parmi les indigènes, il trouverait les éléments d'une famille chrétienne, lorsqu'une aventure inespérée lui fit quitter ce souci.
Livingstone, nous l'avons vu, ne se proposait pas de fonder une mission locale; les Boers à Golobeng, les fièvres à Lynianti Ten avaient empêché ; il voulait exercer une action plus large, sinon plus efficace, au moyen du commerce. Cependant il se fit un devoir et fut heureux de conduire M. Makensie et ses auxiliaires sur les hauts plateaux voisins du Nyassa et d'où coulent vers le Shiré plusieurs petits affluents.
L'expédition partit de Teté et laissa imprudemment dans cette \1Ile une grande partie de ses bagages.
La route se fit d'abord par eau, sur le Shîré, ensuite par terre, au milieu des tribus complices du rapt des Degrés.
Les milles succédaient aux milles et partont les
tiges des Portugais témoignaient de la cruauté de rhomme pour Thomme.
Un petit piège amorcé avec une souris et destiné à prendre la genette était d*ordinaire le premier symptôme auquel les voyageurs reconnaissaient rapproche d'un village. Le chant du coq, le bruit du pilon à farine, ouïes cris joyeux des enfants leur apprenaient que les cases étaient à une distance de quelques pas.
Les villages Manjanjas sont entourés d'un rempart d'euphorbe vénéneux, impénétrable aux flèches comme à rincendie : à l'entrée s'élèvent de grands arbres : c'est à leur ombre que l'étranger assis sur une natte de ro* seaux reçoit les présents de l'hospitalité : une chèvrei une volaille, un panier de farine.
Les missionnaires, étaient parvenus à l'un de ces villages situé sur le versant d'une colline, près d'une pe-^ tite rivière appelée le Magomero, lorsqu'ils entendirent distinctement au fond des bois le son triste du cor.
11 précédait la troupe enchaînée des esclaves qui quittaient la patrie pour ne la plus revoir, l'oublier peut-être, sous un joug abrutissant.
Il roulait au loin sous les bois, et de plus en plus rauque et sauvage, il se rapprochait.
(( Quel est ce bruit? dit M. Makensie.
— Ce sont des esclaves, répondit Livingstone.
— Où vont-ils?
— A Teté.
— A qui sont-ils destinés?
— Au gouverneur.
— Au gouverneur!
— Oui, cela vous inquiète, mylord évêquel
— Sans doute : notre fortune est perdue.
— Perdue? je ne vous comprends pas.
— Elle est perdue si nous délivrons ces esclaves.
NOUVELLE SÉRIE d'eXPLOBATIONS. 125
— Et pourquoi ne les délivrerions-nous pas?
— Parce que le gouverneur de Teté tient nos baga- ' ges entre ses mains. Ces esclaves sont à lui. Si nous le privons de sa propriété il ne laissera pas de s'emparer de la nôtre.
— Et vous en concluez, mon cher évêque, qu'il nous faut abstenir.
— Je ne dis pas cela.
— Voyez un peu ce que dit la Bible. Ouvrez ce livre et lisez-moi ce verset du Deutéronome. »
M. Makensie lut : Tu ne repousseras pas l'esclave