QUI VIENT SE RÉFUGIER PRÈS DÉ TOI
11 ajouta : « Tel était aussi le langage que me tenait celui qui parle dans la conscience.
— 11 s'agit de sauver nos semblables et nous délibérons ?
— Agissons! agissons l » s'écria la caravane tout entière. A ce moment-là môme une longue file d'hommes, de femmes, d'enfants, liés à la suite les uns des autres et les mains attachées, sortit de la forêt, serpenta sur la pente de la colline et prit le sentier du village.
Les agents des Portugais placés à l'avant-garde, sur les flancs et à l'arrière-garde de la bande, marchaient d'un pas délibéré. Ils étaient noirs, vêtus de blanc et coiffés d'une calotte rouge. Ils tiraient de leurs cors des sons effrayants et prenaient des airs de gloire comme des gens persuadés qu'ils ont fait une noble action. En effet, ils venaient de brûler la cervelle à un petit enfant, parce que sa mère ne pouvait porter, en même temps que lui, un autre fardeau. Ils avaient fendu d'un coup de hache un homme fatigué qui ne pouvait suivre les autres.
Ces triomphateurs, à peine eurent-ils aperçu les Anglais, se précipitèrent dans la forêt, si tremblants et
i2i IMVÏD LIVIXGSTO.VE ET SA MISSION SOOALE.
i\fg(i% des Portugais témoignaient de la cruauté de riiomrne pour rhomme.
Un petit piège amorcé avec une souris et destiné à prendra la genette était d'ordinaire le premier symptôme auquel les voyageurs reconnaissaient rapproche d'un village. Le chant du coq, le hruit du pilon à farine, ou les cris joyeux des enfants leur apprenaient que les cases étaient à une distance de quelques pas.
Les villages Manjanjas sont entourés d'un rempart d'euphorhe vénéneux, impénétrable aux flèches comme h rincendie : à l'entrée s'élèvent de grands arbres : c'est à leur ombre que l'étranger assis sur une natte de ro« seaux reçoit les présents de l'hospitalité : une chèvroi une volaille, un panier de farine.
Los înissionnaires étaient parvenus à l'un de ces villages situé sur le versant d'une colline, près d'une pe* tilo rivière appelée le Magomero, lorsqu'ils entendirent distinctement au fond des bois le son triste du cor.
Il précédait la troupe enchaînée des esclaves qui quittaient la patrie pour ne la plus revoir, l'oublier peut-être, sous un joug abrutissant.
Il roulait au loin sous les bois, et de plus en plus rauque et sauvîigo, il se rapprochait.
(( Quoi est ce bruit? dit M. Makensie.
— Ce sont des esclaves, répondit Livingstone.
— Où vont-ils?
— - A Teté.
— A qui sont-ils destinés?
— Au gouverneur.
— Au gouverneur I
— Oui, cela vous inquiète, mylord évêque!
— Sans doute : notre fortune est perdue.
— Perdue? je ne vous comprends pas.
— Elle est perdue si nous délivrons ces esclaves.
NOUVELLE SÉRIE d'eXPLOBATIONS. 125
— Et pourquoi ne les délivrerions-nous pas?
— Parce que le gouverneur de Teté tient nos bagages entre ses mains. Ces esclaves sont à lui. Si nous le privons de sa propriété il ne laissera pas de s'emparer de la nôtre.
— Et vous en concluez, mon cher évoque, qu'il nous faut abstenir.
— Je ne dis pas cela.
— Voyez un peu ce que dit la Bible. Ouvrez ce livre et lisez-moi ce verset du Deutéronome. »
M. Makensie lut : Tu ne repousseras pas l'esclave QUI vient se réfugier près dé toi. »
Il ajouta : « Tel était aussi le langage que me tenait celui qui parle dans la conscience.
— Il s'agit de sauver nos semblables et nous délibérons ?
— Agissons! agissons l » s'écria la caravane tout entière. A ce moment-là môme une longue file d'hommes, de femmes, d'enfants, liés à la suite les uns des autres et les mains attachées, sortit de la forêt, serpenta sur la pente de la colline et prit le sentier du village.
Les agents des Portugais placés à l'avant-garde, sur les flancs et à l'arrière-garde de la bande, marchaient d'un pas délibéré. Ils étaient noirs, vêtus de blanc et coiffés d'une calotte rouge. Ils tiraient de leurs cors des sons effrayants et prenaient des airs de gloire comme des gens persuadés qu'ils ont fait une noble action. En effet, ils venaient de brûler la cervelle à un petit enfant, parce que sa mère ne pouvait porter, en môme temps que lui, un autre fardeau. Ils avaient fendu d'un coup de hache un homme fatigué qui ne pouvait suivre les autres.
Ces triomphateurs, à peine eurent-ils aperçu les Anglais, se précipitèrent dans la forêt, si tremblants et
d'un pas si pressé qu'on ne fit qu'entrevoir la plante de leurs pieds.
Les esclaves s'agenouillèrent.
On coupa les liens des femmes et des enfants; mais il fut plus difficile de délivrer les hommes.
Chacun de ces malheureux avait le cou pris dans l'enfourchure d'une forte branche de six à sept pieds de long, maintenue à la gorge par une tige de fer rivée aux deux bouts. Cependant, au moyen d'une scie qui fut trouvée dans les bagages de l'évêque, la liberté leur fut rendue.
« Femmes, dit Livingstone, prenez la farine que vous portiez et faites-en de la bouillie pour vous et pour vos enfants. »
Elles restèrent immobiles, c'était trop beau pour être vrai.
L'invitation leur fut renouvelée. Aussitôt elles se mirent à l'œuvre, firent un grand feu, y jetèrent les cordes et les fourches, leurs compagnes de tant de journées pénibles et de tant de nuits douloureuses.
Un petit garçon dit :
« Les autres nous attachaient et nous laissaient mourir de faim; vous nous avez détachés, vous, puis vous nous donnez à manger; qui donc êtes-vous? et d'où venez-vous (i)? »
Quatre-vingt-quatre esclaves furent libérés ce jourlà (2). On leur dit qu'ils étaient libres et pouvaient aller où ils voudraient; ils aimèrent mieux rester, et M. Makensie n'eut plus à se demander quels seraient les néophytes de sa mission. Parfois les pois-
(1) Ce jeune garçon, nommé Chouma, fit partie pendant trois ans de l'entourage do l'évoque Makensie et, durant huit autres années, il fut le serviteur Adèle de Livingstone.
(2) 18 mars 1861.
sons abondent miraculeusement dans le filet du pêcheur d'hommes.
Le lendemain une longue suite d'indigènes serpentait encore sur la pente des montagnes.
C'étaient les Ajahouas, alliés des Portugais et, comme eux, chasseurs d'hommes : ils ne s'enfuirent point en voyant les Anglais et commencèrent à décocher avec une grande force leurs flèches empoisonnées. Un des serviteurs de M. Makensie eut le bras traversé par Tune d'elles.
Les sauvages, se rapprochant de plus en plus, se formèrent en cercle et exécutèrent une danse hideuse. Derrière eux s'élevaient les flammes d'un incendie qu'ils avaient allumé, et les hurlements des veuves et des mères se lamentant sur leurs morts.
Les missionnaires firent leur retraite derrière la mon. tagne et les esclaves des Ajahouas profitèrent de Talerte pour s'échapper.
L'évoque s'indignait à la seule pensée de voir les néophytes dont il prenait la direction capturés par les voleurs d'hommes. Il proposa de reprendre l'off'ensive et de chasser les Ajahouas du pays.
Tous les membres de l'expédition applaudirent à ce projet, excepté le docteur Livingstone.
« Les Ajahouas, dit-il, sont poussés par les marchands de Teté. Si on leur montrait lés avantages qu'ils pourraient retirer d'un autre commerce, peut-être en changeraient-ils.
— Mais si les hommes du pays, reprit l'évoque, réclament notre appui contre les Ajahouas; ne serait-ce pas le moment d'agir? ne devons-nous pas rallier autour de nous les opprimés et combattre pour eux?
— Non, répondit Livingstone : vous souff'rirez, mais n'intervenez pas dans les querelles des indigènes. »
i28 DAVID LIVTNG8T0NE ET SA MISSION SOCIALE.
Et le digne pasteur écrivit honnêtement ces paroles dans son journal.
Jésus aussi eût pu faire appel aux douze légions d'anges, mais il préféra Tabnégation à la défense légitime et nul ne soutiendra qu'il eut tort.
Livingstone retourna dans la direction du Nyassa, afin de Texplorer et d'ouvrir ce lac, s'il était possible, au commerce légitime : pendant son absence M. Makensie envoya reconnaître le pays ; ses envoyés tombèrent aux mains d'une de ces peuplades corrompues par le contact des Portugais et qui faisaient le commerce des esclaves.
A peine eurent-ils été faits prisonniers que leurs femmes vinrent trouver l'évêque : elles le supplièrent de délivrer leurs maris, et tous les jours elles renouvelèrent leurs instances en pleurant.
L'évêque anglican, qui représentait à la fois l'Église et l'État, oublia la recommandation de Livingstone et crut devoir secourir les membres d'une famille qui l'avait reconnu pour chef. Il fit saisir les captifs et le village ennemi fut incendié.
Quand Livingstone fut de retour, il se fit conduire au bord d'une forêt épaisse où les indigènes enterraient leurs morts. Là aussi était la tombe de M. Makensie : il était mort en mars 1862 de la fièvre et de la faim, sur les rives du Shiré, en cherchant à rejoindre l'ami qui naguère lui donnait le conseil, si excellent, de rester toujours pacifique.