‹ Explorations et missions dans l'Afrique équatorialeChapitre 18 sur 66 · RUINES ET TOMBEAUX · texte numérisé non relu

RUINES ET TOMBEAUX

A la place d'une mission prospère, il était douloureux de trouver un tombeau : mais une pensée consola Livingstone :

Ce n'était pas en vain que du haut des montagnes il avait vu briller le Nyassa le 2 septembre 1861, un navire y circulerait bientôt; la vente de Thomme allait disparaître en présence d'un commerce plus lucratif.

« Voilà, disait-il, mon œuvre propre. Elle est indépendante de toute station locale, elle peut se passer du succès des missionnaires d'Oxford. » Il la poursuivait avec énergie, et lorsque les secours du gouvernement ne suffisaient pas aux dépenses qu'elle exigeait, il y suppléait de sa fortune.

Cinq fois il explora ïe Shiré de janvier 1859 à septembre 1861, et ce fut d'abord au moyen d'une petite chaloupe à vapeur et à rames, baptisée Ma- Robert. Il se trouva que la construction en était vicieuse. Les fourneaux, mal établis, consumaient le bois trop vite; la coque était percée de petits trous et parcourue en tous sens par de légères fêlures. L'embarcation pouvait malaisément se tenir à flot. Elle finit --ar échouer sur un banc de sable.

Un nouveau vapeur, le Pionnier, arriva d'Angleterre en janvier 1861. Il était bien construit, mais, à cause de son fort tirant, impropre à remonter une rivière de TAfrique orientale. Il fit la même fin que le Ma-Robert, il échoua sur un banc de sable.

Livingstone craignit de fatiguer la patience du gouvernement en demandant un troisième bâtiment. Il dépensa personnellement 6,000 livres sterling pour faire construire la Dayne du lac. Jamais navire ne fut plus parfait, ni mieux adapté à sa destination. La Dame du lac tirait trois pieds d'eau, c'était juste ce qu'il fallait pour naviguer sur le Shiré et le lac Nyassa. Elle allait ôtre uniquement consacrée au service de la cause confiée à Livingstone par le gouvernement britannique. Elle aborda le 30 janvier 1862 aux bouches du Zambèze, et rien n'empêchait qu'elle ne fût mise à l'épreuve, quand, tout à coup, sur des rapports inexacts, l'explorateur perdit la chose du monde à laquelle il tenait le plus : sa mission.

Une dépêche du comte Russel rappela Livingstone le 3 juillet 1863(1).

Il obéit au ministre, et, s'improvisant capitaine, il prit à sa solde un certain nombre de Makololos, auxquels il apprit à manier le gouvernail, et courut la chance de gagner en un mois, sur son frêle navire, la côte de Bombay. Il fallait y parvenir avant la saison des orages. Idj erdit beaucoup de temps à s'agiter sur la mer silencieuse, entouré de dauphins, de requins et de poissons volants ; il y eut six jours de fortes brises : on sentit l'approche d'une heure terrible, celle du renversement de la mousson. Un instant Livingstone pensa qu'il aurait pour épitaphe : a A quitté Zanzibar le 30 avril

(1) Lo salaire do l'équipage devait cesser au 31 décembre 1863.

NOUVELLE SÉRIE d'eXPLORATIONS. 131

1864, depuis lors on n'a plus eu de ses nouvelles. »

Dans les premiers jours de juin les Makololos se mirent à danser au moment où ils aperçurent des algues et des serpents. Us crurent distinguer une côte élevée ressemblant à la côte africaine, et la forêt de mâts du port de Bombay apparut vaguement dans la brume. La Dame du lac venait de faire deux mille cinq cents milles.

C'était un si petit navire que personne ne remarqua son arrivée. Livingstone le vendit pour la somme de 2,000 livres sterling dont il fit un banquier dépositaire. Peu de temps après, ce dépositaire fit banqueroute.

Livingstone avait perdu sa fortune.

Un tel revers eût pu l'accabler si son but eût été l'argent, mais son but était le salut des païens. Il n'eût été brisé que par la perte irréparable de ces sauvages pour lesquels il s'était lui-môme fait sauvage, afin de les élever à la connaissance du Dieu qui se fit homme. Qu'étaient-ils devenus, ces Makololos, qui naguère avaient renouvelé pour lui l'hospitalité des anciens âges, ces hommes de bonne volonté qui n'avaient point repoussé le règne de Jésus-Christ?

Livingstone avait voulu le savoir après l'exploration au Shiré.

Le 25 avril 1860, il remonta le Zambèze, accompagné du petit nombre de Makololos qu'il avait laissés à Teté, puis emmenés au lac Nyassa.

Son voyage fut une marche triomphale. Partout il était reconnu, il entrait dans les bourgades, il sortait aux acclamations des villageois. Les femmes répétaient de leurs voix aiguës : la paix! la paix I

Sur le plateau dévasté des Balokas, là où tonne dans la solitude la cataracte du Zambèze (1), où naguère Pin-

(l)Mosi-oa-Tounya, appelée par Livingstone chute de Victoria, décrite dao8 le chapitre intitulé : L'autel. Elle a été depuis visitée par

gela, puis Sébitouané passèrent ainsi que des torrents, un joli tisserin noir à épaules blanches se posait sur les brindilles les plus élevées des grands arbres, et jetait aux voyageurs sa mélodie, comme si, au milieu des villages déserts, il était joyeux de revoir la figure de Thomme.

On arriva de nuit chez les Makololos. Un héraut fit au milieu du silence une proclamation qui produisit Teffet le plus saisissant :

c( J'ai rôvél J*ai rêvé! J'ai rôvél toi Morale et toi Pekotiyané, ne soyez plus abattus, n'ayez plus le cœur malade. Nous revoyons Monaré (i), croyez toutes les paroles de sa bouche, car son cœur est blanc comme le lait pour les Makololos. J'ai rêvé qu'il arrivait et que la tribu sera sauvée si vous priez le Seigneur et si vous écoutez les paroles de Monaré. »

Le lendemain matin, Livingstone fut surpris de la tristesse empreinte sur tous les visages. Une sécheresse exceptionnelle avait tué les grains dans leurs germes et détruit les herbages de Lynianti. Le peuple était dispersé, cherchant des racines. La polygamie avait réduit la population et la fièvre atteint les indigènes euxmêmes. La sœur de Sébitouané racontait qu'après la mort de ce grand chef beaucoup de gens s'étaient mis à trembler comme s'il faisait un froid excessif. Jamais personne n*avait vu pareille chose. On fit de grands feux : on posa devant la flamme les malheureux qui tremblaient; mais on eut beau multiplier les feux, on ne parvint jamais à faire rentrer la chaleur dans leur

lo P. Depclcliin qui sur les bords prédestinés de ce grand abîme a côlébrô lo sacrifice do la mosso. Il a signalé le premier que deux rocliors rapprochés l'un do l'autro foi*maicut un entonnoir au milieu (lo la cliulo.

(I) Monaré^ c'osl-à-diro lo docteur Livingstone. Exploitation du /nmht^zr, p. '273.

NOUVELLE SÉRIE d'eXPLORATIONS. 133

corps, et ils tremblèrent jusqu'au moment où ils moururent.

Sékéletou lui-même, atteint de la lèpre, se rendait nuisible. Il était devenu soupçonneux, il avait fait exécuter plusieurs des hommes les plus considérables du royaume ainsi que leurs familles, parce qu'il se croyait victime de. maléfices. Des bruits étranges couraient sur lui : on publiait qu'il avait des ongles crochus comme ceux d'un aigle et la figure si horriblement déformée que personne ne le pouvait reconnaître. On insinuait qu'il pourrait bien ne pas être le fils du grand Sébitouané, si fort dans la bataille, si habile dans le conseil.

« Au temps du grand lion, disait-on, le pays était sagement gouverné : mais Sékéletou ne sait pas ce que font ses agents, et ils le méprisent. )>

Il s'était aliérfé les peuplades noires que son père avait conquises par sa bravoure et plus sûrement subjuguées par son équité. Les Barotzès désertaient, les Batokas au milieu de leurs ossuaires sentaient remuer les os de leurs aïeux : la mort de Sébitouané n'avait pas été la mort d'un seul, mais l'écroulement de tout un empire. C'en était fait des Makololos ; Livingstone le comprit.

Voyant que la mort ne s'était pas reposée pendant son absence, il crut devoir, avant de les quitter pour toujours, parler à ses amis de la vie future où le divin pasteur réunirait leur peuplade dispersée sur la terre, de l'immortalité des âmes et de la résurrection des corps :

a Mais, dit un vieillard, ceux-là qui ont été tués dans le combat et dévorés par les vautours, ceux dont les hyènes ou les lions ont fait leur proie ou qu'on a jetés dans la rivière et qui ont été mangés par plusieurs crocodiles, comment pourront-ils ressusciter?

t30 DAVID LIVINGSTONE ET BA MISSION SOCIALE.

Un nouveau vapeur, le Pionnier, arriva d'Angleterre en janvier 186i. Il était bien construit, mais, à cause de son fort tirant, impropre à remonter une rivière de l'Afrique orientale. Il fit la même fin que le Ma-Robert, il échoua sur un banc de sable.

Livingstone craignit de fatiguer la patience du gouvernement en demandant un troisième bâtiment. Il dépensa personnellement 6,000 livres sterling pour faire construire la Dame du lac. Jamais navire ne fut plus parfait, ni mieux adapté à sa destination. La Dame du lac tirait trois pieds d'eau, c'était juste ce qu'il fallait pour naviguer sur le Shiré et le lac Nyassa. Elle allait être uniquement consacrée au service de la cause confiée à Livingstone par le gouvernement britannique. Elle aborda le 30 janvier 1862 aux boucbes du Zambèze, et rien n'empêchait qu'elle ne fût mise à l'épreuve, quand, tout à coup, sur des rapports inexacts, l'explorateur perdit la chose du monde à laquelle il tenait le plus : sa mission.

Une dépêche du comte Russel rappela Livingstone le 3 Juillet 1863 (1).

Il obéit au ministte, et, s'improvisant capitaine, il prit à sa solde un certain nombre de Makotolos, auxquels il apprit à manier le gouvernail, et courut la chance de gagner en un mois, sur son frêle navire, la côte de Bombay. 11 fallait y parvenir avant la saison ùe^ orages. Idi erdit beaucoup de temps à s'agiter sur la nier silen- J ciense, entouré de dauphins, de requins et de poissonaT volants; il y eut six jours de fortes brises : on sentit l'ai proche d'une heure terrible, celle du renversement^ la mousson. Un instant Livingstone pensa qu'il rait pour épîtaphe : a A quitté Zanzibar

(I) La salaire do l'équipage devait cesser an 31 déci

Il était difficile de ne pas s'attrister à l'idée qu'en cet endroit où des voix humaines s'unissaient pour chanter ces paroles : « Tu es le roi de gloire, ô Christ I » les indigènes ignoraient même le nom de Jésu^-Christ. Une inexplicable superstition leur faisait éviter ce lieu sacré comme s'il eût été maudit. Livingstone y pensait amèrement : des missions qu'il avait essayé de fonder, il ne restait pas même des ruines. Il ne valait pas mieux que ses p^res et son âme ne pouvait retrouver la force si ce n'est en s'élançarvt vers ce dernier avenir qui consolait ceux qui pleuraient dans Sion.

La mort accélérait ses coups. Livingstone apprit le trépas d'un de ses compatriotes qui, comme lui, s'était rendu chez les Makololos en apôtre. Aux bouches du Zambèze, le 4 janvier 1861, il fut étonné de voir les indigènes couverts de bandelettes taillées dans des feuilles de palmier. C'était le signe de la maladie et du deuil. Trois compagnons de M. Makensie, MM. Burup, Dickenson et Scudamore moururent de la fièvre en 1862. La môme année, le Gordoyi de la marine royale remorquait un break portant madame Livingstone. Elle connaissait les dangers du séjour en Afrique, mais, dans son désintéressement, elle avait voulu reprendre sa tâche et l'influence qu'elle avait exercée naguère sur les tribus de l'intérieur. Au lieu du labeur. Dieu voulut qu'elle trouvât le repos (2 janvier 1862). Elle mourut, elle aussi, de la fièvre, au coucher du soleil. Elle fut confiée à la terre à Shupanga, sous un gros baobab, et près de sa sépulture les matelots veillèrent plusieurs nuits.

Cependant l'âme de Livingstone s'élève et se détache de la terre, son caractère se fortifie, le progrès de son zèle se mesure à la progression de ses malheurs et, frappé coup sur coup par l'infortune, il se sent le favori

i36 DAVID LIVINGSTONE ET SA MISSION SOCIALK.

des cieux qui ne lui sont pas avares de douleurs. Le gouvernement révoque son mandat le 2 juillet 1863, mais sa conscience le lui rend. Il dépense sa fortune au service de la liberté des noirs, mais la publication de ses voyages, la libéralité de ses amis, la libre souscription, lui procurent soit à Bombay, soit à Londres, assez d'argent pour entreprendre de nouvelles explorations. Il ensevelit son épouse sur le sol africain; ce sol ne lui en est que plus cher ; il dit avec l'Écriture : « Je mourrai dans la terre, où vous serez enterrée, et j'y choisirai ma sépulture. »

A peine fut-il de retour en Angleterre que le comte Russell, mieux informé de sa conduite, estima si éminents les services qu'il avait rendus dans les cinq expéditions du Shiré, qu'il députa vers lui un conseiller de la reine. Ce personnage devait consulter Livingstone sur le genre et l'étendue de la récompense qu'il pouvait souhaiter. Oublieux de sa personne et négligeant les intérêts de sa famille, Livingstone répondit à l'envoyé : « Je n'ai pas besoin de rien pour moi, mais si vous arrêtez le trafic que les Portugais font des esclaves, vous comblerez mes vœux au delà de toute mesure (I). » C'était ainsi que Richard Cobden, quand il eût fait gagner au peuple anglais un milliard par an sur le prix de son pain, refusa la récompense que lui décernait la couronne, content du témoignage que lui rendaient sa conscience et la reconnaissance de la nation.-

(1) Vie et voi/af/es de Livingstone pai* H. Staniey, traduit par Gabriel Marcel,

Page 1