‹ Explorations et missions dans l'Afrique équatorialeChapitre 19 sur 66 · LE JUNGLE · texte numérisé non relu

LE JUNGLE

En 1866 Livingstone entreprit une nouvelle exploration ; il conçut le projet de revenir aux lieux où naguère il avait vu souffrir une partie de Thumanité. Il se proposa de gagner le lac Nyassa par la voie de la Rovuma^ s'il était possible, et non par celle du Skiré. Lorsqu'il aurait atteint le lac, il pénétrerait dans l'intérieur du continent et jusqu'à cette Méditerranée de l'Afrique découverte par Burton et Speke et qui s'appelle le Tanganika. Il en achèverait l'exploration commencée par ses devanciers et s'avancerait encore au-delà du Tanganika du côté de l'occident. Le 19 mars il aborda sur la côte de Zanzibar, et à peine eut-il mis le pied sur le

— Certains hommes, répondit Livingstone, prennent une balle de fusil et la changent en un sel (1) ; ils dissolvent ce sel dans Teau, de môme que nos corps sont dissous dans Testomac des hyènes et des vautours : après avoir été complètement fondu, le sel est de nouveau changé on plomb. Avec cette balle, ces hommes ont fait le rouge et le blanc dont sont peints nos chariots, et la peinture peut redevenir le plomb dont la balle était formée. Si des hommes d'une nature exactement pareille à la nôtre font de semblables choses, que ne peut pas accomplir celui qui a créé l'œil pour voir et l'oreille pour entendre? »

Les Makololos disparurent et Livingstune perdit en eux ses amis.

11 revenait triste en suivant la rive du Zambèze, lorsque, au confluent de ce fleuve avec la Loangoua, il heurla du pied une cloche brisée (t^).

Elle gisait dans l'herbe, portait les initiales J. N. S. accompagnées d'une croix.

Près de là s'élevaient, h quelques mètres du sol, les ruines d'un édifice en pierre. Une église? s'écria Livingstone, une église à cent vingt lieues dans l'intérieur des terres ! Mais cette fille de Sion était là comme dans une vigne un abri délaissé. Nul n'eût pu dire pourquoi le Seigneur avait renversé sa tente.

L'enceinte était désolée... L'oiseau sauvage, effrayé du bruit des pas, s'envolait en poussant un cri aigu, rauque. Des buissons épineux ravagés par les termites, de mauvaises herbes, de grandes plantes aux capsules hérissées avaient envahi le sanctuaire. L'hyène obscène avait souillé l'autel, et le hibou dégorgeait sur les murailles les restes non digérés de son repas nocturne.

(1) Acétate de plomb.

(2) 1er novembre 1861. -

H était difficile de ne pas s'attrister à l'idée qu'en cet endroit où des voix humaines s'unissaient pour chanter ces paroles : « Tu es le roi de gloire, ô Christ I » les indigènes ignoraient môme le nom de Jésu^-Ghrist. Une inexplicable superstition leur faisait éviter ce lieu sacré comme s'il eût été maudit. Livingstone y pensait amèrement : des missions qu'il avait essayé de fonder, il ne restait pas même des ruines. Il ne valait pas mieux que ses p^res et son âme no pouvait retrouver la force si ce n'est en s'élançan* vers ce dernier avenir qui consolait ceux qui pleuraient dans Sion.

La mort accélérait ses coups. Livingstone apprit le trépas d'un de ses compatriotes qui, comme lui, s'était rendu chez les Makololos en apôtre. Aux bouches du Zambèze, le 4 janvier 1861, il fut étonné de voir les indigènes couverts de bandelettes taillées dans des feuilles de palmier. C'était le signe de la maladie et du deuil. Trois compagnons de M. Makensie, MM. Burup, Dickenson et Scudamore moururent de la fièvre en 1862. La même année, le Gordon de la marine royale remorquait un break portant madame Livingstone. Elle connaissait les dangers du séjour en Afrique, mais, dans son désintéressement, elle avait voulu reprendre sa tâche et l'influence qu'elle avait exercée naguère sur les tribus de l'intérieur. Au lieu du labeur. Dieu voulut qu'elle trouvât le repos (2 janvier 1862). Elle mourut, elle aussi, de la fièvre, au coucher du soleil. Elle fut confiée à la terre à Shupanga, sous un gros baobab, et près de sa sépulture les matelots veillèrent plusieurs nuits.

Cependant l'âme de Livingstone s'élève et se détache de la terre, son caractère se fortiûe, le progrès de son zèle se mesure à la progression de ses malheurs et, frappé coup sur coup par l'infortune, il se sent le favori

— Certains hommes, répondit Livingstone, prennent une balle de fusil et la changent en un sel (l) ; ils dissolvent ce sel dans Teau, de môme que nos corps sont dissous dans Testomac des hyènes et des vautours : après avoir été complètement fondu, le sel est de nouveau changé en plomb. Avec cette balle, ces hommes ont fait le rouge et le blanc dont sont peints nos chariots, et la peinture peut redevenir le plomb dont la balle était formée. Si des hommes d'une nature exactement pareille à la nôtre font de semblables choses, que ne peut pas accomplir celui qui a créé l'œil pour voir et l'oreille pour entendre? »

Les Makololos disparurent et Livingstone perdit en eux ses amis.

Il revenait triste en suivant la rive du Zambèze, lorsque, au confluent de ce fleuve avec la Loaufjjoua, il heurla du pied une cloche brisée (2).

Elle gisait dans l'herbe, portait les initiales J. N. S. accompagnées d'une croix.

Près de là s'élevaient, h quelques mètres du sol, les ruines d'un édifice en pierre. Une église? s'écria Livingstone, une église à cent vingt lieues dans l'intérieur des terres ! JMais celte fille de Sion était là comme dans une vigne un abri délaissé. Nul n'eût pu dire pourquoi le Seigneur avait renversé sa tente.

L'enceinte était désolée... L'oiseau sauvage, effrayé du bruit des pas, s'envolait en poussant un cri aigu, rauque. Des buissons épineux ravagés par les termites, de mauvaises herbes, de grandes plantes aux capsules hérissées avaient envahi le sanctuaire. L'hyène obscène avait souillé l'autel, et le hibou dégorgeait sur les murailles les restes non digérés de son repas nocturne.

(1) Acétate de plomb.

(2) 1" novembre 1861.

Il était difficile de ne pas s'attrister à l'idée qu'en cet endroit où des voix humaines s'unissaient pour chanter ces paroles : « Tu es le roi de gloire, ô Christ! » les indigènes ignoraient môme le nom de Jésus-Christ. Une inexplicable superstition leur faisait éviter ce lieu sacré comme s'il eût été maudit. Livingstone y pensait amèrement : des missions qu'il avait essayé de fonder, il ne restait pas même des ruines. Il ne valait pas mieux que ses p^res et son âme no pouvait retrouver la force si ce n'est en s'élançan* vers ce dernier avenir qui consolait ceux qui pleuraient dans Sion.

La mort accélérait ses coups. Livingstone apprit le trépas d'un de ses compatriotes qui, comme lui, s'était rendu chez les Makololos en apôtre. Aux bouches du Zambèze , le 4 janvier 1861 , il fut étonné de voir les indigènes couverts de bandelettes taillées dans des feuilles de palmier. C'était le signe de la maladie et du deuil. Trois compagnons de M. Makensie, MM. Burup, Dickenson et Scudamorc moururent de la fièvre en 1862. La même année, le Gordon de la marine royale remorquait un break portant madame Livingstone. Elle connaissait les dangers du séjour en Afrique, mais, dans son désintéressement, elle avait voulu reprendre sa tâche et l'influence qu'elle avait exercée naguère sur les tribus de l'intérieur. Au lieu du labeur. Dieu voulut qu'elle trouvât le repos (2 janvier 1862). Elle mourut, elle aussi, de la fièvre, au coucher du soleil. Elle fut confiée à la terre à Shupanga, sous un gros baobab, et près de sa sépulture les matelots veillèrent plusieurs nuits.

Cependant l'âme de Livingstone s'élève et se détache de la terre, son caractère se fortifie, le progrès de son zèle se mesure à la progression de ses malheurs et, frappé coup sur coup par l'infortune, il se sent le favori

culte à la terre d*un tombeau situé dans la Perse, à Kourbelow, insérer cette poussière dans les plis de son turban (1). Ces pratiques ne Tempêchent pas de boire en cachette Teau-de-vie défendue (2). Il tue son esclave dans l'ombre des forêts, et quand la nuit est sans nuage, il ouvre les toiles de sa tente, il élève vers Allah des mains teintes de sang.

Quel contraste entre la conduite des Arabes et celle de Livingstone ! Dernier né des chevaliers, le voyageur exerçait quelque chose de leur vie sur une terre féodale* Il était secourable aux faibles, il parlait de l'infortune avec délicatesse :

« Une pauvre petite esclave qui était malade s'est éloignée du sentier. NousTavons attendue, puis cherchée jusqu'au lendemain sans la retrouver; elle était grande pour son âge, frêle et mince comme un roseau parce qu'elle avait grandi trop vite. Fatiguée par la marche, elle se sera couchée dans les bois, aura dormi jusqu'au soir, et se réveillant dans l'ombre, elle aura perdu son chemin. »

Image de l'Afrique couchée dans l'ombre de la mort, attardée sur le chemin de ces progrès que le Christ fait accomplir, oubliée de la caravane humaine, et dont un homme du moins s'est souvenu: Livingstone! Qu'importent ses découvertes, s'il découvre une misère, s'il trouve et sauve sur les rives de la Rovuma, dans une case déserte, une petite abandonnée, s'il arrache une vieille femme aux mains des Arabes (3), s'il est le seul à donner un morceau de pain à un enfant dont la mère est morte (4), s'il peut montrer aux nègres

(1) T. 1er.

(2) Dernier voyage, p. 254, 298,257.

(3) Dernier voyage.

(4) Id.

pourquoi la nature a repris son empire et quel mystère d'iniquilé fait reparaître, comme après le premier péché, la ronce et Tépine.

Il accepte avec empressement les services des Makonndès, pauvres bûcherons qui vivent de peu sur les rives de l'Océan Indien. Pour un mètre de calicot, ils travaillent toute une journée : ils coupent et ils abattent : ils sont armés de serpes adaptées au défrichement des lianes, ils se servent de la cognée pour abattre les arbres. Lianes et tiges disparaissent devant eux comme des nuées devant le soleil (1).

Trente-sept hommes, six chameaux, quatre buffles, cinq ânes, deux mules entrent à la file sous la voûte haute et sombre creusée par les bûcherons : on parcourt ainsi des lieues, on traverse des clairières, on descend jusqu'à la Rovuma dont on remonte le cours.

Un soir un des serviteurs de Livingstone s'étant écarté du sentier suivi par la caravane rencontra dans une clairière des ombres accroupies qui cachaient entre leurs genoux comme une face humaine : elles semblaient endormies du sommeil de la faim, à moins que ce ne fût de la mort. On reconnaissait des esclaves abandonnés, à la fourche qui serrait leur cou. Exténués de fatigue, ils s'étaient assis dans ce jungle et la parole expirait sur leurs lèvres; ils ne pouvaient dire ni d'où ils venaient, ni où ils allaient; ils n'exhalaient plus qu'un léger râle pareil à ce petit souffle qui hérissa la chair de Job. La mort tardait à les affranchir : le vautour dormait sur son arbre, le tigre dans son antre éloigné de cent lieues; il semblait que la nuit dût les consoler en étoilant déjà leur tombeau.

Livingstone poursuivit sa route dans la direction du

(1) Exploration du Zambèze et de ses affluents.

lac Nyassa. Plus il s'avançait vers TOuest, plus les fourches fraîchement coupées et tous les vestiges des chasseurs d*hommes se multipliaient. Le 19 juin on passa près d'une femme morte attachée à un arbre par le cou. Une autre poignardée ou tuée d'une balle gisait dans une mare de sang. Le 26 juin ce fut encore une femme que la fatigue avait fait chanceler et qu'on avait tuée sur place. Le lendemain on vit un homme mort de faim. Le propriétaire de ces victimes ne pouvait plus les faire avancer, et furieux de leur perte, il les tuait pour qu'elles ne devinssent pas la propriété d'un autre. Les meurtres ne sont pas seulement le résultat de la colère, ils ont pour but d'inspirer aux captifs une terreur qui les aiguillonne. Le 8 septembre Livingstone écrivait sur son journal : « Il est douloureux de voir des crânes et des ossements épars, on voudrait n'y pas faire attention, mais leur vue est si frappante qu'il est impossible de ne pas les remarquer. »

Ne demandons plus maintenant pourquoi ce pays est ^ dépeuplé ; voilà tout le mystère : l'homme traqué par l'homme ainsi qu'une bêtô fauve pour être ensuite spolié du fruit de son travail au profit de la Perse ou de la Turquie, des nations de proie et de joie, oui, tel était le secret du jungle. A cause du crime de l'esclavage la terre célébrait les sabbats de la solitude; la voix de l'époux et la voix de l'épouse, le bruit de la meule, le son de la marimba et de la sanza, la voix des poètes qui chantent le soir autour des feux, la flamme du foyer, la lumière de la lampe, tout s'était éteint, tout avait disparu. Livingstone marchait au milieu d'un profond silence que ne troublait pas môme le chant des oiseaux, bien que pour eux les eaux fussent toujours vives et la nourriture toujours abondante. Livingstone marchait et n'apercevait pas une âme vivante : voici

pourquoi la nature a repris son empire et quel mystère d'iniquité fait reparaître, comme après le premier péché, la ronce et Tépine.

Il accepte avec empressement les services des Makonndès, pauvres bûcherons qui vivent de peu sur les rives de TOcéan Indien. Pour un mètre de calicot, ils travaillent toute une journée : ils coupent et ils abattent : ils sont armés de serpes adaptées au défrichement des lianes, ils se servent de la cognée pour abattre les arbres. Lianes et tiges disparaissent devant eux comme des nuées devant le soleil (1).

Trente-sept hommes, six chameaux, quatre buffles, cinq ânes, deux mules entrent à la file sous la voûte haute et sombre creusée par les bûcherons : on parcourt ainsi des lieues, on traverse des clairières, on descend jusqu'à la Rovuma dont on remonte le cours.

Un soir un des serviteurs de Livingstone s'étant écarté du sentier suivi par la caravane rencontra dans une clairière des ombres accroupies qui cachaient entre leurs genoux comme une face humaine : elles semblaient endormies du sommeil de la faim, à moins que ce ne fût de la mort. On reconnaissait des esclaves abandonnés, à la fourche qui serrait leur cou. Exténués de fatigue, ils s'étaient assis dans ce jungle et la parole expirait sur leurs lèvres; ils ne pouvaient dire ni d'où ils venaient, ni où ils allaient; ils n'exhalaient plus qu'un léger râle pareil à ce petit souffle qui hérissa la chair de Job. La mort tardait à les affranchir : le vautour dormait sur son arbre, le tigre dans son antre éloigné de cent lieues; il semblait que la nuit dût les consoler en étoilant déjà leur tombeau.

Livingstone poursuivit sa route dans la direction du

(1) Exploration du Zambèze et de ses affluents.

lac Nyâssa. Plus il s'avançait vers TOuest, plus les fourches fraîchement coupées et tous les vestiges des chasseurs d'hommes se multipliaient. Le 19 juin on passa près d'une femme morte attachée à un arbre par le cou. Une autre poignardée ou tuée d'une balle gisait dans une mare de sang. Le 26 juin ce fut encore une femme que la fatigue avait fait chanceler et qu'on avait tuée sur place. Le lendemain on vit un homme mort de faim. Le propriétaire de ces victimes ne pouvait plus les faire avancer, et furieux de leur perte, il les tuait pour qu'elles ne devinssent pas la propriété d'un autre. Les meurtres ne sont pas seulement le résultat de la colère, ils ont pour but d'inspirer aux captifs une terreur qui les aiguillonne. Le 8 septembre Livingstone écrivait sur son journal : « Il est douloureux de voir des crânes et des ossements épars, on voudrait n'y pas faire attention, mais leur vue est si frappante qu'il est impossible de ne pas les remarquer. »

Ne demandons plus maintenant pourquoi ce pays est ^ dépeuplé ; voilà tout le mystère : l'homme traqué par l'homme ainsi qu'une bôtô fauve pour ôtre ensuite spolié du fruit de son travail au profit de la Perse ou de la Turquie, des nations de proie et de joie, oui, tel était le secret du jungle. A cause du crime de l'esclavage la terre célébrait les sabbats de la solitude; la voix de répoux et la voix de l'épouse, le bruit de la meule, le son de la marimba et de la sanza, la voix des poètes qui chantent le soir autour des feux, la flamme du foyer, la lumière de la lampe, tout s'était éteint, tout avait disparu. Livingstone marchait au milieu d'un profond silence que ne troublait pas môme le chant des oiseaux, bien que pour eux les eaux fussent toujours vives et la nourriture toujours abondante. Livingstone marchait et n'apercevait pas une âme vivante : voici

' pourquoi la nature a repris son empire et quel mystère d'iniquité fait reparaître, comme après le premier péché, la ronce et Tépine.

Il accepte avec empressement les services des Makonndès, pauvres bûcherons qui vivent de peu sur les rives de TOcéan Indien. Pour un mètre de calicot, ils travaillent toute une journée : ils coupent et ils abattent : ils sont armés de serpes adaptées au défrichement des lianes, ils se servent de la cognée pour abattre les arbres. Lianes et tiges disparaissent devant eux comme des nuées devant le soleil (1).

Trente-sept hommes, six chameaux, quatre buffles, cinq ânes, deux mules entrent à la file sous la voûte haute et sombre creusée par les bûcherons : on parcourt ainsi des lieues, on traverse des clairières, on descend jusqu'à la Rovuma dont on remonte le cours.

Un soir un des serviteurs de Livingstone s'étant écarté du sentier suivi par la caravane rencontra dans une clairière des ombres accroupies qui cachaient entre leurs genoux comme une face humaine : elles semblaient endormies du sommeil de la faim, à moins que ce ne fût de la mort. On reconnaissait des esclaves abandonnés, à la fourche qui serrait leur cou. Exténués de fatigue, ils s'étaient assis dans ce jungle et la parole expirait sur leurs lèvres ; ils ne pouvaient dire ni d'où ils venaient, ni où ils allaient; ils n'exhalaient plus qu'un léger râle pareil à ce petit souffle qui hérissa la chair de Job. La mort tardait à les affranchir : le vautour dormait sur son arbre, le tigre dans son antre éloigné de cent lieues; il semblait que la nuit dût les consoler en étoilant déjà leur tombeau.

Livingstone poursuivit sa route dans la direction du

(1) Exploration du Zambèze et de ses affluents.

lac Nyassa. Plus il s'avançait vers l'Ouest, plus les fourches fraîchement coupées et tous les vestiges des chasseurs d'hommes se multipliaient. Le 19 juin on passa près d'une femme morte attachée à un arbre par le cou. Une autre poignardée ou tuée d'une balle gisait dans une mare de sang. Le 26 juin ce fut encore une femme que la fatigue avait fait chanceler et qu'on avait tuée sur place. Le lendemain on vit un homme mort de faim. Le propriétaire de ces victimes ne pouvait plus les faire avancer, et furieux de leur perte, il les tuait pour qu'elles ne devinssent pas la propriété d'un autre. Les meurtres ne sont pas seulement le résultat de la colère, ils ont pour but d'inspirer aux captifs une terreur qui les aiguillonne. Le 8 septembre Livingstone écrivait sur son journal : « Il est douloureux de voir des crânes et des ossements épars, on voudrait n'y pas faire attention, mais leur vue est si frappante qu'il est ■impossible de ne pas les remarquer. »

Ne demandons plus maintenant pourquoi ce pays est ^ dépeuplé ; voilà tout le mystère : l'homme traqué par l'homme ainsi qu'une bétô fauve pour être ensuite spolié du fruit de son travail au profit de la Perse ou de la Turquie, des nations de proie et de joie, oui, tel était le secret du jungle. A cause du crime de l'esclavage la terre célébrait les sabbats de la solitude; la voix de l'époux et la voix de l'épouse, le bruit de la meule, le son de la marimba et de la sanza, la voix des poètes qui chantent le soir autour des feux, la flamme du foyer, la lumière de la lampe, tout s'était éteint, tout avait disparu. Livingstone marchait au milieu d'un profond silence que ne troublait pas môme le chant des oiseaux, bien que pour eux les eaux fussent toujours vives et la nourriture toujours abondante. Livingstone marchait et n'apercevait pas une âme vivante : voici

pourquoi la nature a repris son empire et quel mystère d'iniquité fait reparaître, comme après le premier péché, la ronce et l'épine.

Il accepte avec empressement les services des Makonndès, pauvres bûcherons qui vivent de peu sur les rives de l'Océan Indien. Pour un mètre de calicot, ils travaillent toute une journée : ils coupent et ils abattent : ils sont armés de serpes adaptées au défrichement des lianes, ils se servent de la cognée pour abattre les arbres. Lianes et tiges disparaissent devant eux comme des nuées devant le soleil (1).

Trente-sept hommes, six chameaux, quatre buffles, cinq ânes, deux mules entrent à la file sous la voûte haute et sombre creusée par les bûcherons : on parcourt ainsi des lieues, on traverse des clairières, on descend jusqu'à la Rovuma dont on remonte le cours.

Un soir un des serviteurs de Livingstone s'étant écarté du sentier suivi par la caravane rencontra dans une clairière des ombres accroupies qui cachaient entre leurs genoux comme une face humaine : elles semblaient endormies du sommeil de la faim, à moins que ce ne fût de la mort. On reconnaissait des esclaves abandonnés, à la fourche qui serrait leur cou. Exténués de fatigue, ils s'étaient assis dans ce jungle et la parole expirait sur leurs lèvres ; ils ne pouvaient dire ni d'où ils venaient, ni où ils allaient; ils n'exhalaient plus qu'un léger râle pareil à ce petit souffle qui hérissa la chair de Job. La mort tardait à les affranchir : le vautour dormait sur son arbre, le tigre dans son antre éloigné de cent lieues; il semblait que la nuit dût les consoler en étoilant déjà leur tombeau.

Livingstone poursuivit sa route dans la direction du

(1) Exploration du Zambèze et de ses affluents.

lac Nyassa. Plus il s'avançait vers TOuest, plus les fourches fraîchement coupées et tous les vestiges des chasseurs d'hommes se multipliaient. Le 19 juin on passa près d'une femme morte attachée à un arbre par le cou. Une autre poignardée ou tuée d'une balle gisait dans une mare de sang. Le 26 juin ce fut encore une femme que la fatigue avait fait chanceler et qu'on avait tuée sur place. Le lendemain on vit un homme mort de faim. Le propriétaire de ces victimes ne pouvait plus les faire avancer, et furieux de leur perte, il les tuait pour qu'elles ne devinssent pas la propriété d'un autre. Les meurtres ne sont pas seulement le résultat de la colère, ils ont pour but d'inspirer aux captifs une terreur qui les aiguillonne. Le 8 septembre Livingstone écrivait sur son journal : « Il est douloureux de voir des crânes et des ossements épars, on voudrait n'y pas faire attention, mais leur vue est si frappante qu'il est •impossible de ne pas les remarquer. »

Ne demandons plus maintenant pourquoi ce pays est ^ dépeuplé ; voilà tout le mystère : l'homme traqué par l'homme ainsi qu'une bêtô fauve pour être ensuite spolié du fruit de son travail au profit de la Perse ou de la Turquie, des nations de proie et de joie, oui, tel était le secret du jungle. A cause du crime de l'esclavage la terre célébrait les sabbats de la solitude; la voix de l'époux et la voix de l'épouse, le bruit de la meule, le son de la marimba et de la sanza, la voix des poètes qui chantent le soir autour des feux, la flamme du foyer, la lumière de la lampe, tout s'était éteint, tout avait disparu. Livingstone marchait au milieu d'un profond silence que ne troublait pas môme le chant des oiseaux, bien que pour eux les eaux fussent toujours vives et la nourriture toujours abondante. Livingstone marchait et n'apercevait pas une âme vivante : voici

pourquoi la nature a repris son empire et quel mystère d'iniquité fait reparaître, comme après le premier péché, la ronce et Tépine.

Il accepte avec empressement les services des Makonndès, pauvres bûcherons qui vivent de peu sur les rives de TOcéan Indien. Pour un mètre de calicot, ils travaillent toute une journée : ils coupent et ils abattent : ils sont armés de serpes adaptées au défrichement des lianes, ils se servent de la cognée pour abattre les arbres. Lianes et tiges disparaissent devant eux comme des nuées devant le soleil (1).

Trente-sept hommes, six chameaux, quatre buffles, cinq ânes, deux mules entrent à la file sous la voûte haute et sombre creusée par les bûcherons : on parcourt ainsi des lieues, on traverse des clairières, on descend jusqu'à la Rovuma dont on remonte le cours.

Un soir un des serviteurs de Livingstone s'étant écarté du sentier suivi par la caravane rencontra dans une clairière des ombres accroupies qui cachaient entre leurs genoux comme une face humaine : elles semblaient endormies du sommeil de la faim, à moins que ce ne fût de la mort. On reconnaissait des esclaves abandonnés, à la fourche qui serrait leur cou. Exténués de fatigue, ils s'étaient assis dans ce jungle et la parole expirait sur leurs lèvres ; ils ne pouvaient dire ni d'où ils venaient, ni où ils allaient; ils n'exhalaient plus qu'un léger râle pareil à ce petit souffle qui hérissa la chair de Job. La mort tardait à les affranchir : le vautour dormait sur son arbre, le tigre dans son antre éloigné de cent lieues; il semblait que la nuit dût les consoler en étoilant déjà leur tombeau.

Livingstone poursuivit sa route dans la direction du

(1) Exploration du Zambèze et de ses affluents.

lac Nyassa. Plus il s'avançait vers l'Ouest, plus les fourches fraîchement coupées et tous les vestiges des chasseurs d'hommes se multipliaient. Le 19 juin on passa près d'une femme morte attachée à un arbre par le cou. Une autre poignardée ou tuée d'une balle gisait dans une mare de sang. Le 26 juin ce fut encore une femme que la fatigue avait fait chanceler et qu'on avait tuée sur place. Le lendemain on vit un homme mort de faim. Le propriétaire de ces victimes ne pouvait plus les faire avancer, et furieux de leur perte, il les tuait pour qu'elles ne devinssent pas la propriété d'un autre. Les meurtres ne sont pas seulement le résultat de la colère, ils ont pour but d'inspirer aux captifs une terreur qui les aiguillonne. Le 8 septembre Livingstone écrivait sur son journal : « 11 est douloureux de voir des crânes et des ossements épars, on voudrait n'y pas faire attention, mais leur vue est si frappante qu'il est ■impossible de ne pas les remarquer. »

Ne demandons plus maintenant pourquoi ce pays est ^ dépeuplé ; voilà tout le mystère : l'homme traqué par l'homme ainsi qu'une bôtô fauve pour être ensuite spolié du fruit de son travail au profit de la Perse ou de la Turquie, des nations de proie et de joie, oui, tel était le secret du jungle. A cause du crime de l'esclavage la terre célébrait les sabbats de la solitude; la voix de l'époux et la voix de l'épouse, le bruit de la meule, le son de la marimba et de la sanza, la voix des poètes qui chantent le soir autour des feux, la flamme du foyer, la lumière de la lampe, tout s'était éteint, tout avait disparu. Livingstone marchait au milieu d'un profond silence que ne troublait pas même le chant des oiseaux, bien que pour eux les eaux fussent toujours vives et la nourriture toujours abondante. Livingstone marchait et n'apercevait pas une âme vivante : voici

140 DAVID LIVINGSTONE ET SA MISSIOiN SOCIALE.

■ pourquoi la nature a repris son empire et quel mystère d'iniquité fait reparaître, comme après le premier péché, la ronce et Tépine.

Il accepte avec empressement les services des Makonndès, pauvres bûcherons qui vivent de peu sur les rives de l'Océan Indien. Pour un mètre de calicot, ils travaillent toute une journée : ils coupent et ils abattent : ils sont armés de serpes adaptées au défrichement des lianes, ils se servent de la cognée pour abattre les arbres. Lianes et tiges disparaissent devant eux comme des nuées devant le soleil (1).

Trente-sept hommes, six chameaux, quatre buffles, cinq ânes, deux mules entrent à la file sous la voûte haute et sombre creusée par les bûcherons : on parcourt ainsi des lieues, on traverse des clairières, on descend jusqu'à la Rovuma dont on remonte le cours.

Un soir un des serviteurs de Livingstone s'étant écarté du sentier suivi par la caravane rencontra dans une clairière des ombres accroupies qui cachaient entre leurs genoux comme une face humaine : elles semblaient endormies du sommeil de la faim, à moins que ce ne fût de la mort. On reconnaissait des esclaves abandonnés, à la fourche qui serrait leur cou. Exténués de fatigue, ils s'étaient assis dans ce jungle et la parole expirait sur leurs lèvres ; ils ne pouvaient dire ni d'où ils venaient, ni où ils allaient; ils n'exhalaient plus qu'un léger râle pareil à ce petit souffle qui hérissa la chair de Job. La mort tardait à les affranchir : le vautour dormait sur son arbre, le tigre dans son antre éloigné de cent lieues; il semblait que la nuit dût les consoler en étoilant déjà leur tombeau.

Livingstone poursuivit sa route dans la direction du

(1) Exploration du Zambèze et de ses affluents.

lac Nyassa. Plus il s'avançait vers l'Ouest, plus les fourches fraîchement coupées et tous les vestiges des chasseurs d'hommes se multipliaient. Le 19 juin on passa près d'une femme morte attachée à un arbre par le cou. Une autre poignardée ou tuée d'une balle gisait dans une mare de sang. Le 26 juin ce fut encore une femme que la fatigue avait fait chanceler et qu'on avait tuée sur place. Le lendemain on vit un homme mort de faim. Le propriétaire de ces victimes ne pouvait plus les faire avancer, et furieux de leur perte, il les tuait pour qu'elles ne devinssent pas la propriété d'un autre. Les meurtres ne sont pas seulement le résultat de la colère, ils ont pour but d'inspirer aux captifs une terreur qui les aiguillonne. Le 8 septembre Livingstone écrivait sur son journal : « 11 est douloureux de voir des crânes et des ossements épars, on voudrait n'y pas faire attention, mais leur vue est si frappante qu'il est ■impossible de ne pas les remarquer. »

Ne demandons plus maintenant pourquoi ce pays est dépeuplé ; voilà tout le mystère : l'homme traqué par l'homme ainsi qu'une bôtô fauve pour être ensuite spolié du fruit de son travail au profit de la Perse ou de la Turquie, des nations de proie et de joie, oui, tel était le secret du jungle. A cause du crime de l'esclavage la terre célébrait les sabbats de la solitude; la voix de l'époux et la voix de l'épouse, le bruit de la meule, le son de la marimba et de la sanza, la voix des poètes qui chantent le soir autour des feux, la flamme du foyer, la lumière de la lampe, tout s'était éteint, tout avait disparu. Livingstone marchait au milieu d'un profond silence que ne troublait pas même le chant des oiseaux, bien que pour eux les eaux fussent toujours vives et la nourriture toujours abondante. Livingstone marchait et n'apercevait pas une âme vivante : voici

portant, une mauvaise affaire : qu'importe? Il cherche un vil profit et Timpunité dans le nombre de ses victimes. Gomme le rat d'Europe chasse le rat d'Afrique, comme la mouche européenne renvoie la mouche des indigènes, comme la fourmi noire dévore la blanche, et

comme le trèfle tue les fougères, ainsi l'Arabe extermine le nègre des rives de la Rovuma. Il fait rentrer dans le chaos les grossières ébauches de civilisation que la nature esquisse dans ces pays où le Christ n'a pas eu son jour. Où l'Arabe a passé l'herbe pousse, une herbe longue, drue et verte ; le bien et le mal ne se distinguent plus, la terre se tait ; on n'entend pas môme un oiseau, — l'oiseau c'est l'ami de l'homme, — le vautour seul tournoie et plane dans l'air, semblable, dit Longfellow, à l'âme implacable d'un chef massacré dans la bataille, et qui sur des degrés invisibles monte et escalade le ciel. Fils de Mahomet, le père du mensonge (1), l'Arabe est prodigue de serments (2). Il est grand observateur delà lune : la disparition de cet astre est pour lui l'instant de la prière (3), et si pendant la nuit la lune vient à s'éclipser, on l'entend bruyamment invoquer Moïse. Il est aussi grand observateur des rites, il ne tue les animaux que d'une certaine façon à lui particulière (4). Il est superstitieux, il a conservé môme un reste de la science occulte qui régnait en Arabie avant la prédication de Mahomet. On le voit tracer sur le sable des figures cabalistiques (5)j faire des charmes, rendre un

(1) « L'appropriatioQ que Mahomet Vcst faite des connaissances gagnées à Damas et obtenues des juifs est simplement révoltante. Pas un de ses actes n'a eu de témoinj c'est lui qui les raconte et qui

es affirme. » (Livingstone.)

(2) Stanley.

(3) Dernier voyage^ 1. 1, p. 257.

(5) T. 1er, p. 1*08, 109.

DERNIERS VOYAGES. l45

culte à la terre d*un tombeau situé dans la Perse, à Kourbelow, insérer cette poussière dans les plis de son turban (1). Ces pratiques ne Tempèchent pas de boire en cachette Teau-de-vie défeàdue (2). Il tue son esclave dans Tombre des forêts, et quand la nuit est sans nuage, il ouvre les toiles de sa tente, il élève vers Allah des mains teintes de sang.

Quel contraste entre la conduite des Arabes et celle de Livingstone î Dernier né des chevaliers, le voyageur exerçait quelque chose de leur vie sur une terre féodale* Il était secourable aux faibles, il parlait de l'infortune avec délicatesse :

« Une pauvre petite esclave qui était malade s'est éloignée du sentier. NousTavons attendue, puis cherchée jusqu'au lendemain sans la retrouver; elle était grande pour son âge, frêle et mince comme un roseau parce qu'elle avait grandi trop vite. Fatiguée par la marche, elle se sera couchée dans les bois, aura dormi jusqu'au soir, et se réveillant dans l'ombre, elle aura perdu son chemin. »

Image de l'Afrique couchée dans l'ombre de la mort, attardée sur le chemin de ces progrès que le Christ fait accomplir, oubliée de la caravane humaine, et dont un homme du moins s'est souvenu: Livingstone! Qu'importent ses découvertes, s'il découvre une misère, s'il trouve et sauve sur les rives de la Hovuma, dans une case déserte, une petite abandonnée, s'il arrache une vieille femme aux mains des Arabes (3), s'il est le seul à donner un morceau de pain à un enfant dont la mère est morte (4), s'il peut montrer aux nègres

(2) Dernier voyage, p. 254, 298,257.

(3) Dernier voyage,

(4) Id.

i46 DAVID LIVINGSTONË ET SA MISSION SOCIALE.

que la Providence est mère et ne meurt jamais ?

Un jour qu'il passait dans le voisinage d'une case il s'entendit appeler : une voix l'implorait avec tant d'autorité que tous les voyageurs s'arrêtèrent pour l'entendre.

« Arrêtez, criait-elle, et soyez témoins de la violence qu'on me fait. Je suis parente d'un chef, je retournais chez mon mari lorsque cet homme que voilà m'a saisie, séparée de ma servante et soumise à l'état dégradant oîi vous me voyez réduite. »

La femme qui parlait ainsi portait le carcan des esclaves; une fourche pesante et fraîchement coupée meurtrissait son cou délicat autour duquel on voyait briller une quantité de beaux grains de verre enfilés dans un crin d'éléphant. Son costume était riche, ses manières indiquaient une personne de haute condition.

Livingstone la reconduisit à son mari, le frère d'un chef, et partout dans les villages elle racontait chaleureusement l'infamie dont elle avait été victime et la manière dont elle avait été sauvée : les femmes s'indignaient avec elle et la félicitaient de sa délivrance. Partout elle chantait les louanges de son libérateur, elle le défendait en cas d'injustice; elle allait jusqu'à porter ses bagages, elle prenait elle-même et portait sur sa tête un sac de verroteries, elle achetait les provisions et obtenait le double de ce que Livingstone aurait eu pour le même prix. Elle présentait son libérateur à l'un de ses beaux-frères, qui ne le laissa manquer de rien dans son village : au moment où Livingstone était trahi, comme on le verra, par les hommes de son escorte, elle faisait pour son entreprise tout ce que peut le cœur d'une femme reconnaissante.

Alors môme que Livingstone n'avait point rendu de service aux indigènes, ceux-ci venaient à lui, poussés

par un instinct secret qui leur faisait deviner un ami.

Un jour — toujours sur les bords de la Rovuma — une femme s'approche de lui : sa démarche est superbe et douce ; elle tient un bouquet de sorgho, le dépose aux pieds du voyageur, montre le point de la rive oh s'était arrêté Livingstone en 1852 : « Je vous ai déjà vu ici »,lui dit-elle.

Plus loin le chef Hassané se prive de son repas pour Toffrir au libérateur qui passe. Livingstone lui dit : « Venez donc, et mangez avec nous. — Non, répondit-il, vous êtes étranger et de plus en voyage, je suis chez moi, je me procurerai autre chose. »

Le chef Matamora se prête gracieusement au passage du Lœndi, un affluent de la Rovuma. Il attend sur la rive que tous les bagages du voyageur aient passé la rivière, puis se lève, entre dans le canot oîi se trouve Livingstone et ne le quitte point sans qu'il se soit rassasié du poisson né dans les eaux qu'ils ont franchies ensemble (i).

Le chef Kimsousa ofire tant de vivres à la caravane qu'elle est incapable de les emporter.

Ainsi les indigènes savaient discerner leur bienfaiteur.

Les Arabes, apprenant que Livingstone était un Anglais, parcouraient des milles afin d'éviter sa rencontre. Ils s'écartaient du sentier, se jetaient dans le jungle plus tremblants que les herbes et croyaient entendre le bruit d'un homme armé lorsqu'une feuille se détachait au milieu du repos des sentiers. Livingstone était comme une apparition subite de. la conscience humaine dans les forêts. Tandis que l'Arabe laissait

(I) L'étiquette cérémonieuse extérieure à Thomme et conventionnelle n'est point inconciliable avec la barbarie. Voy. Deimier journal^ p. 143, 152, 218, 221, 224, 234 et 314.

après lui je ne sais quel sillage de haine qu'il était périlleux de suivre (1), lui, laissait un sillage de lumière où les faibles aimaient à marcher. Un chef voulut s'attacher à ses pas : « Laissez-moi, disait-il, vous suivre partout où vous irez et jusque dans votre patrie. »

Tandis que Livingstone remplissait en Afrique ce rôle chevaleresque, en Europe on publiait qu'il était tombé sons la hache des Mazitous, habitants des pays qu'arrosent les affluents de la Rovuma.

Aussitôt M. Ed. Young, officier de la marine royale, fut envoyé pour savoir si la nouvelle était exacte. Il se rendit par le Zambèze et le Shiré, sur les confins du lac Nyassa, et voici ce qu'il apprit :

Livingstone avait à son service douze cipahis de la marine de Bombay et dix naturels de Johanna ; mais, serviles et gourmands, ces serviteurs étaient pour lui • ce qu'est au bœuf la tsetsé qui s'attache à sa peau et voyage avec lui. Les chameaux disparaissaient, puis les ânes, puis les bœufs, puis les étoffes, puis les perles et la poudre; bref les serviteurs de Livingstone ne se proposaient rien moins que de faire échouer son expédition et de le faire mourir lui-môme. Ils s'étaient heurtés à une volonté de fer, ils avaient été déjoués par une surveillance minutieuse ; sur le point d'être congédiés ils avaient déserté, et, pour toucher la somme qu'ils auraient gagnée s'ils eussent été fidèles, ils avaient dit au consul de Zanzibar : Livingstone est mort, les Mazitous l'ont tué (2).

(1) Le docteur Boscher fut assassiné pour avoir pris le costume des Arabes.

DU LAC iNYASSA AU LAC TANGANIKA

La région du Nyassa. — L'arrivée des pluies. — La famine. — La maladie. — Le Tanganika.

(8 août 1866— 2 avril 1867)

Le 8 août 1866, en revoyant le lac Nyassa Livingstone éprouva deux sentiments: Tun de joie, l'autre de mélancolie. Il revenait dans une ancienne demeure qu'il n'espérait plus revoir, il se plongeait de nouveau dans cette eau délicieuse, il entendait le bruit de ces vagues, il luttait contre leurs remous et .leurs chocs, il se nourrissait de ces insectes qui bourdonnent à la surface du lac comme des essaims d'abeilles. Il couchait dans les roseaux gigantesques duPamalombé (1); il admirait sur le rivage et les montagnes dentelées et les bois funéraires, et les cultures qui lui rappelaient les champs de l'Angleterre et jusqu'à ces feuilles jaunes et roses qui s'ouvraient si tendrement à la lumière orientale.

Il était plus heureux encore de revoir les pêcheurs riverains du lac, de leur parler encore de l'ami, du

(1) Lac voisin du Nyassa; on le trouve en descendant le Shiré.

Père de tous les hommes, du crime que Ton commet en vendant un des enfants de ce commun Père, de la prière qui lui parle, de la Bible qui parle de lui, de la vie future où les justes le connaîtront.

Ces enseignements n'avaient-ils pas été donnés à des pêcheurs aux bords d*un lac, en présence d'une nature aujourd'hui desséchée, mais aussi verdoyante au temps de Jésus-Christ que les beaux rivages du Nyassa.

D'un autre côté (spectacle digne de larmes!) l'ignorance et l'imposture antiques dominaient les âmes dégradées et recevaient un culte sur les monts.

Au midi du Nyassa, s'élevait à pic une montagne quadrangulaire, et sur sa plate-forme, une vache énorme était nourrie. Pareille à l'apis d'Egypte ou bien aux divinités antiques qu'on adorait sur les hauts lieux, elle prophétisait la guerre par ses mugissements (1).

D'un autre côté la région du Nyassa était pour Livingstone la région des éternels regrets. C'était là que sur les plateaux salubres il avait voulu fonder une mission, supprimer la traite de l'homme par la concurrence pacifiquement victorieuse d'un commerce légitime, et le Seigneur (il ne savait pour quel secret motif) avait dit : non ; et les négriers prospéraient sur ces mômes eaux où devait passer et repasser le pavillon de l'Angleterre. L'évêque était mort : Mary Moffat reposait sur la rive droite du Zambèze. Livingstone avait vu s'évanouir dans cette région toute espérance de voir

(I) Souvenir de la religion des Égyptiens. Voir Expl. dans l'Afr, auat.f la coutunae que les Batokas ont de s'arracher les incisives, pour ressembler aux bœufs, et celle qu'ont les femmes des bords du Nyassa de s'allonger la bouche à l'imitation du canard [Exp. du Zambèze); voir aussi les funérailles, la coiffure, les instruments de travail, le visage et mille autres similitudes avec TÉgypte. Voir aussi les p. 266 et 282, t. I, Dernier journal : « Les traits fins qu'on rencontre au bord du Tankanika sont pareils à ceux que représentent les peintures de l'ancienne Egypte. »

peuplée de chrétiens cette terre promise à TÉvangile. Il fallait que, précurseur des biens qu'il annonçait, il marchât solitaire dans des sentiers où, pour un demisiècle peut-être, nul autre chrétien ne marcherait.

Lorsque les pléiades paraissent à TOrient aussitôt après le coucher du soleil, les pluies sont attendues à Touest du lac Nyassa. En effet, le 21 octobre 1866 uil orage fut le précurseur de la saison pluvieuse. Des averses tombaient parfois, mais elles ne faisaient encore que lustrer la jeune feuillée et que rafraîchir Tatmosphère. Le 20 novembre les courants supérieurs de Tair poussèrent sur la chaîne des monts Mtchinedjé de grandes nuées qui venaient du sud-est.

Au commencement de décembre on marchait sous le poids d'une atmosphère électrique et nuageuse, aux roulements du tonnerre lointain et sans qu'une goutte d'eau s'échappât des nuées.

A partir du 11 décembre il plut tous les jours dans l'après-midi. Les grandes pluies avaient commencé.

La terre ferma ses crevasses et toutes les plantes surgirent, grandirent, cachèrent les traces qu'on eût pu suivre. Les arbres se couvrirent de lichens, les rivières inondèrent leurs rives d'une eau transparente.

Des nuées orageuses fondirent en averse sur la pente septentrionale des hautes terres, et les torrents, poussés par le vent du nord, tombèrent sur les rochers avec des vibrations profondes et solennelles comme celles des hautes cordes d'une harpe. L'écho répondait à l'écho, l'abîme à l'abîme, comme dans le psaume, et tandis que les torrents se parlaient entre eux, à voix haute, de tous les côtés de l'horizon (1), annonçant l'inondation prochaine, Livingstone accélérait sa marche

(1) Dernier voyage, 1. 1, p. 211.

au milieu d*un ancien lac, afin de gagner les hauteurs respectées par les eaux et d'échapper à leur marée montante par sa rapidité. Une rivière barrait-elle le chemin? Vite, on laissait tomber un arbre d'une berge à l'autre. On n'avait pas le temps de chercher un gué.

La caravane eut la bonne fortune de passer à gué le Tchimeboué, mais Livingstone oublia de donner des ordres au sujet d'un petit caniche qui l'avait suivi gaîment depuis la côte et qui s'appelait Tchitané. La rivière était tourbeuse, défoncée par les éléphants, infestée de sangsues. Tous étaient trop occupés de garder l'équilibre pour songer au vaillant petit animal. Il nagea courageusement jusqu'à bout de forces, puis il sombra.

Livingstone avait pour les plus faibles créatures cette sympathie^ universelle qui caractérise les amis de Dieu. Il écrivit sur son journal l'éloge, sur sa carte le nom de son caniche. Les dynasties africaines qui dorment embaumées sous les monuments de leur orgueil seraient maintenant jalouses du sort de Tchitané, car une montagne porte son nom (1).

L'arrivée des pluies fut la première épreuve du voyageur.

La seconde fut la famine.

Le jour de Noël 1867 Livingstone ressentit les premières atteintes de la faim. Ce n'était pas que le gibier fût absent de la forêt, mais de si loin qu'il apercevait le chasseur sous les branches des bauhinias, il fuyait avant que le plomb pût l'atteindre. Livingstone était donc réduit à la nourriture végétale. Le 29 décembre il ne put obtenir du chef malamboué qu'une petite quantité d'éleusine. C'était une graine noire à l'écorce sèche

(I) P 211, t. I, Detmier journal.

et amère. Baker la traite de pourriture et déclare qu'il est impossible d'en manger même en temps de famine. On la sème dans TOuganda, dit Speke, pour une seule raison, c'est que les oiseaux eux-mêmes n'y touchent pas. Qui s'en nourrit peut dire que la cendre est son pain : Téleusine grince sous la dent, irrite l'estomac, engendre une faim factice et dévorante; tantôt elle mord le patient, tantôt le fait défaillir, et nuit et jour rêver des jours meilleurs et des viandes savoureuses.

Le 5 janvier Livingstone fut heureux d'acheter un senzé^ animal qui ressemble au rat. Il fît torréfier, puis bouillir des grains d'éleusine, et s'imagina que cette graine était du café. Il se détourna de sa route à la quête des champignons et des fruits sauvages, il se nourrit de feuilles et de racines, et son mets le plus recherché fut l'éléphant mort dont la viande est amère comme Taloès.

Le 31 janvier au sortir de la forêt un village apparut : une triple enceinte le dissimulait. L'estacade centrale était entourée d'un fossé et d'une haie de solanée épineuse, la porte ornée de vingt-quatre têtes de Mazitous.

C'était la résidence dudief Tchitapangoua.

Ce grand personnage reçut Livingstone en audience, lui fit donner en guise de siège une dent d'éléphant, puis le conduisit, après l'audience, vers un troupeau de vaches et désignant une des bêtes lui dit : Elle esta vous.

Ce cadeau fut accepté volontiers. Il fut généreusement payé par une belle étoffe assez large pour envelopper non seulement Tchitapangoua, mais la plus grosse de ses femmes (i).

(1) Dernier voya^e^ t. I, février 1867.

Le roi fit aussi présent à celui qu'il appelait le grand anglais, Jnglese mokoulou^ d'un couteau d'étain à étui d'ivoire qu'il avait longtemps porté (1). Ces présents n'étaient pas sans rappeler ceux que se faisaient les rois de la Grèce homérique ; mais quand Ulysse voyageur recevait des héros des trépieds d'airain et des coupes d'or, Ulysse ne cherchait que sa patrie, tandis que Livingstone avait quitté sa patrie pour chercher à réaliser l'unité de la famille humaine.

La famine avait affaibli le voyageur. Au moment d'arriver au Tanganika; une fièvre acheva de l'épuiser. Il marchait le dernier, lui qui toujours précédait la caravane, et chaque pas qu'il faisait retentissait dans sa poitrine en la déchirant. Il s'évanouit un jour à la porte de sa hutte et ses serviteurs étendirent une couverture devant lui pour que personne ne vît sa faiblesse.

Sa détresse en vint à son comble. Deux de ses hommes désertèrent, emportant sa boîte de médicaments. Ce lui fut comme une sentence de mort, mais persuadé que « rien n'arrive sans la permission du Père qui veille sur tous avec la plus tendre sollicitude, il voulut croire que ce malheur tournerait à son avantage », et, privé de remèdes, « mit sa confiance dans le Seigneur qui guérit son peuple. »

Pour lui la nature fut une consolatrice. « Dans les endroits les plus retirés de la forêt un léger bourdonnement témoignait de la joie des insectes; on les voyait par millions voltiger au soleil et raser de leur aile brillante les feuilles inondées de lumière. Que de my-

(1) C'est ainsi que Livingstone reçut d'un chef habitant la côte septentrionale du lac Nyassa, deux bracelets de fer orné de cuivre, bijoux précieux dont son hôte se détacha avec une charmante cordialité.

riades dont la vue échappait, et qui agitaient dans Tombre leurs suçoirs avides, leurs mandibules infatigables, qui vivaient dans l'intérieur des tiges, l'épaisseur des tissus, la chair des fruits, la moelle des arbres, sous l'écorce des racines et Tépiderme des tubercules! Partout la jouissance à plein bord, la vie organique enveloppant la terre d'un tissu d'existences heureuses nées du sourire de l'Être bienfaisant qui a créé tous les mondes (1). »

Un explorateur, venu depuis, confirme les observa-tions de Livingstone et leur ajoute :

(( Quand le soleil se couche et que, vers sept heures, la nuit envahit les jungles, il vous semble qu'un grand silence se fait dans la plaine. Seulement, lorsqu'on

prête l'oreille, un bruit étrange, vague, sortant de partout, et si léger qu'il semble créé par l'imagination toute seule, s'élève comme la voix mystérieuse et indistincte d'un esprit qui habiterait ces lieux. Ce doit être une feuille qui tombe, un oiseau qui se réveille, un insecte qui bourdonne, peut-être un fauve qui passe, mais ce n'est au juste rien de tout cela : on dirait la forêt qui respire (2). »

Les oiseaux chatoyaient dans les branches et for maient des chœurs. Le marlin-chasseur égrenait dans l'air un chapelet de notes perlées que l'on eût dit produites par un sifflet dans lequel on aurait mis un pois (3).

Le coucou conduisait les chasseurs aux ruches des abeilles en faisant entendre un bruyant ramage. ïl se posait non loin de la ruche, il attendait que le miel fût récolté; puis il mangeait les débris des gâteaux de cire; c'ékiit sa part.

fl) Dernier voynrje, t. I, p. 193 et 211.

(2) Lo P. Loroy.

(3) Dernier voyage^ t. I, p. 17G.

Le souimanga à poitrine rouge et à gorge écarlate cueillait les insectes sur les feuilles et sur Técorce du baobab, sans se poser autrement que sur ses ailes (1).

Les clairières étaient colorées des nuances variées des herbes : gingembres bleus ou jaunes, orchidées rouges, orangées ou d*un bleu pur, de pâles lobélies, formaient avec la verdure monotone du paysage une diversité agréable (2).

Livingstone analysait les détails de ce tableau, et du haut des froides hauteurs il en considérait Tensemble : une ligne jaunâtre indiquait le cours de la Loangoua qui se rend dans le Zambèze, et jusqu^à cette limite extrême se continuait, à flots pressés et moutonneux, une forêt d'un vert sombre.

Le 2 avril 1867, au sommet d'une petite chaîne de collines, le Tanganika miroita dans les arbres. Le matin, c'est une nappe d'argent bruni; à midi ses vagues prennent, sous une brise qui se lève à cette heure, une teinte bleuâtre; le soir il rayonne comme un océan d'or en fusion. A de certains endroits une écume verte éteint le scintillement des eaux. Elles sont semées d'ilots verdoyants où les palmes s'étendent sur les chaumières, comme les mains de la nature, cette gracieuse mère, au-dessus du berceau de ses enfants. Ces enfants de la terre sont de pauvres pêcheurs vêtus de l'écorce des dattiers sauvages, et qui, craignant les Arabes et les Mazitous, sont venus chercher près des eaux l'image

(1) id., p. 172.

(2) On trouve dans Livingstone une étude toute spéciale de la flore, n observa deux plantes bien remarquables, Tune à Touest, l'autre à l'est du continent, Tune près de Loanda, Tautre près de Tcté. La première s'appelle rosée du soleil, elle exsude un liquide qui la fait briller comme une étoile durant les chaudes heures de midi. L'autre est une fleur blanche comme la neige qui tapisse les bords du Zambèze et qui se fane avant le milieu du jour, ne pouvant supporter plus d'une heure l'ardeur du soleil matinal.

et la garantie de leur paix. La basse retentissante de Teau qui tombe sur les rochers, la chanson des esclaves et le bruit cadencé des rames animent, sans la troubler, la paix inaltérable de ces eaux.

Tel est le Tanganika vu des hauteurs qui le dominent; mais il faut descendre jusqu'à ses grèves et s'imaginer que, sur la plage, on voit surgir une falaise à pic, de deux mille pieds d'élévation, et dont les escarpements composés de schiste argileux régnent autour du Tanganika comme une enceinte de tours écarlates. Au sommet de ces tours croît comme une touffe d'herbe l'élaïs, dont les grappes exigent deux hommes pour être portées, comme les fruits de la terre promise : au sommet de ces tours, l'éléphant s'évente de ses larges oreilles, les buffles errants cherchent leur pâture, les lions rugissent aux étoiles (1); du sommet de ces tours, des torrents se précipitent, forment des cascades de trois cents pieds de haut et bondissent en voûtes larges et blanches à travers la feuillée d'un vert splendide et les rochers couleur de sang (2).

(1) Dernier journal^ t. I, p. 223.

(2) id., p. 27^. Le Tanganika connu des géographes du xvii^ siècle, ainsi que le cours du Congo et du Zambèze, a été redécouvert en 1858, par Burton et Speke. Il est situé entre 27^ et 29^ de longitude est, entre 2°, 18 et 8o,47 de latitude sud. C'est une vraie mer d'eau douce qui ne compte pas moins de 22,000 kil. carrés, il a une longueur de 699 kil., une largeur variant de 18 à 83 kilomètres. Les côtes ont un développement d'environ 1400 kilomètres.

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