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DÉPART DU LAC TANGANIKA POUR LE LAC MŒRO

A peine les populations des bords du lac Tanganika eurent-elles vu de près les démarches et le genre de vie du nouveau veilu, qu'elles le tinrent pour un ami et saisirent toute occasion de lui manifester leur dévouement.

Ainsi, pendant que Livingstone était malade, les Arabes arrivèrent au bord du Tanganika pour acheter de Tivoire dans VOuloungoUy et apprenant qu'un Anglais les avait précédés, demandèrent où il se trouvait. Les indigènes, effrayés des intentions qu'ils supposaient à ces marchands, affirmèrent que l'Anglais n'était nulle part dans le pays et pressèrent Livingstone de se réfugier dans une île du lac où leur peuplade aurait veillé sur lui.

Une autre fois Livingstone s'était embarqué sur le lac pour explorer l'embouchure d'un affluent du Tanganika, le Lofou :

« Je vous en supplie, lui dit un chef, ne vous engagez pas plus loin dans la direction du nord-ouest. La guerre vient d'éclater entre les Arabes et le grand chef Nsama; vous seriez pris pour un Arabe, et l'on vous tuerait. »

C'était une manière de personnage que ce Nsama : assez dénué de sens moral, aventureux et sanguinaire,

il était le Napoléon de l'Afrique équatoriale. Son visage ressemblait aux figures représentées sur les monuments de Ninive : il était invincible avec Tare et les flèches; il avait fait de grandes conquêtes. Nul ne pouvait tenir devant lui, mais vingt mousquets arabes Tout battu dans ses propres murs, il a fui; de là, grande émotion dans toute la contrée.

Pendant trois mois et demi les Arabes et les indigènes négocièrent la paix, buvant le sang les uns des autres pour cimenter leur union. Pendant trois mois et demi Livingstone fut arrêté. •

Il lisait la Bible, étudiait la langue et les mœurs des indigènes, observait les bergeronnettes qui sortaient pour la première fois de leur nid.

Enfin la guerre se termina par un mariage. Nsama donnait sa fille à Hamis, le plus considérable des Arabes. La fiancée se fit attendre et déjà TArabe ne comptait plus sur elle, lorsqu'elle arriva, suivie d'une escorte, montée sur les épaules d'un héraut. Dans ce pays-là, le chef et sa famille ne pouvaient employer un moyen de locomotion plus honorifique.

La jeune fille avait les traits fins et délicats. Elle n'avait pas le type nègre, elle avait le type africain, ce qui est tout difl'érent, et bien que noire elle était belle, gracieuse et modeste. Livingstone s'entretenait avec l'époux au moment où l'escorte arriva, et comme il passait devant lui pour se retirer, il l'entendit qui se disait à lui-même : « Hamis-ouad-im-tagh, où en es-tu arrivé (1)? »

Ce mariage n'en était pas moins une circonstance très heureuse pour Livingstone, il allait pouvoir se diriger vers l'ouest, il allait voir le lac Mœro (14 juilletl867).

(1) Dernier journal, t. I, p. Î53.

Il croyait n'avoir plus rien à craindre des Arabes. Ceux-là du reste n'avaient rien de commun avec les métis qui chassent à Thomme entre TOcéan Indien et le lac Nyassa (i).

C'étaient d'honorables négociants de Zanzibar, et Livingstone n'eut qu'à leur présenter une lettre du sultan, il fut immédiatement pourvu de vivres, de cotonnade et de verroterie (2); mais, comme tant d'hommes généreux, Livingstone fut un instant la dupe des hypocrites. Ces chercheurs d'ivoire doivent aux obstacles vaincus, aux périls surmontés, quelque chose de fier et de hardi qui rappelle les anciens conquistadores et qui n'est pas sans inspirer quelque respect. Ils parurent à Livingstone sincèrement religieux suivant la lumièse qu'ils possédaient. Ils étaient demeurés simples dans leur vie et dans leurs mœurs. Les sacrifices et l'encens dont ils faisaient usage reportaient son esprit plein de visions bibliques aux anciens temps dû judaïsme, Les exigences de sa position le forçaient d'afficher au dehors des semblants d'amitié pour eux. Il leur concédait que Mahomet avait eu raison de leur défendre l'idolâtrie et de leur enseigner le culte du Dieu unique, alors que leurs ancêtres étaient agenouillés devant des arbres et des pierres; il ajoutait sur un ton qui n'avait rien d'offensant : « Pour moi je ne crois pas en lui, je suis un enfant de Jésus ben Miriam. » Il partit avec eux pour le MœrOy mais il n'eut pas fait dix lieues qu'il s'aperçut du danger que l'on court en accompagnant une caravane de traitants honteux, déguisés en chercheurs d'ivoire.

La défaite de Nsaraa avait frappé les tribus d'une terreur que nulle assurance ne pouvait calmer. Si le

(2) Dernier journal^ t. I, p. 280.

puissant Nsama avait été mis en fuite par vingt fusils, qui pourrait tenir contre les marchands, si ce n*était le Casembé, et celui-ci avait donné les ordres les plus sévères pour empêcher les vainqueurs de Nsama de pénétrer sur son territoire. Les Arabes adressèrent des présents aux différents chefs. Leurs avances furent mal accueillies (1). En vain on assurait à ces chefs qu'on n'avait d'autre projet que de traverser leur pays, que s'ils voulaient fournir des guides on éviterait leur village, la terreur était si vive que les chefs ne voulaient entendre parler de rien.

En vain Livingstone leur montrait ce qui leur serait donné en échange de farine :

« Nous allons appeler les femmes, et elles vous en vendront, » fut-il répondu ; mais les femmes ne vinrent pas.

Les habitants quittaient les villages, et Ton ne trouvait sur le seuil des demeures qu'un bouquet de feuillage ou de tiges de roseau, ce qui voulait dire : « On n'entre pas ici. » Personne n'était là pour garder les greniers, et pour tout signe de vie, quelques poulets oubliés allaient et venaient effarés en gloussant leur plainte.

(1) Deimier journal^ t. 1, p. 283.

DÉCOUVERTE DU LAC MŒRO — VISITE AU CASEMBÉ (24 octobre — 24 novembre 1867)

On a traversé les villages déserts, on approche du MœrOy et le long d'un mur rocheux de mille pieds d'altitude, puis au milieu d'opulentes prairies, trois groupes d'hommes marchent, bannières déployées, au rauque son de la trompe qui fait naître chez les esclaves une sorte d'esprit de corps, et môme lorsqu'ils sont devenus libres, les fait tressaillir encore comme un souvenir amer et doux de leurs maux et de leur enfance. Les conducteurs sont costumés d'une façon bizarre : ils ont des perles et des plumes sur la tête, une étoffe rouge autour du corps, et des ornements de fourrure.

L'épouse du chef marche à la tête des femmes, elle est coiffée d'un châle blanc bordé d'or et d'argent, elle a l'allure dégagée, le pas alerte et jamais ne faiblit, môme dans les plus longues étapes : des anneaux de cuivre d'un poids considérable portés au-dessus de la cheville semblent n'avoir pour effet que de Ihi rendre la marche plus facile.

Si par hasard l'un des camarades éprouve la moindre mésaventure, qu'une branche inaperçue lui jette son

fardeau par terre, tous les témoins jettent des cris moqueurs. Si Tun des hommes, n'en pouvant plus, s'assied au bord du chemin, ce fait est salué des mômes cris dérisoires.

Un homme suit la caravane, pensif et pâle, c'est Livingstone. Tl se console de marcher à la suite des Arabes et des esclaves, esclave lui-môme d'une alliance compromettante, en pensant qu'il verra tout à l'heure, du côté de l'ouest, bleuir le lac Mœro (1) (8 novembre 1867).

Le voici; c'est une belle nappe endormie sous le soleil équatorial. Vers le sud, elle se déploie comme la mer calme jusqu'à l'invisible, jusqu'à l'inconnu ; vers l'ouest, on voit émerger de son azur les montagnes sombres du Roua. C'est au flanc de ces montagnes que se trouve, dit-on, une ville souterraine. Elle s'étend sur une longueur de vingt milles, un ruisseau coule au milieu, et elle est l'œuvre de la main de Dieu. Une épaisse ceinture de végétation entoure le Mœro. C'est là que des pêcheurs ont fait leur nid comme des alcyons.

Le lac n'est qu'un anneau d'une chaîne de grands lacs reliés entre eux par le Loualaba, Ce cours d'eau de plus de cinq cents milles et connu d'abord sous le nom de Chambezi alimente un premier lac appelé BangoueolOy puis un second, le MœrOy puis un troisième, le KamolondOy puis un quatrième encore, et continue son cours erratique vers l'occident inexploré (2).

Livingstone et les chercheurs d'ivoire longèrent la rive orientale du Mœ7\K Us suivirent, en tournant au sud, un sentier qui se m^roule entre deux chaînes de

(1) Vu do la hauteur qui le domine vers le sud, le Mœro paraît avoir de 70 à 100 kilomètres de largeur. Sur les bords se trouve une source d'eau thermale capable de cuire la cassave et le maïs.

(2) Lettre insérée dans le Dernier journal^ t. I, p. 284.

montagnes et conduit à des villages où des artisans coupent récorce des arbres et tissent de ses fibres une étoffe blanche, rayée de noir. Ils côtoyaient le lac sans le voir : de temps en temps le rideau des forêts s'entr'ouvrait, les falaises s'écartaient pour laisser passer un affluent du Mœro (i), et Ton apercevait, au milieu des vignettes formées par les branches, la grande nappe unie comme une glace : elle disparaissait de nouveau derrière les monts et les bois pour briller encore un peu plus loin sous le sourcil des Mvoulés : puis on ne la revoyait plus.

Le sentier descendait vers le sud.

Il traversa des champs de cassave où çà et là perçait le toit aigu de maisonnettes assez rapprochées les unes des autres et formant comme une ville éparse dans la campagne.

Quelques habitants parurent.

Ils offraient une particularité singulière, ils n'avaient point de mains, ni d'oreilles.

Nous sommes chez Casembé! s'écrièrent les Arabes. Héritier d'une dynastie africaine telle que celle des Matiamvo dans le Londa^ des Kabaka dans le Ganda ou celle des anciens Pharaon en Egypte, le dernier des Casembé n'avait point un renom de clémence. Pereira, le Portugais, avait visité sa cour, il parlait d'une armée permanente de vingt mille soldats, il avait vu le sacrifice quotidien de vingt victimes humaines....

Déjà l'on apercevait la demeure du monstre. La haute porte, béante au milieu d'une palissade de grands roseaux, avait une archivolte de crânes blanchis, et sur le seuil était un canon, braqué sur les arrivants.

Ceux-ci se rassurèrent.

(1) Le Kalongos, le Monatozé, le Mandapala, le Tchurongo. Darnier journal, p. 364 et 266,

Le canon était superbement drapé d'étoffes coloriées : on le traitait comme un personnage, on lui payait tribut pour passer devant lui et sans doute aussi pour le dédommager de ne pouvoir nuire.

D'un geste brusque, Livingstone écarta les péagers et, sans rien payer au canon, il entra (1).

Le Gasembé n'était plus qu'un lion peu redoutable à qui TArabe donnait le coup de pied de Tâne. Déjà son despotisme n'avait plus d'aliment à dévorer. Il avait si souvent coupé les oreilles et les mains, mutilé de toute manière, vendu les petits enfants, qu'à la fin son royaume s'était dépjBuplé. Ses sujets avaient fait leur exode malgré les efforts insensés du nouveau Pharaon pour les retenir.

Livingstone trouva le Gasembé assis devant sa porte sur un siège carré. Sous ses pieds étaient étendues des peaux de lion et de léopard. Ge prince avait quelque chose du type chinois et des yeux louchant en dehors (2). Il était vêtu, comme son canon, d'une cotonnade de Manchester, imprimée bleu et blanc et formant de larges plis. Un bonnet, des manches et des guêtres en perles de diverses couleurs et faits avec soin lui couvraient la tête, les bras et les jambes. Les hauts dignitaires, chacun à l'ombre d'un parasol, allèrent s'asseoir à droite et à gauche du trône. Différents corps de musiciens les imitèrent.

Un vieux conseiller, auquel le bourreau avait coupé les oreilles, prenant alors la parole, donna au chef tous les renseignements qu'il avait pu recueillir sur les Anglais en général et sur Livingstone en particulier. Le fait de sa précédente traversée du Londa, au couchant de la province et de sa visite à des chefs qu'ils connais-

(1) Dernier Journal y p. 268.

(2) Jd., p. 271.

saient à peine, éveilla* chez les auditeurs la plus grande attention.

Après le rapport, le Casembé dit à Livingstone : « Soyez le bienvenu dans mon royaume.»

Il était cependant une question que le rapport n'avait pas éclaircie et que le monarque africain ne pouvait résoudre :

Pourquoi Livingstone était-il venu ?

« Vous me paraissez, lui dit le chef barbare, un voyageur bien altéré. Si vous avez besoin d'eau, il est inutile d'aller plus loin, nous en avons assez dans le voisinage. »

Il ne faut pas que les savants se pressent trop de sourire. Il en est parmi eux qui ne comprennent pas davantage le but de Livingstone. Ils se figurent que ce but fut la science, et que, simple explorateur, il a voulu marquer sur la carte des lacs et des fleuves qu'on ne connaissait pas avant lui.

C'est là se méprendre aussi grossièrement que le Casembé.

Le but de Livingstone n'était pas la science, mais

l'ÉvANGILE.

Il buvait dans sa route l'eau du torrent; il faisait avancer la géographie, il est vrai; mais les fleuves, la science elle-même, n'étaient pour lui que des moyens.

Pour lui, les fleuves, ces chemins qui marchent^ étaient les sentiers du Seigneur, et c'étaitsur les eaux que, porté comme aux premiers jours, viendrait l'esprit créateur.

Livingstone entreprit de persuader au Casembé qu'il était dangereux de vendre ses sujets. Le Casembé récouta, et, pour toute réponse, il vanta l'étendue de ses riches États et la majesté de sa toute-puissance. Le despotisme est partout le même; en tout pays, il fait des phrases.

Un Arabe noir, à la barbe blanche, se permit une simple remarque : « Les autres chefs ont donné h TAnglais des moutons et des bœufs, tandis que le Casembé n'a pu lui offrir que du poisson et une pauvre petite chèvre ; non, dit-il en terminant, je ne sache que deux souverains : le sultan de Zanzibar et la reine Victoria (1) I )\

A Tissue de Taudience du Casembé, Livingstone reçut la visite dé la principale épouse du roi. Elle était grande, d'un brun clair, et d'un visage finement dessiné. Sa main droite tenait deux lances. Gomme elle se trouvait à une quarantaine de mètres, Livingstone lui fit signe d'approcher, mais son geste déconcerta la gravité de l'escorte qui éclata de rire : la reine en fit autant et prit la fuite avec tout son monde (2). Depuis ce temps elle aimait à passer devant la case de Livingstone portée par douze hommes sur un palanquin, précédée de serviteurs brandissant des armes et d'un timbalier.

Après la reine, un groupe de belles jeunes filles de la maison de Casembé vinrent donner à l'étranger une poignée de main à la façon du pays : elles placent leur main droite transversalement sur votre main gauche et l'étreignent, puis elles la serrent plusieurs fois à deux mains, et renouvellent la pose transversale. Ces jeunes filles faisaient une visite à Livingstone afin de pouvoir dire un jour à leurs enfants qu'elles l'avaient vu (3).

(1) Dernier Journal^ p. 287.

(2) Ici., p. 270.

(3) Id., p. 276.

DÉCOUVERTE DU LAC BANGOUELO (t8 juillet 1868)

La nostalgie qui tue TAnglais et Tisolement mortel à ceux qui ont vécu puissamment de la vie humanitaire pesaient à Livingstone.

Je ne puis, dit-il, être plus longtemps sans journaux, sans lettres, sans nouvelles de TEurope.

Un Arabe partait pour le marché d'Oujigi, situé sur la rive orientale du Tanganika; il accepta de le suivre.

Cet homme, Livingstone ne s'en était pas aperçu, cherchait tout simplement k fuir le Gasembé qui n'était pas sans raisons de le faire arrêter. Mohammed-benseli n'allait pas au but qu'il disait. Il se garda bien d'informer son compagnon que des inondations interceptaient la route entre le Mœro et le Tanganika. Livingstone dut revenir après avoir perdu cinq mois :

« S'il faut retourner sur ses pas, dit-il, que ce soit jusqu'au lac Bangoueolo. »

Et, seul, il entreprit cette exploration nouvelle.

Il fut bien accueilli dans le village : une femme, Naïna Kasanga, le reçut avec une cordialité pleine d'estime, le fit asseoir sous son figuier, et se montra désolée de ce que son hôte partît sans avoir bu de sa bière.

Parfois Livingstone s'asseyait au.bord du sentier d'où l'on aperçoit, à travers les forêts et la dentelure d'une chaîne de montagnes, les eaux, sans bornes apparentes, du Mœro. Les passants sortaient du chemin parce qu'il était assis 1^ ; ils n^auraient pas trouvé respectueux de couvrir de leur ombre môme une partie de sa personne (1).

« Mon village est le vôtre, lui dit Tounga-Tounga, faites ce qui vous convient et mangez mes provisions. »

Gasembé, malgré l'opposition de ses courtisans, le reçut de nouveau.

Livingstone quitta la cour de ce monarque absolu, au temps où le sorgho est officiellement déclaré mangeable (2), et' marchant toujours dans la direction du sud, il fut admis h la cour d'un autre roi, frère de Gasembé.

La réception fut solennelle ; le roi traînait un interminable manteau que soutenait un page. Six cents hommes se rangeaient en armes autour de lui. Des tambours, des tympanons composaient un orchestre auquel un barde ajoutait ses chants :

J'ai été voir Saïdi (3), J'ai été voir Mirepoute (4), J'ai été voir la mer.

A la fin de juin 1868, Livingstone s'aperçut qu'il approchait de la source des eaux. Le pays qu'il parcourait était évidemment le lieu de formation de quelque grand fleuve. Le Loualaba coulait en effet vers le nord, à la droite du voyageur, et le lac Bangoueolo^ d'où sortait

(1) Dernier voyage^ t. I, p. 314.

(2) On voit quG ce n'est pas seulement en France, mais dans les pays sauvages, que l'État se charge de tout.

(3) Le sultan de Zanzibar.

(4) Le roi de Portugal.

ce fleuve, n'était point à une grande distance dans le sud.

Livingstpne assistait au grand travail de la terre et de l'atmosphère pour concentrer en un réservoir unique les grandes eaux qui s'épancheront ensuite sur le continent. C'était le moment de Tincendie des herbes. La fumée noire entraînée par le vent du sud-est courait sur des milliers de kilomètres. Elle s'élevait dans les régions supérieures de l'atmosphère ; alors un vent du nord-ouest la saisissait et l'entraînait dans un sens opposé. Ces vents se recouvraient l'un l'autre, et le premier venait de l'Océan Indien, l'autre de l'Atlantique. A certaines époques ils se rencontrent et c'est l'heure des grandes pluies.

La terre noire et poreuse absorbe les masses d'eau qui l'inondent, elle s'imbibe et se gonfle ainsi qu'une éponge.

L'eau s'arrête à huit pieds de profondeur sur une couche de sable fin et blanc. Au-dessus de cette couche, elle forme un marais, sec en apparence, mais d'où jaillissent des filets d'eau fangeuse sous le pied du passant. Un mois après les grandes pluies, l'éponge dégorge et ruisselle (1). Une rivière se creuse au milieu," puis elle coule à travers des plaines inondées où la profondeur et la rapidité de son courant permettent de la distinguer encore. Elle se jette dans le Bangoueolo, et avec elle des millions de rivières semblables issues de milliers d'épongés qui forment la zone humide où s'alimente le lac.

On peut se faire l'idée d'un pareil système hydro- .graphique en imaginant que la carte du Loualaba supérieur est représentée par la coupe verticale d'une

(1) Dernier journal^ t. I, p. 353.

plante bulbeuse. Une telle plante se compose d'une chevelure de radicelles qui puisent la sève en terre, la concentrent en une racine principale, réservoir ovale où convergent les radicelles, et d'où s'échappe la troisième partie de la plante : la tige. Ainsi le système hydrographique du Loualaba consiste en un écheveau de rivulettes qui soutirent, à la façon des radicelles, l'eau des terres spongieuses ; puis en un réservoir de forme ovale où les rivulettes convergent et condensent l'eau de toutes les éponges : c'est le Bangoueolo, d'où sort, comme une tige paissante, le fleuve appelé Loualaba.

Le caractère du paysage est la mélancolie. Vue à vol d'oiseau, l'éponge ressemble aux végétations licheniformes que la gelée produit sur les vitres. Si l'on regarde de plus près, on aperçoit des courants d'oxyde de fer qui se traînent lentement dans de petits glaciers rouges.

Entre les éponges s'élèvent des forêts : les arbres sont revêtus de Hchens, les uns de forme aplatie couvrent les troncs et les branches, les autres en longues touffes de fil, pareilles à des barbes de vieillards, flottent au vent (1). Longfellow a vu de ces arbres en Amérique et les compare aux ménestrels chenus dont la barbe repose sur la poitrine (2).

Un petit sentier se glissant entre leurs troncs énormes conduisit Livingstone à un tertre jonché de fleurs, couvert d'ombres, où des mains inconnues et pieuses avaient déposé des chapelets dé perles bleues. Le sommet de ce tumulus était arrondi comme si quelqu'un eût été sous la terre assis suivant l'expression biblique et la coutume africaine. Pour la première fois, chez

(1) Dernier journal^ p. 3>?.

(2) Evengeline^ t. I.

ces peuples sans souvenirs, Livingstone rencontrait un tombeau.

« C*est là, dit-il, le genre de sépulture que je préférerais entre toutes : reposer dans ces grands bois si calmes, si calmes! où personne ne troublerait mes os.

« Dans nos cimetières les tombes m'ont toujours paru misérables, surtout celles que Ton creuse dans l'argile humide et froide; puis elles sont trop pressées les unes contre les autres.

« Mais je n'ai qu'une chose à faire : attendre que le dispensateur des jours décide où je dois me coucher et mourir.

« Pauvre Mary est à Shupanga (1) I »

D'autres veulent être ensevelis dans leur patrie, mais le chrétien ne le désire pas : qu'importe au réveil où il a dormi? Le Père universel qui préside à la transformation des êtres, à supposer qu'il ait besoin de la poussière, saura la retrouver pour l'animer d'une vie éternelle ; et Livingstone, ami du salut des races étrangères, voulait leur laisser ses os, comme un guerrier jette sur la terre à conquérir les insignes de son commandement, pour qu'un jour les croisés de la civilisation aillent chercher les reliques de l'initiateur qui leur aurait montré le chemin.

L'ombre toujours plus dense de la forêt entretenait en lui ce pressentiment de la mort, lorsqu'il arriva sur les bords du Bangoueolo : un village, celui de Mapouni, s'offrit d'abord au regard, et derrière le toit aigu des huttes arrondies, gémissait d'une plainte infinie le plus vaste et le plus lointain réservoir du Zaïre (2).

Les indigènes se pressaient sur la rive autour de

(1) Dernier journal, 1. 1, p. 331. 18 juillet 1869.

(2) Loualaba, Cobgo, Zaïre, trois noms pour désigner ce même fleuve Ce vaste réservoir est le Bangoueolo.

l'homme blanc. Ils ne pouvaient se rassasier de contempler sa personne. Ils voulaient tout voir, ses notes, ses papiers, ses instruments. Il leur montra d'abord son journal, leur en expliqua Tutilité, et leur dit : « Qu'il n'était venu de si loin que pour faire connaître au reste du monde les fiays étrangers et ceux qui les habitent. » Les sujets de Mapouni écoutaient avec attention. Le voyageur exhiba sa montre, sa boussole, expliqua la manière dont Tune indiquait l'heure, l'autre le chemin. L'étonnement des indigènes allait croissant. Livingstone montra le miroir ardent ; l'admiration fut au comble. Vous n'avez rien vu, dit-il, voilà le plus intéressant : quoi donc? Et le missionnaire ouvrit l'écriture de vérité, la lut, la commenta : « Nous sommes les enfants du même Père, il a voulu nous mettre en relations les uns avec les autres afin que nous puissions nous visiter amicalement sans avoir rien à craindre (1). » Et les nègres des bords du Bangoueolo connurent Celui qui efface les anciennes iniquités.

Le son lugubre du tambour africain l'accompagna jusqu'au rivage. Un bois funéraire s'élevait dans une île du lac (2) et se reflétait profondément dans les eaux. Les arbres étendaient vers le nord-est une vaste ramure, mais du côté opposé leurs branches étaient élaguées, tordues et desséchées. C'était que nuit et jour, pareils à Jacob dans sa lutte avec Tange, ils se débattaient contre l'effort des vents soufflant avec impétuosité du sud-est et entraînant avec eux des nuées d'insectes et la prochaine abondance des pluies.

Livingstone traversa, malgré le vent, les eaux peu profondes du Bangoueolo, et laissant à sa gauche la

(1) Dernier journal, 1. 1, p. 339.

(2) Le Bangoueolo a 315 kilomètres de longueur sur 166 de largeur.

première île, il aborda vers la fin du jour dans une seconde île, l'île Mpabala.

Un homme se présenta qui voulut savoir Torigine et la condition des arrivants. Une hutte fut requise de cet indigène.

« Est-ce que les étrangers demandent des huttes quand il fait nuit? » répondit l'habitant. On coucha donc en plein air, et Livingstone fut transporté pour une nuit dans cette patrie qu'il désirait tant revoir au commencement de son excursion. Il rêva même qu'il avait un appartement à l'hôtel Mivart, le lieu du monde qui l'avait toujours le moins occupé.

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