LE PARADOXE
A l'époque où Thirondelle regagne les bords du lac Bangoueolo, Livingstone reprit la route du Tanganika. Il n'avait pas vu le Loualaba, mais il en avait pour ainsi dire entendu murmurer Tonde. Il savait que ce fleuve traînait de lac en lac vers le nord, à travers les prairies et les forêts (1), ses eaux rapides et brunes, parsemées d'îles (2), et sur ses flots, pareille à la feuille que le vent du lac arrache aux arbres de ses rives, errait sa pensée inquiète. Ce fleuve allait-il par la voie du Congo se perdre dans l'Océan, allait-il au contraire sous le nom de Nil féconder l'Egypte et s'épancher dans la Méditerranée?
Des missionnaires qui, dès le xvi® éièele, avaient dépassé les cataractes du Congo, l'avaient vu descendre du nord; d'un autre côté TAlbert Nyanza, d'où s'échappe le Nil, et le cours supérieur du Loualaba étaient rapprochés l'un de Tautre.
Il était permis d'hésiter.
Livingstone, il est juste de le dire bien haut, suspendit son jugement.
(1) Dernier journal^ 6 octobre 1869, t. I, p. 364. (2)7d., t. II, p. 151, 153, 143, 129, p. 304. Stanley, Comment fat retrouvé Livingstone^ p. 340.
Est-ce à dire qu'il n'inclinât pas vers Tune ou l'autre solution?
Il eût voulu croire que le Loualaba n'était autre que le Nil, et ce n'était pas sans motifs qu'il se hasardait à le penser : une erreur dans le calcul des altitudes, les rapports des Arabes ignorants et menteurs, l'induisirent momentanément dans une hypothèse erronée.
Il lit preuve aussi dans ce cas d'une excessive crédulité et d'une confiance trop naïve en de vagues rumeurs venues du passé. Interrogés par Hérodote au sujet des sources du Nil, les prêtres de Sais auraient répondu que ce fleuve sortait de quatre fontaine^ dont les eaux divisées arrosaient tout le continent connu des anciens. Trois mille ans après eux, les indigènes de l'Afrique, interrogés par Livingstone au sujet des sources du Loualaba, firent une réponse analogue à celle des prêtres de Saïs : « Quatre fontaines donnent naissance à quatre fleuves et l'un d'eux est le Loualaba. »
Le Loualaba sortait de quatre fontaines, le Nil sortait de quatre fontaines : plus de doute, le Nil n'était autre que le Loualaba !
Par une coïncidence encore plus merveilleuse, la Bible, elle aussi, ne parlait-elle pas des quatre fontaines et des quatre fleuves de l'Éden? Il fallait justifier la Bible, et c'était peu d'être le Nil, il fallait encore que le Loualaba fût l'un des fleuves de l'Éden I
Il restait à trouver les quatre fontaines : elles étaient situées dans le sud, et, disait-on, près de Katanga.
Comment Livingstone pouvait-il arrêter sa pensée à ces coïncidences fortuites de la Bible avec des bruits sans consistance ? C'était qu'il ne savait pas faire abstraction de sa croyance, alors qu'il s'agissait non de
croire mais d'observer, et trop souvent chez lui le parti pris de Tapologiste exerça Tinfluence la plus funeste sur Tactivité intellectuelle du savant.
Son caractère aussi, ce caractère qui ne pouvait sup» porter l'indécision, fit qu'il supposa résolu le problème du Nil, et son génie paradoxal et novateur lui fit adop^ ter la solution la plus hardie. M. Gameron en a dé' montré Tinexactitude, mais ce qu'on n'a pu ni contester, ni mépriser, c'est l'audace et l'originalité d'une telle solution.
Si l'on s'en souvient, en effet, tous ceux qu'une émulation fatale et féconde et la curiosité scientifique avaient poussés jusqu'alors à la recherche du caput Niliy depuis les centurions de Néron, jusqu'à la jeune Anglaise miss Tinné qui les dépassa, depuis Ptolémée le géographe, jusqu'à Samuel Baker qui découvrit le lac Alberl, tous avec des fortunes diverses avaient suivi le même chemin, tous avaient traversé l'Egypte, tous étaient arrivés par le nord.
Livingstone venait à son tour.. Il dédaignait le chemin déjà parcouru, il se levait du midi comme le géant des explorateurs ; plus loin que les monts fantastiques de Crophi et de Mophi entrevus par les légionnaires fatigués, plus loin que la pierre où Debono grava ses initiales, plus loin que l'Albert Nyanza et le Victoria Nyanza où l'on marche sur des tapis d'herbes flottantes étoilées de lotus, plus loin que la ligne du partage des eaux, il apparaissait. Il disait victorieusement à Ptolémée le géographe, à Speke, à Grant, à Baker, à Debono, à l'histoire et à la géographie :
« Vous vous êtes trompés ; le vieux Nil s'est moqué de vous tous en cachant sa tête à plus de cinq cents milles au-dessous des sources que vous avez cru découvrir. »
rÉgypte, les uns par Torient, les autres par le nord, Tun a Taudace de venir par roccident. Ils se donn< rendez-vous au but mystérieux. Deux mondes les s
vent du regard Tout à coup l'un des coureurs d
paraît dans réloignement. Le bruit de sa mort circi en Angleterre et, pleins d'inquiétude, les amis de vingstone se regardent entre eux.
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