‹ Explorations et missions dans l'Afrique équatorialeChapitre 28 sur 66 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Il voulait partir, et cependant il savait que le Loualaba s'écoulait dans un quatrième grand lac : il avait à cœur de le découvrir : il n'eût pas visité sans intérêt les villages souterrains du Roua. Il avait appris qu'un Loualaba, parallèle au premier, s'unissait à celui qu'il avait déjà vu (1); mais de tous les renseignements qu'il avait pu recueillir, l'un surtout piquait sa curiosité; ces deux Loualaba sortaient de deux fontaines situées dans le sud à quelques journées de Katanga. A dix milles au delà se trouvaient encore deux autres fontaines, sources de deux fleuves qui pouvaient être le Zambèze et le Zaïre. Un monticule s'élevait entre ces quatre fontaines les plus remarquables qu'il y eût en Afrique, et qui rappelaient celles dont parlent Hérodote et la Genèse.

Il fallait renoncer en quittant le pays à résoudre ces problèmes à la fois historiques et géographiques, se contenter, au sujet du Nil, d'une hypothèse fortement ébranlée et sacrifier les découvertes les plus précieuses. Il fallait, pour regagner Oujigi et le bord oriental du lac Tanganika, faire à pied mille kilomètres en pays ravagé, après avoir nourri et vêtu les esclaves banians pendant vingt et un mois (2).

(1) C'était la Louapula.

Mais comment marcher plus longtemps dans Tinévitable société de limiers inondés de sang (i), sans passer pour complice de leurs crimes (2). Un homme de caractère, au milieu de ces bandits, n'avait d'autre ressource que celle du moine qui disait : «Prends ton âme! et va-t'en (3).»

11 partit.

« Cependant, s'écria-t-il, cependant je finirai par atteindre le Roua, où je verrai d'abord les villages souterrains; j'irai ensuite à Katanga, puis aux quatre fontaines situées au delà, à huit jours de route : après cela je gagnerai le lac Lincoln (4). »

Au moment de son départ les chefs Manyemas vinrent le trouver et lui dirent :

— Demeurez (5\ vous êtes notre seule protection.

— Laissez-moi fuir, répondit-il, je ne puis plus rester dans une pareille agonie (6). Dans la compagnie où vous me voyez, je n'ose plus vous regarder en face (7).

Quatorze chefs le supplièrent alors de faire leur paix avec les Arabes et de.se transporter avec eux de l'autre côté de là rivière Loualaba, pour leur partager le pays, leur indiquer où ils devaient élever leurs nouveaux villages et créer de nouvelles plantations (8). Livingstone fut le médiateur de la paix, rendit à leurs familles trente et quelques personnes échappées au massacre. Grâce à son intervention, les maris reprirent leurs femmes, trente-trois canots furent restitués à leurs pro-

(1) Dernier voyage j p. 165.

(2) Id.y p, 162.

(3) Dominique Lacordaire.

(4) Dernier voyage, t. II, p. 166.

(ti) P. 166.

(8) Lettre de Livingstone. Revue des cours scientifiques du 25 avril

priétaires (1). Un vieillard du nom de Kabobo vint chercher sa vieille femme. « Est-ce bien là votre mari? » demanda Livingstone ; elle , courut au vieillard, lui passa

tendrement le bras autour de la taille et répondit : Oui. Celui qui les réunissait ainsi leur donna cinq rangées de perles pour acheter des vivres, car toutes leurs provisions avaient été brûlées avec leur demeure. La femme se courba, toucha la terre de son front, en signe de reconnaissance; son vieux mari fit de môme, et elle partit avec des larmes dans les yeux (2).

Livingstone fit au sujet du fleuve une dernière observation scientifique (3), jeta sur les eaux un regard prolongé où Ton eût pu lire ses regrets, et vit en s'éloignant des pirogues le traverser, éviter la crique des morts, aborder plus haut, au village de Mtamboué (4). Des femmes sortirent des cabanes comme des ombres plain-

. tives. L'une d'elles, blessée au bras, était pansée avec des feuilles (5). Elles venaient comme la veille au marché. Elles apportaient du sel pour racheter aux esclaves du camp de misérables hottes que la peur leur avait fait abandonner (6).

Évidemment elles avaient Tintention de reprendre chaque semaine le même chemin. La terreur ne pouvait diminuer le bonheur qu'elles éprouvaient de commercer ensemble et qui les consolait de tant de divisions et d'infortunes (7). La coutume reprenait son empire, semblable à celui de la nature, et ces femmes

(3) Il s'agissait d*un abaissement considérable du niveau.

(4) Dernier journal, t. II, p. 167.

(5) Id.

(6) Id.

(7) Id, L'une des conditions de la paix dont Livingstone fut médiatejir était le rétablissement du marché : elle fut stipulée par réchange du sang.

venaient en vertu d'une loi pareille à celle qui faisait rouler vers le nord les flots indifférents du Loualaba : en eff'et, deux grandes puissances, la coutunne et la nature, travaillent sans relâche à réparer les forces que Thomme ne cesse d'anéantir par l'esclavage et par la guerre

Faut-il quitter pour jamais le Manyema sans faire connaître ce qu'il advint des races qui le peuplaient. La science s'intéresse avec profit à ces populations, en qui le droit patriarcal, la communauté primitive de la propriété, le respect traditionnel de l'autorité et même quelque ébauche de la monarchie féodale trouvalent un témoignage actuel et vivant d'elles-mêmes. L'art pourrait rencontrer dans le Manyema des types fins et forts, modelés comme des statues de bronze, et qu'il ne trouverait nulle part ailleurs, excepté sur les murs intérieurs des hypogées libyques. La poésie évoquerait dans ce pays le passé de l'humanité dans sa fraîcheur, la race agricole frappant le sol des. coups cadencés de ses houes grossières, et en chantant les hymnes du labour et celles des semailles, les petits enfants nus reposant sur les sillons, les héros capables de chanter quand ils sont tristes, tels qu'Eurybate dont parle Homère, Eurybate qui fut pour Ulysse un compagnon d'esprit et de cœur, malgré ses cheveux crépus, sa peau noire et ses épaules rondes ; des hommes capables de comprendre Cincinnatus plus qu'Hamlet, et Caton plus que Faust, et d'exprimer les sentiments les plus nobles et les plus francs avec une parfaite simplicité de forme ; mais, hélas! il est un peu tard de les étudier : ces races sont déjà devenues comme des races antiques ; à peine le monde aura-t-il connu leur exis-

priétaires (1). Un vieillard du nom de Kabobo vint chercher sa vieille femme. « Est-ce bien là votre mari? » demanda Livingstone ; elle .courut au vieillard, lui passa tendrement le bras autour de la taille et répondit : Oui. Celui qui les réunissait ainsi leur donna cinq rangées de perles pour acheter des vivres, car toutes leurs provisions avaient été brûlées avec leur demeure. La femnae se courba, toucha la terre de son front, en signe de reconnaissance ; son vieux mari fit de même, et elle partit avec des larmes dans les yeux (2).

Livingstone fit au sujet du fleuve une dernière observation scientifique (3), jeta sur les eaux un regard prolongé où Ton eût pu lire ses regrets, et vit en s'éloignant des pirogues le traverser, éviter la crique des morts, aborder plus haut, au village de Mtamboué (4). Des femmes sortirent des cabanes comme des ombres plain- . tives. L'une d'elles, blessée au bras, était pansée avec des feuilles (5). Elles venaient comme la veille au marché. Elles apportaient du sel pour racheter aux esclaves du camp de misérables hottes que la peur leur avait fait abandonner (6).

Évidemment elles avaient Tintention de reprendre chaque semaine le même chemin. La terreur ne pouvait diminuer le bonheur qu'elles éprouvaient de commercer ensemble et qui les consolait de tant de divisions et d'infortunes (7). La coutume reprenait son empire, semblable à celui de la nature, et ces femmes

(3) Il s'agissait d'un abaissement considérable du niveau.

(4) Dernier journal, t. II, p. 1C7.

(5) Id,

(6) Id.

(7) Id, L'une des conditions de la paix dont Uvingstoue f r médiatejir était le rétablissement du marche : elle fut stipula par réchange du sang. ^

venaient en vertu d'une loi pareille à celle qui faisait rouler vers le nord les flots indifférents du Loualaba : en eff'et, deux grandes puissances, la coutume et la nature, travaillent sans relâche à réparer les forces que rhomme ne cesse d'anéantir par Tesclavage et par la guerre

Faut-il quitter pour jamais le Manyema sans faire connaître ce qu'il advint des races qui le peuplaient. La science s'intéresse avec profit à ces populations, en qui le droit patriarcal, la communauté primitive de la propriété, le respect traditionnel de l'autorité et même quelque ébauche de la monarchie féodale trouvaient un témoignage actuel et vivant d'elles-mêmes. L'art pourrait rencontrer dans le Manyema des types fins et forts, modelés comme des statues de bronze, et qu'il ne trouverait nulle part ailleurs, excepté sur les murs intérieurs des hypogées libyques. La poésie évoquerait dans ce pays le passé de l'humanité dans sa • fraîcheur, la race agricole frappant le sol des. coups cadencés de ses houes grossières, et en chantant les hymnes du labour et celles des semailles, les petits enfants nus reposant sur les sillons, les héros capables de chanter quand ils sont tristes, tels qu'Eurybate dont parle Homère, Eurybate qui fut pour Ulysse un compagnon d'esprit et de cœur, malgré ses cheveux crépus, sa peau noire et ses épaules rondes; des hommes capables de comprendre Cincinnatus plus qu'Hamlet, et Caton plus que Faust, et d'exprimer les sentiments les . plus nobles et les plus francs avec une parfaite simplicité de forme ; mais, hélas! il est un peu tard de les étudier : ces races sont déjà devenues comme des races antiques ; à peine le monde aura-t-il connu leur exis-

tence, elles sont allées rejoindre les Romains elles Grecs dans un tombeau sans fleurs et sans autels; elles n'ont fait que paraître et disparaître devant Thumanité curieuse de ses commencements, pour montrer ce qu'étaient les anciens, ce qu'ils deviennent, alors qu'ils déchoient toujours, vainement attachés aux restes de la religion patriarcale, cherchant à lire dans les entrailles des victimes je ne sais quel augure de leur misérable sort, finissant par Sodome après avoir commencé par Memphis.

En 1884, un explorateur passa par le Manyema et n'y trouva personne.

Le pays était autrefois peuplé comme l'Irlande et plus grand que cette île.

Les ruines mêmes des villages avaient péri.

Sur les cartes qu'on fait aujourd'hui de l'Afrique, mieux connue qu'au temps de Livingslone, on marque une place en noir aux rives du Congo, où fut le Manyema, comme sur les cartes de France on marque de - noir l'Alsace et la Lorraine.

Mais, dans les provinces françaises, les habitants « envahis par l'exil » vivent encore de la vie matérielle.

Dans le Manyema, presque tous sont morts; une minorité d'esclaves vit encore, mais ailleurs que dans le pays natal. Sur quels marchés lointains ont-ils été dispersés, dans quels pays éloignés subissent-ils la loi d'un impur vainqueur? La vaste solitude n'en dit rien.

L'explorateur de 1884 vit encore, le long du Loualaba, descendre des masses bleuâtres comme de l'ardoise; c'étaient des cadavres de femmes liés ensemble et conservés par l'eau depuis longtemps.

Il aperçut aussi, sur la berge, un vieillard dont l'œil hébété regardait couler l'eau qui avait peut-être emporté ses fils : il paraissait abîmé dans une douleur

sans bornes : il avait le front dans les mains, il songeait, surpris de vivre après ce qu'il avait vu.

.11 recueillait ses souvenirs, plus douloureux que des cicatrices qu'on rouvre; il racontait qu'une nuit il a^ait été réveillé par la fusillade, sous un tourbillon de fumée qui sortait de son propre toit de chaume.

Avant que le journal de Livingstone vînt apprendre à l'Europe le massacre de Nyangoué, les Arabes avaient eu le temps de le renouveler dans tous les villages du pays; pour prendre un esclave, ils avaient tué deux cents hommes et fait périr ainsi un million de nègres, Si le Congo, dans ses rives si distantes, avait tari pour un instant, il n'eût pas décru, taat le sang abondait sur ses bords; et maintenant que l'herbe avait poussé, que les villages avaient disparu , le silence régnait, la paix s'était faite; les arbres étaient debout encore, mais hautains et décharnés, le feu avait roussi leurs troncs bleuâtres et pâles, des guenilles de frondaison pendaient de leurs larges branches, tristement» ef fi loquées ; près de ces arbres, au bord du fleuve, les Arabes avaient dressé comme des trophées lamentables, comme des menhirs géants érigés pour la sépulture d'un peuple, quoi? la colonne creusée des longs canots fendus dans le fût des arbres séculaires; ils ne voyageront plus, les enfants de ces rives, sur les canots effilés; ils ne chanteront plus, en ramant, leurs hymnes aux divinités des îles, ni, en portant les fardeaux des caravanes, les mélopées monotones de leurs marches; ils ne s'assoleront plus autour des feux du soir; la plupart sont heureux pourtant, car tous n'ont pas connu la servitude; ils ne craignent plus ni la dent des hyènes, ni la griffe de la panthère, ni la chaleur du soleil équatorial, ni l'abondance des pluies, ni la terre qui tremble et menace au Gabogo lointain; aucun sorcier ne leur fera boire le

Se.--

224 DAVID LIVINGSTONE ET SA Ml^lON SOCIALE.

poison de l'euphorbe; ils sont maintenant dans les jungles épais, cachés par les herbes hautes : que leur dissolution soit paisible, et que les nations qui les ont abandonnés prospèrent sur leurs tombeaux, si la Providence le permet 1

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