LE BLESSÉ DU CHEMIN
Venant de l'occident, une caravane marchait dans la direction d'Oujigi. Elle fuyait rapidement et en rangs serrés à travers les forôts de palmiers et de bananiers, à travers les villages brûlés et désertés. C'était la caravane de Livingstone. Les Manyemas s'engageaient à son service, et pour la première fois quittaient le lieu de leur naissance et l'héritage paternel pour suivre l'homme blanc. Les enfants mêmes le voulaient escorter, les femmes venaient le saluer; elles savaient qu'il n'avait rien de commun avec les Arabes et parlaient de lui comme d'un homme bon. C'était là pour le voyageur une consolation bien méritée.
Il la retournait avec reconnaissance vers le Consolateur suprême, et dans son journal écrivait :
« Ezéchiel dit que le Très-Haut a mis sa beauté sur Jérusalem ; s'il ne m'avait pas communiqué de sa bonté, serais-je bon ? S'il n'avait pas mis en moi de sa grâce, je n'aurais pas de douceur dans l'âme et je serais comme ces Arabes en qui Satan exerce son empire, le Dieu de ce monde les ayant aveuglés. »
Les Arabes étaient arrivés à ce point de leur sanglante carrière où le coupable, après avoir été conduit par la logique du crime d'abomination en abomination
se trouve en présence du châtiment, brusquement apparu. Au delà du Loualaba, sur cette rive où sans doute ils croyaient trouver des esclaves, les Arabes rencontrèrent les Bakous armés de lances et, des égorgeurs de Nyangoué, ce fut à peine si quelques fugitifs parvinrent à s'échapper. Si Livingstone eût encore été le compagnon de ces malfaiteurs, malade, inconnu. des Bakous, incapable de fuir, il n'eût point évité la mort des chasseurs d'hommes : la volonté supérieure (jui règle l'enchaînement des effets à leurs causes fit suivre le départ courageux du missionnaire d'une conséquence qui fut le salut, cependant qu'aux actions honteuses des traitants elle donnait pour effet une mort sans gloire. Livingstone fuyait, et derrière lui, devant lui, tout autour de lui, le châtiment se levait, formidable, grandissant peu à peu, surplombant la terre au loin coupable, et comme Lot à Ségor, l'innocent regardait en arrière avec inquiétude. Il entendait croître la clameur despopulations indignées, tandis qu'issu des charniers de la Mecque, propagé par les traitants jusqu'à Zanzibar, progressant à travers les jungles de l'Ounyaembé jusqu'au marché d'Oujigi, volant au-dessus des montagnes qui circonscrivent le Tanganïka, ouvrant sur l'Afrique entière ses larges ailes, le choléra atteignait les mahométans dans leurs courses lointaines, et jonchait de leurs os les routes désolées par leurs crimes. Ainsi marchait le châtiment. Livingstone ressentit les premières atteintes du fléau, et bientôt, confondu par les indigènes avec les coupables, il s'aperçut qu'autour de lui les populations devenaient craintives d'abord, puis hostiles (1) ; une de ses chèvres fut frappée d'une lance par une main invisible (2).
(1) Dernier Jour7inl y II, p. 173, 171.
(2) ïd., p. 17.3.
Le danger n'était pas loin....
La caravane marchait dans la forêt entre deux murs d'une végétation compacte. Elle arriva dans un endroit où des arbres abattus barraient le passage.
C'était évidemment une embuscade ; mais on ne put rien découvrir et Ton pensa que le projet avait été abandonné.
Toutefois Livingslone, en se baissant jusqu'à terre et en regardant du côté du soleil, aperçut une forme sombre, celle d'un homme plein de haine; un léger bruissement dans le feuillage annonça le jet d'une lance : une seconde lance, dardée à la droite du voyageur, lui effleura les épaules et se planta dans le sol à ses pieds.
Il était seul, à Tarrière-garde, tous les hommes de la caravane étaient passés, lorsqu'une troisième lance passa devant lui. Il s'en fallut d'un pied qu'elle ne le touchât. Deux de ses compagnons tombèrent frappés, les autres, épouvantés, tirèrent: leurs balles s'égarèrent 'dans le fourré. Ks regardèrent, ils écoutèrent., rien, si ce n'est un ricanement dans les broussailles, et deux hommes fuyant dans la clairière où s'élevait un arbre gigantesque au sommet d'une fourmilière haute de vingt pieds. Un feu sans doute allumé par l'ennemi brillait entre ses racines.
Déjà Livingstone se croyait à l'abri du péril, il marchait pas à pas dans la clairière déserte; tout à coup l'arbre craque... l'arbre se penche vers lui. Il fuit, mais un coup sourd fait trembler le sol, un tourbillon de poussière enveloppe Livingstone. Il était tué si l'arbre eût eu des branches* ou s'il eût fait un pas de moins, et ce lui fut un motif d'élever son âme vers la cause première sans laquelle un arbre de la forêt, aussi bien qu'un cheveu delà tête, ne peut tomber.
Cependant sa fortune semblait changer à partir de Nyangoué; depuis le massacre il éprouvait à la tête une douleur violente, il voyait défiler devant lui dans ses rêves les funèbres scènes de la traite, et tant d'émotions firent saigner de nouveau les stigmates de la boue et du sacrifice qu*il portait à ses pieds déchirés. Il était pris d'une lassitude sans bornes. La frénésie de l'aventure, l'ardeur de la découverte ne le stimulaient plus comme au temps où il marchait en avant. « Je meurs sur pied », disait-il, et chacun de ses pas était une douleur. Il oubliait de manger son pain, il n'avait que la peau sur les os, il était devenu comme le pélican du désert, comme l'oiseau de passage qui se posait, au temps du prophète, sur le pignon d'un toit, il fermait douloureusement ses yeux aveuglés (1) par la poussière du chemin, et la nuit s'appesantissait sur ses sentiers. Il n'avait pas perdu la grande espérance, mais l'espérance de la terre tremblait dans son cœur incertain. En traversant les fourrés où ses compagnons croyaient entendre à chaque seconde le bruissement d'une lance, il lui devenait égal de mourir ou de vivre, il ne craignait plus ni la flèche qui vole pendant le jour ni les nocturnes embuscades. Il en venait à croire que la volonté divine se tournait contre lui (2). Tous les traitants revenaient satisfaits, toutes leurs expéditions avaient été fructueuses, la sienne seule avait échoué, et si près du but (3)! Mais ce n'était là qu'une de ces épreuves auxquelles Dieu soumet ses amis afin qu'eux-mêmes se connaissent.
Tout à coup le tonnerre gronda dans le lointain. Le Kabogo ! s'écria Livingstone, c'est le signal de l'arrivée !
(1) Dernier journalf t. II, p. 185.
(2) /rf., p. m.
(3) /rf.,p. 183.
On n'était plus qu'à dix lieues du Tanganika. Un bruit mystérieux sortait de ses eaux comme si elles se fussent engouffrées sous des roches caverneuses.
Mourant, mais toujours prompt à Tespérance, ce voyage, disait-il, n'est qu'un retard de cinq ou six mois au plus, ce n'est pas une affaire ; je trouve mes bagages à Oujigi, je loue des hommes et je repars aussitôt.
11 arriva.
Le soir de l'arrivée, il vit ses deux serviteurs les plus fidèles, Chourtia et Souzi, qui pleuraient amèrement.
Il leur en demanda la cause.
« Nous n'avons plus rien, Monsieur, répondirent-ils, plus d'étoffe I Shérif a tout vendu !
Ce Shérif dépositaire des valeurs envoyées de la côte avait consulté le Koran. Le livre sacré lui avait répondu que le docteur Livingstone était mort, et l'étoffe n'ayant plus de maître, il l'avait troquée pour de l'ivoire ; à son tour, l'ivoire avait été vendu, le prix dépensé. Le voyageur était sans ressource, il avait bien juste de quoi vivre pendant un mois : après quoi il aurait été forcé de tendre la main aux Arabes (i).
Saïd ben Medjid vint le trouver : « C'est la première fois, lui dit-il, que je suis seul avec vous, parlons d'affaires. Je n'ai pas d'articles d'échange; mais, je vous en prie, laissez-moi vendre de l'ivoire et vous en donner la valeur.
— Non, pas encore, » répondit Livingstone.
Ce non pas encore était d'une dignité superbe. Livingstone voulait jusqu'au bout ne devoir rien à personne. Cette parole exprimait le dernier effort d'une âme fière aux prises avec la fortune contraire et qui ne veut pas se résoudre à mendier.
(I) Stanley.
Le môme jour, il écrivait sur son journal :
« Je suis, dans ma misère, comme ce malheureux qui, allant de Jérusalem à Jéricho, tomba entre les mains des voleurs. Mais je n*ai pas à espérer qu'un lévite ou qu'un bon Samaritain passera à côté de moi(l). )) 27 octobre 1871.
Et pourtant Livingstone avait été naguère pour une partie de l'Afrique spoliée par la force et la ruse, couchée sur le chemin par où passent oublieux le lévite et le prêtre juif. Livingstone avait été le bon Samaritain.
Il avait voulu l'être pour un peuple, et, pour lui, personne ne devait l'être.
{\) Demie?' journalj p. 186.
LA SAINTE ALLIANCE (3 novembre 1871)
Venant de l'orient, une caravane marchait dans la direction d*Oujigi. A travers un pays calme, infiniment triste et beau, mollement ondulé comme l'océan qui s'endort après la tempête, les voyageurs précipitaient leur marche allègre et triomphante. Dans le même temps, sur la rive opposée du lac Tanganika, Livingstone approchait, lui aussi, d'Oujigi : il se traînait misérablement à la suite de sa pauvre caravane, malade, épuisé, la mort dans l'âme, humainement désespéré. Au contraire, ceux qui venaient de l'autre côté du lac étaient riches d'espérance et de joie, ils foulaient la route d'un pas élastique : à mesure qu'ils gagnaient du terrain, la contrée leur semblait plus heureuse, l'air plus délicat et plus caressant, le soleil plus radieux, les bois plus verts : la nature leur souriait, ils entendaient murmurer une onde invisible, et ce murmure les défiait à la course. Quel contraste entre leur marche et la retraite deLivingstone I C'était leur chef surtout qu'il fallait voir sourire. Sa jeunesse, sa belle mine, son franc regard, son enthousiasme, subjuguaient ses hommes et les disposaient à le suivre. Sa
conscience paraissait aussi légère que sa démarche. Il ressemblait au petit de l'antilope que Therbe épaisse inquiète, qui gagne les plateaux découverts, lève audessus des herbes sa tête légère, au port déjà souverain, et regarde l'horizon d'un œil tranquille et doux.
Chose étrange ! il marchait sans bruit, et ses compagnons imitaient son silence. Voulait-il échapper à l'esclavage, aux tributs (1), à la flèche du brigand mazi* tous ? Voulait-il surprendre quelqu'un ? Approchait-il d'un but mystérieux? Qui pouvait fuir devant lui? Quel était le secret de son silence ? i
On ne savait ; mais, la nuit, il n'allumait pas de feu, il ne dressait pas de tente, couchait dans un bouquet de jungle; le jour, il cherchait à se rendre invisible, il se jetait dans le sentier comme les Arabes du Nyassa à l'approche de Livingstone. Les chèvres avaient été muselées de peur que leurs bêlements ne trahissent les marcheurs.
Tout à coup, une voix caverneuse par la derrière l'horizon
Est-ce le tonnerre? demanda le jeune chef.
Non, lui fut-il répondu, c'est le Cabogo : un endroit terrible I Que de nacelles ont péri là! On y jette des perles blanches pour apaiser le dieu du lac (2).
(1) L'origine dos tribus de passage qui se trouvent aux abords des côtes devait être attribuée, d'après Livingstone, à la traite des esclaves. Les négriers qui furent assez osés pour s'aventurer les premiers dans l'intérieur de l'Afrique ne manquèrent pas, pour se concilier les chefs indigènes dont la puissance eût pu faire obstacle à leur trafic» de leur faire quelques cadeaux. Les roitelets nègres comprirent que les traitants ne pouvaient de passer de leur protection, ou tout au moins de leur neutralité : le tribut qui à l'origine était purement volontaire est devenu aussi une taxe à laquelle nul ne peut se soustraire et dont le montant varie selon le caprice des cliefs. Journal des miss, d' Alger ^ p. 129.
(2) Stanley, How I hâve found Livingstone,
« Patience, mon âme ! dit le voyageur, dans quelques heures je serai en face de cet homme blanc qui a la barbe grise (1). »
Au village de Niamtaga, il appela son serviteur:
« Selim, lui dit-il, tirez de ma caisse mes habits neufs, cirez mes bottes, passez au blanc mon casque de liège, mettez-lui son écharpe neuve afin que je paraisse en tenue convenable devant Thomme que nous verrons demain, et devant les Arabes d*Oujigi. »
Le pas s'accélère, on gravit sans reprendre haleine des chaînes de montagnes. « De là haut, dit le guide, nous verrons le lac. » On escalade un premier escarpement: ce n'est pas encore là; toujours plus loin. Enfin là-bas, une lueur, un miroitement entre les arbres...
L'immense nappe apparaît (2).
Hourrahl Tanganika I toute la bande répète le cri du chef, Tonde en retentit jusqu'aux rivages éloignés : Tanganika ! redirent les collines et les forêts.
« Que ne donnerait pas John Shaw, dit alors le voyageur, pour être maintenant à ma place ? quel est le plus heureux, est-ce lui, malgré l'abondance qui l'entoure, bon gîte et bonne table, ou moi, debout sur ce rocher, regardant le Tanganika, les yeux ravis, le cœur fier? >.
Il redescend, gagne les jardins d'Oujigi.
« Déployez le drapeau. Chargez les armes !
— Aï ou Allah ! Aï ou Allah bana I » répondent des voix ardentes.
Un, deux, trois.
Près de cinquante fusils rugissent. Tout le village est ému. « Kirangosi, portez haut la bannière de l'homme blanc : qu'à l'arrière-garde flotte le drapeau de Zan-
(1) Stanley, Comment fai retrouvé Livingstone.
(2) Id.
conscience paraissait aussi légère que sa démarche. Il ressemblait au petit de l'antilope que Therbe épaisse inquiète, qui gagne les plateaux découverts, lève audessus des herbes sa tête légère, au port déjà souverain, et regarde l'horizon d'un œil tranquille et doux.
Chose étrange ! il marchait sans bruit, et ses compagnons imitaient son silence. Voulait-il échapper à l'esclavage, aux tributs (1), à la flèche du brigand mazitous ? Voulait-il surprendre quelqu'un ? Approchait-il d'un but mystérieux? Qui pouvait fuir devant lui? Quel était le secret de son silence ? -^
On ne savait; mais, la nuit, il n'allumait pas de feu, il ne dressait pas de tente, couchait dans un bouquet de jungle; le jour, il cherchait à se rendre invisible, il se jetait dans le sentier comme les Arabes du Nyassa à l'approche de Livingstone. Les chèvres avaient été muselées de peur que leurs bêlements ne trahissent les marcheurs.
Tout à coup, une voix caverneuse par la derrière l'horizon
Est-ce le tonnerre? demanda le jeune chef.
Non, lui fut-il répondu, c'est le Cabogo : un endroit terrible I Que de nacelles ont péri là! On y jette des perles blanches pour apaiser le dieu du lac (2).
(1) L'origine dos tribus de passage qui se trouvent aux abords des côtes devait être attribuée, d'après Livingstone, à la traite des esclaves. Les négriers qui furent assez osés pour s'aventurer les premiers dans l'intérieur de l'Afrique ne manquèrent pas, pour se concilier les chefs indigènes dont la puissance eût pu faire obstacle à leur trafic, de leur faire quelques cadeaux. Les roitelets nègres comprirent que les traitants ne pouvaient de passer de leur protection, ou tout au moins de leur neutralité : le tribut qui à l'origine était purement volontaire est devenu aussi une taxe à laquelle nul ne peut se soustraire et dont le montant varie selon le caprice des chefs. Journal des miss. d'Alger, p. 129.
(2) Stanley, How I hâve found Livingstone,
(( Patience, mon âme ! dit le voyageur, dans quelques heures je serai en face de cet homme blanc qui a la barbe grise (1). »
Au village de Niamtaga, il appela son serviteur:
« Selim, lui dit-il, tirez de ma caisse mes habits neufs, cirez mes bottes, passez au blanc mon casque de liège, mettez-lui son écharpe neuve afin que je paraisse en tenue convenable devant Thomme que nous verrons demain, et devant les Arabes d'Oujigi. »
Le pas s'accélère, on gravit sans reprendre haleine des chaînes de montagnes. « De là haut, dit le guide, nous verrons le lac. » On escalade un premier escarpement: ce n'est pas encore là; toujours plus loin. Enfin là-bas, une lueur, un miroitement entre les arbres...
L'immense nappe apparaît (2).
Hourrah! Tanganika ! toute la bande répète le cri du chef, Tonde en retentit jusqu'aux rivages éloignés : Tanganika ! redirent les collines et les forêts.
« Que ne donnerait pas John Shaw, dit alors le voyageur, pour être maintenant à ma place ? quel est le plus heureux, est-ce lui, malgré l'abondance qui l'entoure, bon gîte et bonne table, ou moi, debout sur ce rocher, regardant le Tanganika, les yeux ravis, le cœur fier? ).
Il redescend, gagne les jardins d'Oujigi.
u Déployez le drapeau. Chargez les armes !
— Aï ou Allah ! Aï ou Allah bana! » répondent des voix ardentes.
Un, deux, trois.
Près de cinquante fusils rugissent. Tout le village est ému. <( Kirangosi, portez haut la bannière de l'homme blanc : qu'à l'arrière-garde flotte le drapeau de Zan-
(1) Stanley, Comment fai retrouvé Livi?igstone.
(2) Id.
zibar. Serrez la file, que les décharges continuent jusqu'à la maison du docteur Livingstone. »
Des Zanzibaristes, des Arabes, des indigènes se pressaient autour de l'arrivant et le saluaient, disant: Yambo bana! yambo bana! Tout à coup, il entend « Good morning sir ». Il se retourne — à Tétranger la langue de la patrie fait tressaillir — il voit un homme du plus beau noir, aux cheveux laineux, aux dents éclatantes, et tout joyeux.
— Comment vous nommez-vous?
— Zouzi, le domestique du docteur Livingstone.
— Le docteur est-il ici ?
— Oui, monsieur.
— Dans le village?
— Oui, monsieur.
— En êtes-vous bien sûr ?
— Je le quitte à l'instant.
— Zouzi, allez prévenir le docteur.
— Oui, monsieur, et il partit comme une flèche (I). Le lecteur a sans doute salué, lui aussi, le jeune
étranger : à son allure délibérée, à la vivacité de sa parole, à la naïveté de son enthousiasme, à son habitude du commerce des hommes, à son esprit observateur, au sentiment qu'il a des choses du cœur, on reconnaîtra toujours Henri Moreland Stanley, député par un journaliste américain, ou plutôt par la Providence, afin que jamais il ne soit dit : un homme a tout quitté pour la vérité et la justice, il a vécu sur la terre comme un étranger, et cet homme est mort de misère et de faim, loin de ses amis et de ses proches, comme un esclave et comme un maudit.
Mais si M. Stanley est facile à reconnaître, cet
(1) Stanley, Comment fai retrouvé Livingstone.
homme à la barbe grise, qu'entoure un cercle d'Arabes, cet homme si fatigué, si pâle et dont le visage, MJlonné laborieusement par les années, est empreint d'un léger ennui, dont les épaules cemmencent à se voûter, dont l'allure est déjà pesante et tardive, est-il bien Livingstone?
Stanley l'a deviné. Il va droit à lui. Il aurait voulu Tembrasser, mais Livingstone était un Anglais, il ne savait pas comment il serait accueilli : il fit ce que lui conseillaient la couardise et le faux orgueil ; il lui dit en ôtant son chapeau :
— Le docteur Livingstone? je présume.
— Oui, répondit le docteur avec un bienveillant sourire (1).
Leurs mains se serrèrent et leurs pensées reconnaissantes s'élevèrent à Dieu dans le môme instant.
Or, ce jour-là, cen'étaient pae seulement deux hommes qui se rencontraient sur le chemin du péril et de l'honneur, c'étaient les deux grandes nations anglo-saxonnes qui, personnifiées en deux de leurs fils, se serraient la main suivant le vœu du poète :
« Peuples, formez une sainte alliance a Et donnez-vous la main! »
Quelle différence entre cette alliance formée en présence du Dieu de la nature, au prix du labeur de deux enfants du peuple, en vue d'un but commun: l'unité de la famille humaine ; et ces alliances éphémères, stipulées dans les cabinets de l'Europe autour d'un tapis vert et dans un but souvent inavouable ! 11 était loin le temps où l'Angleterre combattait la vocation de l'Amérique, elle était presque aussi loin cette récente ques-
(1) Stanley, Comment f ai j'etrouvé Livingstone.
tion de V A tabama qui divisait les deux peuples; TAmérique oubliait ses ressentiments séculaires, elle tendait à l'Angleterre une main secourable pour marcher à la conquête pacifique d'un continent promis peut-être à la race anglo-saxonne, infailliblement promis aux peuples chrétiens. Comme les lions dont parlent les prophètes, ils monteront vers leur proie, puis, au bord des larges fleuves, au bord du Zaïre, du Nil et du Zambèze, ils se coucheront dans leur repos.
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