LE JOURNALISTE DEVIENT HISTORIEN
L^Américairi femit à l'Anglais un sac rempli de lettres : Livingstone en prit deux qui devaient être de ses enfants ; puis, avant de les décacheter, il dit à M. Stanley :
— Faites-moi connaître d'abord les nouvelles générales.
— D'abord vos lettres, doctj^^ vous devez être impatient de les lire. i
— Ahl j'ai attendu des lettfes pendant des années, j'ai maintenant de la patience, quelques heures de plus ne sont rien. Que se passe-t-il dans le monde ?
Stanley dut trouver qu'un auditeur si magnanime et qui faisait passer ainsi le monde avant sa famille valait à lui seul ces foules auxquelles il parlait naguère. Il leur racontait : quoi? de menus détails, il recueillait pour elles la poussière des faits quotidiens, quelque chose comme ces tartines de moucherons qu'on mange au bord du lac Nyassa. Maintenant, il racontait des faits d'une grandeur épique, poétisés par la dislance comme des souvenirs anciens, il disait l'inauguration du canal de Suez, le chemin de
fer du Pacifique, Grant, président des États-Unis, l'Egypte inondée de savants, la révolte des Cretois, Isabelle chassée du trône, Prim assassiné. L'Espagne même tombée dans Tapostasie du catholicisme jusqu*à admettre Tégalité de tous les cultes, le Danemark démembré, l'armée prussienne à Paris, WilhemshOhe remplaçant les Tuileries, la reine de la mode en fuite, Tenfant impérial à jamais découronné, la dynastie des Napoléon éteinte par Bismarck et de Moltke, la France vaincue
Jamais les événements n'avaient été plus grands, jamais les âmes en Europe n'avaient moins compris leur langage, tandis que, à deux mille lieues de la France, un homme tressaillait à la rumeur lointaine de ces grandes catastrophes, et pesait gravement dans son cœur à quel prix le progrès s'opère.