UN REGARD JETÉ SUR LA PATRIE ABSENTE
Des journaux arrivèrent à M. Stanley, et voici ce qu'il y put lire :
« La Commune de Paris était en guerre avec l'Assemblée, les Tuileries, le Louvre, l'ancienne Lutèce en flammes brûlés par ses faubourgs : des troupes françaises tuant et massacrant les hommes, les femmes, les enfants. L'enfer et la vengeance déchaînés dans la plus belle ville du monde ; de jolies femmes converties en démons, tramées par les soldats à travers les rues et au milieu de l'exécration générale à une mort sans pitié. Des enfants en bas âge cloués à terre à coups de baïonnette ; des hommes innocents ou non, fusillés, poignardés, sabrés, lacérés, détruits. Une ville entière livrée à la summa injwia d'une armée furieuse et 5ans frein
« Pareille chose était inconnue môme au centre de l'Afrique. Les voyageurs repoussèrent du pied les journaux. »
Un peuple qu'on a déshérité de son Dieu, de son espérance, et qui ne voit point d'aurore au delà du tom-
beau, voilà la barbarie! La division haineuse entre les classes et les partis, Tantagonisme entre le pauvre et le riche, entre le prolétaire et le propriétaire, entre le peuple et la bourgeoisie-, entre le travail et le capital, entre Tagriculture et l'industrie, entre la campagne et la ville, entre la province et la capitale, entre le régnicole et l'étranger, voilà la barbarie! Un Dieu païen, Ares, ami du carnage, dévorant en un quart de siècle assez d'hommes et de capitaux pour peupler l'Australie, la science mise au service de l'extermination, les hommes de proie dont parle l'Ecriture et qui dévorent le peuple comme on dévore le pain,. voilà l'anthropophagie des Européens.
qui me gelidis in vallibus Haemi Sistet, et ingenti ramoruni protegat umbrâ!
disait Virgile, et si jamais un des ouvriers de nos villes, qui cherchent avec tant d'ardeur et de timidité le plus rude travail, lit par hasard ce livre, et ces paroles latines qu'il ne comprendra pas, il s'écriera comme le poète : Qui me transportera dans les fraîches vallées du Zambèze ou de la Liba, où la terre pleine de grâce épanche une vie facile de son sein nourricier? Qui me donnera d'habiter sur les rives enchanteresses du Tanganika une chaumière de pêcheurs ombragée de palmiers ?
ENCORE UNE SÉPARATION (12 mars 1872)
I. Repas sous la vérandah. — 11. Départ. — III. Ce que vit M. Stanley. — IV. Chant des adieux.
C'était une très pauvre chaumière que la maison de Livingstone h Oujigi: des murailles de terre, des chevrons nus, une couverture de paille qui se prolongeait pour former la vérandah, quelques peaux de chèvre où s'asseyait Livingstone lorsqu'il écrivait son journal, faisaient ressembler cette demeure à celle qu'un Dieu naissant se choisit entre toutes. Pourtant ce fut sous cet humble toit que les heures coulèrent délicieusement, au bruit des vagues, au doux murmure d'une causerie qui se prolongeait jusqu'à ce que l'ombre des monts envahît les palmiers du rivage. Sous cet humble toit Stanley, comme un de ces génies bienfaisants que rOrient honore, faisait subitement apparaître un luxe oriental.
On y buvait au triomphe des causes généreuses un vin de Sillery apporté pour la circonstance, mousseuy..,
égayant et qu'eussent envié les héros d'Homère. Sur un tapis de Perse étaient placées des tasses avec leur soucoupe, une théière en argent, des galettes frites, des scones de Virginie, sorte de biscuits de maïs que Stanley croquait avec plaisir, tandis que Livingstone préférait les crêpes. En effet, il s'était ébranlé les incisives à l'époque où, dans les forêts de Londa, il était réduit à vivre de maïs vert.
A chaque instant, on voyait sortir de la cuisine une tête de femme, celle d'Halima, fidèle servante du docteur. Elle cherchait à s'assurer de ce fait, qu'il y avait bien deux hommes blancs sous cette vérandah où elle n'en voyait qu'un d'habitude, un qui ne mangeait pas. Tandis que sa langue rapide transmettait à la foule le sujet de son admiration, le docteur racontait à M. Stanley les loyaux services de cette femme, sa terrible anxiété quand elle avait* appris l'arrivée d'un blanc, comment elle était venue le trouver, l'accablant de questions, le quittant pour s'assurer du fait, ses efforts •désespérés pour créer au moins l'ombre d'un repas, sauver les apparences ; car enfin. Maître, disait-elle, c'est un des nôtres, puis sa joie, en voyant les. porteurs : « Un homme riche, Monsieur! de l'étoffe et des perles I parlez-moi encore des Arabes, qu'est-ce que c'est auprès des blancs? les Arabes! grand'chose en vérité (1)! »
A quelque temps de là deux pirogues se détachèrent d'Oujigi, et les pavillons de ces deux barques représentaient, en face des tribus sauvages, les deux grandes nations anglo-saxonnes.
(1) Stanley, Comment fai retrouvé Livingstone,
Le drapeau britannique, dont la hampe était un bambou, fila dans Tair comme un rouge météore. Il indiquait la route, c'était son droit. L'Angleterre avait découvert le lac Tanganika, elle devait, sur ses flots, avoir, le premier rang. L'Amérique ne venait qu'après elle, mais sa bannière portait infiniment plus haut que l'oriflamme anglais ses douze étoiles d'or.
u A la première halte, dit Livingstone, j'abattrai le plus beau palmier de la côte pour remplacer mon bambou, car il n'est pas décent que le pavillon de l'Angleterre soit tellement au-dessous de celui de l'Amérique. »
Tout à coup éclata le chant des mariniers de Zanzibar, dont le joyeux refrain : Kina ran de ré ré Kitanga^ fut repris en chœur par les canotiers d'Oujigi, et chacun de ramer follement.
Ils se ralentirent. Ce fut un temps d'arrêt, puis le chant de la mrima les fît repartir avec extravagance.
La joie du retour, la sûreté de la route du lac prise par les voyageurs afin d'éviter les tributs, inspiraient aux hommes de l'équipage une de ces chansons improvisées qui s'envolent des âmes libres :
'< Nous échappons au Vouaha haï haï ' '< Les Vouavinza n'auront pas nos cadeaux, ho ! ho ! « Mionvou ne prendra pas nos todis, hi ! hil ' K Et Kiala ne nous verra plus, hu I hu! »
Ils chantaient et donnaient des coups de rame don les vieux canots frémissaient.
Tandis qu'ils côtoyaient le rivage, une partie de leurs compagnons suivaient la côte en répétant les refrains. Kaloulou, Bilah, Madjoura (1) bondissaient au milieu des chèvres, des moutons et des ânes qui pârti-
(1) Trois enfants qu'avait amenés Stanley.
2ii DAVID LIVIXGSTONE ET SA MISSION SOCIALE.
cipaient à la gaieté générale, jusqu'à ce que les cano* tiers, accélérant leur course, les marcheurs virent disparaître les deux bannières ainsi que deux oiseaux des tropiques, bleus, rouges et dorés qui fuyaient vers d'autres cieux. Livingstone, Stanley, heureux de vivre en frères sous leur vérandah, quittaient déjà cette chère demeure, « et pour aller oîi donc? » disaient les naturels... Vers rOunyamouezzi, pays de la lune. C'était là que Livingstone devait séjourner plusieurs mois tandis que Stanley poursuivrait sa route jusqu'à Zanzibar, réunirait des hommes, achèterait des marchandises, et les ferait parvenir jusqu'à son ami. Il en est ainsi de toutes les grandes vocations ; la foule qui voit passer les privilégiés de la Providence ne s'explique ni leur départ précipité, ni pour quel motif ils renoncent à l'intimité de leur foyer, ni d'où ils viennent, ni où ils vont, et quand elle les voit partir, elle dit comme les Africains : <fPour aller où donc ? »
Tandis que la Société géographique de Londres con~ cevait, mais un peu tard, l'idée de porter secours à Livingstone, l'initiative individuelle avait devancé et la pensée de cette Société, et la Commission qu'elle envoyait en Afrique. M. Stanley s'était montré l'égal des plus grands voyageurs : quelle avait été sa récompense ?
Il avait vu des paysages dont la beauté, transportée en Europe par le talent d'un peintre voyageur, passerait pour l'idéal et non pour le réel. « Dans des forêts sans bornes, le feuillage présente toutes les couleurs du prisme, et tandis que les bois se déroulent, fuyant au loin dans l'air enflammé, un voile mystérieux les enve-
loppe, gaze impalpable qui les teinte d'un bleu clair, s'obscurcissant peu h peu, jusqu'à ne laisser apparaître que leur ombre. En regardant ces contours effacés vous tombez tout éveillé dans un rêve non moins vague que les lignes indistinctes de Thorizon. Je défie quiconque aura sous les yeux une pareille scène de la contempler longtemps sans souhaiter de disparaître de ce monde comme s'évanouissent au regard ces lointains éthérés (1). »
Il avait visité les côtes septentrionales du Tanganika, il gavait par où s'épanchaient dans ce lac les eaux du llousizi. Trois îlots, entre tous illustres, avaient reçu de lui, bien qu'ils ne fussent habités que par Torfraie, le nom du New- York Herald (décembre 1871). Tandis que sa nacelle côtoyait des rives enchanteresses, tournait des promontoires où s'élevaient des bouquets d'arbres couronnés de fleurs embaumées, ses yeux suivaient les contours variés du feuillage, et c'étaient des pyramides, des cônes tronqués, des tables rases, des toits pareils à ceux des églises, des croupes unies et gracieuses, des files majestueuses de mwoulés, de grandes nappes de sorgho d'un vert éclatant. La grève était une bande de sable étincelantoù des canots étaient placés hors de l'atteinte des vagues; des pêcheurs étaient couchés à l'ombre, des enfants s'ébattaient dans l'eau sous les yeux de leurs mères qui, comme au temps de la Grèce, applaudissaient à leurs jeux téméraires. Tandis que le canot filait légèrement sur la face des eaux, des traînées légères de cirrus effleuraient les cîmes des montagnes ; chassées vers le nord par la brise naissante, ces lignes floconneuses se changeaient bientôt en sombres cumulus, pronostics de la tempête,
(1) Stanley, Cùmment f ai retrouvé Livingstone,
jusqu'au moment où, plus obscurs, plus épais, s'enlassant toujours, montagnes sur montagnes, ils faisaient chercher un abri (1).
Mais qu'étaient les paysages, les découvertes, le lac et ses charmants rivages auprès de l'homme que M. Stanley pouvait observer à ses côtés? Admis au prix de mille sacrifices à la familiarité d'un tel ami, il s'était penché sur cette âme séparée du monde depuis si longtemps, pour voir ce qui restait d'elle. Comme un homme qui descend la lampe à la main dans un sépulcre depuis longtemps impénétrable au jour, il tremblait de n'y trouver que le vide, le silence et la mort.
Mais voici que de l'âme du solitaire s'échappaient mille strophes ailées. Ainsi du creux d'un mwoulé séculaire un essaim d'abeilles s'échappe en bourdonnant: des poèmes entiers de Lonfellow, de Byron, de Burns, de Tennysson avaient été conservés sans le secours des livres dans la mémoire de Livingstone. Tout ce qui naguère avait charmé son regard, ravi son oreille, la lumière pure qui enveloppe les corps comme un vêtement et porte dans les âmes la sérénité, les chants mélancoliques des soirs et les parfums des fleurs inconnues, tout était resté dans son âme, mais idéalisé par un sentiment exquis de la beauté. La poésie sortait de cette âme longtemps fermée comme de la sépulture des saints s'^exhale un parfum suave. Ce phénomène s'explique: Livingstone s'était créé pour lui tout seul un monde intérieur peuplé des souvenirs de sa première enfance, où ses amis, les forts chasseurs, les Oswell et les Webb, recevaient une éternelle hospitalité ; un
(1) Stanley, Comment j*ai retrouvé Livitigstone, p. 399. Le dernier voyage entrepris par Stanley et Livingstone à la recherche de Testuaire du Tanganika dura vingt-huit jours; les deux amis revinrent 16 12 décembre 1871 à Oujigi.
monde intérieur habité par son Dieu. 11 n'avait fait que passer au milieu des Arabes et des indigènes : c'était dans ce monde intérieur qu'il avait vécu sans en sortir jamais si ce n'était pour subvenir aux besoins de l'existence. Il s'était nourri de ses pensées ; il s'était développé par le dedans comme le baobab, dont l'injure extérieure dos éléments et des âges ne trouble pas la végétation.
Puis il fallait le voir sortir de lui-même, l'accompagner en voyage, où l'homme se montre tel qu'il est. Specta^ juvenis^ disait Traséas, constantibus exemplis firma animum: Stanley suivait ce conseil du stoïcien et fortifiait son cœur par des exemples de fermeté. Livingstone ne se plaignait jamais; il ne récriminait point contre les hommes qui le molestaient. Étant d'une âme supérieure à la leur, il se contentait de les observer avec tranquillité. Se fâcher en ce moment-là eût été se priver d'une connaissance nouvelle. Il étudiait le méchant avec la même placidité qu'il eût observé la plante ou l'animal. S'il ne se plaignait jamais lui-même, il plaignait les autres, surtout les faibles. Il trouvait dans le souvenir de ses propres maux le secret de leur être secourable. M. Stanley fut malade, et quand il entendit battre à son front les ondes do l'artère ardente, il sentit en même temps une main très douce qui se posait sur ce front et qui pressait sa main : c'était celle de Livingstone. Il était heureux que la fièvre le rendît l'objet de la sollicitude de cet homme excellent. Livingstone avait toujours par le mauvais temps ou par la fortune contraire quelque joyeuse histoire à raconter : il le faisait d'un air convaincu ; sa figure s'éclairait de toute la finesse que pouvait contenir le récit; il riait de la tête aux pieds (1) et son rire était contagieux.
(1) Stanley.
Il avait contre le spleen et la souffrance une ressource inépuisable dans Vhumou?* familière à son pays. La vérité rieuse et la justice aimable voyageaient sans cesse avec lui.
Celte j;aieté pourtant ne doit pas nous faire illusion. Au fond il était triste comme tous ceux qui ont beaucoup voyagé, beaucoup vécu, beaucoup espéré, et vu devant eux Tidéal rôvé toujours fuir. C'eût été pour Livingstone une douceur d'être enseveli sous les feuilles mortes : «Tombre, l'ombre! le silence, le silence (i)!» voilà ce qu'il invoquait comme le poète en son âge îivancé. Il lui semblait d'un noble destin de mourir à la tAche, sur la route, et de s'endormir près de l'épouse rie sa jeunesse, dans les forêts.
Or, c'était ù la conversation d'un tel homme que Stanley devait s'arracher, en même temps qu'il lui fallait abandonner une terre qui sans doute empoisonnait sa vie dans ses sources, mais sur laquelle il eût voulu mourir, tant était pénétrante la séduction de sa beauté. Terre, amis, bonheur transitoire, il faut tôt ou tard être séparé de vous; mais pour Stanley, c'était bien tôt.
Le dernier jour est fini, le dernier soir est venu; demain ne peut pas être évité (14 mars 1872). La porte est close : tous deux se livrent à leurs pensées.
Celles de Stanley sont tristes : « Il faut, se dit-il à lui-môme, que j'aie été bien heureux pour que le départ me cause tant de chagrin. La fièvre ne m'a-t-elle pas torturé, accablé dernièrement encore d'une agonie de chaque jour? N'ai-je pas souffert jusqu'à la folie,
(1) Lamartine, Cours de littérature, entr. sur Job.
serré les poings avec fureur, et combattu en désespéré les monstres que suscitait mon délire. Je n'en regrette pas moins les joies ressenties dans la compagnie de cet homme, bien que je les aie payées si cher. »
— Demain, docteur, dit-il, vous serez seul.
— Oui, la mort semblera avoir passé dans la maison. Le 12 mars 1872, un groupe d'indigènes se réunit
devant la porte pour exécuter devant Stanley une danse d'adieu. C'étaient les porteurs d'une caravane dont le chef se nommait sïngeri.
Le chorège se mit à genoux et se plongea la tête à diverses reprises dans une excavation du sol, puis il commença un chant grave, d'une mesure lente, dont le chœur, également agenouillé, répéta d'une voix plaintive les derniers mots. M. Stanley nous a conservé ce poème, qui rappelle de loin les premières tragédies grecques, l'harmonie plaintive, simple, habilement graduée des Pe7^ses ou de Prométhée,
Le chorège : Oh! oh! oh! L'homme blanc s'en va chez lui.
Le chœur: Ohî ohl oh ! chez lui. . .Chez lui, oh! oh I oh!
— Dans l'île heureuse de la mer où les perles abondent.
— Oh ! oh ! oh ! oîi les perles abondent... Oh I oh ! oh !
— Pendant que Singeri nous garde si longtemps loin de chez nous.
— Oh! oh! oh!... Si longtemps... Oh! oh! oh!
— Loin de chez nous, oh ! oh ! oh !
— Et nous jeûnons depuis longtemps... Oh ! oh I ohî... Depuis bien longtemps... Oh! oh! oh!... Nous mourons de faim, bana singeri!
— Depuis si longtemps, si longtemps, oh ! oh ! oh ! Bana Singeri, Singeri, Singeri... Oh singeri!
— Mirambo est en guerre pour combattre les Arabes
— Arabes et Vouangouana sont en guerre pour combattre Mirambo.
— Ohl oh! pour combattre Mirambo, oh Mirambo, Mirambo, pour combattre Mirambo (i).
— Mais l'homme blanc nous rendra joyeux. Il retourne chez lui, il nous rendra joyeux... ch ch ch!...
L'homme blanc nous rendra joyeux ch ch ch ch!
Ch ch chl... Ch! ch ch ch!... 0mm — m... mou — oum. m m m — ch
Les deux hommes blancs se recommandèrent à Dieu, leurs mains se pressèrent. Stanley s'arracha vivement à cette étreinte et se détourna pour ne pas faiblir. Mais à leur tour Souzi, Chuma, Hamoydah, tous les hommes de Livingstone lui prirent les mains pour les lui baiser et il se trahit lui-môme. Les héros de l'antiquité pleuraient bien.
— Adieu, docteur, cher ami I
— Adieu !
(1) Un chef courageux qui a vengé l'honneur africain, en montrant que les nègres n'ont pas, par leur silence et leur inaction en face des Arabes, mérité leur servitude. L'Afrique, c'est cette vierge noire dont parle Livingstone, et qui se perco de la lance de son fiancé, plutôt que d'aller esclave dans les harems de l'Asie.