LA RÉSOLUTION DERNIÈRE
« L'histoire raconte que Régulus, comme un citoyen qui déjà ne compte plus, les yeux fixés sur la terre, éloigna d'un geste farouche sa fidèle épouse et ses jeunes enfants qui venaient pour l'embrasser, et quand enfin, par un dévouement sans exemple, il eut imposé son avis aux sénateurs épouvantés de leur décret, il reprit le chemin de son sublime exil au milieu de la douleur de tous les siens. Pourtant il n'ignorait pas quelles tortures attendaient son retour chez cet implacable ennemi, mais le voilà écartant sa famille, Rome entière opposée à son passage, qui retourne à ses fers' d'un pas calme et d'un front serein. On dirait qu'il va chercher quelques heures de repos à Venafre, à Tarente, en sa maison des champs (1). »
Ainsi quand Livingstone eut reçu les lettres de ses enfants, quand Stanley le pressa de revenir en Ecosse, lorsque l'infirmité d'un organisme volontairement immolé pour le salut des races étrangères lui faisait du retour une nécessité, lorsque la vieillesse lui donnait le droit au repos, lorsque le fantôme du Nil longtemps poursuivi s'évanouissait enfin devant lui, il reprit le
(1) Horace^ Regulus, trad. Janin.
chemin de son sublime exil au milieu de la douleur de tous les siens. Pourtant il n'ignorait pas quels périls attendaient son retour sur les humides bords du lac Bangouelo, mais le voilà, oubliant sa patrie, ses amis opposés à son départ, qui retourne vers les marais, les fondrières, la famine et la fièvre, d'un pas calme et d'un front serein. On dirait qu'il va chercher quelques heures de repos à Blantyre, à Glascow, dans la maisonnette de ses pères.
Au moment du départ une consolation lui vint des rivages de la patrie (14 mai 1872). Ce fut une lettre de sa fille Agnès.
« Quel que soit, disait-elle, le désir que j'ai de vous revoir, ô mon père, réalisez vos plans de manière à vous satisfaire; ne revenez pas pour m'être agréable. »
«Bien pensé I noblement dit! s'écria Livingstone. La vanité murmure très fort à mon oreille : c'est un éclat du vieux bloc ! »
Il ajouta comme s'il avait le pressentiment de sa mort prochaine :
« Ma bénédiction sur elle et sur les autres ! »