LA LUMIÈRE A L'ISSUE DES MARÉCAGES
Toute assistance humaine faisant défaut, perdu eu un pays sauvage et inconnu, quand on ne voit sur sa tète que de grands nuages noirs montant à rborizoo, quand on n'a sous ses pieds qu'une terre qui disparait dans l'eau, quand la voix se perd dans un silence épouvantable et que l'on constate bien que, au milieu de toute cette nature envahie, on est seul, absolument seul, c'est alors qu'on est heureux de se rappeler pourquoi et pour qui on est là, pour quelle oeuvre et pour quel maître.
Le P. LiROT.
Quelques jours après il marchait, en compagnie des hommes envoyés par Stanley, sur la haute corniche du lac Tanganika (6 novembre 1872).
Tout se taisait dans les villages déserts, même les oiseaux, mais les collines s*empourpraient des feuillages naissants; les balsamines, les soucis, les clématites, les glaïeuls, les orchidées multicolores, des ombellifères et des aloès jaunes ou rouges, le polygala bleu, les touffes de lys, des plantes bulbeu«es aux corolles bleues, des tradescentias d'un bel azur ou d'une teinte jaune ou couleur de rose, variaient, embellissaient, embaumaient, la voie sohtaire, la voie douloureuse du missionnaire à la recherche des âmes, fleurs divines.
D'où venait cet épanouissement merveilleux de tant de fleurs? Livingstone comprit qu'elles s'ouvraient dans l'attente des pluies, et. tout en respirant leur parfumj
'2'M') DAVID LlVlNGSTONt: ET SA MISSION SOCIALE.
milieu de ce déluge, épuisé par la dyssenterie, cherchant un asile pour la nuit sur une fourmilière, porté le jour surles épaules de ses compagnons ; ces hommes, le corps dans Teau jusqu'à la gorge, plongeant, nageant, se débattant dans l'eau et dans la fange, écartant les hautes herbes devant leur ami, les indigènes refusant à la caravane des provisions et des pirogues, se faisant un jeu d'égarer les voyageurs, ou se dispersant à l'approche de ces hommes venus d'un autre monde, et qui, comme des êtres immatériels, s'enfoncent imperturbablement dans les eaux, qui descendent du ciel et qui s'élèvent de la terre.
Les buffles éperdus mugissent, un lion rugit de dégoût et d'ennui, l'aigle pêcheur élève une voix aiguë, sonore, qui s'attache à vous, qui vous suit, qui semble appeler un ami lointain, ou parler aux âmes des trépassés, et Livingstone, chrétiennement calme au milieu de la pluie, des vents et des torrents, rassure ses compagnons épouvantés, médite de rejoindre sur le haut Nil Samuel Baker, et d'apercevoir les rives escarpées d'Ulva, patrie de ses aïeux (28 février 1873).
Il approche du but. Le Bangoueolo mugit là tout près. Le chant des francolins, la fumée d'un village vaguement aperçue annoncent la présence de l'homme. On arrive chez un chef hospitalier : Matipa; dans les pirogues de ce chef, on tourne le lac, mais une hémorrhagie force Livingstone à s'arrêter dans une île. « C'est un soulagement, dit-il, que ce flux de sang, il me sauve de la flèvre. »
Mais bientôt il se souvient que la perte de sang est, en Afrique, une des formes si nombreuses que prend la fièvre.
Quand il s'en souvient, il est déjà trop tard pour y remédier^
Il ne peut plus prendre aucune nourriture, il est si faible qu'il ne peut plus tenir son crayon. Sa main défaillante réussit encore à tracer cette phrase :
« Ne laisse pas Satan prévaloir sur moi, Jésus, mon bon Seigneur (19 mars 1873)1 )j
Sa course à travers les plaines inondées a blanchi tous ses cheveux.
Il tombe, il s'évanouit.
Shuma court à Tavant-garde, arrête la caravane et prend son maître sur son épaule.
Les autres serviteurs construisent une Kitanàa et, dans cette litière, continuent de le porter, en longeant la rive méridionale du Bangoueolo, à travers les marécages.
Les indigènes prennent la caravane pour un convoi. Ils fuient. Le tambour sonne Talarme dans leurs villages.
Livingstone entend ce bruit venant des hommes, il dit avec un soupir de soulagement :
« Ah ! nous approchons ! »
Quelques habitants de Tllala, poussés parla curiosité, se groupent autour de lui. « Connaissez-vous, leur ditil, une colline où quatre rivières prennent leur source? »
« Non, répondent les assistants, tous ceux qui avaient rhabitude d'aller trafiquer au loin sont morts, tués par les Mazitous (25 avril 1873). »
Alors, incertain de son propre retour, Livingstone s'occupa de celui des siens.
V Combien reste-t-il de sacs de perles? » dit-il à Zouzi, son serviteur.
— Douze, maître.
— Achetez avec ces perles deux dents d'éléphant. A Oujiji, vous échangerez cet ivoire contre de l'étofTe, cela vous permettra de revenir à Zanzibar. »
Livingstone ne peut plus remuer. On abat un pan de
mur, pour laisser passer la litière où il est couché et, sur les épaules de ses hommes, il traverse un aMuent du lac, le Loulilama.
« Est-ce le Loualaba? » dit-il d*une voix faible et comme en délire (30 avril 1873), sa pensée cherchait encore ce fleuve que ses pieds ne pouvaient plus atteindre.
La marche devient pour lui si douloureuse qu'il prie Shurria de le déposer par terre et de le laisser là.
On le porte dans une case au village de Tchitambo, et les indigènes s'approchent de Tendroit où était cet homme blanc dont ils avaient entendu faire Téloge : appuyés sur leurs arcs, ils le regardent en silence.
Un feu fut allumé devant la porte de la case, et Madjouara, Tun des serviteurs, resta dans la chambre où il coucha pour servir le maître pendant la nuit.
Il pouvait être quatre heures du matin lorsque Madjouara vint trouver Souzi.
— Viens voir maître, lui dit-il, j'ai peur, je ne sais pas s'il est vivant.
Souzi réveilla Shuma (1) et les autres : six d'entre eux entrèrent dans la chambre.
Le ht était vide.
Agenouillé au bord de sa couche, les mains jointes, Livingstone semblait être en prière.
— Quand je me suis réveillé, dit Madjouara, il était comme à présent.
Les hommes s'approchèrent. Une bougie collée sur la table par sa propre cire jetait une clarté suffisante pour le bien voir. Ils le regardèrent quelques instants et ne virent aucun signe de respiration.
(I) Shuma, l'on s'en souvient, était cet esclave délivré par Livingstone sur les bords du Shiré en 1861. C'est lui qui nous a transmis ce récit, écrit sous sa dictée par M. Waller, auquel nous l'empruntons.
L'un de ses serviteurs lui posa doucement la main sur la joue; elle était d'un cadavre; mais ce cadavre, dans une attitude qui convient à l'être vivant, priait encore le Dieu pour qui tout vit.
Les mains, froides et rigides, étaient jointes sur cette Bible inanimée comme elles, incomprise surtout, à qui Tâme, au temps de son exil, avait denaandé sans l'obtenir toute vérité; et le pauvre corps semblait s'adresser, par un dernier geste, à l'auteur du livre, lui demander les secrets de la mort, la sentence du juge, l'absolution du père, et ce qu'il advient du nègre et du blanc, de l'esclave et de l'homme libre, du protestant et du catho lique, de celui qui cherche et de celui qui trouve, de ceux qui croient, espèrent et prient dans tous les temps et sous tous les climats.
Déjà l'Auteur du livre avait répondu.
Un grand changement venait de s'opérer pour Livingstone. Au lieu de noires fondrières où tout à l'heure il enfonçait, au lieu de la pluie froide et de la nuit, il est permis de croire qu'un pays nouveau peuplé de ses frères, inondé de lumière, s'ouvrait devant lui. Ceux-là qu'il avait évangélisés sur sa route se groupaient en foule autour de lui, chantant : « Tu nous as visités dans l'ombre de la mort; tu es descendu dans notre enfer, tu t'es fait sauvage avec nous, pauvres sauvages, pour nous apporter avec la lumière, la liberté. » « Reconnais-moi, disait l'un d'eux, je suis Sébitouané »: « je suis, disait un autre, Secouebou, ton serviteur que les flots submergèrent. » Les célestes esprits qui sont les aînés de la race humaine, les grands et les bons de tous les temps et de tous les climats, les bienfaiteurs et les libérateurs de l'humanité, les grands amis du peuple, Paul, François d'Assise, François Xavier, qui portaient des nations dans leurs âmes et qui pratiquèrent à la
mur, pour laisser passer la litière où il est couché et, sur les épaules de ses hommes, il traverse un affluent du lac, le Loulilama.
« Est-ce le Loualaba? » dit-il d*une voix faible et comme en délire (30 avril 1873), sa pensée cherchait encore ce fleuve que ses pieds ne pouvaient plus atteindre.
La marche devient pour lui si douloureuse qu'il prie Shurria de le déposer par terre et de le laisser là.
On le porte dans une case au village de Tchitannibo, et les indigènes s'approchent de l'endroit où était cet homme blanc dont ils avaient entendu faire l'éloge : appuyés sur leurs arcs, ils le regardent en silence.
Un feu fut allumé devant la porte de la case, et Madjouara, l'un des serviteurs, resta dans la chambre où il coucha pour servir le maître pendant la nuit.
Il pouvait être quatre heures du matin lorsque Madjouara vint trouver Souzi.
— Viens voir maître, lui dit-il, j'ai peur, je ne sais pas s'il est vivant.
Souzi réveilla Shuma (1) et les autres : six d'entre eux entrèrent dans la chambre.
Le lit était vide.
Agenouillé au bord de sa couche, les mains jointes, Livingstone semblait être en prière.
— Quand je me suis réveillé, dit Madjouara, il était comme à présent.
Les hommes s'approchèrent. Une bougie collée sur la table par sa propre cire jetait une clarté suffisante pour le bien voir. Ils le regardèrent quelques instants et ne virent aucun signe de respiration.
(I) Shuma, Ton s'en souvient, était cet esclave délivré par Livingstone sur les bords du Shiré en 1861. C'est lui qui nous a transmis ce récit, écrit sous sa dictée par M. Waller, auquel nous l'empruntons.
L'un de ses serviteurs lui posa doucement la main sur la joue; elle était d'un cadavre; mais ce cadavre, dans une attitude qui convient à Tètre vivant, priait encore le Dieu pour qui tout vit.
Les mains, froides et rigides, étaient jointes sur cette Bible inanimée comme elles, incomprise surtout, à qui l'âme, au temps de son exil, avait demandé sans Tobtenir toute vérité; et le pauvre corps semblait s'adresser, par un dernier geste, à Fauteur du livre, lui demander les secrets de la mort, la sentence du juge, l'absolution du père, et ce qu'il advient du nègre et du blanc, de l'esclave et de l'homme libre, du protestant et du catho lique, de celui qui cherche et de celui qui trouve, de ceux qui croient, espèrent et prient dans tous les temps et sous tous les climats.
Déjà l'Auteur du livre avait répondu.
Un grand changement venait de s'opérer pour Livingstone. Au lieu de noires fondrières où tout à l'heure il enfonçait, au lieu de la pluie froide et de la nuit, il est permis de croire qu'un pays nouveau peuplé de ses frères, inondé de lumière, s'ouvrait devant lui. Ceux-là qu'il avait évangélisés sur sa route se groupaient en foule autour de lui, chantant : « Tu nous as visités dans l'ombre de la mort; tu es descendu dans notre enfer, tu t'es fait sauvage avec nous, pauvres sauvages, pour nous apporter avec la lumière, la liberté. » « Reconnais-moi, disait l'un d'eux, je suis Sébitouané »: « je suis, disait un autre, Secouebou, ton serviteur que les flots submergèrent. » Les célestes esprits qui sont les aînés de la race humaine, les grands et les bons de tous les temps et de. tous les climats, les bienfaiteurs et les libérateurs de l'humanité, les grands amis du peuple, Paul, François d'Assise, François Xavier, qui portaient des nations dans leurs âmes et qui pratiquèrent à la
lettre la parole du maître : Enseignez en voyageant, euntes docete, tous ceux qui prirent à des époques diverses possession de la terre, promise aux doux, tous ceux-là l'invitaient à déposer sans regret son bâton de voyage (1®' mai 1873),
ri,,
Vj