LA CARAVANE
Ibant, obscuri, sola sub noote per umbram.
Cette obscure clarté qui pénètre à travers les branches laissait entrevoir qu'un cortège suivait les avenues désertes de la forêt. En efFet, des nègres marchaient en longue file dans la direction du nord. Deux d'entre eux soutenaient sur leurs épaules, à l'aide d'un levier horizontal, quelque chose de long, d'étroit, de sombre, et c'était, pour autant qu'on pouvait le distinguer, le tronc d'un mionvo coupé récemment dans la forêt. On eût cru voir de noirs bûcherons qui, dans la nuit brune, regagnaient à pas lourds leur chaumière, emportant sur leurs épaules un arbre abattu, pour que sa flamme éclatant dans Tâtre réjouît leur cœur et mît en fuite les bêtes de la nuit... Mais ils marchaient toujours, et leur chaumière n'apparaissait pas...
Les indigènes fuyaient à leur approche, bien que ces porteurs ne fussent ni des arabes ni des hommes blancs. Un bruit courait devant eux : le mionvo qu'ils portaient n'était que l'écorce de l'arbre; en réalité, c'était un cercueil, et dans ce cercueil il y avait un mort.
Chateaubriand raconte que dans les déserts du Nou-
veau-Monde il vit errer des Indiens infortunés qui portaient les os de leurs pères. Peut-être aussi les nègres emportaient-ils loin du pays natal les ossements d'un père. Tels encore les enfants d'Israël portaient vers Ghanaan les os de Joseph.
Mais une si filiale pensée pouvait-elle venir à des Africains? Ne craignaient-ils plus que l'âme vengeresse du trépassé vînt les tourmenter? Ne craignaient-ils plus de s'aventurer loin de leur village, eux qui n'en sortirent jamais? Quelle religieuse pensée avait fait taire dans leurs âmes la superstition, et d'où leur venait cette audace de porter un mort chez des peuplades inhospitalières à la mort?
A l'approche de ces hôtes funestes, on abandonnait les villages, on fuyait ces malfaiteurs qui constituaient en Afrique un péril social. Si, pressés par la faim, ils s'arrêtaient à la porte d'un hameau, on leur répondait : « Laissez-nous, passez votre chemin. » Ils campaient en dehors des murs, dans les cases désertes, dans les jardins abandonnés, ils couchaient à la belle étoile : un chef du Fipa consentit à leur donner un guide, mais c'était pour les éloigner de son territoire, et cependant, en passant au bord du lac Tanganika, les indigènes se groupèrent autour d'eux et pleurèrent.
L'un des nègres portait en tête de la caravane le drapeau de l'Angleterre, et pourtant on ne voyait pas d'Anglais dans la troupe. Si, par hasard, ils apercevaient à travers les jongles une autre caravane qui venait à leur rencontre, ils cachaient leur fardeau dans une hutte de roseaux construite à la hâte. Un jour même, ils passaient au milieu des peuplades superstitieuses du pays de la lune, on les vit, au coucher du soleil, porter solennellement à Kouihara un corps entouré d'étoffe et de bandelettes. C'était apparemment le mort qu'ils
allaient inhumer afin de rassurer les populations. Cependant, on les vit continuer leur marche funèbre vers l'orient comme s'ils n'avaient pas fait la sépulture.
Ils rencontrèrent bientôt après un homme blanc, un lieutenant de la marine anglaise, qui leur dit: « Croyezmoi, mes amis, jetez là votre fardeau, ensevelissez-le dans cette terre où peut-être il eût désiré dormir. » « Non pas, s'écrièrent-ils, nous le porterons jusqu'à sa patrie, » et si on leur demandait où ils allaient ainsi, ils répondaient : « Vers les îles de la mer. »