CINQ ANS APRÈS
Quand Livingstone fut mort, pendant cinq ans des millions d'hommes continuèrent de blanchir de leurs ossements les sentiers ; à la fin les soldats et les porteurs d'une caravane en marche vers les grands lacs furent les témoins d'un spectacle étrange et mystérieux.
Entre Zanzibar et le lac Tanganika, un peu avant Tabora, s'étend la plus grande forêt de TAfrique orientale : d'après les uns, son nom veut dire : la forêt brûlante, parce que Teau ne s'y montre pas ; d'après les autres, la forêt maudite, parce que les brigands y sont partout embusqués pour y piller les caravanes : c'est la forêt de Magoun da Mkali.
Un sentier la traverse, il est bordé de ces blancheurs funèbres que font sous les herbes les os desséchés, et ressemble, par son chapelet de tibias, de fémurs et de
crânes, à tous les sentiers qui mènent vers le centre.
C'était parla, que, dans la nuit du 18 août 1878, à Theure où la croix du sud scintillait comme un météore de feu à travers les branches inextricables des baobabs, un cortège s'avançait dans les ténèbres.
Il différait peu du cortège des compagnons de Livingstone portant le corps de leur maître par ces mêmes sentiers, dans le même pays, dans l'obscurité de la môme nuit, afin d'éviter le tribut de passage, pendant que les rois et leurs ministres dormaient : cinq aas s'étaient écoulés depuis que les fidèles serviteurs de l'homme blanc avaient passé là pour aller vers les îles de la mer, et le nouveau cortège marchait en sens inverse du premier.
Gomme le premier, il paraissait être un convoi funèbre : un corps immobile, enveloppé dans un drap blanc, reposait sur une litière. Les porteurs n'étaient pas noirs et nus comme ceux de Livingstone, mais vêtus d'étofi'es de couleur, et l'un d'eux, celui qui dirigeait les autres, avait le visage blanc d'un Européen. Ils se hâtaient, ils avançaient à pas précipités et sourds dans le mystère des bois.
Quand ils eurent mis deux lieues de forêt entre eux et la lisière, la caravane funèbre s'arrêta.
Il était minuit. La lune pouvait à ce moment-là s'élever au-dessus du sentier : on entendait les armées de fourmis marcher sur la terre avec un bruit léger.
Le corps fut déposé parmi les herbes, sous les liannes. Deux porteurs creusèrent une fosse, puis tous s'agenouillèrent, priant un Dieu qui n'était pas Allah, demandant qu'il leur soit donné d'imiter dans la vie et la mort celui qui recevait d'eux ces nocturnes honneurs. Sur un petit tertre fut plantée la croix de bois qui devait suffire à la tombe du P. Pascal.
LES MISSIONS DU LAC TAN6ANIEA. 27i
Or celui qu'on inhumait sous les arbres séculaires était un martyr de la vérité. La science était venue et avait parlé, Thérésie était venue en Afrique et avait élevé sa voix querelleuse, Tislamisme avait poussé le cri des hyènes, mais toutes ces voix rentraient dans le silence de la nuit quand s'élevait la voix du lion de Juda dont le rugissement va aux extrémités de toute la terre, le martyre est cette voix, et tout se tait devant son témoignage : il fait dire, si épaisses que soient les ténèbres, si profonde que soit l'infortune : le catholicisme est là.