‹ Explorations et missions dans l'Afrique équatorialeChapitre 39 sur 66 · LES DOULEURS DE LA ROUTE · texte numérisé non relu

LES DOULEURS DE LA ROUTE

Six caravane^ partirent successivement de Zanzibar. Les deux premières, qui se suivirent à quinze mois d'intervalle, avaient pour point d'arrivée les grands lacs : elles devaient se séparer en deux groupes àTabora.

C'est là, près de ce marché central, que l'un des pères de la troisième caravane devait bientôt fonder un orphelinat, tandis que le P. Hautecœur en établirait un autre à quelques lieues de là, à Kipalapala.

En 1883 le P. Coulbois raconta l'odyssée de la quatrième caravane, et l'histoire de la cinquième, dirigée en août 1886 par MM. Livinhac et Carbonnier, fut racontée par le P. Guillemé en termes pleins d'une vivacité toute française.

C'est en mars 1886 qu'est partie la sixième.

Nul des cinquante missionnaires que le cardinal de Garthage dirigea sur les grands lacs n'y parvint sans souffrance.

Le premier qui mourut de ces maux du chemin fut le P. Pascîil, dont nous avons vu l'entrée subite et surprenante, au milieu de la nuit, dans son mystérieux bonheur. S'il ne fut pas enlevé par le glaive du persécuteur, il ne perdit pas cependant la palme du martyre. Son nocturne convoi passa par où était passé le

2")6 HISTOIRE DES MISSIOPÎS.

convoi de Livingstone allant à Westminster. Le corps du père Pascal allait vers une paix sans inquiétude, vers une tombe peu fréquentée c'est vrai, mais que toutes les imaginations des poètes présents et futurs visiteraient comme un essaim de colombes mystiques; où s'agenouilleraient aussi les futurs chrétiens le jour où quelque voûte de cathédrale s'élèverait à la place de mwoulés et des baobabs.

Le P. Pascal n'avait pas voulu qu'on le portât afin de réserver le hamac pour un de ses confrères, malade comme lui. Il avait témoigné jusqu'à la mort de sa bonté pour les malades, il soignait leurs plaies, gagnait leurs cœurs, il voyait en eux l'image de son Dieu et se dépouillait de tout môme des quelques chemises qu'il avait reçues de sa mère au déparf , pour les donner aux membres souffrants de Jésus-Christ. A la fin, il donna sa vie et tout lui-même pour le salut des noirs.

Ses souffrances doivent passer avant toutes les autres dans le récit de cette première croisade de croisés pacifiques allant vers les grands lacs, où les souffrances des missionnaires ont été voilées et dissimulées par leur excès d'humilité. Huit personnes de la seconde caravane s'éteignirent comme le P. Pascal, fatigués de lutter avec les monstres créés par la fièvre, surprenant par la douceur et la soudaineté de leur mort résignée leurs compagnons de voyage. Entre Oujigi et Zanzibar, à Tabora, sur une colline rocheuse, on montre leurs sépultures. Ils attendent la résurrection de tous ces ossements semés dans les sentiers qu'eux-mêmes ont arrosés de leurs sueurs ; les caravanes passent à leurs pieds, ils sont salués d'année eri année par la prière des futurs martyrs, des apôtres qui reviennent, en allant plus loin qu'eux, les visiter. Leurs âmes dans les lointains de la béatitude suivent la marche proViden-

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tielle des Français à travers ces périls qu'endura saint Paul : « Périls sur les fleuves, périls de la part des voleurs, périls de îa part de ceux de leur nation, périls de la part des païens, dans les travaux et les chagrins, dans les veilles nombreuses, dans la faim et la soif. » Quatre cours d*eau ; deux grandes forêts où les brigands attendent les caravanes qui serpentent en longue file sur une ligne d'un kilomètre et prêtent le flanc à toutes les surprises; quatre marches forcées de huit ou dix jours, qu'on doit faire d'une étape sans rencontrer de sources et qui feraient trouver digne du ciel un verre d'eaudonné aux marcheurs pressés par la soif, ce sont là des obstacles communs aux missionnaires d'Alger et à l'apôtre des nations. Il faut en ajouter d'autres que Paul ne pouvait connaître : le tribut de passage, qui s'éleva jusqu'à cinq mille francs d'étoffe et qu'il faut payer dans TOugogo à une dizaine de petits rois rendus rapaces par le contact des voleurs d'hommes; l'absence d'animaux de transport ; la nécessité de tout faire porter par des hommes, qui désertent; la révolte de ces porteursfla fourberie des guides; la fièvre, qui s'exhale des terres basses sous l'influence des pluies de laMasika et dont l'effet psychologique est que l'homme se croit double et cherche à se débarrasser d'un autre lui-même qui l'obsède et le tourmente. Ces Qbstacles diminuaient sans doute d'année en année par suite de l'expérience acquise des dangers, mais tant que les ballons dirigeables ne permettront pas de confier à Tair les destins des apôtres» il faudra qu'ils fassent ce lent et douloureux assaut des plateaux élevés. Leur grande souffrance pourtant n'est point la soif, ni les voleurs, ni la fièvre, c'est le sentiment de leur impuissance à secourir certaines misères dont voici le tableau : a Nous venons de passer j écrit M. Bridoux, entre

2l6 HISTOIRE DES MISSIOI^S.

convoi de Livingstone allant à Westminster. Le corps du père Pascal allait vers une paix sans inquiétude, vers une tombe peu fréquentée c'est vrai, mais que toutes les imaginations des poètes présents et futurs visiteraient comme un essaim de colombes mystiques; où s'agenouilleraient aussi les futurs chrétiens le jour où quelque voûte de cathédrale s'élèverait à la place de mwoulés et des baobabs.

Le P. Pascal n'avait pas voulu qu'on le portât afin de réserver le hamac pour un de ses confrères, malade comme lui. Il avait témoigné jusqu'à la mort de sa bonté pour les malades, il soignait leurs plaies, gagnait leurs cœurs, il voyait en eux l'image de son Dieu et se dépouillait de tout môme des quelques chemises qu'il avait reçues de sa mère au déparf , pour les donner aux membres souffrants de Jésus-Christ. A la fin, il donna sa vie et tout lui-même pour le salut des noirs.

Ses souffrances doivent passer avant toutes les autres dans le récit de cette première croisade de croisés pacifiques allant vers les grands lacs, où les souffrances des missionnaires ont été voilées et dissimulées par leur excès d'humilité. Huit personnes de la seconde caravane s'éteignirent comme le P. Pascal, fatigués de lutter avec les monstres créés par la fièvre, surprenant par la douceur et la soudaineté de leur mort résignée leurs compagnons de voyage. Entre Oujigi et Zanzibar, à Tabora, sur une colline rocheuse, on montre leurs sépultures. Ils attendent la résurrection de tous ces ossements semés dans les sentiers qu'eux-mêmes ont arrosés de leurs sueurs ; les caravanes passent à leurs pieds, ils sont salués d'année en année par la prière des futurs martyrs, des apôtres qui reviennent, en allant plus loin qu'eux, les visiter. Leurs âmes dans les lointains de la béatitude suivent la marche proViden-

tielle des Français à travers ces périls qu'endura saint Paul : « Périls sur les fleuves, périls de la part des voleurs, périls de îa part de ceux de leur nation, périls de la part des païens, dans les travaux et les chagrins, dans les veilles nombreuses, dans la faim et la soif. » Quatre cours d*eau ; deux grandes forêts où les brigands attendent les caravanes qui serpentent en longue file sur une ligne d'un kilomètre et prêtent le flanc à toutes les surprises; quatre marches forcées de huit ou dix jours, qu'on doit faire d'une étape sans rencontrer de sources et qui feraient trouver digne du ciel un verre d'eaudonné aux marcheurs pressés par la soif, ce sont là des obstacles communs aux missionnaires d'Alger et à l'apôtre des nations. Il faut en ajouter d'autres que Paul ne pouvait connaître : le tribut de passage, qui s'éleva jusqu'à cinq mille francs d'étoffe et qu'il faut payer dans TOugogo à une dizaine de petits rois rendus rapaces par le contact des voleurs d'hommes; l'absence d'animaux de transport; la nécessité de tout faire porter par des hommes, qui désertent; la révolte de ces porteursfla fourberie des guides; la fièvre, qui s'exhale des terres basses sous l'influence des pluies de laMasika et dont l'effet psychologique est que l'homme se croit double et cherche à se débarrasser d'un autre lui-même qui l'obsède et le tourmente. Ces Qbstacles diminuaient sans doute d'année en année par suite de Texpérience acquise des dangers, mais tant que les ballons dirigeables ne permettront pas de confier à Tair les destins des apôtres» il faudra qu'ils fassent ce lent et douloureux assaut des plateaux élevés. Leur grande souffrance pourtant n'est point la soif, ni les voleurs, ni la fièvre, c'est le sentiment de leur impuissance à secourir certaines misères dont voici le tableau : « Nous venons de passer, écrit M* Bridoux, entre

deux boutres chargés d'esclaves: ils y étaient eiitassés, tenant, on ne sait par quel miracle, quatre-vingts dans un étroit espace où Ton n'aurait pas cru qu'il en pût tenir dix : hâves, maigres comme des squelettes» les yeux enfoncés, respirant la faim, la terreur, le désespoir. Hien de plus affreux que ces malheureux malades, couverts de plaies, portant sur leurs bras, sur leurs mains, sur leurs dos, quand ils débarquaient, la marbrure des lanières de cuir dont on les avait déchirés durant leur longue route, presque hébétés par les privations et la douleur. » Au-dessus de ces formes décharnées, de cette barque du désespoir, digne du pinceau du Dante ou d'Albert Durer, comparable seulement aux spectacles mortuaires du Gampo Santo de IMse. qu'on mette un ciel d'un bleu profond et pur où se détache la courbe heureuse et molle des palmiers ; qu'autour de cette scène, qui serait macabre si elle n'était funèbre, on contemple en une mer majestueuse et calmé la gloire des îles ensoleillées et le magique décor de la nature équatoriale, et Ton comprendra le serrement de cœur de ceux qui vont, impuissants et chétifs, faire cesser le plus grand des crimes qui ait jamais déshonoré le genre humain.

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