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LES PRÉDICATIONS DE MOULOUÉVA

L'hospitalière tribu dont les Pères avaient entrepris la conquête les supplia de s'éloigner pour éviter de nouveaux attentats.

Sans comprendre tout ce qu'elle perdait en eux, elle conserva leur jardin, leur maison, leur vigne» comme s'ils devaient revenir; mais en ce moment ils étaient trop près des métis esclavagistes, et ni l'âme ni la terre n'est féconde à leur ombre ; et bien que muselées par Saïd Bargache, sultan de Zanzibar, ces brutes étaient loin d'être inolTeusives.

Une barque arrivait, dans le môme temps, de l'autre côté du lac où déjà les PP. Moncet et Moinet, MM. Wisher et Joubert, s'étaient établis. Les fils adoptifs des martyrs montèrent dans cette barque. Il fallait fuir, fuir le plus loin possible l'influence d'Oujigi. On tourna la proue à l'ouest, vers la rive opposée du lac; on aborda à Mouloueva, dans le Mazzanzé, sur le golfe de Burton.

Les terrains cultivables appartenaient aux indigènes ; Mouloueva ne pouvait donc être un lieu d'orphelinat, mais il fut une mission proprement dite. Si les Pères n'y trouvaient qu'une propriété restreinte, ils avaient du moins une liberté parfaite, et cela seul était le moyen de tout conquérir à Jésus-Christ.

Ils établirent, sous des toits de branchages, quinze familles chrétiennes, et prirent le parti de se consacrer à la prédication. Que prêchèrent-ils?

En face de tous ces faux dieux qui peuplaient la mer, les îles, les rochers, toute la nature, ils faisaient se lever, de toute sa hauteur, le Dieu personnel et vivant. Ce n'était pas seulement le Kabesia des indigènes, qui crée rhomme à la naissance et le reprend à la mort, c'était Celui qui relève le sauvage agenouillé devant l'abject fétiche, pour le former aux délicatesses du respect, de la pudeur et de la pitié.

L'indigène n'avait souci que de son corps, et quand il n'avait ni peur ni faim, il ne savait que chanter et dormir. Les missionnaires lui disaient : « Le travail est un honneur; il peut arrêter le cours de l'anathème prophétique qui surplombe, comme les nuages noirs de la- Masika, la race de Chanaan. »

L'indigène avait plusieurs femmes, elles étaient moins les compagnes de son sort qu'une propriété mobile, facile à sauver en cas d'alarmes. « Le repos vous est né, disait le missionnaire, l'Évangile n'apporte pas seulement la tranquillité de l'âme, mais aussi quelque sécurité ; quel prétexte aurez-vous de garder un surcroît de famille interdit par le Christ? »

L'indigène, divisé dans ses races, ouvrait à l'étranger la brèche de ses discordes; les musulmans ne manquaient pas d'entrer par là, et mettaient aux fers les belligérants, vainqueurs et vaincus. Le missionnaire étouffait jusqu'au germe de ces dissensions traîtresses : il le pouvait, car il travaillait sur le cœur humain.

La mort, chez les indigènes, faisait double moisson; elle prélevait d'abord la part qui lui fut naturellement départie par suite de l'iniquité; ensuite, elle prélevait une autre part, réclamée par la sorcellerie. Tout trépas

était double : nul homme n'était réputé mourir naturellement, et les sorciers désignaient un homicide supposé qui devait, innocent, escorter dans la tombe sa victime imaginaire. Les missionnaires sauvaient souvent cet innocent et souvent aussi le sorcier. La traite et la guerre font moins périr d'Africains, que les missionnaires, en discréditant la sorcellerie, n'en pourraient préserver: chaque année, des millions d'hommes leur devraient la vie!

Souvent les Pères, comme leur Dieu parcourant les bords du lac de Génésareth, suivaient les grèves du lac Tanganika pour expliquer l'Évangile aux riverains, soit que ceux-ci jetassent leurs filets, soit qu'ils fussent assis au bord de la mer pour les réparer. A la voix du Père blanc qui disait : venez, et écoutez-nous ! les indigènes approchaient du rivage, descendaient de leurs troncs d'arbres creusés en barque, et venaient s'asseoir sur le sable, à l'ombre des plantes aquatiques qui croissent sur ses rives et les rendent plus belles que celles des Océans.

Là ils écoutaient l'enseignement, répétaient ce qui les frappait davantage, promettaient de réformer leur vie et de prier tous les jours.

« Le soir, dit le Père Guillemé, les Pères reviennent à la mission, égrenant leur chapelet ou récitant leur office, toujours sur les bords du lac, et leur prière pour les pauvres sauvages dans le cœur desquels ils viennent de jeter la divine semence, mêlée au bruit de la vague expirant sur le rivage, monte plus facilement vers le ciel (i). »

D'autres fois il arrivait au P. Guillemet d'entendre une femme bercer un enfant pour l'endormir, en récitant le

(1) P. 196, n. 66, des Ann. des 7niss. d'Alge?\

Pater et VAve dans la langue indigène afin de mieux graver ces prières dans sa mémoire et de s'exercer à les réciter sans faute : Tenfant s*endormait aux doux nbms de Jésus et de Marie ; poésie fraîche de la vie naissante, plus tard féconde en actes, en hommes, en créations véritables. La nuit descendait peu à peu, plus douce que le jour, étoilée par la croix australe et par les autres constellations inconnues de FEurope, le lac multipliait ses murmures de grève en grève comme un peuple dolent qui se plaint à voix basse, tandis que de Tautre côté du lac, sous les grands arbres qui déjà depuis la mort du P. Deniaud avaient vieilli de quelques printemps, la tombe des trois martyrs prêchait, elle aussi : leur âme priait peut-être, tandis qu'en foules innombrables les vieux et les récents martyrs de l'Afrique, ceux de Garthage, ceux du Zaïre, ceux du xvi'' siècle et du xvn® siècle, ceux-là sur qui l'histoire ingrate se tait comme la plus sépulcrale des nuits, Agathange de Vendôme et Gassien, martyrs de l'Abyssinie, les . jésuites victimes des cachots de Pombal et Nicolas de Rosario, de Pietate, Jean de Saint-Thomas, Balthazar de Bareira, Gonsalve de Sylveira, tous inconnus du monde, perdus dans l'oubli, mais connus du Seigneur et le cercle des missions agenouillées autour de l'Afrique et nuit et jour pleines de sollicitude pour leurs frères de l'intérieur, priaient pour eux silencieusement, au ciel et sur la terre.

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