L'AVÈNEMENT DE LA VÉRITÉ
Les nuages noirs et lourds de la Masika, venus des deux mers, passent lentement et roulent comme des vagues, les uns poussant les autres, au-dessus des montagnes de Magoun-da-Mkali, entre TOugogo et le pays de la Lune. Alors ces nuages se résolvent en pluie, laissent descendre une part d'eux-mêmes, et forment le lac Tchaia.
Ils franchissent le plateau central du continent africain; ils touchent les monts Foumbiro et le Gambaragara, qui sont à 300 lieues du Magoun-da-Mkali. Les aversps qui tombent de ces nuages forment les lacs Alexandra, Windermere, Ourigi.
Les mêmes strates nébuleuses passent, 300 lieues à Test, sur les volcans éteints du Kenia, et ils forment encore, de ce côté, des lacs inexplorés.
3i4 HISTOIRE DES MISSIONS.
Tous ces lacs, rangés aux pieds des montagnes natales, s'écoulent en de larges rivières.
Du lac Tchaia (1) sort, à travers un voile mystérieux de roseaux, la Kouala. Elle va vers le nord, à travers les plaines.
Du lac Windermere, le Tangouré s'achenaine vers le nord-est.
Des lacs sans nom, où devaient se refléter jadis les feux du Keiiia, des fleuves inconnus courent vers Toccident.
Les hautes montagnes regardent ces eaux, sorties de leurs bases, couler à travers les campagnes et les forêts, errer majestueusement sur le plateau, rouler pendant des centaines de lieues à 30,000 mètres au-dessus des océans, et venir toutes, d'un cours tranquille et haut, tomber au même rendez-vous : le lac Victoria.
Cette mer intérieure est la plus grande de ces coupes lacustres cerclées de vie, que montre à son ciel pluvieux et bas un continent où la chaleur et l'eau ne sont point réparties comme ailleurs. Le Victoria est situé à 1200 mètres au-dessus de la mer; il a, sans compter les replis indentés de ses côtes, une périphérie de 400 lieues, et c'est de son sein que s'épanche, par les cataractes de Ripon, la principale branche du Nil, le Kilvira.
Le lieu d'où sort ce fleuve est une situation géographique exceptionnelle, et qui semble prédestinée aux grandes choses que l'intelligence, le courage, la patience ou la souffrance humaines doivent y accomplir.
(1) Le lac Tchaia, la source la plus lointaine du Nil, a été découvert par le P. Hautecœur, qui ne la cherchait pas ; les savants qui l'avaient cherchée ne l'avaient pas trouvée. Depuis, Stanley a découvert une autre source du Nil. La branche occidentale du Nil Blanc ne sort pas, comme on le croyait, du lac Albert, mais du lac Albert- Edouard situé plus haut, du côté de l'Equateur (décembre 1889).
En 1879, la force seule y règne. Le roi du pays de Ganda, propriétaire de ses sujets et de leurs biens, étend au nord, à l'ouest et au nord-est du Victoria, son royaume en forme de croissant. L'Ousoga, leKaragoué, rOussoui, la plupart des royaumes riverains, lui sont soumis. Il est le suzerain de l'Ounyoro; il a même envoyé, au delà de ce pays, une expédition contre les nains qui habiteraient les cimes occidentales du Gambaragara, interposées par la nature entre les eaux du Nil et celles du Congo ; partout il fait rayonner ses armées qui jamais ne se reposent, et vont chercher, sur tous les rivages de la mer intérieure, des troupeaux, de Tivoire et des esclaves.
Les esclavagistes devaient, selon la tactique qui leur a conquis le Soudan, mettre la main sur la puissante agglomération des peuples tributaires du Ganda, faire du roi un musulman, mettre en coupe réglée une partie de ses sujets parquée à Tengrais dans certaines provinces, et se les faire livrer au fur et à mesure des besoins de TAsie.
Le roi d'alors était Mtésa, politique habile, sceptique et très jaloux de son empire. C'était lui que les acheteurs d'hommes essayaient de gagner à l'Islam.
Mais si la force et la doctrine de la force allaient s'établir sur les collines du Ganda, il est permis de penser que la loi d'amour avait été prêchée dans ce pays, •et y avait laissé ces mystérieuses semences, qui refleurissent des siècles après qu'elles ont été confiées à la mémoire des hommes.
Au pays de Ganda, dans l'un des districts du royaume les plus éloignés de la capitale, sur les confins de rOunyoro, s'élève un temple champêtre, ou plutôt une hutte au toit de chaume, en l'honneur d'un personnage qui n'est point une divinité du paganisme afri-
cain, qui n*est ni un esprit des eaux, ni un esprit des bois, ni l'esprit d'un mort, c'est le temple de Kintu.
Quel est ce Kintu ?
C'est, au dire des indigènes, un ancien sage qui leur enseignait le bien, l'immortalité, le créateur du ciel et de la terre, améliorait ceux qui vivaient alors dans le Ganda. Kintu reparaîtrait quelquefois pour reprendre la postérité de ceux qu'il instruisit, quand ils s'écartent de ses enseignements, et c'est au point précis d'une de ces apparitions que s'est élevé le temple caché dans les bois.
Il est permis de croire que ce Kintu n'était autre qu'un ancien missionnaire venu, comme les conquérants du Ganda, du pays des Gallas : « La mort, peutêtre, ne lui permit pas d'achever son œuvre, mais du haut du ciel, et durant des siècles, il veille, il prie pour le pays qu'il arrosa de ses sueurs, où reposent ses cendres » (1); il mérite pour lui que les messagers de la bonne nouvelle y viennent chercher les âmes dignes de Dieu.
En 1879, le roi Mtesa recevait, en audience publique, ses tributaires et les grands de la cour; on vint annoncer qu'un étranger ou inconnu avait débarqué au port de la capitale. Il arrivait presque sans bagages, pauvre, malade, affamé. Ce voyageur devait venir de très loin, son visage était blanc.
«'C'est Kintu! dit le roi, qu'on Tamènc, qu'il paraisse devant moi. »
Le nouveau venu n'était pas le revenant mystérieux du Ganda, c'était le R. P. Lourdel, des missions d'Alger.
Cet ouvrier de Jésus-Christ était accompagné d'un auxili^re, le F. Amance. Le P. Giraud, resté au sud du lac, a Raconté l'histoire de leur voyage, depuis que, quit-
(1) Annales des tniss, d'Afrique.
tant la première caravane à Tabora, ils s'étaient acheminés vers le lac Victoria.
Le chef superstitieux de la caravane traça d'abord, avec de la farine, un triangle sur le chemin ; le P. Giraud dit : « Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, » invoquant les trois personnes divines auxquelles appartiennent non seulement le chemin, mais la terre et sa plénitude. •
Le voyage entrepris fut heureux, la fièvre bénigne, et cléments furem. les brigands; des rivières traversées (1), les tributs de passage légers, bien que fort nombreux. Noël fut célébré dans un village du nom de Maria, et dont les habitants n'avaient d'autres armes que leurs houlettes de pasteurs; à la fin parut la njer intérieure, le grand lac Victoria.
On fit halte à l'entrepôt arabe de Kadouma ; ce bon chef partait, comme l'Isaac biblique, à la recherche d'une femme pour son fils, et confiait aux Pères, en son absence, les droits et le titre de sa petite royauté.
Des pirogues envoyées par le P. Lourdel, delà part du roi du Ganda, parurent à l'horizon. On monta dans ces barques ; vingt fois, après avoir pagayé tout le. jour, on les tira sur le rivage, vingt fois on les remit à flot, et Ton voyagea sans perdre de vue la côte, comme les bons vieux marins du temps d'Énée; le vingtième soir, on toucha le port de Mtevé. Non loin de ce lieu, dans l'intérieur des terres, s'élève une colline ronde et régulière; tout au sommet, cinq cents huttes sont ramassées^ comme les tentes d'un camp, autour d'une hutte centrale que surmonte un large drapeau. Sur les pentes croît la végétation de Téquateur, et çà et là, perdues sous les bananiers aux vastes feuilles, des huttes de ro-
(1) La Monanga entre autres.
seaux en forme de ruche d'abeille sont enfouies dans la luxuriante opulence des plantes. Du pied de la colline où sont éparses les demeures des indigènes, jusqu'au faîte fortifié où sont les huttes groupées en cercle, une route s'élève, blanche et droite, et mène à la résidence du roi. Telle est, dans son ensemble et dans ses environs, Roubaga, capitale du pays de Ganda.
Le P. Lourdel et le F. Amance gravirent la route inclinée qui conduit chez celui dont le nom veut dire : l'homme qui fait trembler, cbez le redoutable Mtesa.
Il a quarante ans, ses lèvres sont fines, son front découvert, ses yeux grands et foncés, son teint olivâtre. Il est le dernier-né des pasteurs conquérants, qui gouvernent le pays au nord et à l'ouest du lac Victoria. Il a le beau type des Galias qui vinrent d'Abyssinie. Les voyageurs ont admiré son caftan blanc bordé de rouge, sa veste de velours noir brodé d'or, son sabre à poignée d'ivoire incrusté d'argent. Roi sans contrôle, il est atteint des maladies mentales qu'apporte avec lui d'ordinaire l'exercice du pouvoir absolu.
Quand les voyageurs abordèrent l'enceinte royale, des pages porteurs de salut allèrent et vinrent, et se succédèrent de minute en minute. Ils s'inclinaient devant les visiteurs et leur disaient : « Le roi m'envoie te voir. » Après quoi ils retournaient avec la même vitesse dire au roi : « J'ai vu l'étranger, je l'ai vu, il te salue, il est à tel endroit. »
Le ministre était assis sur une natte près de Sa Majesté.
Le roi se tenait au portique de sa case : sous ses pieds étaient des peaux de lion. A ses côtés, des gardes
tenaient, à droite une lance de fer, à gauche une lance d'airain (1).
(1) La lance était l'insigne de la souveraineté.
Parmi les assistants, les uns avaient des cordes enroulées autour de la tête, c'étaient les exécuteurs; les autres avaient sur les épaules des peaux de chèvre cousues et semblables à de fine mousseline, c'étaient les grands du pays; les autres avaient des blouses noires, des turbans blancs, des manteaux rouges et des fusils, c'étaient les gardes.
Puis venaient les roitelets du pays d'au-delà du Nil, de rOusoga. Ils avaient les cheveux tressés avec des herbes, ils en avaient fait des baguettes qui tantôt montaient parallèlement vers le ciel, tantôt se réunissaient par leur sommet, pour former un bonnet d'astrologue percé à jour. Ils jouaient d'une harpe à six cordes, dont les montants étaient couronnés d'un bouquet fait du poil soyeux de leurs chèvres. Ils étaient précédés aussi de joueurs de flûte, et d'un instrument composé de plusieurs roseaux d'inégale longueur.
Les députés de l'Ounyoro, pays tributaire situé au nord du Ganda, venaient, après les roitelets musiciens, oflrir l'écorce, le sel des plantes voisines du Nil, enfin de jeunes esclaves : ils se faisaient précéder de harpistes et de Auteurs.
Puis venaient, de l'occident, les habitants d'un autre royaume tributaire. Ils imitaient, en soufflant dans les cornes trouées des antilopes, le bruit des fanfares. Ils apportaient au roi des pioches, des poteries fabriquées avec la terre des fourmilières.
Enfin venaient, du sud du lac, les habitants du pays de la Lune, avec leur ceinture de coton bleu et leurs longs cheveux pendant sur leur col en longues tresses fines et légères.
A droite, à gauche du prince étaient les seigneurs, les chefs de province et les chefs de district, les généraux que le roi envoie sans relâche aux extrémités de
son royaume afin de faire rayonner la terreur qui, seule jusqu'alors, avait fondé en Afrique quelque éphémère souveraineté.
Enfin près du trône de Mtesa se tenait debout un homme blanc qui lisait un livre.
Le livre était la Bible.
Le blanc était M. Makay.
En dépit des 1,500 femmes du monarque, le prédicant lisait, avec plus de courage peut-être que de prudence, le chapitre où sont exposées les mœurs dissolues de Salomon.
Il ne vit pas sans un certain émoi les catholiques pénétrer sur son terrain : il les aurait même accusés de croire un homme impeccable et d'adorer une femme appelée Marie. '
Le roi vdulut se donner le spectacle d'un tournoi théologique : le P. Lourdel accepta de bonne grâce la controverse ; il établit que le pape sans être impeccable était l'éducateur institué par Dieu pour le représenter auprès des hommes, et devait par conséquent parler, quand il le fallait, avec l'infaillibilité de Dieu môme; que les catholiques n'adoraient pas Marie, mais qu'étant la mère de notre Sauveur, elle était de toutes les créatures sorties de la main de Dieu celle qu'il convenait d'honorer le plus : c'était ainsi qu'après le roi du Ganda, la personne qu'on avait en la plus haute vénération, c'était sa mère.
Mtesa conclut :
« Ce sera mon père qui nous instruira. »
Le protestant se retira. Le vieux Livingstone n'eût jamais éprouvé cette mésaventure. Dieu, par la grâce des événements auxquels nul ne résiste, l'avait forcé de marcher devant sa face et d'ouvrir ses voies. Il n'en est pas toujours ainsi des hérétiques, et la môme
Providence qui préserva Livingstone des inutiles gaspillages de parole et de force a permis aussi parfois que l'erreur eut son jour afin que le monde la vît à Toeuvre et que l'histoire pût lui demander compte de sa stérilité. Malgré les six millions que Terreur reçoit chaque année pour entretenir ses établissements africains, malgré ses bateaux à vapeur, ses allures de savante et de conquérante, malgré qu'elle couvrît en plus d'un point le continent de ses flots querelleurs, il ne fallait pas oublier, en la voyant si prompte à se prévaloir de ses initiatives indiscrètes, que la première vague est toujours chargée d'écume et fait grand bruit.
La haute mer est profonde, calme, azurée.
L'invasion du protestantisme en Afrique, c'est l'écume ; la haute et profonde mer, c'est le christianisme intégral, c'est le catholicisme. Elle arrive après l'écume et tout son bruit. L'écume s'évanouit et l'on ne s'en souvient plus.