L'EXPULSION DES PÈRES
Le Ganda était un pays où Tislamisme essayait d'imposer son règne par les mêmes procédés, ou plutôt par les mômes carnages, qui Tavaient fondé de TÉgypte au Sénégal.
Musulmaniser le roi et partant une partie de ses sujets, lui faire vendre Tautre partie : tel était le plan des Arabes.
Leur réussite, l'esclavage de ces millions d'hommes qui vivaient en paix sous leurs bananiers, la prépondérance du cimeterre sous l'équateur africain, tout cela dépendait d'un seul homme, du roi.
Esclavagistes et missionnaires se disputaient donc son cœur, les uns pour perdre, les autres pour sauver.
Si les missionnaires n'avaient été là, il n'est pas douteux que le royaume n'ait subi le sort des souverainetés du Niger et du Soudan, mais le P. Lourdel, le P.Barbot, le frère Amance, trois hommes, contrebalançaient pour le salut d'un grand nombre l'influence musulmane; s'ils n'eussent pas été là, le roi ne se fût peut-être pas montré réfractaire au Koran.
Le rôle de ces hommes se trouvait être par là même très grand, d'autant qu'ils avaient contre eux la flatterie,
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la ruse, la calomnie, la force, et qu*à tous ces moyens de rislam ils n'opposaient que la persuasion.
Pourtant ils avançaient, ils gagnaient du terrain, ils progressaient sans bruit dans le royaume, et tandis qu'ils élevaient quelques esclaves rachetés dans la bananeraie que le roi leur avait donnée, ils convertissaient à leur cause plusieurs grands seigneurs, Tun qu'ils sauvaient de la mort par leur influence, l'autre de la mutilation par leur thérapeutique; ils baptisaient les pages du roi, et comme autrefois saint Pierre et saint Paul remplissaient le Palatin de chrétiens, ils remplissaient les cinq cents huttes qui environnaient la case royale, de nègres avides de vérité, prompts à la justice, fidèles à l'obéissance.
Les esclavagistes ne purent contenir leur rage : devenus arrogants par suite des conquêtes du Madhi au sud de l'Egypte, ils crurent pouvoir tout oser. Un jour les néophytes vinrent annoncer aux Pères qu'un complot se tramait contre eux, les Arabes les vouaient à la mort, et désignaient des assassins pour les massacrer pendant la nuit.
Le roi Mtésa fut heureux d'échapper à la responsabilité du crime qui se préparait : il se prêta volontiers au départ des Pères. Ces exilés de leur patrie d'élection s'acheminaient, avec leurs orphelins rachetés, vers les barques que le roi leur avait préparées, lorsque, sur le scniier qui menait au lac, le P. Lourdel aperçut un adolescent au visage empreint d'une profonde tristesse. C'était Mouanga, le fils du roi. Il venait faire ses adieux aux Pères, il pleurait à leur départ. Le P. Lourdel lui dit à l'oreille : « Mouanga, si jamais tu deviens roi du Ganda, tu nous rappelleras, et nous nous hâterons d'accourir. »
En attendant, il fallait s'expatrier sans plus de re-
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tard, fuir en un pays où Tautorité de Mtésa ne s'exerçât point, en un lieu que les Arabes n'aient pas foulé. On côtoya les rivages et Ton parvint au sud du lac, à Topposé de Roubaga, au petit royaume de Bukumbi.
Meuss Livinhac entreprit de fonder là une mission nouvelle. Là point d'intrigues, point d'esclaves, point d'Arabes; là régnait une paix où le grain de sénevé de l'Évangile pourrait peut-être se développer.
Le P. Lourdel alla plus loin dans le sud jusqu'au Bukuné. Sa caravane n'était pas comme celle des traitants qui brisent contre la pierre la tête des enfants pour le plaisir infernal de torturer les mères, non, mais comme une mère et des plus aimantes, le bon Père portait lui-même sur son âne quatre petits néophytes rachetés, qui n'en pouvaient plus de fatigue, et disaient de leur voix sonore et plaintive : « Toufoun dé...é...é...! Toufoun dé..., é, é, él nous allons périr I » Le Père les portait tous les quatre comme une corbeille de fleurs mourantes; il alla très loin avec ce fardeau, il longea la grande forêt, accompagné comme saint Joseph d'un âne son vieux serviteur, il portait les frères de Jésus enfant, il portait bien loin à travers les solitudes le berceau de la jeune chrétienté, et le déposa enfin au Bukuné au pied de nouveaux autels, afin que les innocents ne fussent pas massacrés, ou, ce qui eût été pire encore, corrompus par l'islam qui semblait les poursuivre.
Pendant cet exode du P. Lourdel, M. Livinhac et le P. Giraud étaient demeurés au Bukumbi, sur le bord d'une crique, au sud du Victoria, sur une terre sablonneuse accidentée de rochers. Ils se croyaient là bien séparés, par cent lieues de mer, des esclavagistes, lorsqu'ils virent une flottille lointaine couvrir le lac Victoria.
Elle aborda dans le Moueré, terre du roi Roma, située sur la grève occidentale de la crique, en face de la mission, assise sur la côte orientale.
Un roc solitaire était sur le rivage la demeure de ce Roma.
Quand les Pères eurent élevé leur maison au toit de paille dans le Bukumbi, le prince désira quitter sa sauvage résidence et venir à la mission.
Les sorciers consultèrent les entrailles des victimes et décidèrent que Roma ne partirait pas.
Il eut la folie d'obéir à ces prêtres de Satan.
Or, peu de temps après que l'oracle eut été rendu, il vit arriver la flottille de Mteza, car c'était elle que nous avons signalée, et elle ne venait point dans des intentions pacifiques.
Le monarque absolu du Ganda, privé des conseils du P. Lourdel qu'il avait laissé partir, devint, comme on pouvait le penser, l'instrument des Arabes, il fallait satisfaire à leur convoitise de bétail humain. Il jetait les yeux tout autour du lac comme un oiseau de proie cherchant quelle peuplade il pourrait bien envahir. Le Moueré n'était pas encore conquis ni son roi tributaire. «Prenez-le vivant, dit Mtesa à ses généraux, coupez-lui le nez et les lèvres et amenez-le-moi pour garder mes bœufs. ))
Bientôt les missionnaires de la rive orientale de la crique virent de longs tourbillons de fumée surplomber tout l'Occident, entendirent la fusillade, et le mugissement des quatre mille bœufs qu'entraînaient les légionnaires du tyran de Ganda. Pas une case ne resta debout, les bananiers furent coupés par le pied, et les crocodiles cherchèrent quelles victimes ils pourraient dévorer dans les ruines fumantes. Une grande partie de la population avait fui chez les Pères.
Les chefs de rexpédition voulaient brûler la maison de paille elThumble chapelle de la mission pour saisir les prisonniers fugilifs, mais les chefs musulmans savaient que les Pères étaient les amis de Mtesa, ils menacèrent les incendiaires de les dénoncer au roi. Le crédit qu'avaient gardé à la cour de Roubaga les missionnaires congédiés préserva les habitants du Bukumbi.
Les Pères passèrent sur la rive occidentale de la crique pour essayer d'apaiser par des présents les vainqueurs ou pour secourir leurs victimes, ils ne trouvèrent que la dévastation, et quelques malheureux cachés dans les anfractuosités des rocs, qui venaient vers eux, les mains en sang, les pieds déchirés par les épines, pleurant de joie. C'est ainsi qu'ils sauvèrent de l'esclavage le peuple qu'ils voiilaient appeler à une liberté plus haute que celle du corps.
Au sud-ouest du Bukumbi, la station de Bukuné occupée par l'un des deux pères Giraud ne put survivre à Mirambo, qui prit deux initiatives insignes : celle de faire en Afrique la guerre aux Arabes, celle d'accueillir dans ses États, d'abord au Bukuné, puis à Djioué la Simba, dans le sud, les missionnaires libérateurs. A sa mort la miséricorde et la vérité s'éloignèirent du Bukuné parce qu'elles ne pouvaient plus s'y rencontrer avec la paix. Le P. Lourdel, au temps des pluies, à travers une de ces inondations d'eau sale et sinistre, mouvante et gluante, comme celle où mourut Livingstone, au milieu de celte eau terrible qui fait crouler les maisons et chasse les lions devant elle, regagna au péril de sa vie Kipalapala près de Tabora, la seule station qu'on pût maintenir, dans l'inquiétude perpétuelle de l'empire du désordre. Le Père put dire avec Ezechias en récitant son office sur le chemin des longs exils :
Multum in terris iiicola fuit anima mea»
Mais dans les soucis. et les périls de ses fuites douloureuses devant TArabe persécuteur, il eut du moins une grande joie.
C'était à Kipalapala.
Sept indigènes vinrent se jeter à ses pieds.
D'où venaient-ils? Du pays de Ganda : ils avaient sacrifié leur pays, leur famille et leur fortune, ils avaient côtoyé le lac Victoria, ils avaient accompli sur ses eaux cette odyssée de plus de cent lieues. Ils s'étaient reposés au Bukumbi chez Mgr Livinhac, puis ils étaient repartis, ils avaient traversé les forêts du pays de la Lune, pleines de brigands, et fait de nouvelles centaines de lieues, ils arrivaient enfin près de ceux qui leur avaient enseigné la prière, ils avaient jugé digne de ces fatigues surhumaines la liberté d'adorer leur Dieu.
Lès âmes, au-dessus des bois, à travers les distances, s'étaient appelées : elles s'étaient réunies!
Non pas une fois, mais deux, mais trois fois.
Quatre enfants traversaient, comme les premiers, les forêts: l'un d'eux, un baptisé, tomba martyr sous la flèche des brigands, les trois autres gagnèrent le port de salut : l'orphelinat de Kipalapala.
Une troisième fois, huit chrétiens du Ganda vinrent au rendez-vous de Dieu, par une route différente, celle de rOurambo. Dans la chapelle de la mission ils chantèrent les chants d'église qu'on leur avait enseignés à Roubaga, dans la bananeraie du roi (1884).
Quel est donc ce Dieu qui tire à sa suite, au nom de la fraternité des âmes, au nom d'un ciel espéré qu'on n'a pas vu, ceux qu'on appelle des sauvages et qui accomplissent des travaux tels que les civilisés que nous sommes en seraient effrayés? C'est le môme Dieu qui fît sortir Israël de la servitude des Ramsés, et qui tantôt
colonne de nuée, tantôt colonne de feu, marcha dans son mystère et dans sa gloire, et enfin dans son sang devant les tribus errantes pour les conduire à leur repos.
Je ne parle pas des messages parvenus du pays de Ganda au Bukumbi, de ces appels des cœurs fidèles qui voulaient être instruits, des petits et des humbles qui demandaient du pain et qui n'avaient personne pour le. leur rompre, des chrétiens qui voulaient moins échapper à la tyrannie des rois du Ganda qu'à celle de Satan, le prince de ce monde africain. Des bras se tendaient vers rOrient, au port de Mtevé où les missionnaires s'étaient embarqués, vers les ondes du lac qui pourraient les ramener peut-être si leurs promesses n'étaient pas un songe : ils comptaient les jours qui les séparaient et les éloignaient du jour sacré où les messagers de la bonne nouvelle étaient venus les visiter, ils dataient déjà leur ère de la naissance du christianisme dans leur pays. Déjà mille cinquante et un jours s'étaient écoulés depuis le départ des Pères! Cent soixante-dix-sept chrétiens étaient morts. Les survivants commençaient à désespérer de revoir jamais leurs bienfaiteurs. Ils instruisaient quand même leurs amis et leurs proches, disant pour se consoler : « Si nos pères reviennent après notre mort, ils trouveront du moins la bonne doctrine vivante dans bien des cœurs. »
Se pouvait-il que de telles aspirations ne connussent jamais une satisfaction digne de leur persévérance et de leur fidélité ? De même que Dieu et l'homme ne pouvaient s'aimer éternellement sans s*unir un jour, de môme l'âme des missionnaires et celle des généreux fils du Ganda ne pouvaient s'appeler si longtemps sans se retrouver. La communion du môme Dieu, ce soin commun des mêmes malades^ n'avait-elle pas permis
à leur attachement de braver le temps et la caducité ? Qu'importaient les distances? les forêts, les brigands ? Qui pourrait tenir séparés ceux que le Christ n'avait pas cessé de tenir unis par son esprit ?