‹ Explorations et missions dans l'Afrique équatorialeChapitre 47 sur 66 · PREMIÈRE PERSÉCUTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PERSÉCUTION

Le christianisme grandi par Texil môme de ceux qui le prêchaient allait grandir encore en luttant contre de nouveaux obstacles: la polygamie, la sorcellerie, l'institution servile.

L'aristocratie polygame du pays voulut faire payer de sa vie, au roi trop chrétien, ses faveurs pour la religion qui n'admet qu'un seul Dieu dans le ciel et qu'une seule femme sur la terre.

Le complot fut connu : fidèles à leur roi autant qu'à leur Dieu, les chrétiens dénoncèrent au roi les projets homicides des grands, et s'offrirent en grand nombre à la défense de l'autorité légitime qui, alors même qu'elle serait mal exercée, vient pourtant de l'auteur de la nature et de l'organisateur des sociétés humaines.

Le ministre du roi était le grand coupable.

Mouanga eut la faiblesse impolitique de l'amnistier.

A peine ce puissant conspirateur se vit-il en possession de la liberté, qu'il s'empressa de regagner par la flatterie les faveurs du roi, et commença d'exploiter au profit de sa vengeance, et pour la perte de la religion, cette grande infirmité politique qu'on appelle le pouvoir absolu d'un seul homme.

« Les chrétiens te sont fidèles, dit-il à Mouanga : c^uoi

d'étonnant ? Ils sont en minorité dans ton royaume ; ils ne peuvent que faire les dociles, ils ont tout intérêt à cette obéissance, mais à l'heure longtemps espérée, patiemment attendue, où ils auront pour eux la force et la majorité

— Eh bien, que feront-ils ?dit le roi.

— Ce qu'ils feront ? dit le ministre, ils diront : le royaume est à nous et c'est à toi, Mouanga, d'en sortir et de nous céder la place. Alors ils te substitueront l'un d'entre eux. »

Si ce langage ne fut pas tenu textuellement entre le roi et le ministre, tel était du moins, les documents les plus certains l'affirment, le fond du dialogue qu'ils eurent ensemble, et à partir de ce moment le roi conçut des soupçons. Il les tint secrets, il eut pour les missionnaires des égards qui- ne se démentirent point, mais déjà son cœur, méfiant au fond contre leurs personnes, se détacha des pratiques qui sont le soutien de la foi.

Le ministre avec la clairvoyance de la haine vit ce qu'il avait gagné sur les habitudes du roi : il crut le moment venu d'insister en répandant partout que les blancs allaient dévorer le royaume, qu'ils s'étaient établis déjà à l'orient du continent, où, de fait, les Allemands avaient pris position à la conférence de Berlin. Mouanga se prit à trembler: pourtant, il imaginait malaisément que les blancs qu'il avait appelés dans son royaume fussent des Allemands et des envahisseurs. Le dialogue suivant dut s'établir entre le roi et le ministre.

Le ministre : Allemands ou Anglais, ou Français, il n'importe, si ces blancs sont des espions, s'ils comptent nos villages, s'ils lèvent le plan de nos sentiers, s'ils mesurent nos forces et dénombrent nos soldats, s'ils

peuvent un jour servir de guides, en un mot, s*ils sont l'avant-garde des conquérants.

Le roi : Quoi ! des espions, des hommes qui nous soignent quand nous sommes malades ou blessés, qui nous instruisent de ce que nous ignorons, qui nous ont donné presque tous leurs fusils sans en réserver pour eux-mêmes? ces hommes seraient nos ennemis les plus perfides, qui se conduisent comme nos amis?

— C'est le seul moyen de réussir dans les desseins qu'ils ont formés. Leur ambition savante doit se cacher d'abord sous les couleurs de la bienfaisance : elle se démasquera quand les Européens auront envahi le pays : alors, ô roi, les fusils qu'ils ont donnés ne te sauveront pas. Ils sont trois, ils sont déjà maîtres chez nous, s'ils venaient par milliers que serait-ce ?

La méfiance prit corps dans Timaginatioa méticuleuse du tyran, et vit des espions partout, il fut atteint de ce mal qu'on appelle en France la prôtrophobie, et qui est un des états pathologiques de l'âme les plus favorables à l'esprit du mal.

Il croyait voir poindre à tous les horizons des envahisseurs.

Les devins, consultés, avaient auguré qu'ils viendraient par XOusoga en traversant le Nil Kilvira.

A ce moment le ministre put entrer et s'écrier :

— Les blancs sont dans TOusoga.

Le roi. — Qu'as-tu dit?

Le ministre. — J'ai dit qu'un chef blanc est entré dans rOusoga, il est dans le royaume, il s'avance sur la capitale avec une escorte. *

Le roi, — Qu'on parte et qu'on le massacre sans plus tarder.

Le P. Lourdel et Joseph Mkasa, le conseiller intime du roi, eurent beau dire à Sa Majesté que l'étranger

n'était pas à craindre, qn'il était quelque explorateur, quelque homme de paix venu pour. instruire, ajouter :

« Tu peux, si lu le veux, lui interdire ton royaume sans tremper tes mains dans le sang. »

Le conseil fut donné en temps opportun, mais le contre-ordre ne vint pas assez tôt. Hannington, évêque anglican, tomba au seuil des hauts plateaux comme une victime aux marches d*un autel.

Le ministre ne laissa pas d'attirer Tattention du roi sur rintervention des catholiques qui s'étaient faits les protecteurs du voyageur anglais.

« Ils prennent le parti de l'envahisseur, est-il naturel qu'ils cherchent aussi le salut d'un étranger qui n'est pas de leur nation? Non, cela n'est pas plus naturel que le désir qu'ils ont d'instruire des races que l'Europe a toujours négligées : le vrai but des blancs est de s'aplanir les uns aux autres les chemins pour te détrôner. »

La peur commençait de rendre féroce le roi du Ganda.

— roi, dit le ministre, le danger n'est pas disparu, le blanc est mort, mais qui t'a conseillé de l'épargner?

— C'est Joseph Mkasa, reprit le roi.

— Hé bien, n'hésite pas à reconnaître en Joseph le complice des blancs, et punis-le comme eux et de la même peine.

— Joseph est mon ami, mon intime conseiller.

— Pour te prouver son amitié par de perfides conseils 1 Il est ton ami! mais il est aussi Tami de la religion, c'est-à-dire l'ennemi de notre puissance, de nos femmes et partant de nos biens. Ne veut-il pas nous priver du bénéfice de quatre-vingt mille esclaves vendus chaque année? Ne veut-il pas porter atteinte à l'influence des dieux que nous adorons? Ne conspire- t-il pas

avec rétranger pour t'enlever ton royaume ? L'étranger est mort, qu'il meure comme lui, puisqu'ils ne vivent que pourrons perdre.

Et celui-là qui ne s'était servi de ses hautes fonctions pour nuire à personne^ qui avait tant de fois sauvé la place ou la vie des autres par sa réserve et ses paroles bienveillantes, qui avait naguère sauvé son roi, Joseph Mkasa tendit sa tête à la hache de l'exécuteur qui l'ai* mait et qui l'admirait. Ses dernières paroles furent : Tu diras à Mouanga qu'il m'a condamné injustement^ que je lui pardonne de tout cœur. Tu ajouteras que je lui conseille de se repentir, car s'il ne se repent, il aura à plaider avec moi au tribunal de Dieu,

Mené au crime par le crime, au meurtre de Joseph par le meurtre d'Hannington, Mouanga craignit de plus en plus et la peur le rendit de plus en plus cruel; il fit tuer un de ses sujets : pourquoi? pour mêler ses cendres à celles de Joseph : a Ah ! il plaidera avec moi devant le tribunal de Dieu! C'est là ce que nous verrons! comment pourra-t-on le reconnaître, et de quelle voix parlera-t-il à Dieu, avec quelle bouche? lui dont le corps est poussière et mêlé avec une autre poussière. » Il semblait vouloir ainsi cacher à Dieu son crime, mais les cendres bien que mêlées ne se confondirent point, et le roi meurtrier, la peur ne cessant de le mener de crime en crime, fit tuer encore plusieurs chrétiens de sa cour, coupables de pratiquer la religion qu'il avait apostasiée.

CLARA NALMASI

Le pays de la peur des morts est le pays des tombeaux bien gardés.

Les hypogées et les pyramides d'Egypte, les dolmens d'Algérie, les palais mortuaires du Ganda, les bandelettes de Tancienne Egypte et de certaines peuplades de la Sénégambie, sont-ils pour les morts ou contre les morts?

On ne saurait le dire.

Toujours est-il que dans le pays de Mouanga les tombeaux étaient confiés à la garde perpétuelle d'une femme qui était comme la prêtresse des aïeux.

Ces vieux tyrans pouvaient inopinément Tevenir.

C'est ainsi qu'à la cour un inconnu se présenta, franchit sans se faire annoncer l'enceinte réservée du palais, et s'afTranchissant de l'étiquette, si gênante pour les Africains vivants, il s'avança vers le roi et lui dit d'une voix caverneuse : Je suis ton père Souma.

— Que me veut mon père? dit le roi, avec la même crédulité qu'Hamlet sur la terrasse d'Elseneur.

Ce que l'ancêtre voulait, c'était ce que voulait le père d'Hamlet : une vengeance.

Trente-quatre hommes devaient arroser de leur sang la terre sur sa tombe : voilà ce qu'il fallait à ce mort.

Il voulait du sang, ou plutôt ce n^était pas lui qui le voulait, c'était Satan : sous le nom et sous la forme dos ancêtres morts, il s'adresse à tous les Hamlet pour les entraîner par les routes fausses de l'iniquité et de la vengeance, dans Tablme où leurs aïeux les attendent assis dans l'étemel malheur, pour leur dire : « Toi aussi tu as été percé de plaies comme nous, tu os devenu semblable à nous, ton orgueil est tombé au\ enfers ainsi que le son de tes instruments do musique, sur toi les vers se traîneront, les vers seront ton v(Moment (i). »

Or une femme était commise h la sépulture dos vieux rois pasteurs du Ganda.

Elle était la fille de Mteza, la sœur do Mouanga.

Elle s'appelait Clara Nalmasi.

Elle était chrétienne.

Elle ne pouvait supporter la vue des crimes dont lo tombeau qu'elle gardait était l'occasion, elle no voulut pas que le nom de ses pères servît aux s()r!il^gos inourtriers de l'esprit de l'enfer, qui dt^'s les touips los plus anciens fut homicide.

Les imposteurs abondaient qui se prétondaioul po^isédés de l'esprit du mort.

Elle les chassa.

Quant à ces fétiches grossiers quo hantait l'Ame du défunt au gré des indigènes et do lours suporslitioux délires, elle confia ces grotesques il la torro, alin (pi'ils cessassent de la souiller : où étaient ses pèros, t^llo n'eu savait rien, mais où que fût leur douiouro, ils n'habitaient point dans la boue ou Targilo, et no demandaient pas d'hécatombes humaines.

Elle enfouit l'idole.

(1) Isaie.

340 IIISTOIHE DES MISSIONS.

Savait-elle qu*elle pouvait^ par suite de cette action courageuse, être la victime que ridolâtrje réclamerait la première ? Oui certes, mais elle voulait préserver de la mort toutes les victimes humaines qu*eût exigées rinsatiable jalousie des sorciers, éviter tous les crimes que le roi son frère eût ordonnés pour le bon plaisir de ces faux prêtres.

Page 1