DEUXIÈME PERSÉCUTION
La clameur au camp des sorciers fut si forte et si haute que les remords du roi se turent devant elle. Les esprits des morts, les génies logés dans la profondeur des forêts, dans les flots du lac, voulurent être apaisés, tout le pandémonium spirite et naturaliste parlant par la boucbe de ses ridicules et cruels pontifes demanda du sang, celui de Clara Nalmasi et celui de sa famille, celui des chrétiens. «J'en veux finir avec eux,ditMouanga, je les ferai masssacrer tous, car ils prieraient Dieu de me renverser comme ils Tout prié de me maintenir au trône, » et toujours cruel dans sa poltronnerie, il n'hésita pas à percer de son épée un petit page appelé Denys Subugouao « pour le guérir de Tinsolence qu'il avait d'enseigner le catéchisme dans la rue n.
Déjà quatre crimes étaient derrière Mouanga;il se , voyait forcé par le sang qu'il avait répandu d'en répandre encore de nouveau. Il croyait calmer ses remords par de nouvelles barbaries, et sa fureur s'irritait dans son cœur. Il fit clore la ville au milieu de la nuit afin que personne n*en sortît.
Le P. Lourdel prévenu par un néophyte partit dès l'aurore de Sainte-Marie de Roubaga, et sous des torrents de pluie, s'achemina vers la capitale . Il était plein
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d'inquiétude : la première personne qu'il rencontra lui dit : Honorât, conseiller du roi, est arrêté.
Ensuite il vit passer des hommes armés de fusils, de lances, de boucliers qui couraient dans toutes les directions : il reconnut que c'étaient là des soldats qui allaient piller les villages chrétiens. Il ne savait ce qui l'attendait lui-même chez le roi. Il entre prêt à tout : les cours sont silencieuses. Les chrétiens vont et viennent comme si le danger n'était qu'un rêve. Le P. Lourdel déjà se rassurait, lorsqu'il entend des propos tels que ceux-ci : Vous auriez dû vous sauver. — Nous sauver! pourquoi ?
Bientôt les pages sont appelés. Ils arrivent au milieu des huées, que domine, comme un tonnerre, la voix du roi:
« Que ceux qui prient se rangent à droite I »
Aussitôt ces chrétiens prennent à la droite du roi de la terre la place qu'à la droite du juge dés siècles ils devaient occuper un jour : Charles Louanga, le chef des pages, et un jeune enfant, Kisito, se tiennent par la main pour ne pas faiblir à l'instant décisif.
Les bourreaux séparent les grands des plus petits, lient ensemble avec de grosses cordes les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, et forment des enfants un autre faisceau, « tellement serré qu'ils ne peuvent marcher qu'à grand'peine, à petits pas, en se heurtant les uns aux autres (1).
« Le petit Kisito rit de cette position bizarre, le visage aussi serein que dans ses jeux. » Que de fois cet aimable enfant était venu trouver le P. Lourdel à qui nous devons ce récit : «Mouanga, lui disait-il, ne tardera pas à me tuer : baptise-moi! »)Le bon père pour s'en débar-
(1) Lettres de Mgr Livinhac et du P. Lourdel.
rasser le faisait sauter par la fenêtre, mais Tenfant rentrait et passait la nuit dans la maison. La Providence plus accueillante lui ouvrait à deux battants la porte du salut ; elle avait décidé dans ses desseins éternels que cet enfant si jeune paierait de son sang son titre d'enfant de Dieu.
Les pages enchaînés, ce fut le tour des soldats. L'un s'appelait Jacques Bousabaliao. Réfractaire aux menaces du roi qu'il avait essayé de convertir, c'est en courant et du mouvement consenti de son cœur qu'il se rend au supplice.
Entre le roi persécuteur et sa victime, ce dialogue s'engage :
Le roi. C^est toi le chef des chrétiens?
— Je suis chrétien en effets répond Jacques, mais le titre de chef que tu me donnes ne m'appartient pas.
' — Ce jeune homme veut faire le grande à la cour on le prendrait pour un grand seigneur du pays.
— Merci beaucoup de la grande seigneurie que tu me donnes.
— Cest celui-là qui a voulu me faire embrasser autrefois la religion/ Enlevez-le ! Exécuteur^ tuez-le promptement, car cest par lui que je veux commencer.
— Adieu, je m'en vais là haut, au Paradis, prier Dieu pour toi.
Il disait cela de la façon la plus décidée et la plus naturelle du monde. On eût cru qu'il prenait congé des siens avant d'aller s'endormir, tant il était tranquille : son âme était si indifférente à l'injure qu'elle ressemblait à une gaie puissance de la nature, à un rayon de soleil qui se retire, mais qui en s'en allant éclaire et sourit.
La corde au cou, conduit par l'exécuteur, il éleva les mains pour montrer le ciel au P. Lourdel, et lui donner rendez-vous ailleurs que sur la terre.
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Toutes pleines de la sérénité qui descend de la croix, les autres victimes allaient au supplice sur une colline située en face de Sainte-Marie de Roubaga, c'est-à-dire en face du lieu même où Teau baptismale avait coulé sur leur front.
Resté à la cour, le P. Lourdel attendait dans les antichambres du roi. Les heures lui paraissaient longues, pendant lesquelles peut-être on pillait sa maison, on massacrait les orphelins qu'il avait rachetés et formés : il sortit, a Les hommes de Dieu savent tout, lui dit le ministre, mais ils n'avaient pas prévu le coup d'aujourd'hui. »
Le Père ne répondit rien à cette impertinence : la soif, cette souffrance particulière aux martyrs, le torturait; personne n'eût osé lui donner à boire ; une source s'ofFrit : il s'inclinait pour y tremper ses lèvres, lorsque la voix connue d'un homme caché lui dit : « Le cadavre d'une des victimes de la nuit est dans cette eau. » Il fuyait plein d'horreur et partout il entendait des lamentations. Ici c'était un vieillard qui s'écriait : « Mes trois fils sont enchaînés, quelle cruauté I quel mal ont-ils fait, ils n'ont ni volé, ni insulté le roi. On leur reproche de prier, mais est-ce un crime? » Là, c'était une mère qui vociférait : « Que ne suis-je homme ! Je percerais de ma lance ce blanc qui a instruit mes filset les fait ainsi périr. » Ces paroles lui faisaientconnaître l'amertume éprouvée par le Christ, d'être haï de ceux qu'on aime.
Plus loin les pillards vus au départ reparaissaient, mais chargés des dépouilles des chrétientés saccagées*
Il était nuit quand le P. Lourdel revint à Sainte* Marie de Roubaga.
A la nouvelle de la persécution, Mgr Livinhac, le provicaire apostolique du Victoria, avait quitté le Bu-
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kumbi, sa résidence, il venait apporter aux courageuxnéophytes le surcroît de vaillance caché dans le sacrement qui fait les forts. Il arrivait à la mission presque en même temps que le P. Lourdel.
Là, dans les ténèbres de la nuit, les persécutée vinrent faire, avant délivrer leur combat contre la douleur, la veillée des armes : ils avaient avec leurs Pères la dernière entrevue. « Ce n'est qu'avec peine, disait l'un, et en faisant un cadeau à mon geôlier, que j'ai été délivré des entraves qui serraient mes pieds. — Demain, disait un troisième, je vais être conduit chez le roi, et probablementà la mort, je ne vous verrai plus en ce monde. » D'autres, imprudents dans leur audace, veulent se déclarer chrétiens devant les persécuteurs.
De. leur côté, les Pères disaient : Le monde n'est point la patrie, ses joies sont vaines, ses plaisirs passent, il n'est de souvenir heureux que de ses douleurs, nous courons vers une cité permanente dont le fondateur est Dieu : là plus de larmes, mais la béatitude et la vie I L'Inépuisable en dons à la merci des hommes justes et immortels ! les martyrs sont des voyageurs qui marchent plus vite que les autres et parviennent d'un bond dans la patrie. Ils rendent d'eux-mêmes à Dieu des corps prêtés pour l'épreuve, et qu'il faudrait bientôt rendre à la nature s'ils ne proféraient en faire un holocauste plus libre et plus agréable au Dieu prêtre qui se dévoue éternellement.
Qui dira les éloquences mystérieuses de cette nuit passée dans les retraites les plus cachées de la maison des Pères ? •
Les néophytes parlaient du sort de leurs compagnons, de leurs dernières paroles que la violence ne peut jamais étouffer, et parfois de ce profond silence de leur âme se retirant pour attendre en de hautes et
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inaccessibles retraites. Mgr Livinhac a relaté quelquesuns de ces mots recueillis comme les épaves de choses très belles et très pures, tombées des âmes quittant la terre.
— Tu as instruit yries enfants de la religion^ disait le ministre à André Kagoua.
— Oui^ je les ai instruits.
Aussitôt le ministre, habile à calomnier pour paraître juste, inventa ce prétexte de mort :
— Joseph Mkaça t'a donné avant de mourir un fusil pour tuer le roi.
— Si f avais eu demauvais desseins^ ce fusil rn' eut-il été nécessaire pour les accomplir? Les nombreux fusils que je tiens de Mouanga lui-même ne sont-ils pas aussi bons que celui que j'ai reçu de Mkaça ? Toi-même tu as reçu beaucoup de fusils du roi^ te les a-t-il donnés pour tuer son successeur ?
— Qu'on remmène, répliqua le ministre, et qu*on le tue. Au bourreau : Tue-le à l'instant, je ne mangerai pas que tu ne m'aies apporté sa main coupée, comme preuve de sa mort»
André dit au bourreau :
— Hâte-toi d'accomplir les ordres que tu viens de recevoir. Quand le maître te dit qu'il a faim et t'ordonne de lui tuer une chèvre gj^asse, tu te presses, afin de pouvoir lut donner d manger au plus tôt. lue-moi donc vite, pour t' épargner les reproches du ministre : tu lui porteras ma main puisqu'il ne peut manger sans l'avoir vue.
Charles Louanga, le chef des pages, séparé de ses compagnons, avait été brûlé lentement en commençant par les pieds. Le bourreau en attisant le feu disait : — Que Dieu vienne et te retire du brasier.
— Pauvre insensé, répondit^ har les, tu ne sais pas ce que tu dis en ce rnoment, cest comme de l'eau que tu verses sur
mon corps. Mais pour toi le Dieu que tu insultes te plongera un jour dans le véritable feu.
Puis il se recueillit dans la régiou inaccessible de sa liberté personnelle, et son silence pour les bourreaux était terrible : contice^sii et timetur^ disait saint Ambroise (i).
Les bourreaux conduisirent les trente-quatre pages du roi sur la colline de Namogongo : une quantité de roseaux avait été réunie sur le sommet : on en fit de gros fagots, et dans chaque fagot, on lia une victime.
Trois enfants, Siméon Sebouta, Denys Kamiouka, Ouelaba étaient d'un si jeune âge que le bourreau leur dit :
— Déclarez seulement que vous ne prierez plus, et le roi vous accordera votre grâce.
Les enfants répondirent: Nous ne cesserons pas de prier tant que nous vivrons.
Le bourreau espéra que la vue du supplice de leur camarade obtiendrait ce que ses paroles ne pouvaient obtenir. Comme il ne faisait pas de fagot pour Siméon Sebouta, Tenfant se crut mis au rebut et s'écria :
— Où donc est mon fagot à moi ? Tous ont le leur : moi aussi je veux le mien.
Les autres dirent aussi : Pourquoi ne pas nous tuer? 710US sommes chrétiens aussi bien que ceux-ci : nous n avons pas renoncé à notre religion, nous ny renoncerons jamais, il est inutile de nous remettre à plus tard.
Les fagots terminés, on les plaça horizontalement les uns à côté des autres... (2).
Parmi les victimes se trouvait le fils môme du bour-
(1) « II so tait et il est craint. »
(2) Ces détails ont été donnés par Mgr Livinhac, à qui nous empruntons ces citations. Voir : les Martyrs nègres de V Ouganda. 11, rue du Regard, à la procure des missions d'Afrique .
reau, le jeune Mbaga. Le père avait essayé de tous les moyens pour lui arracher un mot qui ressemblât à une apostasie : mais en vain. En vain aussi avait-il espéré que la vue des préparatifs du supplice changerait ses dispositions. L'enfant s'était laissé lier dans le fagot sans mot dire. Au dernier moment le père tenta un suprême effort : Mon fils, lui dit-il, conseils simplement à ce que je te cache chez moi, personne n'y passe et on ne pourra Vy découvrir,
— Père, répond l enfant, je ne veux pas être caché ! tu n'es que V esclave du roi. Il t'a ordonné de me tuer; situ ne me tues pas, tu t'attireras des désagréments^ je veux te les épargner. Je connais la cause de ma mort^ c'est la religion. Père, tue-moi.
Le bourreau le fit tuer d'un coup de bâton par un de ses aides. Après cette exécution le feu fut mis aux fagots du côté des pieds des victimes. « Ce n'est pas nous qui vous tuons, disaientles exécuteurs, ce sont nos dieux insultés, les dieux des bois, les dieux des eaux, les dieux du lac, les esprits des morts, ces esprits et ces dieux que vous méprisez et que vous appelez des démons ! »
(c Vous êtes donc leurs ministres I » crièrent des voix sortant des flammes, puis elles ne firent plus que prier. Notre père qui êtes aux cieux, disait l'un; — que votre règne arrive, répondait l'autre; — que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, disait un troisième ; — et un quatrième : Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons...; — un autre : Délivrez-nous du mal I Telles étaient les voix qui sortaient sur la colline de la flamme des roseaux, et qu'annonçaient dans les lointains du passé les mugissements prophétiques de l'holocauste des soirs.
A quelque distance de cette colline devenue autel ^
un autre holocauste se consumait plus à Técart, sur la colline sauvage et solitaire de Savaridja.
Des esclaves qui passaient par le sentier montueux pour aller couper des joncs virent un homme sans pieds, sans mains, baigné dans son sang qui s'écoulait péniblement, car tout Fart des bourreaux avait cherché à le retenir dans les veines : la victime était là depuis trois jours, des lanières de chair étaient arrachées de son dos. Elle agonisait dans le feu et le sang. A sa droite et à sa gauche étaient des pieds et des mains calcinés.
Les esclaves épouvantés de ce spectacle s'enfuirent et ne donnèrent pas à boire à ce mutilé qui leur parut trop* épouvantable. Cet homme était un chrétien : c'était Mathias Mouroumba.
Mgr Livinhac rapporte ce dialogue entre lui et le ministre :
Le ministre. — C^est toi Mouroumba/ C'est toi qui à ton âge as embrassé la religion ?
Mathias. — Oui, c'est moi.
— Pourquoi pries-tu?
— Parce que je veux prier,
— Tu as chassé toutes tes femmes, c'est donc toi-même qui prépares ta nowTiture ?
— Est-ce à cause de ma maigreur ou à cause de ma religion qu on m'a conduit à ton tribunal ?
— Emmenez-le et tuez-le I
— C'est ce que je désire,
— Bourreaux, vous lui couptrez les pieds et les mains et lui enlèverez des lanières de chair sur le dos, vous les ferez griller sous ses yeux. Dieu le délivrera,
— Omi, Dieu me délivrera, mais vous ne verrez pas comment il le fera : car il prendra avec lui mon être raisonnable et ne vous laissera entre les mains que l'enveloppe mortelle.
Le philosophe se tut, et après trois jours d.e souffrances, ses os, redoutés des hyènes et des vautours, se desséchèrent au soleil.
Au plus profond de leur demeure de Sainte-Marie de Roubaga, les missionnaires écoutaient dans la tristesse et rhumilité de leur cœur de tels récits, et la nouvelle mission disait comme la mère des Machabées en voyant ses fils aux prises avec la douleur : Vous n'êtes pas mes fils, ce n'est pas moi qui vous ai donné une telle âme.
Ils avaient coopéré du moins avec le Christ à la créer; sans doute ils avaient fait de grandes choses en Afrique, ils avaient formé les populations au travail, préservé par un peu de justice et de sécurité les fruits de leur travail ; à l'utile et au juste, ils avaient ajouté l'enseignement de la vérité dans son intégrité et dans sa pureté, telle qu'elle sortit de la bouche de Dieu ; ils avaient manifesté le bien et le beau, porté comme un vainqueur pacifique entre tous les vainqueurs le drapeau de la France à côté de la croix de Jésus-Christ; mais leur plus grande œuvre était d'avoir contribué avec Dieu à former les âmes dont il est plus difficile d'atteindre la hauteur que d'escalader les hauts plateaux de l'Afrique à travers les jungles et les marécages, et qui ont atteint ce suprême degré d'altitude morale, en rendant volontairement leur vie périssable à leur Créateur.
Était-ce pour cacher la mystérieuse beauté de ces âmes que vous fûtes si longtemps voilées, sources du vieux Nil? fleuve sacré, nourricier de Rome, qui baignas le berceau de Moïse et les pieds d'Ammon, les hauts plateaux étaient l'autel d'où tu t'échappais, comme ce fleuve que vit Jean de Patmos et qui sortait de l'autel de l'agneau. Les martyrs du Ganda ont été immolés comme la victime sans tache, le Yictoria est devenu
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une coupe sainte où le sang et l'eau se sont mêlés, et ce Nily sMl a jamais porté vers le monde quelques fruits du sacrifice accompli près de ses sources, quelque nouvelle de la générosité des martyrs, sera dans son cours devenu le véhicule de l'idéal : une autre fécondité que celle des anciens blés !