TROISIÈME PERSÉCUTION. — LE CHATIMENT
La persécution obligeait les chrétiens du Ganda de se cacher au fond des campagnes, sous les catacombes de verdure qui sont dans les forêts sans chemin et où les bourreaux ne pouvaient pénétrer, mais oîi la nature parlait si mystérieusement de Dieu, de sa puissance, de sa majesté, de sa vie intarissablement féconde. Sous les voûtes de ces bois, les fugitifs formaient des prosélytes ; à la cour et dans Tarmée, la tranquillité des chrétiens devant la mort paraissait aux païens euxmêmes émaner de quelque puissance redoutable. On vit arriver à la mission de Notre-Dame de Roubaga les farouches exécuteurs des ordres du roi, non pour piller, mais pour déclarer qu'ils avaient fait leur besogne à contre-cœur. On les vit môme ramener deux enfants et une jeune fille qu'ils avaient épargnés ; la jeune fille les avait rejoints, disant : « Vous venez de tuer mon frère parce* qu'il priait, tuez-moi comme lui, car je prie comme lui. » Les enfants étaient ceux du supplicié Mathias. La jeune fille leur servit de mère. Le roi rendit sa charge à son conseiller Honorât, et créa pour lui une province nouvelle, qui devait être, sous la tutelle de ce chrétien, le lieu d'asile de tous les chrétiens.
Leur situation pourtant ne laissait pas de rester pi'é-
Caire ; ils dépendaient d*un homme, ils devaient suivre sa fortune. Les Arabes esclavagistes essayèrent de les perdre avec Honorât.
La sorcellerie avait causé la persécution de 1886, et Mouanga témoignait aux fétiches indigènes une confiance que tous les hommes sans religion ont dans la superstition. Lfes Arabes le prirent par ce faible, d'autant qu'eux-mêmes avaient leurs fétiches : « Prends les nôtres, dirent-ils au roi, ils sont plus efficaces que les tiens ; » et le roi, qui ne voulait point encore se faire musulman, voulut qu'Honorât le devînt à sa plaça, qu'il fût son magicien et qu'il préparât les sortilèges des Arabes,
Honorât -refusa ; il n'ignorait pas que sa fermeté pouvait être punie du supplice du feu ; il n'en fut rien. Le roi, qui ne pouvait le remplacer dans son office, se contenta de lui dire; «Si tu faisais ce que je te demande, alors je me croirais vraiment roi; qui donc me résisterait? que ne ferions-nous pas? mais non, je ne suis point roi, tu ne m'obéis pas. »
Mouanga avait raison, le vrai roi c'était le serviteur du Christ, et le roi s'exaspérait de trouver à sa royauté, qu'il croyait absolue, la limite de la conscience chrétienne.
Les Arabes lui conseillèrent de franchir encore une fois cette limite, et d'exterminer en un massacre général ceux qui priaient : « Plus de quarante blancs, lui dirent-ils, appartenant à toutes les nations de l'Europe, s'avancent vers le Bouganda, à la tête d'armées innombrables, il y en a qui viennent de l'Orient, d'autres accourent de l'Occident, d'autres précipitent leur marche du côté de l'Egypte. A leur arrivée les missionnaires et ceux de tes sujets qui ont embrassé leur religion feront cause commune avec les blancs qui viennent de toute part, et leur serviront de guides à travers les provinces du royaume. »
Poussé à bout, le roi résolut de se débarrasser au moins des principaux chrétiens : il fit arrêter Anselme, ami d'Honorat, il fit venir à la cour le chrétien Jean- Marie Mzée : « Va trouver le ministre, dit le roi à ce bon serviteur sans défiance, je crois qu'il va te conférer un titre et te donner une bananeraie. » Le ministre ne conféra et ne donna rien de cela, seulement il dit à Mzée : « Reviens, et amène trois de tes compagnons. »
Le chrétien eut des soupçons. N'importait, il se résolut d*aller au-devant de la mort, sinon certaine, du moins possible, et, de fait, il retourna chez le ministre et n'en revint jamais ; le bruit courut qu'on l'avait enterré vivant dans un marécage. D'après plusieurs pages du palais, il serait resté dans les fers durant un mois, il aurait été mis à la torture pour révéler le nom et la demeure des chrétiens, il se serait réfugié dans ce profond silence qu'aucun bourreau ne peut rompre, et qui accuse la liberté de l'âme sans trahir le secret de ses affections. Clara Nalmasi fut tuée à son tour, en haine de sa foi.
Enfin Mouanga décréta dans sa colère un massacre général des chrétiens.
A ce moment le feu prit à la capitale, et n'épargna ni les grandes maisons du roi, ni ses salles de réception, ni ses magasins.
Mouanga se réfugia chez le ministre, à cinq cents mètres de la ville ; une étincelle portée par le vent mit le feu chez le ministre. Ses maisons et ses richesses furent consumées comme celles du roi. Le monarque persécuteur fut obligé de prendre encore la fuite; tremblant de frayeur, il se demandait la cause de l'incendie ; le ministre épouvanté comme lui dit : c'est Katonda I
Katonda, c'était Dieu!
ENCORE LE CnATIMENT
Comme l'incendie dispersait les étincelles du palais du roi jusqu'au palais du ministre, la persécution, favorable aux croyances, les dispersait depuis Uoubaga jusqu'aux profondeurs les plus reculées des bois.
Ceux qui luttaient dans les districts lointains contre les géants de la forêt, contre les éléphants énormes et rapides et rapportaient au roi leurs défenses contpiises au péril de la vie, se rendirent au Christ (d888). Quatre d'entre eux, dénoncés par les Arabes, vinrent, U^s fors aux mains, dire au roi : « Nous aussi, nous croyons I — Ah I s'écria Mouanga, mes chasseurs d'éléphants ! mes chasseurs d'éléphants! il n*y faut pas loucher! » Plusieurs revinrent courber en cercle autour des immenses brasiers leurs fronts noirs empourprés par la flamme dans les grandes ombres de leurs futaies.
La grâce accordée à ces utiles sujels du roi pouvait faire croire à plus de clémence de sa part, mais bientôt il y eut lieu de reconnaître que celte clémence n'était pas désintéressée.
L'incendie n'avait servi de rien, les crimes du roi allaient être punis par le malheur de commettre de nouveaux crimes.
Il fit agrandir l'étang qui se trouvait près de sa résidence royale; il fit rechercher dans le lac les crocodiles
les plus gros et se passa la fantaisie de faire un rassemblement de ces monstres; chacun se demandait ce qu'il en voulait faire.
Il avait médité de leur donner les chrétiens en pâture.
Trop périlleux toutefois, ce projet fut abandonné.
La multitude des chrétiens ne diminuait point.
Le roi, pour s'en délivrer, imagina de les envoyer en expédition militaire dans une île de l'arôhipel Sesé : tandis qu'ils combattraient, les barques leur seraient retirées, ils resteraient dans l'île, puis y mourraient de faim. Un sacrifice humain de dix -huit personnes vivantes fut accompli pour apaiser les âmes de ceux qui périraient dans cette entreprise.
Catholiques et protestants furent donc rangés en bataillons serrés; graves et silencieux, ils ne semblaient point ignorants de leur sort; ils déclarèrent qu'ils consentaient à s'embarquer, mais sur l'ordre seul du roi.
Celui-ci essaya de plaisanter, mais les fronts ne se déridèrent pas. Quelques paroles, murmurées à son oreille, lui firent entendre que ses projets homicides n'étaient plus un mystère pour personne. <c J'ai un rhume de cerveau, dit-il, je vais rentrer dans la capitale. » Un cri d'approbation ironique accueillit ces mots, et, le lendemain, Mouanga vit accourir sur les pentes de Roubaga trois cents hommes armés vociférant le nom de son frère ; c'était une révolution.
Les révoltés avaient voulu s*associer les deux mille chrétiens : « C'est la cause de Dieu, disaient plusieurs Arabes, c'est la cause de Dieu que nous défendons; Mouanga se déclare ouvertement l'ennemi de Dieu ; c'est un monstre de corruption et de cruauté ; en délivrer le Ganda est une action sainte (i). »
(l) Ces détails sont extraits du Journal du P. Benoit.
Honorât répondit au nom des catholiques que sa religion lui défendait de se battre contre son roi.
A l'heure du péril, Mouanga connut ses vrais amis; il se mit à fuir du côté de la mission, espérant s'y réfugier. Mais, une bande de musulmans armés lui ferma la route de Sainte-Marie de Aoubaga; alors il s*enfuit vers le lac pour trouver, s*il le pouvait, asile chez d'autres chrétiens situés au delà de Teau, auBukumbi; mais ses rameurs ne purent trouver la route de la mission ; il erra d'Ile en île, n'attendant que la mort et son au-delà, plus terrible qu'elle*