LE DÉPOUILLEMENT DE TOUT
De leur côté, les musulmans n'obtinrent pas de Kiweva, qu'ils avaient investi de la royauté, toute la faveur qu'ils en espéraient : les places ne leur furent pas données, mais aux chrétiens seuls, qui connurent une heure de triomphe officiel.
Ce ne fut qu'une heure : pour leur faire entendre que par eux-mêmes ils ne pouvaient rien, la Providence les sépara de tout au moment où ils croyaient tout avoir conquis et ne les éleva aux honneurs que pour les livrer ensuite à leurs ennemis.
Les Arabes répandirent que les Européens voulaient remplacer le roi par une reine, comme en Angleterre, et, la calomnie semée, tentèrent de s'emparer euxmêmes du trône, de circoncire le roi, d'exclure les chrétiens qu'il ménageait trop.
Mettre en prison les Pères, les séparer de leurs cultures, de leurs troupeaux, de leurs livres, de leurs papiers, ce fut l'aCTaire d'un instant. Ils durent choisir parmi leurs orphelins ceux dont il fallait se séparer. Abandonner quelques-uns de ceux qu'ils avaient rachetés, élevés, qui ne les avaient pas quittés à l'heure du péril, quelle douleur ! Et quel brisement de cœur de ne pouvoir rien répondre à ceux qui disaient en san-
glotant : « Père I moi aussi I prends-moi ! » Il fallut que la séparation fût consommée.
Un des martyrs de 1886 avait fait relâcher un voleur en attestant qu'il n^était pas chrétien. Ce fut cet homme que les Arabes commirent à la garde des Pères prisonniers; il s'acquitta de son office en vrai voleur. Quand il ne resta plus rien dans la case des missionnaires il entra, puis sortit tenant à la main un objet dérisoire : c'était une marmite pleine de graisse : <( Prends cette graisse, je te la donne, dit-il au père Lourdel (1). »
« Partez, ajouta-t-il, et ne revenez plus: nous ne voulons ni des blancs ni de leur religion : nous voulons des Arabes, beaucoup d'Arabes, leur culte nous suffira. Si un blanc ose rentrer dans le pays, nous lui volerons tout ce qu'il aura et nous le mettrons quatre années dans les fers. »
Les proscrits s'éloignèrent dans leur mauvaise barque en chantant les louanges de leur Dieu. Yers trois heures de l'après-midi, ils eurent faim; ils prirent le parti d'aborder dans un îlot désert. Une masse noire errait çà et là sur les flots comme une bouée : c'était un hippopotame. Il paraissait rôder d'une manière inquiétante. « Cet animal est inoffensif, » dit le capitaine, mais les néophytes indigènes ne cessèrent point de s'alarmer. Bientôt un choc se ût entendre. « Nous sommes perdus, s'écria M. Gordon, l'hippopotame a percé la barque! » L'eau s'y précipitait, en effet, elle enfonçait. En vain on ramait vers l'îlot : elle enfonçait plus vite qu'on ne ramait; à la fin elle chavira, craqua, et son mât renversé alla se fixer dans le sable.
Trois enfants trop entassés à l'une des extrémités de la coque lâchèrent prise et tombèrent à l'eau.
(1) Tous ces détails sont empruntés sans en changer lo sens au Journal du P. Benoit.
360 IIISTOIBE DES MISSIONS.
L'un d'eux, Gélestin, au moment de s'engloutir s'écria : « Puisque le bon Dieu veut que nous mourions, c'est bien, mourons. »
Mais déjà Mgr Livinhac et le père Lourdel ont gagné le rivage ; ils ont trouvé l'île habitée ; ils crient d'une voix ferme au frère : « Avance » et au père Benoît cramponné aux flancs de la barque échouée : « Tenez bon, on va venir vous prendre. »
La barque d'un pêcheur sort des roseaux, elle fait un voyage, puis un autre et sauve quinze néophytes.
Dans la cabane de ce pécheur inconnu, catholiques et protestants se trouvent réunis. En prison dans le Ganda, les catholiques avaient partagé leur nourriture avec leurs frères séparés ; ils les avaient couverts de leurs manteaux, et le malheur qui rend amis les infortunés voulait qu'ils se retrouvassent dépouillés de tout, sans même avoir de manteaux, sans nourriture, dans une hutte d'emprunt. L'hospitalité, qui toujours semble attendre un Dieu, fut pour eux cordiale chez le pauvre insulaire; il raconta qu'un autre fugitif avait passé la nuit dans sa cabane ; c'était le roi Mouanga. Il était triste, il se taisait, il avait toujours peur qu'on ne vînt l'attaquer, il repartit le matin.
Les naufragés repêchèrent en plongeant quelques provisions ; ils redressèrent la barque en tirant sur la corde de l'ancre.
Ils entreprirent de boucher l'ouverture produite par les dents de l'hippopotame; elle était fort large.
M. Waller cloua une planche à l'intérieur, une autre à l'extérieur : entre les deux planches, il voulait calfater, au moyen d'étoffe d'écorce d'arbre enduite de graisse.
Mais où trouver la graisse?
M. Waller déclara qu'elle était nécessaire absolument,
que sans elle il était impossible d'utiliser la barque; on allait ôlre réduit à implorer le secours des expulseurs arabes.
Alors on se rappela la marmite donnée par le gardien au moment du départ. Le père Lourdel alla sur le rivage, la chercha longtemps; il eut enfin la bonne fortune de la trouver aux mains d*un pêcheur qui s'en emparait.
Bientôt tout fut prêt, le sauveteur et Thôte furent récompensés, le gouvernail fut mis sur le cap Mtevé, puis sur rîle Mbawi. Là encore, une hutte construite par Mouanga, le roi fugitif, servit de refuge à ses victimes. Chassés à la fois par les événements, les persécutés et le persécuteur se suivent l'un Tautre dans les mômes asiles, à travers les mêmes périls.
Mouanga prit le parti de frapper à la porte d'un Arabe de Magon, le suppliant de l'aider à gagner Zanzibar.
L'Arabe le tint captif en attendant les ordres du Ganda. Les Pères, en apprenant son sort, députèrent vers lui, et lui firent parvenir un loger cadeau d'étoile pour acheter des vivres.
Le pauvre persécuteur, attiré par la bonté de ses bienfaiteurs, se réfugia chez eux, et, pendant cinq mois. ceux qu'il avait proscrits travaillèrent à changer son cœur.